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L'épiscopat français au premier concile du Vatican - article ; n°157 ; vol.56, pg 327-346

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21 pages
Revue d'histoire de l'Église de France - Année 1970 - Volume 56 - Numéro 157 - Pages 327-346
20 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Monsieur Jacques Gadille
L'épiscopat français au premier concile du Vatican
In: Revue d'histoire de l'Église de France. Tome 56. N°157, 1970. pp. 327-346.
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Gadille Jacques. L'épiscopat français au premier concile du Vatican. In: Revue d'histoire de l'Église de France. Tome 56.
N°157, 1970. pp. 327-346.
doi : 10.3406/rhef.1970.1845
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhef_0300-9505_1970_num_56_157_1845L'ÉPISCOPAT FRANÇAIS
AU PREMIER CONCILE DU VATICAN*
De tous les groupes nationaux, la participation des pères de
nationalité française aux débats de Vatican I fut une des plus
actives. Elle se signale par le nombre élevé de leurs interventions
au cours des congrégations générales, 85 réparties sur toute
la durée du Concile, à peu près également dans la discussion
des décrets doctrinaux et disciplinaires et dans les débats sur
l'infaillibilité : la proportion plus grande des représentants de
la Minorité dans les discours s'explique sans doute par la nécess
ité où elle se trouvait, depuis qu'elle avait été « exclue » de la
préparation des débats au sein des quatre grandes « deputations »,
de recourir, pour se faire entendre, à l'ambon conciliaire et aux
relations extérieures au Concile.
Du rôle que l'Eglise de France devait jouer dans ces assises
générales de la catholicité, de sa dignité, nos évêques avaient
une conscience très vive, avec une pointe de susceptibilité que
Granderath n'a pas manqué de relever. Ainsi, le patriarche
Valerga, ayant osé, le 31 mai à la 62e Congrégation générale,
faire un parallèle entre le gallicanisme et l'hérésie du mono-
thélisme condamné au VIe Concile de Constantinople et assimilé
les préoccupations de Bossuet dans l'élaboration des quatre
articles de 1682 à celles d'un prélat de Cour (aulicus), — déclen
cha une belle tempête dans les rangs de l'épiseopat français et dans
les chancelleries. Nombreuses furent les protestations des pères
français à la tribune, et le cardinal Mathieu qui, par son ancienneté
et son influence, était considéré comme « le chef invisible de
cette Église » prit spécialement la parole, le 15 juin, pour la
défendre :
« Quelle est cette Église que le vénérable patriarche a ainsi accusée ?
C'est celle que notre sainte mère l'Église romaine tient pour sa fille
aînée et qui n'a jamais manqué de donner les plus grandes preuves
de sa dévotion filiale... »
* Exposé présenté à l'Assemblée générale de la Société d'Histoire ecclé
siastique de la France, le 23 mai 1970. 328 J. GADILLE
et il entreprit de montrer comment cette fidélité s'était illus
trée au moment des troubles de la Révolution et de l'Empire,
et dans l'œuvre de reconstruction dans le demi-siècle qui suivit.
La présente Assemblée ne devait-elle pas même de siéger en
toute sécurité à la protection des troupes et du drapeau fran
çais ? 1
L'historien doit reconnaître que bon nombre de prélats français
prirent place au rang des « vedettes » qui influencèrent le cours de
cette Assemblée œcuménique, à côté des cardinaux italiens Capalti
et Guidi, des évêques d'Europe continentale comme Rauscher,
Iléfélé, Strossmayer et Dechamps, d'outre-Manche comme
Manning. Le rôle que joua l'évêque de Poitiers dans les travaux
de la deputation de la Foi mériterait d'être mis en lumière.
L'audience internationale des évêques d'Orléans et de Paris
était réelle, de même que la notoriété au plan théologique de
Maret et de l'évêque de Grenoble Ginoulhiac, que Napoléon III
transféra, pendant le Concile, au siège de Lyon, pour manifester
son appui à la Minorité française 2.
Pour être plus discrète, l'action du cardinal de Bonnechose,
archevêque de Rouen, de Guibert, archevêque de Tours, de
Forcade (Nevers) et de Lavigerie (Alger) doit être aussi mentionn
ée.
L'historien se demandera surtout quel fut l'apport de l'Eglise
de France dans l'œuvre du Concile, comment les traditions
« gallicanes » s'y sont exprimées, — à la suite des études récentes
qui ont attiré l'attention sur « les traditions des Églises natio
nales » à Vatican I 3. L'apport de cette tradition se fait jour
à travers les intentions déclarées par les évêques avant l'ouverture
du Concile, à travers les discussions des groupes, qui préparèrent
et soulignèrent les interventions publiques, à travers les relations
officieuses ou privées, voire les journaux personnels de plusieurs
prélats, clercs et laïcs, que la recherche historique a livrés à la
1. 72e Congregation générale (15 juin 1870, Mansi, t. LII, col. 724). Cette
inteivention est à rapprocher de celles de l'archevêque de Paris à la 12e Con
grégation (19 janvier, Mansi, t. L, col. 400-405) et de l'évêque de Coutances
qui souligna le premier rang qu'occupait l'Eglise de France dans les sommes
versées au titre des missions (4 sur 5 millions annuels de la Sainte-Enfance)
et du denier de Saint-Pierre (22e Congrégation, 7 février, ibid., col. 652).
2. J. Gadillf, La pensée et Vaction politiques des évêques français..., t. I,
p. 23, n. 1.
3. Voir surtout J. Henïsesey, « National Traditions and the first Vatican
Council » dans Archivum Historiae Pontificiae, 1969, n° 7, p. 491-512. Du
même auteur, l'ouvrage The First Council of the Vatican : the American
experience (1963) et l'article « Papacy and Episcopacy in 18 th and 19 th
Century American Catholic Thought », dans Records of the American catholic
Historical Society of Philadelphia, 77 (1966), p. 175-189. — Voir aussi M. Mac-
carrone, II concilio Vaticano I e il « Giornale » di Mons. Arrigoni (Padoue,
1966). PREMIER CONCILE DU VATICAN 329
publicité, au cours de ces dernières années 4. Ainsi pourront
être mesurées l'action de ces évêques aux divers moment de
cette brève assemblée et leurs intentions profondes.
Quelle est la physionomie de cet épiscopat ? Second en impor
tance numérique après les Italiens, il compte jusqu'à 88 membres
présents, en y incluant les évêques non résidentiels comme Bail-
liès et Maret. Mais sur les 86 sièges de France ou des colonies,
six étaient ou sont devenus vacants ; une dizaine de prélats
furent complètement ou temporairement absents : l'archevêque
de Besançon s'absenta pour plusieurs semaines dès la fin de
décembre et avant Pâques, Lavigerie regagna Alger au mois
de mars et l'archevêque de Bordeaux arrivera à Rome seulement
à ce moment. Au vote final du 18 juillet, 70 pères français furent
décomptés : 45 placet et 25 abstentions déclarées.
La note dominante de ce groupe est sa division ; alors que sur
les quelque 770 pères, « l'opposition » regroupait 140 noms, soit
environ 18 % de l'ensemble, la « Minorité » représenta une pro
portion double au sein de la nation française ; la proportion
aurait même approché 40 %, comme l'a montré J. R. Palanque,
puisque certains prélats (Reims, Avignon, Viviers) se rallièrent
tardivement à la majorité pour des raisons pastorales 5 ; d'autres,
sans adhérer à la Minorité, comme les évêques d'Albi, de Cahors,
de Verdun, lui étaient sympathiques.
De ces divisions, les conflits autour de la liberté de l'ense
ignement, et plus encore les fluctuations des nominations épisco-
pales sous le Second Empire rendent compte. Mais au-delà des
influences accidentelles, ce sont les relations nouées au moment
de la formation cléricale, et cette formation même qui les expli
quent. Ainsi, Ginoulhiac, Ramadié et Maret avaient choisi une
commune résidence à Rome : anciens séminaristes de Montât
. Outre les actes officiels du concile, publiés dans les tomes XLIX à LUI
de Mansi (notamment les réponses données par plusieurs évêques français
en 1865 et 1867 sur les matières à traiter au futur concile, au tome XLIX,
col. 107 suiv. et 263 suiv.), ont été consultés pour cette étude les procès-
verbaux des séances de la minorité française, les journaux personnels des
évêques de Luçon et d'Orléans et de M. Icard, conservés au séminaire Saint-
Sulpice, les « Souvenirs d'Albert du Boys » et la correspondance Daru-Dupan-
loup qui ont été publiés au fasc. n° 46 de la Bibliothèque de la Revue d'his
toire ecclésiastique (Louvain, 1968). A été aussi consultée la partie du Jour
nal de Mgr Darboy relative au concile : conservée aux Arch. dioc. de Paris,
elle vient de faire l'objet d'une publication critique due aux PP. André Duval
et Yves Congar, dans La Revue des Sciences philosophiques et théologiques,
juillet 1970, p. 417-452.
5. J. R. Palanque, Catholiques libéraux et gallicans en France, face au
Concile du Vatican, 1867-1870 (1962), p. 141. 330 J. GADILLE
pellier, ils figuraient parmi ceux que X. de Montclos a qualifiés
de « néo-gallicans » ; ces influences gallicanes étaient devenues
très fortes à Montpellier pendant l'épiscopat de Fournier, et
Le Courtier, évêque en 1870, se situait dans la même tradition,
avec plus de virulence encore. A l'influence des « Chartreux »
de Lyon — ou Société de prêtres missionnaires de Saint-Irénée
fondée par le cardinal Fesch — se rattachaient l'archevêque
d'Albi, les évêques de Saint-Brieuc et d'Oran. Le second, David,
avouait ne pas avoir encore rencontré son collègue d'Orléans
avant le Concile. Quant à Dupanloup lui-même, il représentait
bien cette tradition du « semi-gallicanisme de Saint-Sulpice »
auxquels participaient aussi d'autres membres importants de
la minorité, les évêques de Nancy et de Metz, de Marseille et de
Nice, de Dijon et de Luçon.
Enfin d'autres membres de cette Minorité comme Darboy,
Meignan, Guilbert, Bravard font figures « d'isolés », et pourtant
il conviendrait de rechercher si certains foyers de formation
cléricale à Langres, Paris, Coutances ne les ont pas marqués
de leur « esprit ».
On le voit déjà, au sein de la Minorité, les nuances sont nomb
reuses et complexes. Quant aux membres français de la majorité,
on distingua parmi eux, dès l'époque du Concile, un « Tiers-
parti » dont les figures les plus notoires furent Bonnecliose, For-
cade et Lavigerie. Travaillant à la recherche d'une formule de
compromis entre les deux fractions adverses, ils faisaient passer,
quant à eux, les mobiles apostoliques, les besoins missionnaires
avant les options théologiques 6.
Le signe immédiat de cet état de division fut l'impossibilité
où se trouvèrent les évêques français de se concerter régulièr
ement ; une seule réunion commune se tint à Saint-Louis des
Français, le 23 décembre, sous la présidence du cardinal Mathieu.
Mais après le départ brusqué de celui-ci, que l'on ne manqua
pas d'attribuer à une situation qui le réduisait à faire figure
de leader de la fraction opposante de cet épiseopat 7, les évêques
6. Cf. X. de Montclos, Lavigerie, le Saint-Siège et l'Église, de 1846 à
1878 (Paris, 1966), passim.
7. Nous possédons à ce sujet le témoignage de M. Icard [Journal, 16
décembre, p. 46-47) : « Dans le public, je crois que l'on attribue ce voyage
au besoin senti de sortir d'une position fausse, que le cardinal s'était faite
avec sa réunion. Un évêque qui lui était très attaché me dit : « II s'était
empêtré et il parait que la réunion de dimanche n'a pas réussi au cardinal ;
il s'était presque fâché en présence de quelques évêques qui étaient d'un
avis plus avancé que le sien... » L'archevêque de Rouen était allé solliciter
l'avis du secrétaire d'État Antonelli, qui s'était empressé de déconseiller
formellement une « réunion » des évêques français ; au plus aurait-il admis
des séances communes avec les vicaires apostoliques et les prélats belges
et suisseg de langue française... » PREMIER CONCILE DU VATICAN 331
français se scindèrent en diverses « réunions » suivant leurs ten
dances ou leurs amitiés : les ultramontains au Séminaire français
de Rome, autour de l'archevêque de Bourges, La Tour d'Au
vergne, cousin du ministre des Affaires étrangères jusqu'en
décembre 1869 ; — la Minorité, au palais Salviati, résidence du
cardinal Mathieu : l'évêque de Luçon, Colet, en était le secré
taire ; — le « Tiers-parti » à Saint-Louis des Français, sous la
conduite de l'archevêque de Rouen, assisté par l'évêque de Nevers,
Forcade ; — sans compter les réunions comme celle que dirigeait
l'évêque d'Autun, Marguerye, et dont le secrétariat était assuré
par l'évêque de Langres, Bouange. En outre, à partir du 20 jan
vier, un « comité international » de la Minorité, fut mis sur pied par
Sir John Acton ; il comptait une dizaine de membres, parmi
lesquels Dupanloup, Ginoulhiac et surtout Darboy, qui à côté
du cardinal-archevêque de Vienne, Rauscher, y tenait un
rôle directeur : par cette participation, une coordination étroite
fut maintenue entre ce Comité et les délibérations de la Minorité
française, comme en témoignent en maints endroits ses procès-
verbaux.
L'idée de la convocation d'un concile œcuménique prit corps,
on le sait, dans l'entourage immédiat de Pie IX, aux lendemains
de la grave crise de 1848-1849 ; il s'agissait de prendre conscience
des problèmes liés à la confrontation de l'Eglise avec le monde
né de la Révolution française : conflits entre la raison et la tra
dition historique dans l'acte de foi, exercice de l'autorité du
pape et des évêques dans l'Eglise et hors de l'Église, question
politique et sociale 8. Mais les milieux dits « ultramontains »
répugnèrent longtemps à une telle convocation qui risquait
de troubler le libre fonctionnement des congrégations romaines.
Il était naturel, à l'inverse, qu'au sein de l'épiscopat français,
cette idée fût encouragée par les esprits tournés vers un rappro
chement entre l'Eglise et « le monde moderne ». C'est le doyen
de la Faculté de théologie de la Sorbonne, Maret, l'un des prélats
les plus conscients des problèmes posés à l'Eglise au xixe siècle,
qui se fit le promoteur le plus pressant de la convocation d'un
concile général : il adressa sur ce point un mémoire aux évêques
français le 21 septembre 1862, un rapport à Napoléon III en
février 1863 et concluait sa longue lettre au pape du 29 janvier 1865
par un appel au Concile, vrai moyen, à ses yeux, de surmonter
les difficultés nées de la publication de l'Encyclique et du Syl-
8. Cf. R. Aubert, Vatican I (Paris, 1968), p. 39. 332 J. GADILLE
labus ; ses deux volumes sur les Conciles généraux, dont la paru
tion bénéficia des subsides du gouvernement impérial, « étaient
depuis longtemps préparés » et en réalité le fruit de l'expérience
de VEre nouvelle. Lorsque la convocation du Concile fut connue,
il devait confier à son ami l'évêque de Perpignan que c'était
la réalisation d'un vœu souvent formulé entre eux.
C'est cette fraction, « la plus avancée » des catholiques libéraux,
qui poussera au Concile. Le plus grand nombre, ceux qui parta
geaient la tendance de l'évêque d'Orléans, se montrèrent beau
coup plus réticents : la réponse du cardinal Mathieu à la consul
tation pontificale de 1865 frappe par son laconisme et sa séche
resse qui fait penser à une fin de non-recevoir. Quant à l'avis
de Dupanloup, il est négatif, sans ambages. Un concile présent
erait, dit-il, « bien des difficultés ». Les esprits n'y sont point
prêts.
« Plusieurs des questions qui devraient être résolues par le Concile,
surtout en ce qui touche à la politique, aux rapports de l'Église et de
l'État et à certains changements dans le droit canon ne me paraissent
pas assez mûres encore. Cette considération est capitale... » Certes
l'Empereur des Français sera peut-être bien disposé et même flatté
de ce que cette Assemblée se tienne sous la protection du drapeau
français. « Mais peut-être alors voudrait-il prendre un rôle comme
Constantin, comme Charles-Quint : en ce cas, que d'intrigues, que de
jalousies, que d'ambitions rivales seraient mises en éveil, et que de
périls !... » 9
Cependant l'idée cheminait et la grande réunion des évêques
au printemps 1867, à l'occasion des fêtes des saints Pierre et
Paul à Rome, emporta la décision favorable. A partir de ce
moment, Dupanloup se montra chaud partisan de ces assises
œcuméniques et on notera même l'analogie entre les buts qu'il
voulait assigner aux délibérations conciliaires et les propositions
de Maret transcrites 10. Mieux encore que les longs développe
ments des lettres pastorales consacrés par Dupanloup au futur
Concile, c'est le Responsum de 1865 qui révèle l'ampleur de ses
vues. Pour restaurer la vie chrétienne dans le monde, il s'agit
« de prescrire, non d'une manière vague et générale, mais précise,
et déterminée d'après des expériences certaines, l'emploi des princ
ipaux moyens __ — à employer selon les besoins si divers des divers pays,
des diverses Églises, selon les divers aussi des diverses classes
de la société, de la bourgeoisie et des classes moyennes — qui ont été
beaucoup trop négligées par le clergé, — des classes élevées et des
classes populaires. Par exemple, œuvres d'hommes, œuvres dites
9. Responsum... du 15 juin 1865 (Mansi, t. XLIX, col. 120).
10. Manuscrit intitulé « La Constitution de l'Église et ses rapports avec
la société » (boîte : Autour du concile), dans les Papiers Dupanloup au Sémi
naire Saint-Sulpice. PREMIER CONCILE DU VATICAN 333
de la jeunesse, catéchismes de persévérance, missions, retraites paroiss
iales, séminaires, collèges, éducation primaire, secondaire, propagat
ion de la foi, Ordres religieux, etc.. » Puis l'évêque conseillait d'urger
au relèvement des hautes études ecclésiastiques, au rétablissement
de la vie conciliaire « plus nécessaire aujourd'hui que jamais, en pres
crivant la tenue régulière des synodes et des conciles. » n.
En face de préoccupations pastorales si larges, d'un style
« moderne », on serait presque tenté d'écrire « sociologique »,
on comprend que la Minorité française ait trouvé étriqués, irréa
listes les projets élaborés par les théologiens qui composaient
les commissions préparatoires, et bien secondaire la définition
de l'infaillibilité pontificale, simple « question d'école » à leurs
yeux. Mais il est juste d'observer qu'à côté des outrances de
la Civiltà, les membres de la future Minorité portent une respons
abilité directe dans la mise à l'ordre du jour de cette question.
Faisant allusion aux vues « conciliaristes » développées dans
le livre de Maret, l'évêque de Poitiers pouvait écrire, en juillet 1869,
à son voisin de Périgueux :
« En attaquant non l'opportunité, mais la doctrine même, il met une
majorité peut-être considérable en demeure de passer par dessus la
question d'opportunité, sous peine de paraître abandonner une doc
trine qui est celle de presque toutes les écoles. » 12
Quant aux intentions exprimées à l'origine par les membres
de la future Majorité, exceptionnelles sont celles qui mention
nent l'infaillibilité du pape : une seule parmi les réponses à la
consultation de 1865, sous la plume de Plantier, évêque de Nîmes.
Elles soulignent plutôt la nécessité de restaurer le pouvoir temp
orel.
« La tenue du Concile, écrit par exemple l'archevêque de Tours, serait
de fait comme une nouvelle prise de possession de Rome, au nom
de la catholicité »
et Pie justifie pour sa part cette restauration comme celle du
« dernier type subsistant de l'ordre politique régulièrement soumis
à la loi chrétienne. » Élargissant ses vues politiques, l'évêque
de Poitiers propose au futur concile de
« flétrir le césarisme païen et la déification de l'État qui menace le
monde d'une affreuse tyrannie et qui prépare le règne effroyable
de l'Antéchrist..., (de) reprendre, sous la forme que le temps comporte,
ce « décret des Princes » que la politique malavisée des rois et des
légistes a fait avorter au Concile de Trente... » 13.
11. Eesponsum cité (Mansi, t. XLIX, col. 119).
12. 16 juillet 1869 (Arch. dioc. Périgueux, G 75).
13. Responsum... (Mansi, t. XLIX, col. 114).
23 334 J. GADILLE
« Restauration de l'indépendance et autonomie de la puissance
ecclésiastique » face à la puissance séculière en matière de nomi
nations et de biens, revendication d'une hégémonie morale de la
papauté, voilà l'intention fondamentale qui se retrouve aussi
dans le schéma De Ecclesia Christi, qui fut remis aux pères aux
premiers jours de mars 1870, et dans lequel fut inséré le cha
pitre additionnel définissant les pouvoirs pontificaux.
Pour prendre une vue d'ensemble de ces intentions « préconcil
iaires », exprimées par les évêques français, on les groupera
sommairement autour de trois centres d'intérêt :
— le désir de réorganiser le gouvernement de l'Église en ren
forçant sa structure hiérarchique et son indépendance, mais
aussi en faisant revivre sa vie conciliaire : ce vœu exprimé,
on l'a vu, par Dupanloup, est aussi celui de l'évêque de Poitiers,
qui recommande la tenue de synodes diocésains annuels et de
conciles provinciaux tous les cinq ans 15 ;
— un fort souci pastoral, qui dicte à l'évêque de Quimper
comme à l'évêque d'Orléans une profonde réadaptation du
ministère des prêtres et une refonte du droit canon ;
— à un niveau plus intellectuel, le souci de rehausser les
études au sein du clergé et de reprendre les débats doctrinaux
sur les éléments de l'acte de foi, qui avaient été déjà agités dans
les conciles provinciaux des années 50, à propos des abus du ratio
nalisme, du fidéisme et de l'ontologisme.
Dans quelle mesure ces préoccupations se sont-elles précisées
ou modifiées aux moments les plus importants de l'Assemblée
elle-même ?
Tout le premier mois du Concile fut occupé, on le sait, par la
mise en place des quatre grandes commissions ou « deputations »
et par des discussions sur le règlement des débats qui avait été
préparé avant l'ouverture de la session. Or, considérable fut
la part que prirent les évêques français aux protestations contre
tout ce qui apparaissait comme une atteinte à la liberté des
débats, à une discussion aussi large que possible. La sensibilité
de la Minorité à ce sujet fut d'autant plus vive que son élimina
tion à peu près complète des « deputations » aux élections de
décembre et de janvier avait produit sur elle le plus désastreux
effet : elle eut le sentiment que les positions étaient prises, que
la Majorité était résolue à en user avec elle avec intolérance et
14. Responsum... (Mansi, t. XLIX, col. 113). PREMIER CONCILE DU VATICAN 335
oppression. Aussi les protestations sur l'acoustique détestable
de Yaula conciliaire, sur le manque de temps et de réunions com
munes et contradictoires pour organiser la discussion, sur la
conduite même des débats se multiplièrent ; il est juste de dire
que plusieurs membres de la Majorité se joignirent à la Minorité
pour ouvrir le débat, par exemple l'évêque de Poitiers à pro
pos des schémas doctrinaux qui devaient aboutir aux deux
constitutions conciliaires. Mais la place que les évêques français
de la Minorité firent dans leurs protestations à ce que nous serions
inclinés à juger comme de simples questions de procédure, cette
place est dominante : ces réclamations couvrent des pages entières
des rapports que Dupanloup, à partir de janvier jusqu'au début
d'avril 1870, fit rédiger par un de ses plus intimes amis, l'ancien
magistrat dauphinois Albert du Boys pour informer le gouver
nement impérial de ce qui se passait à Rome. Elles forment le
centre du grand discours de l'archevêque de Paris du 20 mai
contre l'opportunité de la définition de l'Infaillibilité. Ce n'est
pas que ces prélats français aient autant souligné que leurs col
lègues allemands le principe de l'unanimité morale nécessaire
pour l'adoption des décisions sur la foi. Mais ils avaient une
conscience particulièrement vive du poids de l'opinion publique,
de la puissance prise par la presse dans nos sociétés ; ils n'étaient
pas sans remarquer le vent de fronde, la répugnance que susci
tait dans les milieux catholiques mêmes l'idée d'un accroiss
ement de l'autorité doctrinale du pape ; quelles difficultés au
niveau du gouvernement et au sein des diocèses ne se préparait-on
pas dans l'avenir immédiat si les décisions paraissaient « impos
ées » du dehors à une forte minorité, à l'intérieur du concile,
à une opinion chrétienne réticente, à l'extérieur, « Non, il ne suff
it pas que nous présentions la vérité aux fidèles, il faut qu'ils
la reçoivent, sans quoi notre peine est perdue ! » 15
L'insistance de ces réclamations portèrent leur fruit ; les séances
générales furent interrompues pendant un mois pour tenter
d'améliorer l'acoustique de la salle conciliaire ; le règlement
fut sérieusement amendé le 20 février dans le sens d'une accé
lération des débats et de la sauvegarde des droits de l'opposi
tion. Il est certain, d'autre part, que les réclamations de certains
pères français, comme celles de l'évêque de Coutances contre
le caractère théorique, irréaliste de certains schémas, ne le cédaient
pas en vigueur à celles de leurs collègues étrangers. Elles obtin
rent « l'enterrement » qu'ils demandaient de ces schémas, — ainsi
15. Procès-verbaux des séances de la Minorité, 13 mars 1870. Cf. aussi
cette remarque de Dupanloup parlant des cardinaux de curie : « ... Ils ont
horreur du parlementaire... et du raisonnable mécanisme... Ils croyaient
qu'on ne viendrait que pour dire Amen... » [Journal intime, 2 janvier).

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