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Pensée, Voix et Parole dans le Zohar - article ; n°4 ; vol.213, pg 385-414

De
31 pages
Revue de l'histoire des religions - Année 1996 - Volume 213 - Numéro 4 - Pages 385-414
LeZohar (XIIIe siècle, Castille), l'un des plus importants ouvrages de la Kabbale médiévale, a développé une approche du langage centrée sur la notion néo-platonicienne de procession. En combinant trois notions, la pensée, la voix et la parole, le Zohar cherche à dépeindre le processus d'émanation du monde divin perçu comme une expression langagière de l'ineffable. A travers une série de textes tirés de cet ouvrage et au moyen des éléments d'explication fournis par Moïse de Léon, un kabbaliste castillan du XIIIe siècle à qui l'on a attribué la composition du Zohar, cet article propose une analyse de l'ensemble des passages traitant du processus de transformation graduelle qui, partant du silence primordial, aboutit à la parole articulée.
Thougth, Voice and Speech in the Zohar
The Zohar (XIIIth century, Castile) is the masterpiece of medieval Kabbalah. It developed an approach to language centered around the Neoplatonician notion of procession. By combining three notions, thought, voice and speech, the Zohar looks to describe the emanational process of the divine world, perceived as a linguistic expression of the Unspeakable. With the help of a lot of texts from this book and through some interpretations delivered by R. Moses of Leon, a Castilian kabbalist of the XIIIth century, to whom the Zohar has been attributed by modern scholarship, this study analyzes throughout the Zoharic corpus the process of gradual metamorphosis that, starting from primordial silence, ends in an articulate speech.
30 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Charles Mopsik
Pensée, Voix et Parole dans le Zohar
In: Revue de l'histoire des religions, tome 213 n°4, 1996. pp. 385-414.
Résumé
Le"Zohar" (XIIIe siècle, Castille), l'un des plus importants ouvrages de la Kabbale médiévale, a développé une approche du
langage centrée sur la notion néo-platonicienne de procession. En combinant trois notions, la pensée, la voix et la parole, le
"Zohar" cherche à dépeindre le processus d'émanation du monde divin perçu comme une expression langagière de l'ineffable. A
travers une série de textes tirés de cet ouvrage et au moyen des éléments d'explication fournis par Moïse de Léon, un kabbaliste
castillan du XIIIe siècle à qui l'on a attribué la composition du "Zohar", cet article propose une analyse de l'ensemble des
passages traitant du processus de transformation graduelle qui, partant du silence primordial, aboutit à la parole articulée.
Abstract
Thougth, Voice and Speech in the "Zohar"
The "Zohar" (XIIIth century, Castile) is the masterpiece of medieval Kabbalah. It developed an approach to language centered
around the Neoplatonician notion of procession. By combining three notions, thought, voice and speech, the "Zohar" looks to
describe the emanational process of the divine world, perceived as a linguistic expression of the Unspeakable. With the help of a
lot of texts from this book and through some interpretations delivered by R. Moses of Leon, a Castilian kabbalist of the XIIIth
century, to whom the "Zohar" has been attributed by modern scholarship, this study analyzes throughout the Zoharic corpus the
process of gradual metamorphosis that, starting from primordial silence, ends in an articulate speech.
Citer ce document / Cite this document :
Mopsik Charles. Pensée, Voix et Parole dans le Zohar. In: Revue de l'histoire des religions, tome 213 n°4, 1996. pp. 385-414.
doi : 10.3406/rhr.1996.1197
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhr_0035-1423_1996_num_213_4_1197CHARLES MOPSIK
Centre National de la Recherche Scientifique, Paris
Pensée, Voix et Parole dans le Zohav
Le Zohar (xnř siècle, Castille), l'un des plus importants ouvrages
de la Kabbale médiévale, a développé une approche du langage centrée
sur la notion néo-platonicienne de procession. En combinant trois
notions, la pensée, la voix et la parole, le Zohar cherche à dépeindre le
processus d'émanation du monde divin perçu comme une expression lan
gagière de l'ineffable. A travers une série de textes tirés de cet ouvrage
et au moyen des éléments d'explication fournis par Moïse de Léon, un
kabbaliste castillan du xuf siècle à qui l'on a attribué la composition du
Zohar, cet article propose une analyse de l'ensemble des passages trai
tant du processus de transformation graduelle qui, partant du silence
primordial, aboutit à la parole articulée.
Thougth, Voice and Speech in the Zohar
The Zohar (xiuth century, Castile) is the masterpiece of medieval
Kabbalah. It developed an approach to language centered around the
Neoplatonician notion of procession. By combining three notions,
thought, voice and speech, the Zohar looks to describe the emanational
process of the divine world, perceived as a linguistic expression of the
Unspeakable. With the help of a lot of texts from this book and through
some interpretations delivered by R. Moses of Leon, a Castilian kabba-
list of the xiuth century, to whom the Zohar has been attributed by
modern scholarship, this study analyzes throughout the Zoharic corpus
the process of gradual metamorphosis that, starting from primordial
silence, ends in an articulate speech.
Revue de l'Histoire des Religions, 213-4/1996, p. 385 à 414 Kabbale1 est communément perçue comme une mystLa
ique du langage et tout particulièrement comme une mystique
des lettres, à tel point que de nos jours le mot cábala désigne en
Espagne des journaux de mots croisés et autres jeux centrés sur
l'alphabet. Cette perception s'appuie sur une réalité qui est
néanmoins beaucoup plus complexe. La Kabbale, qui se veut
la tradition ésotérique du judaïsme, se ramifie dès son appari
tion sur la scène de l'histoire dans le Languedoc de la fin du
XIIe siècle, en différentes écoles ou courants qui ne sont pas
tous, loin de là, centrés sur des spéculations concernant l'a
lphabet et le langage, bien qu'il soit difficile de ne pas trouver de
branche de la Kabbale qui ait entièrement négligé la question
du langage. Si celui-ci occupe une place d'importance variable,
c'est sans doute que les plus anciens livres hébreux, le livre de
la Genèse au premier chef, accordent au langage un pouvoir
immense, celui de créer et celui de détruire. Dieu créa le monde
en énonçant des mots, et une longue tradition, qui se cristallisa
dans le Sefer Yetsirah ou Livre de la création à une date qu'il
est encore impossible de préciser avec certitude, élabora cette
conception du langage et produisit de multiples exégèses, des
récits de création, des systèmes de pensée, en un mot une mys
tique du langage visant l'union avec le divin.
L'école de Kabbale qui a sans doute accordé la place la plus
grande aux spéculations mystiques et philosophiques sur le lan
gage est celle que domine la figure d'Abraham Aboulafia, et
l'on doit à Moshé Idel une étude ample et quasi exhaustive des
écrits de ce kabbaliste espagnol du ХПГ siècle. Dans son
ouvrage intitulé Language, Torah and Hermeneutics in Abraham
Aboulafia (New York, 1989), M. Idel montre que l'herméneut
ique de ce kabbaliste est fondée sur une déstructuration du
1 . Par souci d'homogénéité avec l'ensemble des contributions de ce
volume, nous adoptons la présente graphie de ce mot. Ce qui ne signifie en
rien que abandonnons notre préférence pour la graphie « cabale », qui
s'impose en français depuis le xvf siècle et qu'il n'y a aucune raison de délais
ser au profit d'une graphie d'origine allemande. VOIX ET PAROLE DANS LE ZOHAR 387 PENSÉE,
discours de la Torah (la Bible) dont il utilise les mots et les let
tres comme une matière première qu'il sculpte et modèle à son
gré. Cette façon radicale de traiter le texte sacré en le faisant
retourner à son chaos primordial pour en obtenir une expé
rience extatique, ne fait en réalité qu'accentuer à son maximum
une tendance déjà présente dans la littérature juive ancienne,
l'exégèse rabbinique ou midr ach. Cette apparente désinvolture
envers la parole de Dieu exprime le sentiment que le texte où
est inscrite cette parole n'a pas le statut d'un compte rendu ou
d'une écriture où est transcrite l'écho d'une source lointaine.
Au contraire, ce texte est cette parole divine, et chacun des
signes qui le compose constitue un atome qui la transporte ici-
bas. En d'autres termes, le texte sacré est une pure manifesta
tion de Dieu, qui ne cesse de se manifester en lui, non seul
ement dans sa forme globale mais aussi en chacune de ses
lettres. L'ordre des lettres et des mots qui constitue le langage
compte moins que ces lettres et ces mots dans leur réalité
intrinsèque. Si bien que chaque lettre peut être désassociée de
la lettre voisine et réassociée avec une autre lettre du texte selon
des procédures diverses, afin de produire de nouvelles significa
tions ou de confirmer les significations anciennes. .
L'école de Kabbale dont je voudrais présenter ici un aspect
de la conception du langage se situe assez loin de l'école extré
miste d'Aboulafia. Si l'école du Zohar fleurit elle aussi en
Espagne (Castille) et qu'elle est à peu près contemporaine de la
Kabbale linguistique proposée par ce kabbaliste, elle a élaboré
une théorie du langage étroitement liée à sa doctrine théoso-
phique de l'émanation. Pour entrevoir la signification des
énoncés du Zohar relatifs à la manifestation et à la nature de la
Parole divine comme du langage humain,, il est en effet néces
saire d'ouvrir le dossier de sa conception fondamentale de la
procession de l'être divin. Au lieu de nous éloigner de notre
sujet, cette démarche est à notre sens la seule voie d'accès
sérieuse menant à une elucidation de nombreux passages
obscurs du Zohar ou passant pour tels qui traitent du langage.
Toute approche du Zohar risque de s'enliser dans des considé
rations confuses si l'on ne prend pas garde de décoder ses 388 CHARLES MOPSIK
expressions imagées en les reconduisant au système de pensée
dont elles ne sont que des formulations analogiques. Nous vou
drions ici adopter une méthode différente de celle qui domine
en général les études actuelles. Celles-ci tendent à regarder les
diverses et nombreuses images avancées dans le Zohar comme
des mythes. Cette « mythisation » du discours zoharique a au
moins un inconvénient majeur : elle interrompt le cours du sens
là où un « mythe » est débusqué. Dès le moment où une image
est perçue comme un mythe, elle ne peut plus entrer dans un
processus d'élucidation rationnelle, elle devient en elle-même
un nœud où les significations intelligibles du texte, ses connotat
ions symboliques et passionnelles, sa vision de l'histoire s'em
mêlent et se confondent inextricablement. Nous préférons
adopter un point de vue différent et appréhender les images du
Zohar comme des analogies derrière lesquelles il convient de
retrouver un discours rationnel ou en tout cas un sens intelli
gible dissimulé sous un habit coloré. Nous ne prétendons pas
que cette approche convienne pour tous les thèmes du Zohar et
encore moins que la notion de mythe doive être éliminée de
l'étude de ce livre. Nous ne nous interdisons pas même d'y
recourir pour notre propre part là où cela nous paraît nécess
aire. Mais dans bien des cas, comme celui que nous allons
envisager, un instrument différent d'analyse, la notion d'analog
ie, est susceptible de nous faire traverser les couches superfic
ielles du texte zoharique et de nous acheminer vers une com
préhension plus profonde de ses enjeux et de sa portée.
Le Zohar, comme on sait, se présente en grande partie
comme étant le recueil des propos des plus grands maîtres de la
tradition rabbinique de la fin de l'Antiquité, et surtout de rabbi
Siméon ben Yohaï, auquel l'ensemble de ce corpus a été et est
encore aujourd'hui attribué dans certaines communautés juives
et dans certains milieux religieux. Mais plusieurs kabbalistes
espagnols du XIIIe et du XIVe siècle et plus récemment la
recherche historique moderne ont rejeté cette attribution et ont
situé sa rédaction dans la Castille de la fin du XIIIe siècle. L'opi
nion dominante, étayée par de multiples travaux, tend à voir en
Moïse ben Chem Tov de Léon, un kabbaliste castillan auteur VOIX ET PAROLE DANS LE ZOHAR 389 PENSÉE,
d'assez nombreux ouvrages, le véritable père du Zohar. Même
si quelques chercheurs, et en particulier Yehoudah Liebes, qui
a consacré à cette thèse un article devenu un classique, pen
chent aujourd'hui pour une attribution du Zohar à un groupe
de plusieurs kabbalistes, nul ne songe à nier la part prépondér
ante que cet auteur a pris dans la rédaction de ce livre. Quelles
que soient les questions en suspens concernant l'histoire de la
rédaction du Zohar, Moïse de Léon et son œuvre constituent
les premiers et les meilleurs témoins, pour ne pas dire plus, des
formulations et des spéculations du Zohar. Nous devons donc
nous tourner vers les écrits de ce kabbaliste pour orienter notre
investigation et lui donner un point de départ solide.
Les textes que nous avons choisi de présenter décrivent les
premières étapes du processus de l'émanation des « sefirot », pré
lude à la création de l'univers. Les « sefirot » sont les degrés de
diffusion de la divinité, les étapes de son autoconstitution. Les
kabbalistes, à la suite du Livre de la création2, en comptent dix.
Moïse de Léon comme le Zohar se servent souvent de termes
symboliques, analogiques ou poétiques pour les désigner,
empruntés le plus souvent au vocabulaire de la Bible, moins sou
vent à celui de la littérature rabbinique, parfois même au lexique
de la philosophie médiévale. La première seflra est appelée Cou
ronne (Keter), elle est le principe ineffable, totalement caché, qui
prend aussi le nom de « néant » (ayin), tellement elle est insaisis
sable. D'elle procède, pour une raison inconnue, la Sagesse (la
sefira Rokhmah), qui est l'origine véritable du monde divin et de
toute la création. Elle est appelée souvent du nom de « Pensée »
ou de «début de la Pensée», par analogie avec la pensée
humaine qui existe avant sa manifestation sous la forme d'une
parole, d'une écriture ou d'un acte. Ensuite vient le Discerne
ment (la sefira Binah), qui représente un pas supplémentaire dans
le processus d'expression théophanique : c'est à partir d'elle que
2. Sefer Yetsirah. La date de rédaction de ce petit ouvrage est sujette à
discussion puisqu'on admet pour elle une fourchette très large (entre le IIIe et
le viir5 siècle). Des influences néo-pythagoriciennes ont été invoquées. L'art
icle déjà ancien d'Abraham Epstein est à cet égard encore digne d'intérêt :
Recherches sur le Sefer Yecira, Revue des études juives, XXIX, 1894, p. 73 s. 390 CHARLES MOPSIK
quelque chose de la manifestation de la divinité commence à
devenir intelligible. Elle est appelée aussi «Esprit» (rouah) ou
« Voix inaudible », parce que le contenu de ce qui se manifeste
par elle demeure encore hors de portée de l'intelligence ou des
sens. D'elle procède les trois sefirot suivantes sous la forme d'un
agrégat appelé «Voix audible». Celui-ci, à l'instar du souffle
humain qui porte la voix, recèle humidité (la Bonté ou sefïra
Ressed), chaleur (la Puissance ou sefïra Guevourah), et souffle (la
Beauté ou sefïra Tiferet). En dernier lieu, et pour en arriver à la
dernière et dixième sefïra, la manifestation du principe ineffable
s'achève par l'apparition de la Parole, nom sous lequel est dési
gnée la Royauté ou sefïra Malkhout. Le parcours par lequel le
principe primordial se manifeste est donc assimilé au processus
par lequel la pensée parvient à s'exprimer au moyen du langage
articulé en passant par des étapes intermédiaires. Ce type de par
cours analogique n'est pas le seul scheme utilisé par Moïse de
Léon et le Zohar pour décrire la trajectoire de l'émanation, mais
il est si récurrent dans ces écrits et revêt une si grande importance
qu'il n'est pas exagéré de dire qu'il constitue une des deux formes
privilégiées de ce genre de peinture, à côté du scheme de la
lumière. Peut-être même davantage que les représentations de
l'émanation en termes de métaphores lumineuses, le scheme de
l'émergence de la parole se prête à de multiples variations parmi
lesquelles celles où les lettres de l'alphabet entrent en scène en
tant que désignations des « essences » ou « esséités » (havayot)
formant le contenu même de ce qui transite et se manifeste au
cours de la procession3. Les penseurs du Moyen Age dans leur
ensemble, y compris bien sûr les kabbalistes, ne distinguaient pas
la « parole » de ce que les Modernes appelleront le « langage » et
il convient de garder à l'esprit cette absence de distinction pour
comprendre la signification des textes que nous allons mentionn
er. En effet, l'apparition de la sefïra Malkhout en tant que
« Parole » est aussi bien une référence à l'émergence du langage
3. Voir Moïse de Léon, Le Side du sanctuaire (Sefer Cheqel ha-
Qodech), traduit, introduit et annoté par Ch. Mopsik, Lagrasse, Verdier,
1996, p. 254-255, n. 881-883. VOIX ET PAROLE DANS LE ZOHAR 391 PENSÉE,
en tant qu'expression sonore ou écrite de signes constitués pré
alablement dans la Pensée primordiale.
Le premier texte que nous proposerons est un des plus
explicites qui ait été écrit sur le sujet qui nous occupe par
Moïse de Léon, c'est aussi un résumé assez complet de l'éma
nation des sefirot décrite comme un processus d'émergence
progressive de la parole ou du langage à partir du « silence » de
la Pensée divine primordiale :
«La Pensée est occultée et cachée et, à cause de son extrême
occultation, nul ne peut en avoir quelque perception que ce soit ni
rien connaître d'elle. La Pensée s'est déployée, parvenant jusqu'au
lieu d'où émerge l'Esprit et elle liée à lui. Parce qu'elle s'est
déployée jusqu'à ce lieu-là, alors l'homme parvient à en obtenir une
certaine intelligence. Non pas qu'il obtienne une connaissance claire,
mais l'homme arrive à méditer une certaine allusion ou la trace d'une
infime compréhension. C'est pourquoi cette extension [de la Pensée]
est appelée Binah (Discernement). La Source encore procède et cette
Pensée se déploie pour se manifester hors de ce lieu où elle est appel
ée Binah, et elle doit alors lâcher une Voix constituée de trois choses :
de feu, d'eau et de souffle, et elle devient une Voix audible à l'exté
rieur4. L'homme parvient déjà en sa pensée à connaître, à percevoir
et à deviner cette Voix, bien que la chose ne soit aucunement connue.
La Source encore procède et devient auprès de la Voix une Parole,
car elle vibre dans cette Voix pour parfaire le processus. Lorsque tu
contemples la sagesse, tu découvres, depuis la tête de la Pensée pr
imordiale jusqu'au terme de la Pensée qui est la Parole5, que tout est
un et qu'il n'y a là strictement aucune séparation ; car c'est elle, elle,
la Pensée dont nous avons traité, et c'est elle, oui elle, et tu ne trou
veras rien d'autre qui soit hormis par son extension et sa procession
jusqu'au terme de la Pensée, et tout est un6» {Le Side du sanctuaire,
p. 265-26Ó)7.
4. Par opposition à la sefira Binah appelée « Voix inaudible » ou « Voix
qui n'est pas entendue à l'extérieure ».
5. La «Parole», comme nous l'avons dit, est une désignation de la
sefira Malkhout.
6. Comparez avec une formule de Moïse de Léon dans Fragment sans
titre, Ms. Munich 47, fol. 3636 : » [La Pensée] est l'existence en sa totalité, et
de là elle se déploie» (voir aussi ibid., fol. 3646).
7. Toutes les citations de cet ouvrage sont données d'après la paginat
ion de notre traduction publiée aux Éditions Verdier, coll. « Les dix
Paroles», 1996. Une édition critique du texte original a été publiée par nos
soins: R: M oses de Leon's Sefer Sheqel ha-Qodesh, with an introduction by
Moshe Idel, aux Éditions Cherub Press, 9323 Venice Boulevard, Culver City,
Californie 90232, 1996. 392 CHARLES MOPSIK
Tout est «Pensée» de Dieu; celle-ci se manifeste tout en
restant inconnaissable et insaisissable, à travers son passage et
sa diffusion en un processus graduel appréhendé comme le
parcours d'une idée depuis l'intellect où elle germe jusqu'à la
parole ou le langage où elle s'exprime. A chaque étape inte
rmédiaire émerge avec plus d'intensité le flux de la Source inef
fable, passant peu à peu de l'état d'une voix inaudible à celle
d'une parole qui «remue» ou fait vibrer le son pur de la
«voix audible», articulant en syllabes distinctes le souffle qui
l'anime.
Pour mieux comprendre la signification de la notion de
« Pensée » et d'émanation ainsi que la portée du texte précité,
il convient de nous arrêter sur l'enjeu philosophique ou théo
logique de la doctrine kabbalistique à laquelle nous sommes
confrontés. Il convient de mentionner à cet effet un autre pas
sage d'un écrit de Moïse de Léon, qui nous paraît être une clé
essentielle non seulement pour élucider les propres écrits de
cet auteur mais pour situer le discours souvent abscons du
Zohar. Ce passage nous permet de comprendre que ce dont il
a été question jusqu'à présent n'est rien d'autre que l'exi
stence de Dieu :
«Sache que Lui, béni soit-il, a fait exister son existence et a
créé les mondes selon le secret de l'existence, car sache que déjà les
anciens sages nous ont enseigné et ont dit8: "Avant que le Saint
béni soit-il ne crée son monde, Lui et Son nom étaient un. Et il
monta en la Pensée devant Lui [l'idée] de créer le monde, or
celui-ci tombait en ruine devant Sa Face et il ne se maintenait
etc." Que cette chose est un sujet grand et transcendant! En pas,
effet, il te faut savoir qu'avant que le Saint béni soit-il ne se mette
à créer, le monde était alors eau dans l'eau9, et tout cela il faut le
connaître! Quant à nos maîtres, de mémoire bénie, voici ce qu'ils
8. Citation approximative du Pirqé dé-Rabbi Eliézer chap. 3. Compar
ez avec Zohar I, 29a, II, 86/>.
9. Formule rabbinique, voir T. J. Haguiga Sb, 12b, Genèse
Rabba 5:2, 7, Exode Rabba 15:7, 22, passim. Expression citée et commentée
dans Moïse de Léon, Le Tabernacle du témoignage (Michkan ha-Edout), Ms.
Jérusalem bn 8°, 2922, fol. 31a et dans Zohar I, \lb, 56b. La situation décrite
à l'aide de cette formule est celle de l'état de non-séparation des sefïrot avant
le déclenchement du processus de l'émanation. VOIX ET PAROLE DANS LE ZOHAR 393 PENSÉE,
ont dit dans Lévitique Rabbaw : "II enserrait comme dans une outre
les eaux de la mer." Car "avant que le Saint béni soit-il ne crée
Son monde, il y avait Lui et Son nom seulement"11 et Son exis
tence - qu'il soit béni - ne s'était pas constituée avant cela, "jus
qu'à ce que monte en la Pensée12, etc.", car toutes choses montèr
ent dans la Pensée, et de là elles sont advenues et les influx se
sont déployés selon leur espèce. De toutes les façons, ces questions traitées sous forme d'allusions et sont dispersées dans les pro
pos de nos maîtres, de mémoire bénie» (Le Side du sanctuaire,
p. 101-102).
Moïse de Léon indique très clairement qu'avant que Dieu
ne se mette à créer le monde, avant que le processus d'émanat
ion des sefirot ne s'enclenche pour aboutir à la création,
Dieu n'avait pas d'existence. Cette conception est bien sûre
celle de Jean Scot Érigène, le philosophe irlandais du
IXe siècle. Celui-ci déclare: «Dieu n'existait donc pas avant
d'avoir créé l'univers. »13 Ce n'est certes pas seulement cette
formule lapidaire qui doit être mise en relation avec le texte
qui précède comme avec celui que nous avons cité en premier
lieu, mais toute la doctrine érigénienne de Dieu et de la créa
tion. Un développement plus conséquent de ce philosophe
chrétien mérite d'être mentionné tant il nous paraît éclairer
les propos de Moïse de Léon, qui, même s'il est difficile d'en
apporter la preuve positive, emprunte directement ou indirec
tement des éléments essentiels de sa conception de Dieu et du
monde à l'auteur irlandais, et même, nous allons le voir,
pourrait lui faire quelques emprunts en ce qui concerne
l'usage qu'il fait de l'analogie du processus d'émergence de la
parole. Le texte dont il s'agit traite de la Pensée de Dieu en la
présentant en des termes si proches de ceux employés par
10. Il s'agit d'une citation du Ps. 33:7, mentionnée dans Lévitique
Rabba 17:3.
1 1 . Cette formule est un emprunt au Pirqé dé-Rabbi Éliézer, chap. 3.
12. Suite de la citation du Pirqé dé-Rabbi Éliézer, qui a été interrompue
par une incise de l'auteur.
13. De la division de la Nature, Periphyseon, introduction, traduction et
notes par Francis Bertin, Paris, PUF, 1995, liv. III, p. 99 (639B). Le texte latin
porte : « Non ergo erat subsistens antequam uniuersitatem conderet » (Iohan-
nis Scotti Erivgeneae, Periphyseon, Liber Tertivs, éd. par Sheldon-Williams,
Dublin, The Dublin Institute for Advanced Studies, 1981, p. 72).

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