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Joseph Roserot de Melin
L'établissement du protestantisme en France. Des origines aux
guerres de Religion
In: Revue d'histoire de l'Église de France. Tome 17. N°74, 1931. pp. 27-81.
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Roserot de Melin Joseph. L'établissement du protestantisme en France. Des origines aux guerres de Religion. In: Revue
d'histoire de l'Église de France. Tome 17. N°74, 1931. pp. 27-81.
doi : 10.3406/rhef.1931.2566
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhef_0300-9505_1931_num_17_74_2566L'ÉTABLISSEMENT
DU PROTESTANTISME EN FRANCE
MS ORIGINES AUX GUERRES DE RELIGION
(Méthode pour traiter le sa jet au point de vue diocésain)
I. — Le sujet. — § 1er. Quelques aspects de l'histoire de Ta Réforme en
France — Qu'est-ce que la Réforme ? — Equivoque créée autour des
mots : Humanisme, Ecole de Meaux, Réforme. — Les débuts de la
Réforme en France : dates, méthodes et résultats. — La Contre-Ré
forme. — Dates, divisions et plan d'une histoire diocésaine des origi
nes de la Réforme. § 2. Difficultés que présente le sujet et disposi
tions d'esprit qu'il requiert. — Difficultés provenant de la nature du
sujet: confusion, surexcitation. — Difficultés provenant de la nature de
l'historien : il est intéressé à la solution du conflit, son éducation ne
le prédispose pas à comprendre équitablement les événements qu'il
doit raconter. — Dispositions nécessaires à l'impartialité : discipline
de la volonté, de l'intelligence et de la sensibilité.
I. -- LE SUJET
Est-il besoin d'affirmer l'intérêt que présente, pour l'his
toire ecclésiastique d'un diocèse de France, l'étude d'une
époque aussi essentiellement religieuse que le xvie siècle ?
Religieuse par l'importance, la diffusion, la complexité des
•questions dogmatiques et morales qu'elle a vu soulever ;
religieuse aussi par la violence du débat institué autour de
•convictions et de principes de vie jusqu'alors indiscutés ; par
l'émoi profond dont la conscience chrétienne a été remuée,
•et les craintes, et les douloureuses incertitudes, et les chutes
•ou les relèvements spirituels dont elle fut le témoin; rel
igieuse, enfin, par les périls que courut en notre pays l'exi
stence même de la royauté, si intimement liée à la conception
chrétienne traditionnelle : de toutes manières, cette période
appartient à l'histoire ecclésiastique de la France.
Religieuse, cette époque le fut à un double titre encore,
puisque, hélas ! elle vit une nouvelle religion se détacher de
l'ancienne et, d'un effort tenace, « dresser » — pour repren
dre l'expression habituelle aux Réformés à côté de l'Eglise
catholique, et contre elle, une Eglise qu'elle « prétendait »
plus directement apparentée à son Fondateur. REVUE D'HISTOIRE DE L'ÉGLISE DE FRANCE 28
Aux protestants comme aux catholiques, le xvi" siècle offre
donc un intérêt capital : celui d'une naissance pour les pre
miers, et, en une certaine façon, d'une « renaissance » pour
les seconds; car la Réformation n'a peut-être pas eu le mo
nopole de la réforme...
L'attention que, depuis une trentaine d'années, les his
toriens, tant laïques que d'Eglise, ont prêtée à cette période,
est la preuve indiscutable de son importance. Non que celle-
ci ait jamais été entièrement méconnue, ni que nos contem
porains la placent toujours sur son véritable plan. Aujourd
'hui, comme hier, le xvi° siècle, quelques érudits exceptés,
a surtout attiré les amateurs de polémique ou simplement
d'anecdotes. Or celles-ci ne sont qu'amusettes et piment de
l'histoire, et celle-là, jeu moins innocent, lui profite rarement.
Il est à souhaiter que, dans chacune de nos provinces, des
travailleurs étudient enfin ce phénomène religieux de la Ré
forme avec les seules préoccupations dignes de l'histoire.
C'est pour leur aider qu'on voudrait ici dire comment
se pose la question de la Réforme en France et, en raison des
difficultés que comporte ce sujet, quelles dispositions d'es
prit sont indispensables à qui veut l'aborder.
§ f*. _- QUELQUES ASPECTS
DE L'HISTOIRE DE LA RÉFORME EN FRANCE
: Qu'est-ce que la Réforme ?
Il devrait être superflu, semble-t-il, de définir la Réforme,
Pourtant ce souci s'impose désormais à qui entreprend de
retracer l'histoire religieuse du xvie siècle. Sans doute, une
définition exacte de ce mouvement fut toujours nécessaire
au point de départ de toute étude de ce genre, mais la défi
nition que nous avions accoutumé de tenir pour vraie aurait,
sinon cessé de l'être, du moins cessé de recueillir l'unanimité
des suffrages. L'un des plus en vue et des mieux informés
parmi les historiens de la Réforme, M. Henri Hauser, écrit :
« Je ne crois pas nécessaire de donner une définition du mot
Réforme. Tout au plus sera-t-il bon de rappeler aux lecteurs
qu'il ne s'agit ici que de la Réforme française... Bien anté
rieur, non seulement à la date où le nom de Calvin com
mence à être vraiment célèbre en France, mais même à la
publication de son Institution, ce mouvement réformé est
déjà, en 1536, vieux de près d'un quart de siècle, et ses ori- L'ÉTABLISSEMENT DU PROTESTANTISME EN FRANCE 29
gines se confondent presque avec celles de la Renaissance
française1. » Et plus loin : « II importe d'abord de ne pas être
dupes des mots. Nous sommes tellement accoutumés à nous
servir des termes d'humanisme, de réforme, de moyen âge,
que chacune des forces qu'ils représentent finit par nous ap
paraître comme un être distinct et vivant, comme un cham
pion qui descend, armé de pied en cap, dans l'arène. Il faut
repousser cette fantasmagorie décevante. Ni l'humanisme ni
la Réforme ne sont constitués en France vers 1530... En ce
sens [que les humanistes sont pénétrés des idées qu'on ap
pelait déjà évangéliques], tous les humanistes français sont
alors protestants; en un autre sens, on peut aller jusqu'à dire
qu'il n'y a pas alors de protestants français, car la Réforme
française n'a pas encore pris la couleur d'une protestation. »
Enfin : « On est trop disposé à juger la Réforme française
d'après Genève et d'après Calvin. » Calvin n'a pas respecté
le véritable principe de la Réforme française, celui qui se
développait harmonieusement avec « l'hérésie française » de
Meaux; car « de quel droit [est-il venu] imposer à la liberté
chrétienne le joug d'une confession de foi ? Prodigieux, mais
misérable effort qui consiste à renverser une Eglise, à boule
verser un monde et à déchirer des âmes, non pour affranchir
les consciences* mais pour changer d'orthodoxie ! ... A ceux
qui prêchaient la liberté illimitée de la pensée et de l'action,
il a répondu audacieusement en rendant le dogme plus im
placable et la morale plus sévère », et il a réussi « dans
cette œuvre impossible, d' « opposer à l'Eglise catholique
une Eglise plus catholique. » Et M. Hauser de conclure :
« La main puissante de Calvin a retardé pour près d'un siècle
l'évolution du protestantisme2. »
Pour nouvelles8 et même étranges que nous paraissent ces
idées, elles n'en trouvent pas moins des partisans dans les
rangs des protestants français et, ne fût-ce qu'en raison de la
notoriété de celui à qui j'en emprunte l'expression, comme
aussi à cause de l'estime que mérite son talent, elles récla-
• 1. Henri Hauser, Etudes sur la Réforme française (Paris, Picard, 1909),
p. 4.
2. Hauser, Etudes sur la Réforme française, pp. 12, 13, 27, 63 et 64.
Je n'ai pas suivi rigoureusement l'ordre des phrases de M. Hauser dans
les deux dernières citations, mais je ne crois pas que le déplacement
opéré en modifie aucunement le sens.
3. Nouvelles, par rapport à la notion traditionnelle généralement ad
mise ; non tout-à-fait comme date : c'est en 1897 que M. Hauser les a
développées pour la première fois dans la Revue historique. Il les avait
déjà professées quelques années plus tôt dans son cours à l'Université
de Clermont. REVUE D'HISTOIRE DE L'ÊGIJSE DE FRANCE 30
nieraient déjà notre attention. Elles placent, en effet, l'étude
des origines de la Réforme, en vertu même du sens qu'elles
donnent à ce mot, sur un plan tout-à-fait inattendu. Mais je
ne pense pas qu'elles puissent obtenir auprès d'une histoire
attentive et résolument objective autre chose qu'un succès de
curiosité.
De sympathique curiosité, peut-on ajouter. Ce n'est pas
nous, en effet, qui nous inscrirons en faux contre cet aveu du?
« prodigieux, mais misérable effort » tenté par Calvin, et de
cet aveu nous louons la loyauté. Mais la psychologie de
JKf. Hauser nous paraîtra-t-elle aussi sûre quand, dans sa no
tion de Réforme, il englobera humanistes, cénacle de Meaux,
et tous ceux auxquels il reconnaît une « pensée libre » ? Pour
rons-nous accepter ce dilemme : « Ou tous ces penseurs avant
Calvin sont protestants, ou aucun ne l'est » ?
A suivre les raisonnements sur quoi s'appuie cette théorie,,
on s'apercevra, je crois, qu'elle reste en effet une « théorie »
et que, à la générosité indiscutable de certaines vues, se mêl
ent une idéologie vague et une connaissance incomplète,
pour ne pas dire erronée, de la pensée catholique. De tout
cela résulte, quelles que soient la sincérité, la compétence des
nouveaux théoriciens du protestantisme et leur volonté d'
échapper à la « duperie des mots », une équivoque — ou un
danger de possible équivoque — qu'il faut dissiper.
C'est affaire aux protestants entre eux de décider si Calvin
mérite le blâme que lui inflige M. Hauser, — et je doute que
tous y consentent. La nôtre est de discerner la réalité histo
rique dénommée « Réforme », laquelle est un mouvement
opposé à l'Eglise romaine et par elle déclaré hérétique. Or
F « hérésie » qui combat l'Eglise et que l'Eglise répudie, est
une doctrine précise, un ensemble de règles pratiques de vie
bien déterminées, ensemble incarné par des hommes qui ap
partiennent à un organisme défini, et non un amalgame plus
ou moins consistant de tendances, d'aspirations, de choix
éclectiques. Cette hérésie, cette Réforme comme l'appelle
l'histoire et comme elle s'intitule elle-même, parue d'abord;
en Allemagne, puis en France, est constituée essentiellement
par l'aflirmation d'un principe de salut qu'elle nomime justi
fication par la foi seule, sans aucun concours vraiment eff
icace des œuvres; par le rejet de tout l'ensemble cultuel de
l'Eglise de Rome, notamment, et avec une particulière répro
bation, par le rejet du sacrifice eucharistique de la messe; par
la substitution, à la hiérarchie catholique, d'une sorte de-
police des assemblées et d'un ministère pastoral totalement L'ÉTABLISSEMENT DU PROTESTANTISME EN FRANCE 3Î
différent du ministère des évêques et des prêtres, quant à la
transmission, aux pouvoirs, à l'exercice. Ajoutez à ces « no
tes » premières et fondamentales de la Réforme, celle qui Ta
caractérise avec une violence d'intention et d'expression que
l'histoire du xvie siècle a enregistrée sans aucune hésitation
possible sur son origine : la négation des droits de l'Eglise ro
maine à se proclamer fondation directe, et toujours réelle,
du Christ.
Telle est la Réforme que connaît l'histoire et qui en est
justiciable, c'est-à-dire un corps organisé, dont il doit être
possible de déterminer la date de naissance et l'auteur ou les
auteurs; un système de doctrine, dont le caractère spécifique
est d'être une négation de tout le système catholique. De l'au
tre Réforme, celle d'une vaste association spirituelle sans-
liens nécessaires entre ses membres et sans frontières pré
cises, Réforme en esprit et en intention, de celle-là, l'His
toire ne saurait que relever les traces, sans pouvoir affirmer
qu'à les suivre elle aboutirait à une entité réelle. Et c'est
pourquoi elle reconnaît pour Réformé, celui qui adhère au
programme de pensée et de vie que nous avons énoncé; et
elle ne peut que tenir pour non-Réformé, quelque apparence
de sympathie qu'il manifeste, celui qui n'en fait point pro—
fession4.
4. Ces lignes ont été écrites en 1926. Depuis, deux travaux très im
portants ont paru sur la Réforme, l'un de MM. Henri Hauser et August
in Renaudet, Les débuts de l'âge moderne : la Renaissance et la Ré
forme (t. VIII de la Collection Peuples et civilisations, Paris, F. Alcan,.
1929, in-8°, 639 p.) ; l'autre de M. Lucien Febvre, Une question mal po
sée : Les origines de la Réforme française et le problème général de&
causes de la Réforme {Revue historique, mai-juin 1929, p. 1-73).
Le talent et la compétence des auteurs, en particulier la vigoureuse
originalité de M. Lucien Febvre, qui nous avait donné déjà un Martin
Luther tout-à-fait nouveau, confèrent aux idées qu'ils exposent une va
leur de premier plan. Je ne puis donc que me féliciter de la conformité
de vues qu'on pourra relever sur certains points entre la présente étude
et les leurs. Mais il me sera permis de noter que, si je ne leur ai rien.
emprunté quand leurs idées concordaient avec les miennes, j'ai cru en
core bien moins devoir modifier mon texte là où le désaccord était évi
dent.
Il y a d'ailleurs plus que désaccord entre l'opinion que j'ai du pro
testantisme et la thèse de M. Lucien Febvre, qui n'admet pas que la
distinction entre Réforme et Catholicisme doive être cherchée dans des.
« professions de foi précises » ; qui découvre, dans le grand conflit du
xvi* siècle, non pas « deux religions, la catholique et la réformée », mais
des « dizaines » de religions et déclare « mots à rayer du vocabulaire
historique, problèmes sans objet, vieux haillons de controverse » les.
« trois éternels de la spécificité, de la priorité, de la national
ité de la Réforme française ».
Nous ne parlons plus le même langage : je cherche à dégager les ori
gines d'une confession religieuse telle que l'histoire la révèle, et non & - REVUE D'HISTOIRE DE L'ÉGLISE DE FRANCE 32
Equivoque créée autour des mots :
Humanisme, Ecole de Meaux et Réforme
Sans doute, le cadre complet et précis de la Réforme fran
çaise ne s'est pas constitué en un jour, ni du même jour où
des réformés, au vrai sens du mot, qu'ils fussent spécifiqu
ement des « réformés français » ou non, existèrent, se connur
ent, se groupèrent, agirent et furent connus comme tels, puis
que combattus. Il y aura une évolution, dont quelques points
seront communs à la Réforme -et au « Réformisme », pour
reprendre le mot d'Imbart de la Tour; mais, dès ce moment,
l'évolution est conduite par des forces spécifiquement réfor
mées et se fait dans une direction qui doit nécessairement
aboutir à l'organisation calviniste. D'où proviennent ces for
ces ? quels sont ces premiers éléments d'une Réforme qui
aboutira à la Piéforme française ?
Ici, on voudrait seulement indiquer qu'on s'égare en cher
chant ces forces et ces éléments, du moins tous, du moins les
principaux, dans les théories de l'humanisme ou dans les
tendances réformatrices de telle ou telle école catholique. Et
pour le dire net, c'est une équivoque de mêler Humanisme,
Ecole de Meaux et Réforme.
Il ne viendra à l'idée de personne que la Réforme soit un
phénomène de génération spontanée. Qu'elle ait, lors de son
apparition en France, trouvé un terrain préparé; que Calvin
n'ait pas de toutes pièces composé sa doctrine, mais y ait fait
entrer des éléments empruntés, que des mouvements d'idées
aient été très avant dans la direction même que va suivre le
calvinisme : on s'en doute. Mais de là à couvrir d'un même
terme toutes ces tendances, il y a loin.
En ce qui concerne l'humanisme, nous n'aurions pas de
motifs particuliers d'empêcher la Réforme de s'en croire la
fille — ou la sœur, s'il n'en devait résulter tout un boulever
sement de la notion du protestantisme français et de son ap
parition. Cette conception de la vie est trop païenne pour
dresser la généalogie — bien aventurée d'ailleurs — des infiniment pe
tits qui, depuis de longues générations, auraient concouru à cette éclo-
sion. Il m'est impossible, surtout, de me rallier à un système dont la
clé est, en définitive, beaucoup plus dans une philosophie a-dogmatique
absolue que dans l'appréhension concrète des faits historiques. En écri
vant que l'Histoire n'avait pas à connaître d'une Réforme qui ne serait
« qu'une vaste association spirituelle sans liens nécessaires entre ses
membres et sans frontières précises », je ne me doutais pas que, trois
ans plus tard, une occasion aussi opportune me serait offerte de maint
enir cette opinion sans en changer un seul mot. l'établissement du protestantisme en France 33
que nous nous choquions de la voir insérée dans la généalogie
protestante et retranchée de la nôtre, encore qu'un certain
humanisme puisse se dire chrétien, au sens catholique. Mais,
outre que nous ne croyons pas au plaisir que peut causer à
beaucoup de nos frères séparés cette parenté, si brillante
qu'elle soit, ni que la piété protestante puisse être grandement
flattée à l'idée qu'elle procède de ce paganisme si souvent
cynique que fut l'humanisme, il faut bien avouer qu'il y a
entre eux plus d'antinomies que de rapports. M. Léon Cris-
tiani l'a noté avec raison : « Philosophiquement, la Réforme
est juste aux antipodes de l'humanisme. Celui-ci glorifie la
nature, celle-là n'y veut voir que corruption et malédiction...
L'humanisme supprime le péché à force de complaisance pour
les instincts de l'homme,... la Réforme voit partout le péché,
même dans les vertus naturelles5. » Pour opérer ce rappro
chement, il faut jeter par-dessus bord les convictions les plus
formelles de Calvin. Car si l'humanisme offre quelque point
d'appui à la religion nouvelle, ce n'est, avec un goût tout li
ttéraire de la restauration des textes anciens, qu'en lui appor
tant sa haine des disciplines scolastiques et de la forme de
vie dont les vœux monastiques fournissent la formule abso
lue. Pour le reste, le réformateur de Genève n'eut jamais as
sez de sarcasmes et de répulsion. Le reste, en effet, c'est l'es
prit païen dont est imbu l'humanisme, c'est sa conception
de la vie où l'épanouissement des privilèges de la nature
étouffe, dans un « libertinage » qui provoquait les invectives
de Calvin, les obligations de réserve, d'intimité avec la pas
sion du Christ, d'austérité et môme de raideur, dont le pro
testantisme se prévaut non sans quelque fierté.
Quant à 1' « École de Meaux », pour se l'annexer, la Ré
forme est obligée d'en dénaturer les tendances. Celles-ci n'é-
taient-eiles pas de travailler à la restauration de la vie rel
igieuse selon l'esprit et sous le contrôle de l'Eglise ? C'est
pourquoi l'évêque Briçonnet a souci d'instruire son peuple
avec plus de soin que ne le font la plupart de ses collègues
de l'épiscopat et publie sur ce sujet des « lettres pastorales »
émouvantes ; c'est pourquoi Lefèvre d'Étaples prend parti
dans la question des « trois Madeleines » ou* s'applique à
donner des épîtres de saint Paul un texte soigneusement éta
bli, ou met en garde contre l'insuffisance des œuvres pure
ment extérieures, ayant soin de préciser qu'il faut unir à
5. Essai d'explication psychologique des origines du protestantisme,
dans La Croix, 6 avril 1922. &4 BEVUE B'HISTOIRE DE ï/ÉGLISK 1»E PRANCE
« ïa foi d'après Paul les œuvres d'après Jacques ». Si, autour
de ces chefs, s'agitent des esprits suspects comme Michel
d'Arande ou Gérard Roussel; si même l'Ecole a ses transfug
es, tel Guillaume Farel, doit-on en conclure au protestan
tisme avant la lettre de tout le groupe ? Ces défaillances ou
ces défections ne sont^elles pas la preuve, l'indice tout au
moins que les « novateurs », les Réformés de demain, ne
trouvaient auprès de l'évêque de Meaux ni concordance d'i
dées, ni approbation ? L'histoire protestante le reconnaît
bien, qui reproche à Briçonnet son manque de logique ou de
courage, presque sa lâcheté'5. Etrange lâcheté que celle de
n'avoir point abandonné son Eglise ! Partisans de réformes,
« réformistes », comme on dit, ces érudits, ces prédicateurs
ne sont pas des « réformés ». Les mots se ressemblent : l'
équivoque continue.
Or voilà toute la matière de ce que l'on veut appeler le
mouvement pré-luthérien, précalviniste, la préréforme. Il n'est
pour la faire tomber que d'un peu de grammaire. Oui, pré
luthérien, pré-calviniste, en ce sens qu'avant Luther et Calvin
des âmes s'inquiétèrent, pour le bien de l'Eglise, de corriger
les mauvaises interprétations de la doctrine cqmme les dé
formations des mœurs, ce qui vraiment était une réforme
dans le bon sens du mot; non, si l'on entend que Luther et
Calvin sont restés dans la ligne de cette réforme. Et c'est
parce qu'ils en sont sortis pour travailler contre l'Eglise que
leur œuvre n'est plus une réforme comme celle tentée par
Pévêque de Meaux et par l'Eglise elle-même; mais une révolte
et une révolution.
Pour englober sous un même terme humanisme, tendances
de restauration spirituelle, Réforme, les protagonistes de
cette théorie ont dû se laisser séduire par des rapprochement»
d'idées, parfois même de simples ressemblances verbales. Car
le fait de rétablir un texte dans sa pureté primitive, de le tra*
duire en langue vulgaire et d'en vouloir la diffusion ne trans
forme pas nécessairement son auteur en hérétique, et la con
damnation prononcée par une faculté de théologie comporte,,
depuis la simple inopportunité jusqu'à l'hérésie, bien des de
grés. Une connaissance plus précise de la doctrine catholique
aurait épargné, et épargnerait encore, à plus d'un historien
de la Réforme, des généralisations hâtives et des conclusions,
sans fondement réel.
6. Hauser, Etudes sur la Réforme français*, p. 49, DU PROTESTANTISME EN FRANCE 35 L'ÉTABLISSEMENT
Le seul mot de « Réforme » peut provoquer de ces bévues»
et surtout les formules de « justification par les mérites du
Christ », « prédication de la parole de Dieu », « insuffisance
des cérémonies, des œuvres, de l'intercession des saints »,
« prédestination antécédente » et autres du même genre. Or,
non seulement ces expressions n'ont pas été créées par les.
novateurs du xvie siècle et appartiennent en propre à la théo
logie catholique; mais encore on est bien obligé de convenir
que, séparées de la. pensée qui en fixe le sens, retenues seules
et pour elles-mêmes, sans considération de l'intention de leur
auteur, non contrôlées par l'usage pratique qu'en fait celui-ci
dans l'ensemble de sa vie, elles ne sauraient permettre de dé
noncer à coup sûr l'influence protestante. On n'ignore pas
quel abus peut être fait de telle phrase de saint Augustin:
lorsqu'il s'agit de la grâce ou de la présence réelle, du sym
bolisme ou de l'évolution. Des exemples aussi illustres de
vraient prémunir nos modernes historiens de la Reformation
française.
S'il y avait prêté plus d'attention, tel d'entre eux n'aurait
pas mis sur le même rang que les opuscules de Luther de
petits livres de dévotion fort orthodoxes au point de vue ca
tholique. A l'heure de la mort, enseigne un manuel de piété
paru vers 1520, rien ni personne ne pourra secourir le pé
cheur, « ni amifni parent, ni frère, ni mère, aumône, péni
tence, oraison, prières des saints et saintes, ni nul bien queî
qu'il soit, s'il est pris en péché mortel. » Dira-t-on de l'auteur
qu' « il ne paraît croire ni au mérite des œuvres ni à l'inte
rvention des saints7 » ? Pour tirer cette conclusion, il faut
n'avoir pas remarqué la clause « s'il est pris en péché mort
el », qui rend cette phrase strictement catholique.
Et cette question posée à un mourant est-elle réformée,
qui dit : « Ne crois-tu pas fertnement que notre benoît Sau
veur Jésus-Christ a pris mort et passion pour toi en l'arbre de
la croix et que tu ne peux être sauvé sinon du mérite de sa
passion et non pas en tes mérites ? » C'est pourtant la formule,
et inattaquable, du Rituel en usage dans le diocèse de Troyes
de 1541 à 1660.
M. Marié jol croit trouver dans les dernières paroles d'Anne
du Bourg une confession suprême de sa foi réformée, « un
témoignage de sa foi en la grâce souverainement efficace » (?),.
et ces paroles sont : « Mon Dieu, ne m'abandonne pas de
7. Hauser, Etudes sur la Réforme française, p. 258.

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