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ROMAN-FEUILLETON

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Universalis_Article publié par Encyclopaedia Universalis RROOMMAANN--FFEEUUIILLLLEETTOONN L'histoire du roman-feuilleton est inséparable de celle de la révolution que connut la presse en France, pendant la monarchie de Juillet. On n'avait certes pas attendu cette date pour insérer dans les gazettes françaises et e eétrangères du xviii et du xix siècle des œuvres romanesques, mais leur faible diffusion ne faisait pas encore de cette alliance de la littérature avec le journalisme un phénomène original. Le coût élevé des journaux en faisait alors un service réservé à une élite. En 1836, Émile de Girardin lance une feuille à bon marché, La Presse, abaissant le prix de l'abonnement de 80 francs à 40 francs ; il mise en contrepartie sur l'augmentation du nombre des lecteurs et sur la multiplication des annonces publicitaires. Pour finir de gagner la clientèle, il insère de façon régulière des romans publiés intégralement, fragment par fragment ; le roman était alors le genre littéraire le plus en faveur, mais sa diffusion était freinée par le prix élevé des livres. Le succès triomphal de l'opération de Girardin fait que tous ses concurrents se voient bon gré mal gré obligés de se rallier à la nouvelle formule. Le feuilleton, petite feuille, sous-feuillet dans le journal, encore appelé rez- de-chaussée parce qu'il occupe le dernier tiers de la feuille imprimée, est réservé à une rubrique régulière.
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ROMAN-FEUILLETON

L'histoire du roman-feuilleton est inséparable de celle de la révolution que connut la presse en France, pendant la monarchie de Juillet. On n'avait certes pas attendu cette date pour insérer dans les gazettes françaises et étrangères du xviiie et du xixe siècle des œuvres romanesques, mais leur faible diffusion ne faisait pas encore de cette alliance de la littérature avec le journalisme un phénomène original.

Le coût élevé des journaux en faisait alors un service réservé à une élite. En 1836, Émile de Girardin lance une feuille à bon marché, La Presse, abaissant le prix de l'abonnement de 80 francs à 40 francs ; il mise en contrepartie sur l'augmentation du nombre des lecteurs et sur la multiplication des annonces publicitaires. Pour finir de gagner la clientèle, il insère de façon régulière des romans publiés intégralement, fragment par fragment ; le roman était alors le genre littéraire le plus en faveur, mais sa diffusion était freinée par le prix élevé des livres. Le succès triomphal de l'opération de Girardin fait que tous ses concurrents se voient bon gré mal gré obligés de se rallier à la nouvelle formule.

Le feuilleton, petite feuille, sous-feuillet dans le journal, encore appelé rez-de-chaussée parce qu'il occupe le dernier tiers de la feuille imprimée, est réservé à une rubrique régulière. C'est le 8 pluviôse an VIII que l'abbé Geoffroy publie dans le Journal des débats le premier feuilleton dramatique. Suivent un feuilleton musical, puis scientifique, artistique, poétique, mondain, etc. Le succès du roman publié en feuilleton fera, par la suite, désigner le roman tout court sous le nom de feuilleton.

Le roman-feuilleton a indéniablement aidé à la démocratisation de la littérature. Les journaux sont suffisamment riches pour s'offrir les œuvres des plus grands romanciers de l'époque. Le palmarès de La Presse est éloquent : Balzac, avec La Vieille Fille (1836), La Femme supérieure (1837), Le Curé de village (1839), Honorine (1840), Les Paysans (1844) ; Alexandre Dumas père avec Joseph Balsamo, La Reine Margot (1845) ; Le Rhin de Victor Hugo ; Le Roi Candaule de Théophile Gautier ; Les Confidences et l'Histoire des Girondins de Lamartine ; Mémoires d'outre-tombe de Chateaubriand.

Surtout, le feuilleton fait évoluer le genre même du roman, qui s'efforce de s'adapter au mieux aux nouvelles conditions de publication. Il s'agit de se plier aux goûts du lecteur ; le feuilleton va puiser à des sources diverses, empruntant à la fois au roman d'intrigue sentimentale, au romantisme social et au roman terrifiant, manière Walpole et Radcliffe, des techniques d'une efficacité confirmée. Le roman historique à la Walter Scott continue également à rallier tous les suffrages. Les techniques romanesques répondent à la nécessité de tenir le lecteur en haleine, surtout quand le directeur du journal fait prolonger dans la limite du possible une œuvre qui s'avère un succès commercial et qui tourne en conséquence au roman fleuve. Composition dramatique serrée et fertile en intrigues, péripéties, coups de théâtre ; art dans l'utilisation des points de suspension qui laissent présager des rebondissements dans l'action et de spectaculaires renversements de situation. Les personnages perdent en complexité et tendent à devenir des types. La morale est toujours conventionnelle.

Les feuilletonistes les plus célèbres furent Frédéric Soulié, qui donne, à partir du 28 septembre 1837, Les Mémoires du Diable au Journal des débats ; Alexandre Dumas : Le Capitaine Paul (Le Siècle, 1838), Le Comte de Monte-Cristo (Journal des débats, 1844-1845), La Reine Margot (La Presse, 1845), La Dame de Monsoreau (Le Constitutionnel, 1845-1846), Le Vicomte de Bragelonne (Le Siècle, 1847-1850), Les Quarante-Cinq (Le Constitutionnel, 1847) ; Paul Féval : Les Mystères de Londres (Le Courrier français, 1844), Le Fils du Diable, Les Amours de Paris, et surtout Le Bossu ou le Petit Parisien ; Eugène Sue enfin, avec Les Mystères de Paris (1842-1843) et Le Juif errant (1844-1845) au Journal des débats.

Mais la loi Riancey (1851), taxant d'un timbre spécial tout journal contenant une œuvre romanesque, porte un coup fatal au roman-feuilleton, obligé cette fois de se plier aux goûts d'un très grand nombre et de se cantonner dans une infra-littérature, justifiant les craintes qu'avait formulées, dès 1839, Sainte-Beuve dans son article du 1er septembre de La Revue des Deux Mondes « De la littérature industrielle. » Une exception brillante : Les Misérables de Hugo (1862). Les lieux de prédilection du feuilleton vont être Le Petit Journal et Le Petit Parisien, feuilles à un sou. Par la suite, les feuilletonistes les plus en vogue seront Adolphe d'Ennecy (Les Deux Orphelines), Ponson du Terrail et son interminable geste, Les Exploits de Rocambole. Ce sera aussi au feuilleton que l'on devra la paternité du roman policier : Émile Gaboriau, avec L'Affaire Lerouge.

Le roman-feuilleton connut à l'étranger une évolution à peu près analogue, plus ou moins spectaculaire selon les pays. On notera que Dickens donne, à partir de 1836, ses grands romans en publications mensuelles ou bi-mensuelles, mais en librairie. C'est le feuilleton qui fit découvrir Dostoïevski, en 1846, avec son roman Les Pauvres Gens, publié dans le Recueil de Saint-Pétersbourg.

Auteur: FRANCE CANH-GRUYER