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UNIVERSITE POPULAIRE DE CAEN – Séminaire de bioéthique proposé par Antoine SPIRE Cours du mardi 21 avril 2009
Introduction
Le secret
Quoi de plus intime et de plus nécessaire que le secret ?
Secret de la maladie, secret médical, secret de liaisons extra-conjugales établies par l'un ou l'autre des parents, secret des crimes cachés par la famille, secret des actes de collaboration perpétrés pendant la guerre, secret de l'instruction, secret de la confession, secret industriel, secret politique : le secret protège notre intimité physique et psychique, notre vie privée et celle de ceux que nous aimons, mais il peut aussi devenir la pire des choses lorsqu'il est vécu comme une contrainte par ceux qui, obligés de le garder, souffrent de cette absence de clarté. Honte et angoisse s'ensuivent et peuvent se transmettre de génération en génération. Le secret peut provoquer un clivage à l'intérieur du psychisme et s'accompagner de souffrances qui déterminent l'apparition de constructions névrotiques. Le secret peut séparer celui qui le porte des autres qui l’entourent et qui l’ignorent.
Pourtant le secret est fondateur de l'espace de liberté de chacun au sein d'un groupe et il n’y a pas de société démocratique sans que soit établie une frontière entre espace privé et espace public. Toutes les dictatures ont rêvé de l'abolir et d'établir un contrôle absolu sur tous les aspects de la vie de leurs ressortissants, aussi bien 1 privée que publique. George Orwell a décrit le caractère effrayant et inhumain d'une telle entreprise dans1984. Les sujets, soumis au pouvoir de Big Brother n’ont pas droit au secret ; il peut, selon son bon vouloir, imposer à chacun une torture qui correspond à ce que ce dernier redoute le plus au monde : l'impossibilité du secret 2 engendre la possibilité de la torture absolue. Comme le dit Serge Tisseron dansNos Secrets de famille, le secret est fondateur à la fois de la vie psychique personnelle et du lien personnel et social avec les autres.
Le secret protège donc non seulement notre intimité physique, psychique, mais aussi notre identité sociale. Sans cette part de secret qui nous habite, nous ne pourrions pas vivre, toujours soumis que nous serions aux regards des autres et à leurs jugements. C’est pour cela que le secret médical existe, pour préserver, entre autres, cette identité et cette intimité du travailleur malade dont le nom de la maladie, quelle qu’elle soit, n’a pas à être connue de son employeur.
Georg Simmel dansSecrets et sociétés secrètesmontre et souligne combien la question du secret, du silence et de l’information est à l’origine de la nature du lien social qui nous relie les uns aux autres :
« Toutes les relations entre les hommes reposent, cela va de soi, sur le fait qu’ils savent des choses les uns sur les autres » Mais : 3 « Savoir à qui l’on a à faire, telle est la condition première pour avoir à faire à quelqu’un »
Or le secret et le sacré ont partie liée, étymologiquement et conceptuellement : car l’un et l’autre impliquent l’idée de quelque chose qui doit être séparé, qui ne peut être accessible à tous (les profanes), ensemble de connaissances réservées qui rendent son détenteur maudit ou tout-puissant selon les cas de figures et le mettent à part de tous les autres, le séparent radicalement du monde ordinaire, profane, le mettant à même de communiquer avec l’invisible et le rendant par là-même dangereux voire nuisible pour le reste de la communauté.
Dans la Grèce antique par exemple, être initié aux mystères revenait à être intronisé au secret qui faisait du nouvel initié un « sacer » et le mettait à part du commun des mortels. On peut donc aisément comprendre combien le secret rend « sacer », sacré, donc intouchable, séparant voire excluant celui qui le porte ou qui en est le détenteur des autres qui ne savent pas et peut-être ne veulent pas savoir : redoutable privilège du secret qui isole et transforme celui qui le porte mais aussi celui qui le trahit, le révèle et le propage.
Il y a un risque de discrimination généré par le secret que l’on garde, que l’on porte ou que l’on partage au sens où il désigne et met à part des autres ceux qui sont contraints de le détenir.
1  Gallimard, 1950, 1976. 2  Ramsays, 1999 3 InSecret et sociétés secrètes, deGeorg Simmel