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Pratique religieuse des catholiques en France : Approches sociologiques globales et espaces de référence (1930-1980) / The Religious Practice of the Catholics in France : Global Sociological Approaches and Spaces of Référence (1930-1980). - article ; n°1 ; vol.87, pg 153-187

De
37 pages
Archives des sciences sociales des religions - Année 1994 - Volume 87 - Numéro 1 - Pages 153-187
Pendant près d'un demi-siècle, deux manières d'aborder la pratique religieuse, rarement mises en oeuvre de manière exclusive, marqueront la sociologie du catholicisme en France. L'une, avec Gabriel Le Bras et Fernand Boulard, mettra plus volontiers l'accent sur l'ancrage territorial et sur le poids des contingences historiques. L'autre, avec Emile Pin, ou avec François-André Isambert et Jean-Paul Terrenoire, s'attachera plutôt à l'influence directe ou indirecte du contexte économique et social. Dans tous les cas, réalité sociale, pratique religieuse, espace de référence et approche sociologique, ne seront pas conçus de la même façon, et la distance prise par rapport à l'institution ecclésiale variera grandement.
During half a century, the sociology of Catholicism in France implemented two different, but in fact not exclusive, ways of approaching religious practice. The first one, with Gabriel Le Bras and Fernand Boulard, considered primarily the weight of historical contingencies and territorial constraints. The second one, with Emile Pin, or with François-André Isambert and Jean-Paul Terrenoire, was more concerned with the social and economic context. In all cases, the social reality, religious practice, spatial unit of reference and sociological approach were conceived differently, as was also the distance taken by the researcher towards the ecclesiastical institution.
Durante cerca de medio siglo, dos maneras de abordar las prácticas religiosas marcarán la sociologia del catolicismo en Francia. Una, con Gabriel Le Bras y Fernand Boulard, insistirá más sobre el enraizamiento territorial y sobre el peso de las contingencias históricas. La otra, con Emile Poulat, o con François-André Isambert y Jean-Paul Terrenoire, se concentrará más bien a la influencia, directa o indirecta, del contexto económico y social. En todos los casos, realidad social, práctica religiosa, espacio de referencia y acerca-miento sociológico, no serán concebido de la misma manera y la distancia existente frente a la institución eclesial varía grandemente.
35 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Jean-Paul Terrenoire
Pratique religieuse des catholiques en France : Approches
sociologiques globales et espaces de référence (1930-1980) /
The Religious Practice of the Catholics in France : Global
Sociological Approaches and Spaces of Référence (1930-1980).
In: Archives des sciences sociales des religions. N. 87, 1994. pp. 153-187.
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Terrenoire Jean-Paul. Pratique religieuse des catholiques en France : Approches sociologiques globales et espaces de
référence (1930-1980) / The Religious Practice of the Catholics in France : Global Sociological Approaches and Spaces of
Référence (1930-1980). In: Archives des sciences sociales des religions. N. 87, 1994. pp. 153-187.
doi : 10.3406/assr.1994.1460
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/assr_0335-5985_1994_num_87_1_1460Resumen
Durante cerca de medio siglo, dos maneras de abordar las prácticas religiosas marcarán la sociologia
del catolicismo en Francia. Una, con Gabriel Le Bras y Fernand Boulard, insistirá más sobre el
enraizamiento territorial y sobre el peso de las contingencias históricas. La otra, con Emile Poulat, o
con François-André Isambert y Jean-Paul Terrenoire, se concentrará más bien a la influencia, directa o
indirecta, del contexto económico y social. En todos los casos, realidad social, práctica religiosa,
espacio de referencia y acerca-miento sociológico, no serán concebido de la misma manera y la
distancia existente frente a la institución eclesial varía grandemente.
Résumé
Pendant près d'un demi-siècle, deux manières d'aborder la pratique religieuse, rarement mises en
oeuvre de manière exclusive, marqueront la sociologie du catholicisme en France. L'une, avec Gabriel
Le Bras et Fernand Boulard, mettra plus volontiers l'accent sur l'ancrage territorial et sur le poids des
contingences historiques. L'autre, avec Emile Pin, ou avec François-André Isambert et Jean-Paul
Terrenoire, s'attachera plutôt à l'influence directe ou indirecte du contexte économique et social. Dans
tous les cas, réalité sociale, pratique religieuse, espace de référence et approche sociologique, ne
seront pas conçus de la même façon, et la distance prise par rapport à l'institution ecclésiale variera
grandement.
Abstract
During half a century, the sociology of Catholicism in France implemented two different, but in fact not
exclusive, ways of approaching religious practice. The first one, with Gabriel Le Bras and Fernand
Boulard, considered primarily the weight of historical contingencies and territorial constraints. The
second one, with Emile Pin, or with François-André Isambert and Jean-Paul Terrenoire, was more
concerned with the social and economic context. In all cases, the social reality, religious practice, spatial
unit of reference and sociological approach were conceived differently, as was also the distance taken
by the researcher towards the ecclesiastical institution.Arch de Sc soc des Rel. 1994 87 juillet-septembre 153-187
Jean-Paul TERRENOIRE
PRATIQUE RELIGIEUSE
DES CATHOLIQUES EN FRANCE
APPROCHES SOCIOLOGIQUES GLOBALES ET
ESPACES DE RENCE 1930-1980
Bertolt Un moins ne individu vaut Brecht de pas deux isolé Homme la cents peine ne pour en compte homme parler pas
une date récente étude systématique de la pratique religieuse
des groupes des populations des catégories et des classes sociales concer
né dans notre pays que les catholiques les religions minoritaires chrétiennes
ou autres les religiosités de- substitution sectaires ou non-conformistes ainsi
que les cultes humanistes déistes ou spiritualistes restant pratiquement hors
champ
Les travaux monographiques et les recensements ruraux ou urbains des
pratiques cultuelles qui furent réalisés de manière extensive entre 1930 et
1980 ne dérogent pas la règle instar de ce qui était fait antérieu
rement 3) ces études empiriques dites parfois socio-religieuses ou so-
cio-ecclésiales ont été con ues dans le cadre de pensée de Eglise
catholique Ce qui signifie que chacun des cas élaboration de la
problématique des catégories de analyse et des indicateurs de la pratique
la conception de espace de référence la définition des populations concer
nées et la sélection des techniques de recueil des données ont été étroitement
dépendantes de la fa on dont institution religieuse abordé la question de
la déchristianisation et pensé pouvoir répondre
Au sein de Eglise catholique des clercs mais aussi des historiens et
des sociologues ont ressenti la nécessité de prendre la mesure objective un
processus récessif dont existence était niée par personne mais dont la na
ture ampleur les causes et le caractère définitif étaient discutés Il fallait
selon eux dresser un état aussi fidèle et aussi précis que possible et inter
roger sur les raisons qui conduisaient ici observer des populations donnant
publiquement le témoignage de leur attachement aux pratiques cultuelles or-
153 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
dinaires et extraordinaires ainsi aux actes de dévotions consacrés et là
voir autres populations abandonner les actes religieux traditionnels des
tinés marquer publiquement appartenance confessionnelle et renforcer
périodiquement le lien avec la communauté ecclesiale ou ne conserver avec
cette dernière une relation épisodique par le biais des pratiques liminaires
correspondant aux grands seuils de la vie civile ou des festives liées
aux moments privilégiés du calendrier liturgique
ce propos deux sensibilités se feront jour parmi les spécialistes chacune
élaborant sa démarche et construisant son objet sa fa on une mettra ac
cent sur une réalité territoriale où les pratiques observées seront celles de
populations étudiées dans le cadre de circonscriptions ecclésiastiques dio
cèses doyennés et paroisses au principe de organisation locale des services
religieux et de la répartition géographique du clergé autre mettra accent
sur une réalité sociale où les pratiques seront celles de milieux ou de classes
selon des actions missionnaires développées dans le cadre de mouvements spé
cialisés disposant aumôniers tous les niveaux de organisation
Une telle différenciation est due ni au hasard ni aux caprices des ana
lystes catholiques elle découle assez naturellement des deux grands modes
action développés par institution religieuse approche territoriale
correspond en effet une pastorale de nature universelle assurée par le clergé
séculier dans le cadre de communautés paroissiales et destinée chacun selon
son lieu de résidence approche sociale une pastorale de nature particu
lière prise en charge par des groupes action catholique associant le plus
généralement aux responsables laïcs des membres du clergé régulier et
adressant chacun selon son appartenance sociale
Deux sensibilités bien différentes en somme mais partageant finalement
une même inquiétude quant la pertinence des moyens ici utilisés et interrogation sur le chemin parcourir dans les différents domaines
de la connaissance pour trouver les solutions adéquates Pour une comme
pour autre le recours aux sciences sociales apparaissait donc peu ou prou
comme un passage obligé il fallait abord étudier la réalité avec toutes
les garanties de sérieux et indépendance que ces disciplines pouvaient offrir
il fallait ensuite évaluer aune des connaissances acquises les moyens
ici mis en uvre par la pastorale et trouver une solution rationnelle
aux problèmes tels ils avaient été identifiés Consciemment ou non tout
le monde adoptait- cet égard le slogan voir juger agir que action ca
tholique avait popularisé et chacun uvrait dans le cadre une sociologie
qui associait étroitement observations empiriques et réflexions pratiques so
ciologie faite par des catholiques et pour des catholiques assumant ouverte
ment ses références et ses attaches confessionnelles et revendiquant pour
cette raison appellation de sociologie religieuse 7)
Toutefois les relations effectives ou implicites que ces deux sensibilités
entretenaient avec univers des sciences sociales étaient pas les mêmes En
schématisant extrême la sensibilité territoriale trouvait un terrain entente
avec ethologie humaine la géographie anthropologie culturelle les études
folkloristes histoire des institutions ou des mentalités et les sciences du
droit alors que la sensibilité sociale orientait plutôt du côté de la sociologie
de la psychologie sociale de économie des sciences politiques et de his
toire des idées ou des mouvements sociaux Certes la réalité était parfois plus
subtile et nombreux les cas exception où les rencontres et les associations
154 RELIGIEUSE PRATIQUE
se révélaient plus riches et moins exclusives Mais les distinctions qui
viennent être établies semblent néanmoins justifiées dans leurs aspects es
sentiels pour ensemble des monographies et des recensements religieux de
la période considérée
Ces études territoriales ou sociales ne se verront pas accorder la même
faveur par institution catholique les premières seront nettement privi
légiées et connaîtront un développement considérable puisque pratiquement
tous les diocèses métropolitains feront objet un recensement alors que les
secondes seront bien moins nombreuses de moindre extension et partant de
portée plus réduite 10)
Une telle différence de traitement explique de diverses manières Pour
le succès des études territoriales des raisons pratiques peuvent être avancées
comme celles une mobilisation plus aisée des membres du clergé diocésain
et une accessibilité plus grande et moins coûteuse de la population parois
siale notamment en milieu rural et singulièrement dans les villages où tous
les paroissiens sont connus du clergé 11 Il faut aussi penser aux commodités
des catégories pré-établies dans lesquelles les pratiques religieuses de réfé
rence étaient généralement cataloguées Le moindre succès des études relevant
de approche sociale ne viendrait-il pas quant lui de la difficulté inven
torier et de répertorier des pratiques religieuses typiques ou atypiques propres
un milieu déterminé et en dénombrer les adeptes singulièrement quand
il agit des habitants des villes moyennes des grandes agglomérations et
des zones industrielles populaires et ouvrières
Mais il faut sans doute chercher ailleurs les raisons les plus déterminantes
de la vogue des études territoriales Elles tiennent sans doute au privilège
systématiquement accordé par Eglise catholique dans une perspective uni
versaliste respectant ordre institutionnel aménagement relatif des struc
tures de la pastorale et adaptation de ses moyens plutôt au
développement actions militantes visant tel ou tel milieu notamment les
plus détachés entre eux dans le cadre une prise en compte des parti
cularités du mouvement social surtout quand la conduite de ces actions ap
pelait une évolution marquée voire une transformation en profondeur non
seulement du langage mais aussi des idées des normes et des valeurs de la
religion enseignée et pratiquée
Correspondant deux conceptions de la réalité sociale et de action re
ligieuse les approches territoriale et sociale coup sûr distinctes sur le plan
théorique furent en fait rarement mises en uvre de manière exclusive
même si selon le cas une ou autre se voyait accorder le privilège Par
ailleurs quel que soit le choix effectué la portée les limites et les biais
éventuels de la démarche dépendaient pour une grande part de la distance
réellement prise par rapport aux besoins aux requêtes et aux urgences de
institution ecclesiale
Dans leur approche de la réalité un universitaire historien des institutions
ecclésiales et du droit canon comme Gabriel Le Bras 12) et un curé de
paroisse spécialiste de la pastorale rurale comme Fernand Boulard 13 mi
rent la dimension territoriale au tout premier plan ce qui les amena choisir
des unités de grande extension le pays le diocèse la région la France dans
son entier et corrélativement un petit nombre de variables indicateurs si
gnificatifs du point de vue de institution religieuse et chargés de résumer
la vitalité religieuse 14 de ensemble considéré Mais pour autant un
155 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
et autre -le second plus encore que le premier- ignoraient pas comme
tous leurs écrits en témoignent la dimension sociale des faits religieux le
poids des milieux et des classes et influence des mentalités et de la culture
qui leur sont associées
inverse un père jésuite membre un temps de Action populaire
comme Emile Pin 15) et un universitaire militant de la Jeunesse étudiante
chrétienne origine comme Fran ois-André Isambert 16) en raison de leurs
engagements personnels et sans doute impressionnés par le bilan de action
catholique en milieu urbain tel il avait été dressé dans les années qua
rante 17) furent emblée plus sensibles aux problèmes que soulevait la
désaffection des milieux ouvriers et populaires et donc la dimension sociale
des questions religieuses Mais ici encore le travail ne fut jamais effectué
de manière unilatérale puisque les deux sociologues furent amenés consi
dérer aspect territorial des pratiques religieuses soit occasion des mono
graphies paroissiales ils réalisèrent 18) soit analyses de
plus grande extension
Au tout début des années trente Gabriel Le Bras appelait de ses ux
une géographie de la vitalité religieuse de la France et trouvait assez ra
pidement des concours notamment au sein du clergé Parmi les plus précoces
celui de Fernand Boulard allait avérer déterminant les ambitions du cha
noine étant la hauteur des aspirations du doyen et sa ténacité la mesure
de la tâche accomplir la fin des années soixante Fernand Boulard déposait
dans les mains des sociologues du C.N.R.S et des universités la récolte abon
dante variée et complexe de plusieurs décennies de recensements diocésains
établis dans le cadre de circonscriptions rurales doyennés et paroisses
correspondant généralement aux cantons et aux communes et de sondages
dominicaux réalisés dans les paroisses des villes et des agglomérations ur
baines 19)
Pour exploiter ces données extensives et une grande richesse et pour
les mettre en rapport avec les statistiques civiles correspondantes ordre dé
mographique économique ou politique une recherche coopérative sur pro
gramme R.C.P.) placée sous la responsabilité de Fran ois-André Isambert
fut lancée au C.N.R.S Ainsi pendant quelques années des sociologues spé
cialisés dans étude de la vie politique de éducation des villes et des cam
pagnes apportèrent des degrés divers leur concours aux du
catholicisme qui avaient pris au sein du Groupe de sociologie des religions
initiative et la direction de ce travail collectif
Le présent essai se propose de dégager la sociologie explicite ou impli
cite savante ou spontanée qui sous-tend les hypothèses qui ont été avancées
pour expliquer les variations de la pratique des catholiques en France pendant
un demi-siècle et qui se trouve au fondement du choix de espace de réfé
rence au sein duquel elles ont été étudiées
Le village heure de son clocher ethologie et la géographie
religieuses de Gabriel Le Bras
Gabriel Le Bras affirme que toute explication des pratiques et des
croyances religieuses relève en un sens de histoire 20) mais la science
156 RELIGIEUSE PRATIQUE
convoquée le plus souvent dans ses écrits est la géographie discipline il
situe dans une position intermédiaire entre la statistique et la sociologie
Le paradoxe est apparent Comme le fait remarquer Fran ois-André
Isambert dans le bilan il dresse en 1956 le géographisme que certains
reprochent au doyen découle de la loi même de objet tel il se présente
lui et tel il le prend De fait organisation du catholicisme est avant
tout territoriale et les pratiques susceptibles être saisies de manière objec
tive et être dénombrées avec la plus grande précision correspondent pour
essentiel aux obligations cultuelles et sacramentaires assumées publiquement
dans le cadre de la paroisse 21 Ainsi explique que soient laissées de côté
les pratiques plus individuelles et plus volontaires oraison dévotions pèle
rinages ..) et les activités militantes exer ant dans le cadre des confréries
des uvres des associations ou des mouvements action catholique En ou
tre au-delà des contraintes empiriques il la sensibilité de homme et le
parti-pris du chercheur Comme en témoignent ses écrits un des soucis
constants de Gabriel Le Bras est en effet de dégager et de qualifier les liens
naturels et artificiel qui établissent selon lui entre une société religieuse
et le sol sur lequel elle épanouit hui comme hier nous dit-il la
compréhension des problèmes de évangélisation tels que les missionnaires
les rencontrent passe par la connaissance du paysage ils ont sous les yeux
Ce déterminisme géographique est toutefois tempéré lorsque le doyen in
siste sur le fait que toute grande religion si elle subit son milieu géographique
le bouleverse mesure elle croît en puissance Mais la symétrie est pas
établie pour autant car dans sa pensée le poids du cadre naturel il agisse
du foyer de habitat ou du lieu de travail est primordial les cadres artificiels
des ordres des associations ou des groupements pour déterminants ils
soient ne venant en second En effet si pour reprendre les termes de
Gabriel Le Bras nature et société prédisposent les âmes et les corps la
nature doit chez lui être comptée deux fois une fois directement en tant
que telle une autre fois indirectement en tant elle contribue dessiner
la société elle-même
De là ces formules naturalistes qui ont marqué toute une génération le
bocage est fidèle le vignoble est sceptique Fréquentes dans ses écrits
elle procèdent évidence un déterminisme qui pourrait être qualifié de
géologique et agraire Mais usage en fait le doyen est jamais exclusif
Ainsi il observe que les cultivateurs sont observants ou que les
ouvriers sont détachés la mise en perspective est cette fois proprement
sociale et économique Si le sol est un élément déterminant de activité hu
maine il est pas le seul jouer sa partie
Gabriel Le Bras constate en effet que si les conditions de vie sont en
partie données par la nature elles dépendent plus largement de la société
qui conquiert son habitat modèle les hommes établit des relations crée son
économie et dans une certaine mesure ses dieux 22 Toutefois ces obser
vations quelque peu matérialistes sont leur tour relativisées quand le doyen
déclare que ce qui valait pour les religions primitives ne vaut plus pour la
religion des fondateurs où le dieu est pas créé mais prêché par un homme
reconnu et suivi par un ensemble de fidèles 23 En dépit de la réaffirmation
ici du point de vue idéaliste qui marque son uvre mais qui se trouve cu
rieusement limité histoire des religions révélées Gabriel Le Bras revient
souvent et notamment dans ses derniers écrits consacrés état de la religion
157 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
chrétienne dans les sociétés contemporaines aux conditions économiques et
sociales qui expliqueraient la diversité religieuse et singulièrement celle des
professions et des classes sociales
cet égard les données rassemblées la fin des années quarante par
abbé Kerleveo lui semblent exemplaires Voici deux communes bretonnes
du Trégorrois vivant de la mer ayant semble-t-il tout en commun du point
de vue de la géographie de histoire de ethnologie de la démographie et
de économie et même des conditions les plus générales de la vie religieuse
et pourtant totalement différentes une étant très pratiquante autre indif
férente Explication la première est peuplée de vrais navigateurs jouissant
de aisance de indépendance et de la sécurité ce qui les fait apparenter
aux petites dynasties bourgeoises alors que la seconde est peuplée de goé-
moniers absorbés par la récolte des algues sur la grève et automne par
celle des pommes cidre travail aléatoire pénible et médiocrement rétribué
qui fait eux de véritables prolétaires 24)
Ainsi Gabriel Le Bras reconnaît le rôle déterminant joué par les profes
sions les milieux et les classes sociales dans les différenciations religieuses
qui observent la ville surtout mais également la campagne 25 Tou
tefois la portée de ce constat doit être appréciée sa juste valeur du point
de vue organiciste qui est le sien le doyen est amené considérer les diverses
composantes de la structure sociale comme des sociétés naturelles 26) et
ne leur accorder un poids très relatif puisque raison suffisante pour lui
les différenciations religieuses ainsi que les variations historiques auxquelles
elles sont soumises se retrouvent au sein même de chacune des catégories
ou des classes sociales Quant au vrai sentiment religieux qui selon lui
dépasse le conformisme des pratiques cultuelles il ne se rencontre que chez
un petit nombre hommes et de femmes dispersés entre toutes les classes
esprit religieux contrairement Vesprit institutionnel de Eglise ne dépen
dant pas de la société 27)
Si dans explication des croyances et des pratiques cultuelles Gabriel
Le Bras ignore donc pas le poids du social il accorde néanmoins systéma
tiquement la primauté au territorial et place la géographie physique avant la
géographie humaine la nature des lieux et celle des occupations liées au sol
précédant dans ordre des causes celle des contraintes et des exigences de
la situation économique et sociale ou celle des dispositions et des actions
des autorités politiques et religieuses
Le privilège ainsi accordé au cadre géographique peut trouver sa justifi
cation dans existence du lien étroit que celui-ci entretient non seulement
avec activité économique mais également avec activité politique et avec
activité religieuse instar de Etat en effet appareil ecclésiastique pour
assurer efficacité de son action découpe le territoire national en circonscrip
tions de différents niveaux auxquelles correspondent des populations de fidèles
potentiels ou réels Et les découpages politiques et religieux concordent le
plus généralement du moins en France et pour ce qui concerne Eglise ca
tholique De fait quelques exceptions près les limites des diocèses et des
départements des doyennés et des cantons des paroisses et des communes
coïncident où la facilité des correspondances qui pourront établir entre
les études politiques André Siegfried et de Fran ois Goguel et celles re
ligieuses de Gabriel Le Bras
158 RELIGIEUSE PRATIQUE
Le statut du cadre géographique dans la sociologie du doyen méritait
être défini dans sa généralité mais il est maintenant nécessaire de examiner
plus en détail car les textes auxquels il est fait référence ici ne réservent pas
le même sort espace rural et espace urbain En 1945 Gabriel Le Bras
annonce Marc Bloch un ouvrage Eglise et le village qui doit être la
première synthèse de quinze années de travail en géographie religieuse Il ne
mettra un point final au manuscrit un quart de siècle plus tard en 1970
quelques mois seulement avant sa mort est dire combien cette partie de
son uvre comptait pour lui est dire aussi importance il accordait
espace rural
En effet grâce la permanence et homogénéité il prêtait aux
communes et aux régions rurales postulats il partageait avec de nombreux
analystes de époque marqués par le Tableau politique de la France Ouest
sous la lie République André Siegfried publia en 1913 28) le village
était pour lui le cadre idéal pour caractériser la physionomie et le tempérament
un corps religieux et pour juger de sa vitalité 29 Quant la paroisse
rurale plus une simple portion du territoire episcopal laquelle étaient
assignés une église un groupe de fidèles et un pasteur elle était pour le doyen
un monde vivant en relation étroite avec son environnement 30)
Ainsi le bourg de Ploudalmézeau représente le doyenné éponyme et par
extension tout le pays breton du Léon demeuré chrétien parce que pays de
labourage isolé habité par une population mystique solidement attachée
église par son passé gardé par un clergé nombreux et des familles anciennes
et traditionalistes opposé la commune de Luzy dont la grande majorité
des femmes et presque tous les hommes avaient déserté église est illus
tration du canton du même nom et au-delà de ensemble du vignoble ma
onnais là ou un peuple préoccupé par idée de bien vivre posté mi-chemin
entre Paris et Marseille sur les bords de la route du fleuve et de la voie
ferrée lassé sous Ancien Régime de la domination des grandes abbayes et
des chapitres dominé au XIXe siècle par des acquéreurs de biens nationaux
vit dans des paroisses la plupart sans curé
Gabriel Le Bras est trop au fait des réalités de son temps pour ignorer
les conséquences religieuses du développement des villes et de industrie
mais sa sociologie quelque peine dépasser les tableaux une grande ri
chesse empirique il sait en brosser avec beaucoup de finesse Laissant la
porte ouverte aux explications les plus diverses et parfois les plus contra
dictoires le doyen juxtapose les observations souvent judicieuses sur les
quelles elles se fondent faute de pouvoir les intégrer dans un système
explicatif dont les postulats restent par trop étrangers cette réalité complexe
et déroutante faite selon lui de solidarités contradictoires Formule éton
nante mais symptomatique qui accole deux termes il est pas habituel de
trouver associés idée de solidarité autrement dit de dépendance mutuelle
elle accorde le rôle déterminant du substantif idée de contradiction est-
à-dire antinomie ou incompatibilité le rôle annexe de adjectif qualifi
catif Il ne agit pas un hasard de plume car chez le doyen les différences
voire les divergences origine sociale même les plus marquées toujours re
latives inscrivent dans un ensemble où les contrastes sont naturalisés et
où les oppositions avec leurs expressions régionales sont traduites en termes
de tempéraments
159 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
Reconnaissant les adaptations voire les bouleversements que la religion
chrétienne connus depuis le IXe siècle période de la mise en place des
circonscriptions ecclésiastiques le doyen croit néanmoins pouvoir observer
une relative stabilité de la vitalité religieuse dans les deux derniers siècles
La pertinence du diagnostic mériterait discussion mais ce il faut chercher
comprendre ici est la conception sociologique qui en est origine et
qui permet apprécier ses mérites et ses limites Dans son uvre Gabriel
Le Bras intéresse en fait essentiellement la tradition et aux raisons his
toriques pour lesquelles celle-ci est provisoirement ou définitivement aban
donnée Pour lui état religieux au moins apparent une population est le
plus souvent un coutumier et lorsque une population rompu avec ses
habitudes religieuses le problème est alors pour le sociologue de déterminer
quel moment cela est produit dans quelles conditions et pour quelles
raisons 31)
La sociologie religieuse de Gabriel Le Bras con oit un système de réfé
rence où la généralité des grands devoirs et des grandes obligations fixés
par autorité religieuse attachent une infinie variété des nuances dans le
domaine des accomplissements régionaux ou locaux Adoptant une manière
générale les catégories une géographie de ordre et de la stabilité comme
cela vient être montré elle appuie néanmoins sur de nombreuses obser
vations qui relèvent une ethnologie des pratiques ordinaires et même une
véritable ethologie humaine comme en témoigne les savoureuses indications
du directoire de observateur dans lequel le doyen demande que on relève
avec précision les divers éléments du comportement des fidèles la messe
maintien gestes mimiques objets manipulés. 32 Cependant inventaire
la description et la localisation des usages et des conduites restent la surface
des choses puisque du fait de son caractère social institutionnel et coutumier
la pratique est un critère insuffisant pour qualifier la religion personnelle et
pour juger de son degré de christianisation 33 Comme le reconnaît et le
regrette Le Bras pour qui la sociologie religieuse véritable devrait être celle
des consciences le carré des croyances et le roncier des superstitions
sont des réalités qui se dérobent toute observation rigoureuse En consé
quence fidèle Durkheim il en tient aux pratiques qui se donnent voir
est-à-dire aux signes tangibles infimes et parfois équivoques qui disent
quelque chose des profondeurs inaccessibles
Bien que superficielles ces manifestations extérieures du sentiment reli
gieux dont la portée sociale est grande sont néanmoins pour le doyen des
indices de la foi il est préférable observer directement Il serait en effet
imprudent de se fier ce que les intéressés peuvent dire des sentiments re
ligieux ils éprouvent en profondeur car pour le doyen la coutume précède
le sentiment et dirige homme bien plus que sa propre initiative 34 Ces
pratiques religieuses dont les formes et le contenu ont été canoniquement éta
blis semble-t-il une fois pour toutes 35) la géographie et la sociologie de
Gabriel Le Bras les mettent toujours en perspective en fonction une seule
réalité celle institutionnelle de Eglise catholique Ainsi quand il faut définir
objet de la sociologie de irréligion est toujours partir des pratiques
attendues des fidèles que sont appréciées les attitudes et les conduites des
séparés irréligion étant jamais con ue autrement que comme rupture avec
ce qui été religieusement établi 36)
160

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