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Les dernières années de Montalembert - article ; n°153 ; vol.54, pg 281-314

De
35 pages
Revue d'histoire de l'Église de France - Année 1968 - Volume 54 - Numéro 153 - Pages 281-314
34 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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André Latreille
Les dernières années de Montalembert
In: Revue d'histoire de l'Église de France. Tome 54. N°153, 1968. pp. 281-314.
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Latreille André. Les dernières années de Montalembert. In: Revue d'histoire de l'Église de France. Tome 54. N°153, 1968. pp.
281-314.
doi : 10.3406/rhef.1968.1798
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhef_0300-9505_1968_num_54_153_1798LES DERNIÈRES ANNÉES
DE MONTALEMBERT
Les dernières années de Montalembert ne nous sont guère
connues que par le récit qu'en fait le R. P. Lecanuet, dont le
dernier volume remonte à 1902. Celui-ci avait pu consulter les
papiers laissés par Montalembert et tirer de ces documents de
quoi donner une idée suffisamment exacte de cette dernière
phase de l'existence de son héros. Mais depuis un demi-siècle
les archives Montalembert au château de La Roche-en-Brénil
se sont enrichies par les soins des descendants de l'illustre écri
vain : elles ont été classées et sont libéralement ouvertes aux tra
vailleurs par M. le comte et Mme la comtesse André de Monta
lembert qui veillent sur ce considérable et très précieux dépôt
avec une admirable sollicitude. Il suffît d'avoir été admis, comme
je l'ai été moi-même, à faire des sondages pour se convaincre
des richesses qui sont contenues notamment dans la correspon
dance entre Montalembert et ses amis : Dupanloup, Foisset,
Cochin, Falloux, Broglie, et tant d'autres... Richesses qui font
souhaiter qu'on puisse envisager une publication d'ensemble par
une commission nationale analogue à celle qui assure la publi
cation des Œuvres complètes de Tocqueville.
Jusqu'ici aucun travail correspondant en importance à celui
de M. Trannoy sur les années de jeunesse et de maturité de Mont
alembert n'a été entrepris pour la période postérieure à 1850.
Sans doute les vingt années suivantes ne lui ont-elles presque
jamais offert l'occasion de rentrer dans la carrière publique et
d'y retrouver un des premiers rôles. Le Second Empire, dont
il avait imprudemment favorisé l'avènement, l'a réduit au silence,
ainsi que tous les grands orateurs parlementaires. L'Église, au
service de qui il avait mis sans réserve sa parole et sa plume,
n'agréait plus sous Pie IX un champion aussi teinté de libéra
lisme. Dès 1864, la publication du Syllabus lui aurait interdit de
reprendre la croisade pour les causes auxquelles il avait voué
toute sa vie, même si la maladie n'était venue presque aussitôt
le frapper. Un mal inexorable allait, à partir de 1865, le retran- 282 A. LATREILLE
cher du monde, le clouer à une solitude progressivement aggravée.
C'est dans des souffrances continues du corps et de l'âme, tou
jours tendu vers l'espoir de reprendre le rôle qu'il avait cru être
sa vocation, toujours déçu par l'évolution de son pays et de son
Église, dans un isolement traversé de dissentiments avec ses
amis les plus chers, que Montalembert devait achever son exis
tence, au long de ces années 1868, 1869 et des deux premiers
mois de 1870.
Je voudrais évoquer cette dernière étape et montrer ce qu'elle
nous révèle de l'homme, de sa pensée, de ses échanges avec les
derniers confidents de son âme, en utilisant ses carnets intimes,
ses notes de lecture et ses plans d'éventuelles publications, sa
correspondance x.
La dernière grande intervention de Montalembert dans la vie
publique avait eu lieu au Congrès de Malines, les 20 et 21 août
1863, en deux discours éclatants, — succès sans lendemain.
On sait que les catholiques belges ayant organisé un Congrès
international à Malines^ de Gerlache, Ducpétiaux, Adolphe Des
champs... invitèrent Montalembert à prendre la parole, pour
que « le résultat de ce rassemblement soit libéral et que le pr
ogramme qui en sortira soit le vôtre : le catholicisme et la liberté ».
Au cours de deux très amples et très audacieux discours, Mont
alembert, soulignant cependant qu'il parlait au nom de son
expérience d'homme politique et non en théologien, affirma avec
une vigueur sans précédent que, dans la situation présente où ils
étaient en minorité dans la plupart des États modernes, les catho
liques devaient se rendre compte que la liberté de l'Église ne
pouvait avoir de garantie que dans la générale. Il se
déclara et il les exhorta à se déclarer favorables aux quatre grandes
et inséparables libertés : d'enseignement, d'association, de presse,
des cultes. Sachant bien que la dernière surtout faisait difficulté
par rapport à la « doctrine » traditionnelle chez les théologiens
ultramontains, il lui consacra presque entièrement son second
discours en s'efforçant de lui donner un sens acceptable pour eux,
mais sans rien rabattre de sa prétention de les éclairer. D'immenses
acclamations et une ovation indescriptible accueillirent ces propos.
1. Qu'il me soit permis d'exprimer ici ma vive gratitude pour leur hospi
talité à M. le comte et à Mme la comtesse André de Montalembert, ainsi
qu'à leur fils M. Emmanuel de Montalembert, qui fut pour moi le plus attent
if et le mieux informé des guides à travers les richesses de la bibliothèque
de La Roche-en-Brénil. Les documents cités dans cet article sont tous tirés
des Archives de La Roche : je donne le numéro et le titre du dossier où ils
se trouvent selon l'inventaire actuellement existant. LES DERNIÈRES ANNÉES DE MONTALEMBERT 283
Ce succès semblait constituer pour Montalembert une véritable
revanche du silence de douze années que lui avaient imposé la con
damnation des libertés modernes, sur le plan politique par l'auto
ritarisme de l'Empire, sur le plan religieux par l'intolérance de
l'Église.
L'Empire avait supprimé les libertés (tout en ménageant celle
de l'Église), notamment cette liberté d'expression, condition de
l'existence de tout régime parlementaire. De cette oppression,
Montalembert souffrait d'autant plus qu'il devait se reconnaître
une importante part de responsabilité dans la situation de la
France, puisqu'il avait vigoureusement pris position en 1851
pour Louis-Napoléon Bonaparte. Vainement s'était-il efforcé
ensuite de réagir : en mai 1863, un humiliant échec électoral
dans deux départements contre les candidats officiels venait de
briser définitivement sa carrière parlementaire, tandis que se manif
estait presque partout l'impuissance des libéraux. On pouvait
craindre la prolongation de l'étouffement des libertés, avec la
complicité d'une opinion générale aveugle et lâche.
Dans l'Église, l'atmosphère était aussi lourde que dans l'État.
Pie IX semblait avoir pour préoccupation essentielle de barrer
la route à la Révolution, qui menaçait à ses yeux, avec le pouvoir
temporel, la papauté, clef de voûte de l'unité catholique, et par
voie de conséquence de réaffirmer et de préciser les condamnat
ions doctrinales portées contre les prétendues libertés modernes
pour mettre en garde les fidèles contre leur attrait fallacieux.
A cette attitude antilibérale répondait un bruyant mouvement
d'adhésion parmi le clergé, haut et bas, et parmi les laïcs, jusque
dans les pays les plus ouverts aux idées nouvelles, la France notam
ment. Montalembert persistait à attribuer ce mouvement à l'action
d'une « école fanatique et servile » — celle dont Louis Veuillot
était l'animateur — qui prétendait identifier partout l'Église
avec le despotisme. Il croyait encore possible de distinguer entre
la nécessaire opposition à la Révolution tant qu'il s'agissait de
sauver le pouvoir temporel et la papauté, et une imprudente
méconnaissance de ce que contenaient de légitime et d'avanta
geux pour l'Église les libertés modernes. Donc de rallier à l'appel
d'une voix autorisée — la sienne — les centres de résistance à
l'ultramontanisme existant en France, en Belgique, en Allemagne
ou en Angleterre ; et de prouver que les « catholiques libéraux »,
loin de mériter les suspicions qui pesaient sur eux, pouvaient être
tenus pour les meilleurs défenseurs de l'Église.
Il n'aurait pas dû nourrir de pareilles illusions, lui qui connaiss
ait si bien l'Église, non seulement en France, mais dans les
divers pays d'Europe qu'il venait encore de parcourir entre 1860
et 1865 : Allemagne, Autriche, Hongrie, Pologne, Angleterre, 284 A. LATREILLE
Ecosse, Espagne... Il était trop informé des dispositions qui pré
valaient dans la Curie romaine, et qu'exprimait la Civiltà Catto-
lica, pour imaginer que le courant intransigeant fût artificiell
ement gonflé par quelques agitateurs. Mais par tempérament il
ne connaissait « ni espoir ni peur », comme disait la maxime ins
crite aux murs de son château de La Roche, et il appartenait
à la race de ceux qui ne croient pas nécessaire d'espérer pour
entreprendre. Malines lui parut faire la preuve qu'un renverse
ment du courant n'était pas impossible : l'année suivante, à la
suite d'un nouveau rassemblement où Dupanloup avait pris la
parole et fait acclamer encore son nom, il écrira à son ami :
II demeure maintenant constaté que partout où les catholiques
s'assemblent au grand jour et au grand air, les organes de la secte
fanatique qui domine et exploite la religion depuis douze ans n'osent
pas ouvrir la bouche tandis que les hommes qu'ils ont dénoncés et
proscrits y remuent seuls leg cœurs et les esprits... *
Ainsi pouvait se rouvrir devant l'orateur de Malines la carrière
de champion de l'Église et de la liberté dans laquelle, entre 1840
et 1848, il avait entraîné tant de catholiques.
En réalité la victoire d'août 1863 fut bel et bien une victoire
à la Pyrrhus. Dès novembre, Montalembert apprit par son beau-
frère le comte Werner de Mérode que le pape avait été très mal
impressionné par ses discours et qu'un flot de dénonciations,
venues de France et des pays voisins, risquait de provoquer de sa
part un blâme public. L'incertitude plana pendant près de six
mois. Finalement, Pie IX renonça à désavouer officiellement
un fils aussi généreux : mais deux lettres privées et confidentielles
exprimèrent son déplaisir formel, d'une part à l'orateur, d'autre
part au responsable du Congrès, le cardinal Sterckx, archevêque
de Malines. Montalembert, qui avait vainement plaidé non-cou
pable (sans cependant rétracter ses discours), se trouvait person
nellement réduit au silence. Dupanloup, lui exprimant sa sympat
hie dans une lettre particulièrement cordiale, terminait sur cette
recommandation :
Toute plainte publique ou privée manquerait de dignité ou de pru
dence. Demeurez, puisqu'on vous le dit, comme Achille sous votre
tente, et, comme il n'en sortit que pour défendre les siens, n'en sortez
vous-même que pour défendre glorieusement l'Église8.
2. Dossier 454 : Lettres de M. à Dupanloup, 1850-1869.
3.456 : de Dupanloup à M. La lettre en ques
tion a été publiée in extenso par Lecanuet : Montalembert, d'après ses papiers
et sa correspondance (Paris, 1902), t. III, p. 376. M. a annoté l'original « déli
cieuse ; — sur l'épreuve suprême à Rome ». — Sur les répercussions du
discours de Malines, cf. R. Aubert : « Le discours de Montalembert à Malines »,
dans Bull. Soc. hist, mod., novembre 1957. LES DERNIÈRES ANNEES DE MONTALEMBERT 285
L'année 1864 ne devait pas s'achever sans apporter aux catho
liques libéraux un avertissement d'une portée infiniment plus
grave. Le 8 décembre, Pie IX fulminait l'encyclique Quanta
Cura, à laquelle était joint le Syllabus, catalogue des principales
erreurs du temps. S'il n'y avait à proprement parler rien de nou
veau dans le texte de ces 80 propositions, empruntées à des docu
ments pontificaux antérieurs, la reprise même de formules uti
lisées par les papes, de Pie VI à Grégoire XVI, pendant un conflit
sans merci avec la Révolution, leur réactualisation, leur rassem
blement, la solennité des anathèmes dont on les frappait, ne
pouvaient s'interpréter autrement que comme un signe de l'inten
tion du Magistère d'en finir avec les équivoques du « catholicisme
libéral ». Le journal Le Monde en tirait immédiatement la con
clusion :
Tout libéral tombe nécessairement sous la réprobation de l'Encyc
lique. En aucun sens un catholique ne peut être ni se dire libéral.
On sait comment Dupanloup réussit à donner une explication
assez habile et plausible du document pontifical pour établir que le
groupe des prétendus « libéraux » pouvait fort bien adhérer à son sens
théologique profond. Mais il est significatif que, dans cette redou
table péripétie, Montalembert ait dû laisser la responsabilité
d'une elucidation à l'évêque d'Orléans, moins compromis que lui.
Jusque dans l'entourage de ses proches, se faisait jour le sentiment
que c'était la manifestation de Malines qui avait contribué à
décider le pape à prononcer aussi solennellement sur des questions
âprement débattues entre catholiqies, mais point encore tranchées
aussi nettement par le Magistère suprême.
Récusé par cette Église dont il se voulait un des porte-parole,
Montalembert n'avait pas tardé à se voir éloigné du champ de
bataille par la maladie. C'est à la Toussaint de 1865, alors qu'il
séjournait chez l'évêque d'Orléans, qu'il ressentit les premières
atteintes du mal qui ne devait plus cesser de le torturer : une
maladie des reins que la chirurgie devait, à deux reprises, tenter
d'enrayer, sans y réussir. Au bout d'un an — il avait alors 57 ans
ans — , il se savait condamné à traîner son mal « pendant des
mois et des années » et il appréhendait de le voir dégénérer « en
infirmité permanente ». Déjà il se trouvait dans l'impossibilité
de marcher, et même d'écrire, sans ressentir une extrême fati
gue 4.
Il eut bien ensuite des périodes d'amélioration, pendant les-
4. M. à Dupanloup, 6 février 1867, printemps 1868, in Dossier 454. Cf.
la série des précieux agendas de M., qui constituent un Journal intime d'un
prix inestimable, n° 48, carton I.
19 286 A. LATREILLE
quelles il put composer, reprendre des promenades et, moyennant
beaucoup de précautions, supporter les voyages. Dans l'été de
1867, il put se rendre chez les Mérode, à Rixensart en Belgique,
puis dans sa propriété du Jura, à Maîche. Malheureusement à
Maîche il fut victime d'un accident de voiture, qui entraîna en
outre une altération de la vue. Jusqu'au bout il parviendra à
regagner à la belle saison son château de La Roche-en-Brénil,
sa résidence préférée, et en hiver son domicile parisien. Il fera
des efforts héroïques pour surmonter ses souffrances, pour pour
suivre un travail régulier, pour recevoir et pour aller à l'Académie
française, à laquelle il s'intéressait beaucoup, pour garder une vie
sociale. Mais ces efforts mêmes lui faisaient prendre conscience
de sa « décrépitude », qu'il comparait non sans amertume avec
la belle vieillesse de ses amis, les Berryer, les Thiers, les Guizot,
de quinze ou vingt ans plus âgés et inentamés.
A partir de la fin de 1868, l'état local s'aggrava. Avec les
agendas où il consignait jour par jour les fluctuations de la fièvre
et des suppurations, les hauts et les bas de sa résistance, un spé
cialiste pourrait sans doute reconstituer la marche de sa maladie.
Retenons seulement que Montalembert désormais est un grand
infirme, dans un état de « dépendance humiliante », assisté en
permanence d'une religieuse infirmière (et très affecté quand on
lui enlève celle à laquelle il s'était attaché), et qui note avec une
lucidité angoissée, mais aussi avec une admirable volonté de
soumission à la Providence, l'aggravation de son état. Des souf
frances terribles le crucifient pendant la nuit ; le jour, il a des
frissons et des défaillances. A partir du printemps 1869, il doit
rester alité la plupart du temps : le 26 mars, il confie à son agenda :
« véritable journée de Vendredi-Saint, passée tout entière sur
la croix ». Cependant il cherchera jusqu'au bout à dominer ses
douleurs par la prière et par le recours au travail.
Pendant les deux premières années de sa maladie, il avait
réussi à mener à terme la grande entreprise de ses Moines d'Occi
dent : une œuvre dont il disait qu'elle n'était pas un livre, « mais
une vie, ou au moins une demi-vie d'homme ». Il l'avait commencée
en effet en 1853, au moment où, cherchant à utiliser les loisirs
que lui imposait l'interruption de la vie parlementaire, il avait
pensé poursuivre par la plume les combats précédemment sou
tenus par la parole en faveur de l'Église, à la gloire de son action
civilisatrice. Cinq volumes avaient paru lorsque la maladie
s'abattit sur lui. Il refusa de se laisser arrêter : « je n'en viendrai
jamais à bout, je le sens bien, mais je marcherai quand même
jusqu'à extinction ». Le 6 février 1867, il put adresser à Dupan-
loup ce qu'il considérait comme « le dernier chapitre du dernier
volume- » (intitulé Les religieuses anglo-saxonnes) : DERNIÈRES ANNEES DE MONTALEMBERT 287 LES
... Ce sont probablement les dernières pages que j'écrirai pour le
public, et c'est pourquoi je m'y suis un peu lâché, ou, si vous l'aimez
mieux, relâché dans ma tenue ordinaire...
Modestie d'un auteur qui veut être rassuré, car, l'évêque ayant
manifesté son approbation, Montalembert l'en remercie avec
effusion :
Oui, je crois volontiers que je n'ai jamais rien écrit de moins imparf
ait, parce que jamais mon âme n'a été plus imprégnée à la fois de
douleur et de tendresse que pendant cette période de 1863 à 1866 dont
ces pages sont le résumé et dont ma maladie actuelle est le couronne
ment. J'en ferais volontiers mon chant du cygne, si, comme je le désire
plus que je ne l'espère, ma carrière touche à son terme. Je doutais un
peu de leur valeur, parce que, les ayant lues à ma femme et à mes
filles, j'avais été saisi de l'accueil glacial qu'elles avaient reçu. Ce
silence ne m'avait semblé que trop éloquent : mais votre suffrage et
celui de Foisset, conforme au vôtre, m'ont rassuré 6.
Ni la discipline de vie qu'il s'imposait ni son tempérament
« d'animal d'action » ne pouvaient s'accommoder d'un repli dans
le silence ou seulement dans un travail de recherche sans appli
cation à une actualité qu'il suivait de très près. Les dossiers
constitués par lui avec des coupures de presse, des notes et
réflexions personnelles, des esquisses de plan, des titres pour une
éventuelle publication, subsistent nombreux dans les archives
de La Roche, et, éclairés par les confidences de ces agendas
dont la série continue forme un véritable diaire, témoignent de
ce qu'il appelait « le flot d'idées et de passions politiques et rel
igieuses dont je suis inondé ». Encore après quatre ans d'épreuves
physiques exténuantes, six mois à peine avant sa mort, il parle
des « ardeurs qui bouillonnent dans mon âme d'orateur bâillonné
depuis vingt ans et de soldat garrotté par l'ennemi » 6. Et il songe
aux moyens de s'en délivrer, de les communiquer à ses contemp
orains, aux jeunes surtout, de faire parvenir au public ses ultima
verba.
Ce que révèlent ces documents si abondants et si riches, c'est
d'abord l'intensité de la passion politique chez Montalembert.
L'aggravation de ses épreuves personnelles ne le distrait point
des graves préoccupations qu'il a pour son pays. L'état de la
France impériale lui apparaît sous des couleurs terriblement
sombres. Un dossier particulièrement volumineux contient maté
riaux et esquisses en vue d'un ouvrage « sur la situation générale »,
5. M. à Dupanloup, 2 mars 1867, ibid.
6. Le 25 octobre 1869, in Agenda 1869. 288 A. LATREILLE
sous le titre : Où en sommes-nous ? où allons-nous ? 7. Il s'agirait
d'un tableau politique et social, dont naturellement les considé
rations morales et religieuses ne seraient pas exclues, mais centré
sur l'idée que la France a perdu sa belle position parmi les grands
États d'Europe depuis qu'elle a cessé d'avoir un gouvernement
libre et l'amour de la liberté. Montalembert dénonce la décadence
de la puissance française et la crise de la moralité qui vont de
pair : « Le Mexique et l'Opéra, voilà les deux termes de la poli
tique impériale ». L'abaissement des caractères, dont l'exemple
vient des « grotesques » du régime, Persigny, Duruy... lui inspire
de terribles imprécations contre « le peuple français » :
Le peuple français a été trop flatté.
Il n'est pas, il n'est plus le premier des peuples.
Il est déjà dépassé en tous cas par 70 millions d' Anglo-Saxons, qui
ne sont ni voltairiens ni bonapartistes...
Il a peut-être fini son rôle ici-bas...
Un peuple qui a pu volontairement s'inféoder au Siècle et lui donner .
deux millions de lecteurs est un peuple jugé...
Et ceci qui est plus brutal encore :
La France est bête.
Bien loin d'être la nation la plus spirituelle de la terre, elle est la
plus crédule, la plus servile.
Elle est bête et elle a peur.
Sur quoi, Montalembert diagnostique que la source de ses maux
se trouve dans la peur de la révolution, dans la peur de la liberté.
Pour lui, il n'y a pas plusieurs remèdes :
Je les résume en un seul mot : le développement de la liberté.
Elle seule suffit à tout ; pas un moyen, mais un but (cf. Tocqueville).
Mais comme moyen : souverain ; remède : unique.
Et de griffonner d'une main fébrile une sorte d'hymne à la
liberté, entremêlé apologie personnelle :
Fidélité passionnée : la liberté
Malgré tous les mécomptes et toutes les misères...
j'ai gardé toutes mes illusions...
Amour désintéressé... je ne lui dois rien
elle n'a rien fait pour moi
elle ne pourra rien faire.
J'ai vu son nom prostitué
Je me suis (vu ?) bafoué, ostracise en son nom, au nom de son Dra
peau prostitué...
Je lui suis resté fidèle.
Je lui garde une immortelle fidélité...
Je salue cette liberté sous toutes ses formes.
7. Dossier 214. LES DERNIÈRES ANNÉES DE MONTALEMBERT 289
Je crois à elle partout où je la découvre, et surtout dans le téné
breux oubli des défaites
— Vendéens héroïques, Lyonnais
— Hofer et ses tyroliens
— L'Espagne soulevée...
— Les Grecs
— Les Polonais...
Je l'aurais saluée, même acclamée en Italie, si d'odieux saltimbanques,
vz le fourbe Cavour et le... Garibaldi, les loups de Savoie
(M. Thiers en 1861) n'avaient souillé sa cause par une guerre encore
plus sotte (absurde) contre la vie morale de l'Italie, que sacrilège.
Parler de 1852-60 avec la même franchise. Citer lettres de Lacor-
daire anciennes et nouvelles.
Non, il n'est pas permis de manquer à l'honneur
à la décence
à la reconnaissance
bénir les arbres de la liberté quand on les plante et les moquer
quand on les arrache !
au nom de la religion
Non, cela n'est pas bien... cela est misérable... cela est lâche
Cela est bien plus indigne chez catholiques que chez les autres (ici
belle page de Guizot)
Ils sont tenus plus que d'autres d'être honnêtes gens...
Tant de véhémence, tant de protestations de fidélité ne par
viennent pas à dissimuler ce qui est devenu la grande inquiétude
de conscience de Montalembert au déclin de sa vie : ne peut-on
pas lui reprocher d'avoir donné l'exemple des palinodies qu'il
condamne, lorsque, à l'heure décisive, en 1851, il s'est prononcé
pour Louis-Napoléon et pour le pouvoir personnel, contre la
Révolution ? Il a toujours en face de lui « cette affreuse catas
trophe du 2 décembre, qui a non seulement détruit ma vie
publique, mais compromis mon caractère », — et son péché, qui
est d'avoir contribué, lui le paladin de la liberté, à son étouffe-
ment, d'où le reste est sorti. Aussi tient-il à expliquer sa conduite,
sa défaillance d'un moment, qu'il confesse avec des larmes, mais
aussi à faire valoir qu'il l'a, depuis, rachetée par ses épreuves et
par son actif repentir. Dans un article auquel il tenait particu
lièrement, mais qui ne devait pas voir le jour^ il s'exprime ainsi :
On m'interrompra peut-être pour me rappeler, comme on l'a fait
récemment, que, moi aussi, en 1851, j'ai accepté et approuvé le coup
d'État ou du moins la dictature qui en résultait. C'est vrai. J'ai commis
alors une grande faute, la plus grande de ma vie. Il m'en coûte peu de
l'avouer ; il m'en a coûté beaucoup plus de la commettre. Après mille
hésitations et avec mille réserves, j'ai partagé l'illusion de l'immense
majorité des Français. Trompé sur la nature et l'étendue du danger réel
que nous courions alors, j'ai cru à la nécessité d'un coup d'État pour
sauver la société et la liberté qui me semblaient toutes deux menacées
par l'anarchie.
... Ce tort incontestable, je crois l'avoir suffisamment expié. Une
longue suite de luttes et de protestations sans relâche, qui n'ont pas

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