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Rites et protocole du British Raj en Inde. La mise en scène de traditions inventées et importées - article ; n°6 ; vol.45, pg 1001-1022

De
24 pages
Revue française de science politique - Année 1995 - Volume 45 - Numéro 6 - Pages 1001-1022
22 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Monsieur Max-Jean Zins
Rites et protocole du British Raj en Inde. La mise en scène de
traditions inventées et importées
In: Revue française de science politique, 45e année, n°6, 1995. pp. 1001-1022.
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Zins Max-Jean. Rites et protocole du British Raj en Inde. La mise en scène de traditions inventées et importées. In: Revue
française de science politique, 45e année, n°6, 1995. pp. 1001-1022.
doi : 10.3406/rfsp.1995.403592
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsp_0035-2950_1995_num_45_6_403592Abstract
Ritual and protocol of the British Raj in India : The staging of invented and imported traditions
The essential meaning of the British Raj's protocol policy can be understood in the dual context of
Indian and British realities and their interaction. By casting themselves in the mould of the Mughal
empire's protocol and rituals, the British sought to legitimize their new rule over India. They modified the
meaning of the local rituals by inventing new protocol traditions. These were in turn imported into
England to satisfy the domestic needs of the British monarchy and later those of the Empire. The British
created from scratch, on the basis of their reading of Indian reality and their own national experience, an
Indian «feudalism ». This invented feudal order then served to legitimate new functions that the British
monarchy acquired in England in the second half of the 19th century. True, the honors bestowed upon
the Indian princes contributed to the prestige of the Empire, but they also concealed from the English
the rise of new Indian national elites. In the end, one may ask if the English were not the true victims of
their protocol staging, considering that in the unequal relationship between the authority which confers
honors and that which receives them, the former is probably that which needs most to believe in its own
game.
Résumé
C'est dans le perpétuel va-et-vient entre les réalités indiennes et britanniques que la politique
protocolaire du British Raj acquiert sa signification essentielle. En se coulant dans le moule des rites et
du protocole de l'empire moghol, les Britanniques visaient à légitimer leur nouvelle domination sur
l'Inde. Ils ont modifié le sens des rituels en usage en inventant sur place de nouvelles traditions
protocolaires. Ces dernières seront à leur tour importées en Angleterre pour y répondre aux besoins
domestiques de la monarchie britannique, puis de l'empire. Les Britanniques créent d'abord de toutes
pièces, à partir de leur lecture de la réalité indienne et de leur propre expérience nationale, une
«féodalité» indienne. Cet ordre féodal inventé sert ensuite à légitimer les nouvelles fonctions que la
monarchie britannique acquiert en Angleterre dans le contexte de la seconde moitié du 19e siècle.
Certes, les honneurs dispensés aux princes contribuent au prestige de l'empire, mais ils dissimulent
aussi aux Anglais la montée des nouvelles élites nationales indiennes. Au bout du compte, on peut se
demander si les Anglais ne furent pas les vraies victimes de leur mise en scène protocolaire, si tant est
que dans la relation inégale qui s'instaure entre l'autorité qui confère les honneurs et celle qui les reçoit,
la première est sans doute celle qui a le plus besoin de croire à son propre jeu.ET PROTOCOLES RITES
DU BRITISH RAJ EN INDE
La mise en scène de traditions inventées et importées
MAX JEAN ZINS
Dans
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de Inde et celui de Angleterre1 ainsi une période de longue durée
qui étend de la fin du 18e siècle quand East India Company commence
sérieusement implanter en Inde en 1947 année de indépendance de Inde
et du Pakistan et de la chute définitive de empire britannique Le contexte
indien est celui où impose le protocole et le contexte celui où il
se con oit Nous verrons que cette distinction est fondamentale elle engendre
une complexité plus grande de notre sujet En vérité la question qui nous
intéresse débouche sur un spectacle deux niveaux celui de la mise en scène
britannique et indienne Quant histoire est-à-dire la trame dans laquelle
se joue notre pièce elle comporte des étapes significatives qui marquent
évolution de la politique du protocole Elle constitue une pièce en plusieurs
actes dont deux dates maîtresses dessinent les contours 1858 et 1877 La pre
mière marque la disparition de East India Company et la prise en main
directe de Inde par la Couronne britannique au lendemain de la grande
révolte de 1857 La seconde est celle de la proclamation officielle de Empire
des Indes la reine Victoria prenant alors le titre impératrice Elles consti
tuent les articulations de notre réflexion
PREMIER ACTE ET PREMIERES MISES EN SCENE
DE EMPIRE MOGHOL EMPIRE BRITANNIQUE
FIN 18e SI CLE-1858
LE CONTEXTE LA DECADENCE DE EMPIRE MOGHOL
ET EXPANSION DE EAST INDIA COMPANY
Au cours de cette période essentiel se joue en hide même Après la
mort Aurangzeb 1707) empire moghol entre en déliquescence et éclate
Le sac de Delhi en 1739 par le souverain persan Nadir Shah clôt une épo
que Nadir Shah rentre chez lui muni un fabuleux butin comprenant le
trône en forme de paon symbole de empire moghol Le pouvoir de
empire devient dès lors insignifiant sur le plan réel Des dizaines de rois
hindous ou musulmans conquièrent leur autonomie Inde semble revenir
ère des sultanats indépendants qui prévalait avant arrivée Delhi 1526
de abur le fondateur de la dynastie moghole Avec une différence notable
toutefois les sultanats en écroulant avaient laissé aucune institution
commune les coiffant tous au contraire éclatement de empire moghol
engendre pas sa disparition symbolique Les tats successeurs gardent un
lien organique avec empire dont ils sont issus Ils doivent allégeance et
tribut empereur qui leur confère leur légitimité Pendant plus un siècle
les derniers Moghols voient leur capitale successivement envahie et pillée
par les armées de souverains origines les plus diverses Cela empêche
pas la valeur de leur charisme de accroître comme le note C.A Baily2
Par commodité nous utiliserons généralement les mots Grande-Bretagne
Angleterre Britannique ou Anglais de manière interchangeable
C.A Baily Indian society and the making of the British Empire Cambridge
Cambridge University Press 1988 15 Rites et protocoles du British Raj en Inde
Chacun empiète sans vergogne sur leur pouvoir mais personne ne cherche
prendre ni le titre impérial ni les fonctions quasi religieuses1 qui sont
attachées En 1857 quand sonne le glas définitif de empire moghol et
éclate ce que historiographie britannique appelle la grande mutinerie
ou la révolte des cipayes et historiographie indienne la grande révolte
nationale le dernier empereur moghol Bahadur Shah ne règne plus guère
que sur son fort de Delhi Il en est pas moins toujours considéré comme
une fontaine autorité intérêt du phénomène échappe pas aux Bri
tanniques
Ces derniers depuis ils ont créé en 1600 East India Company
confortent petit petit leur présence en Inde erreur serait de lire his
toire de la colonisation britannique de Inde avec il de celui qui connaît
déjà la suite il est pas de chef orchestre qui Londres et de Londres
planifie la conquête et ritualise la domination Les activités de East India
Company se développent selon leur propre logique souvent hasardeuse Au
début elles sont purement mercantiles Ce est que peu peu que le poids
de la Compagnie se renforce en Inde et que celle-ci en vient prendre sous
son ombrelle administration et la gestion de vastes territoires Sa politique
est ailleurs en partie dictée par le souci de faire face la concurrence des
Compagnies hollandaise portugaise et fran aise La bataille de Plassey
1757) qui ouvre le Bengale aux Anglais confère ces derniers de nouvel
les responsabilités Conduits intéresser de près la politique foncière et
agraire du Bengale et voyant que les revenus fonciers représentent de plus
en plus pour eux une source de revenus leur regard sur Inde va peu
peu changer et leur emprise prendre une nouvelle dimension affaiblisse
ment de empire moghol et son morcèlement propice toutes sortes
alliances ouvre la Compagnie un champ intervention elle va inves
tir parfois son corps défendant ou contre la volonté des dirigeants londo
niens Citons Jacques Weber est dans le contexte indien il faut
chercher la clé de expansion territoriale de la Compagnie Cette compagnie
de marchands se transforme alors en véritable despotisme militaire dont
la dynamique tout en restant liée au commerce prend une dimension de
plus en plus territoriale et politique
est nous semble-t-il en nous repla ant dans le double contexte de
époque marqué la fois par le déclin de empire moghol et la fa on
pragmatique dont East India Company se déploie dans son environnement
que on peut comprendre la dimension protocolaire de la nouvelle présence
britannique en Inde les Britanniques se coulent dans le moule protocolaire
moghol ils apportent leurs propres modifications mais celles-ci restent
nécessairement incomplètes tant que empire moghol demeure la fontaine
autorité ou la fontaine honneur fondement de ce que nous appelle-
Ainsi la fin des années 1570 empereur Akbar se pose en juste sultan
habilité en cas de désaccord entre les oulémas sur un point de droit canonique
décider de la solution adopter conformément aux textes révélés Cf Gaborieau
dans Markovits dir.) Histoire de Inde moderne 1580-1950 Paris Fayard 1994
107
Histoire de Inde moderne 1580-1950 op cit. 296
1003 Max Jean Zins
rons après Ronald Inden et Bernard Cohn la constitution culturelle
symbolique de Inde moghole1
LE MOULE MOGHOL
La place exacte de East India Company dans le système étatique
moghol découle directement de son statut de dvwan chief civil officer
est-à-dire surtout dans la réalité collecteur de revenus fonciers2 du Ben
gale qui lui été conféré par empereur moghol en 1765 et de sa recon
naissance comme protecteur de empire acquise en 1803 après la prise
de Delhi par Lord Lake Celui-ci re oit expressément instruction dépêche
du 27 juillet 1803 du gouverneur général britannique de époque
Lord Wellesley de ne point déposer empereur mais au contraire de lui
offrir toute démonstration de révérence respect et attention afin entrer
en possession de autorité nominale du Moghol Dès cette époque
empire moghol devient donc le masque officiel de autorité britannique
dont Lord Wellesley explique utilité en ces termes la Court of Directors
de la Compagnie si empereur aucun pouvoir réel. presque chaque
tat et classe de la population reconnaissent son autorité nominale dépê
che du 13 juillet 1804 Ce faisant les Anglais poursuivent la politique
observée par les différents tats après éclatement de empire
Très réfléchie3 attitude britannique apparaît tout entière guidée par le
souci des nouveaux arrivants de répondre aux exigences de la situation dans
laquelle ils se trouvent en reconnaissant autorité moghole les Anglais
légitiment leur présence aux yeux des Indiens cela leur permet inscrire
leurs activités économiques militaires et politiques dans un cadre conforme
la légalité indienne de époque et donc de se légitimer leurs propres
yeux
Les Anglais reprennent leur compte certains aspects du puissant et
très codifié4 rituel de la cour moghole qui avait tant impressionné les pre
miers voyageurs européens5 Deux types de rites les mettant en relations
Pour Inden une constitution culturelle symbolique englobe des éléments
tels que schémas de classification hypothèses sur la réalité des choses cosmologies
visions du monde systèmes éthiques codes légaux définitions des systèmes
gouvernementaux et des groupes sociaux idéologies doctrines religieuses mythes
rituels procédures et règles de étiquette cité par B.S Cohn Representing authority
in Victorian India dans Hobsbawm Ranger eds The invention of tradition op
cit. 173
Sous les Moghols le waz ou diwan était le titre porté par le ministre des
Finances
En effet la reconnaissance formelle de la souveraineté moghole empêche pas
la Compagnie de reconnaître en même temps celle de la Couronne britannique Mais les
Anglais décident que rendre public ce dernier aspect reviendrait exciter inutilement
la population contre la Compagnie Minutes 18 novembre 1814 Bengal Secret
Consultations .BSG) 19 18 novembre 1814 cité par M.H Fischer The Resident in
Court ritual 1764-1858 Modern Asian Studies 24 3) juillet 1990 430
La Cour moghole et les Cours provinciales entretiennent des spécialistes wakil
chargés du rituel protocolaire recrutés parmi élite administrative et diplomatique
islamisée de époque
Voir par exemple Bemier Voyage dans les tats du Grand Moghol Paris
Fayard 1981
04 Rites et protocoles du British Raj en Inde
directes avec leurs interlocuteurs indiens retiennent notamment leur atten
tion la cérémonie du darbar et des cadeaux La première consiste régler
les affaires courantes administration justice recrutement et promotion des
fonctionnaires dans le hall audience générale dans un palais sous une
tente... Tout comme les dieux hindous offrent leur dar shan vision ceux
qui les contemplent les souverains moghols doivent se montrer en public1
Le darbar est le moyen de faire voir et savoir on gouverne on prend
des décisions que celles-ci seront suivies effets ordre spatial du darbar
est rigoureux Traditionnellement le personnage royal est assis sur un trône
ou des coussins placés sur une plate-forme légèrement surélevée de sorte
on puisse le voir sans peine tout en restant relativement proche de lui
assistance se range devant lui dans un ordre qui peut varier files vertica
les ou horizontales par rapport la plate-forme Mais dans tous les cas
les places honneur sont les plus proches du souverain car plus on est
près de lui plus on est censé partager son autorité Les Anglais vont tenu-
dés darbar aux divers échelons de leur hiérarchie administrative par exem
ple lors de la visite un prince ou un notable important au siège central
de leur gouvernement Calcutta ou lors des déplacements de leurs respon
sables gouverneurs généraux gouverneurs commissioners fonctionnnaires
inférieurs de district ou de petites subdivisions administratives Au niveau
suprême est-à-dire du vice-roi et au plus fort moment de leur splendeur
impériale ils organiseront trois darbar avec une pompe extraordinaire en
1877 en 1903 et en 1911
La cérémonie des cadeaux qui constitue époque moghole le rituel
central du darbar est occasion des allégeances Les rois et les plus hauts
dignitaires de empire apportent des sommes importantes en pièces or
nazar ou nadhr ou pour les dignitaires de rang moins élevé des tributs
moins importants peshkash La valeur et la nature de ces cadeaux qui
peuvent inclure des elephants des chevaux des bijoux ou autres objets pré
cieux sont soigneusement graduées selon le rang et le statut de la personne
qui les offre La règle veut généralement que empereur voie lui-même ces
cadeaux on fait donc défiler devant lui les animaux présentés empereur
répond par un cadeau de retour khelat dont la valeur réelle et symboli
que dépend également du statut du destinataire Le khelat peut comprendre
le droit réservé aux membres de la famille royale utiliser certaines
bannières ou tambours des emblèmes des habits spéciaux la dotation de
privilèges des exemptions diverses des dons des pensions etc La faveur
la plus insigne est la robe honneur au sens strict du terme un habit
complet de sept pièces auquel peuvent ajouter des bijoux des armes des
Par extension le mot darshan peut signifier audience Indira Gandhi quand elle
était Premier ministre avait habitude offrir darshan tôt le matin sa résidence tout
comme son père Jawaharlal Nehru Des dizaines voire des centaines de personnes de
toute condition sociale stationnaient ainsi devant sa porte dans son jardin attendant de
pouvoir échanger quelques mots avec elle pour attirer son attention sur tel problème
pour poser une question ou tout simplement pour la voir ou la saluer Tout étranger
présent pouvait trouver sa place dans cette sorte de cérémonie détendue qui pouvait
durer une heure Parfois on pouvait se faire photographier aux côtés du Premier
ministre Le développement du terrorisme et les menaces pesant sur la personne des
dirigeants indiens ont altéré cette pratique au cours des dernières années
05 Max Jean Zins
boucliers... que empereur est censé avoir portée La personne qui la re oit
en est revêtue devant le souverain celui-ci aide enfiler il tient lui
marquer sa faveur suprême Le rite participe du mythe de incorporation
celui qui revient chez lui porteur de la robe il se contente en fait de
exposer est comme entré dans la peau de celui qui la lui donnée le
prestige de ce dernier rejaillit littéralement sur ses épaules il incame le
pouvoir Une pratique gestuelle elle aussi codifiée accompagne chacun de
ces échanges de cadeaux Selon son rang le dignitaire salue empereur en
touchant le sol de sa main signe humilité avant de la porter sur sa tête
siège des sens et de esprit en se redressant est le tasiim) ou se pros
terne est le ij De son côté empereur peut se contenter de voir les
cadeaux il re oit ou faveur plus grande les toucher Pendant toute la
première moitié du 19e siècle les Anglais tout en effor ant de limiter le
nombre de ces rituels acceptent nazar et peshkash et offrent khelat
En se pla ant au plus près de la fontaine honneur moghole
dériver son cours en leur faveur les Anglais légitiment le déploie
ment de leurs activités économiques administratives et militaires Dans le
domaine économique comme les Moghols les Britanniques insistent avant
tout sur le droit de Etat recueillir la première part des fruits du sol
Comme écrit Daniel Thomer un des premiers auteurs avoir correcte
ment analysé le phénomène
La clé de tous les régimes fonciers land settlements britanniques de
la fin des 18e et 19e siècles ils soient zamindari raiyatwari
mahaiwari taluqdari ou malguzari permanents ou tempo
raires est que les nouveaux droits sur la terre sont invariablement
subordonnés ceux de Etat Le droit exclusif occuper de jouir et de
disposer de la terre qui est en pratique la marque distinctive de la pro
priété privée occidentale ne fut reconnue aucun détenteur du sol.
Sous les divers régimes pré-britanniques les revenus fonciers collectés
par tat étaient simplement la part du produit prélevée par tat dont
le droit de prélèvement était considéré comme indiscutable Les premiers
officiels britanniques présumèrent dès lors que ce que Etat collectait
leur apparut constituer une rente que tat devait être le propriétaire
de la totalité du sol De sorte que ils reprirent leur compte le
pouvoir des divers souverains rulers) établirent le droit du Raj bri
tannique être le propriétaire suprême ou ultime du sol et est avec
cette justification ils continuèrent collecter les revenus précédem
ment per us en augmentant généralement leurs niveaux
Là réside selon nous la raison fondamentale pour laquelle les Britanni
ques se coulèrent dans le moule protocolaire moghol en succédant aux
Moghols sans altérer radicalement les bases du système juridique foncier
indien ils légitimaient totalement objectif économique essentiel qui deve
nait le leur dès lors ils abandonnaient progressivement leurs activités
marchandes au profit de administration de territoires de plus en plus
étendus
Thomer The agrarian prospect in India New Delhi Allied Pubi. 1981
12-13 souligné dans le texte)
1006 Rites et protocoles du tish Raj en Inde
Tout le reste en découle Sur le plan administratif le pays est systéma
tiquement divisé en circonscriptions emboîtant les unes dans les autres
souvent selon le modèle en vigueur Les différentes couches de propriétai
res indiens des plus grands les raja les nawab les rai les khan etc.
aux plus petits par exemple toutes les strates de zamindar au Bengale1)
sont tenues de verser une partie de leur rente foncière aux Anglais comme
aux Moghols auparavant sur la base des contrats ils ont dû signer avec
les Anglais chaque échelon ceux-ci sont représentés par leurs fonction
naires anglais en haut de la pyramide indiens en bas qui reproduisent en
les édulcorant avec plus ou moins de bonheur les rites du pouvoir central
commissioners deputy-commissioners collectors deputy-collectors magis
trates deputy-magistrates mamlatdar zaildar tehsildar etc Sur le plan
militaire la Compagnie qui recrute ses propres troupes et dispose une
vaste armée de style européen 155000 hommes en 1805) assure
alliance des armées des souverains indigènes auxquels privilèges et hon
neurs divers sont dispensés occasion de tel ou tel darbar Avec le
temps certaines récompenses honorifiques titres décorations et droits de pré
séance seront distribuées afin inciter les potentats locaux effectuer des tra
vaux intérêt public irrigation voiries... ou de bienfaisance par exemple
lors des famines)2
DES RITES QUI CHANGENT DE SENS
intérêt décisif que revêt pour les Anglais le moule moghol ne signifie
cependant pas que ces derniers ne aient point investi de leurs propres
valeurs Au sens strict un moule est un corps solide mais creux Les
Anglais de la fin du 18e siècle vont le remplir de leur propre vision du
monde qui est pas celle de Inde moghole Et sur cette base ils vont
méticuleusement3 modifier le sens de la politique et des rites protocolaires
qui leur ont permis asseoir leur domination sur Inde En autres termes
idiome rituel de empire moghol se fait le véhicule du langage britanni
que est autre face de la réalité Elle se révélera singulièrement riche de
conséquences pour avenir Pour heure nous nous en tiendrons briève
ment deux phénomènes majeurs le paradigme féodal le paradigme du
contrat
Par paradigme féodal nous voulons parler de invention britannique
consistant concevoir Inde comme une société médiévale calquée sur le
modèle féodal européen du moins celui que connaissaient les Britanniques
est-à-dire le leur Il agit bel et bien une pure invention importée de
tat où les Anglais promulguent en 1793 leur premier régime imposition
taux fixe appelé permanent settlement
Pouchepadass tat et la structuration de espace politique dans Inde
coloniale Purusartha 13 1991 37
Ainsi chaque rencontre entre un souverain indien et le représentant de la
Compagnie est généralement précédée une négociation minutieuse sur une véritable
chorégraphie du protocole chacune des parties se faisant accompagner de ses
ritualistes Fischer The Resident Court ritual 1764-1858 art cité 420 Max Jean Zins
étranger image que donne aux Anglais la militarisation de la société
moghole est sans doute la source de cette invention dans la mesure où le
phénomène peut superficiellement rappeler la de la société féo
dale européenne On est frappé en lisant les textes de époque de la place
que tient ethos militaire dans Inde moghole note Marc Gaborieau qui
ajoute Même le roi hindou pouvait modifier le statut de ses brahmanes
Les Britanniques vont tout simplement interpréter cette réalité aune de la
leur du moins de celle dont ils conservent ou pensent conserver le souve
nir Les repères ils croient discerner dans Inde moghole les renvoient
leur propre histoire féodale Les potentats locaux et autres dignitaires armés
leur apparaissent dès lors comme autant de seigneurs féodaux entretenant
des relations de vassalité par rapport leur suzerain Il là une grande
aristocratie féodale que nous sommes de notre propre aveu impatient de
nous concilier et commander écrira le vice-roi Lord Lytton Disraeli en
18762 Or rien est plus faux Le raja ou le nizâm qui prête allégeance
au Moghol est pas un féodal Pour ne citer un seul exemple3 la terre
sur laquelle il dispose du droit de percevoir la rente est pas un fief elle
appartient en droit empereur lequel peut tout moment en confier le
contrôle un autre Une grande partie des rites de la Cour
moghole consiste ailleurs illustrer et maintenir ce lien personnel tout
prendre la relation liant empereur ses hauts dignitaires relève beaucoup
plus de esclavage libre que du feodalisme Le noble traduction du
terme arabo-persan ümara singulier âmir désignant les dignitaires
armés est attaché personnellement empereur Certes il est comblé
honneurs et de richesses mais son avenir et sa vie même sont suspendus
au bon vouloir de celui-ci Etat moghol est de ce point de vue héritier
de la société des sultanats du 15e et 16e siècle la noblesse est pas
héréditaire et pas de terres elle est issue du système des esclaves
mamiuk alors en vigueur dans une partie du monde musulman Très
dépendante la noblesse moghole constitue ailleurs un corps extrêmement
hiérarchisé quasi fonctionnarisé4
est précisément cette réalité que les Anglais vont modifier En se pla
ant dans le sillage de empire moghol ils vont tendre peu peu consi
dérer les potentats qui les aident dans leurs opérations administration ou
Gaborieau dans Histoire de Inde moderne 1580-1950 op cit. 187
Cité par C.W Nuckolls Thé Darbar incident Modem Asian Studies
juillet 1990 532
On pourrait prendre un autre exemple significatif de différence avec la noblesse
européenne ancienneté des racines familiales est pas une valeur referentielle dans la
société moghole Au contraire le caractère récent de immigration emporte Les
nobles immigration récente Turcs musulmans Asie centrale ont abord la
préséance sur les Iraniens les Afghans puis sur les nobles de souche indienne
musulmans et hindous Au total la noblesse moghole constitue une couche très
cosmopolite
Au plus beau temps de la splendeur moghole selon une gradation numérique
deux chiffres constituant ce on appellerait hui le grade le statut personnel
le zât et indice de salaire la rémunération versée au titre des obligations militaires le
sawar littéralement cavalerie le tout représentant le grade ou le titre mansab de
son détenteur mansabdar)
1008

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