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SAINT-POL-ROUX 1861-1940

Une œuvre double

Pierre-Paul Roux, dit Saint-Pol-Roux, semble être un avatar de Janus : une vie et une œuvre à deux faces. La biographie est ainsi divisée : d'une part – après la naissance à Saint-Henri près de Marseille et l'adolescence à Lyon –, la vie parisienne de la fin du xixe siècle, les manifestations littéraires accompagnant la naissance du symbolisme ; d'autre part, la solitude, l'exil choisi à l'extrême pointe de la Bretagne, « au bout du monde ». Jusqu'au jour cruel de 1940 où à Brest un soldat allemand fit de Saint-Pol-Roux un « poète assassiné ».

L'œuvre est également partagée. Dans un premier temps, Saint-Pol-Roux écrit les poèmes en prose des Reposoirs de la procession : trois volumes, respectivement intitulés La Rose et les épines du chemin, De la colombe au corbeau par le paon et Les Féeries intérieures, publiés entre 1893 et 1907. Saint-Pol-Roux en explique lui-même l'ordonnance : « Le seul ordre donné à ces courtes exégèses est celui de la journée. Chaque tome commence avec l'aube, suit le cours du soleil et s'achève aux étoiles... » Cet ordre circulaire a une signification. Pour le poète, le mouvement du monde est un cycle de métamorphoses, celui de l'être aussi. La matière n'est que de l'idée saisissable ; nous vivons dans une forêt, non de symboles, mais de contraires qu'il faut tenter d'unir. C'est ce que Saint-Pol-Roux nommait l'idéoréalisme, terme dont Breton reconnaît, dans le Manifeste du surréalisme (1924), qu'il précède en l'annonçant le surréalisme. Le poète travaille à l'avènement de ce nouvel état (l'harmonie des contraires) : chaque image en est, à sa manière, l'épiphanie. On comprend que Saint-Pol-Roux ait été, comme le disait Remy de Gourmont avant les surréalistes, « l'un des plus féconds et des plus étonnants inventeurs d'images et de métaphores ». De cette période datent aussi L'Âme noire du prieur blanc (1893), L'Épilogue des saisons humaines et surtout La Dame à la faulx (1899), drames fabuleux où les personnages semblent des symboles de chair et d'os.

De 1907 à 1940, Saint-Pol-Roux élabore, dans le silence et le secret, une œuvre demeurée inédite de son vivant, mutilée par le pillage des Allemands. Le poète en est mort, car c'est à cette œuvre qu'il tenait par-dessus tout, parlant en 1928 de la « scission » entre ses « œuvres passées » et ses « œuvres futures », écrivant par ailleurs : « Je vis dans cinquante ans. » Ce que Saint-Pol-Roux appelait ses œuvres futures, ce sont aujourd'hui Le Trésor de l'homme, deux conférences sur l'imagination, prononcées devant des étudiants, en 1925, à la demande des surréalistes, La Répoétique, grand livre où se déploie le rêve d'une posthistoire dans laquelle l'homme serait Dieu, et le Verbe total Cinéma vivant, méditation sur l'homme et ses miroirs (l'enfant, l'œuvre), et projet d'un cinéma sans écran ; Vitesse, celle de la mécanique, mais aussi de la pensée, de l'imagination, de Dieu même. D'autres pages encore sont une succession de notes, d'aphorismes, que Saint-Pol-Roux lui-même appelle « fatras ». Qu'on ne s'y trompe pas pour autant : sa pensée, loin d'être confuse, exprime la quête d'une nouvelle unité, appelle la fin des divisions. De là, dans les éclats mêmes, un ton de prophétie.

La parole contre l'écriture

La prophétie est parlée avant d'être écrite. C'est par là qu'on peut comprendre le refus de publier, après 1907 (si l'on excepte quelques textes circonstanciels et mineurs).

L'exil volontaire en Bretagne, la non-publication indiquent chez Saint-Pol-Roux le franchissement d'un seuil. Il a voulu entrer dans l'infinitude du langage, et il ne le pouvait que par l'exercice de la parole, sans commencement ni fin. Ainsi, pour cette dernière période, on ne connaît que des brouillons, ni datés ni numérotés. Pour le poète, il est clair que le livre est une prison : il « enferme » et l'encre « respire la mort ». Saint-Pol-Roux a rêvé d'un Verbe total, transcrivant pour lui-même ses paroles intérieures : notes répétitives et raturées, tissage infini. Acceptant à la rigueur, pour plus tard, d'être imprimé. Mais il a tout fait, de son vivant, pour ne pas se voir dans les miroirs de la critique, de la lecture.

Cette hypothèse du refus de l'écriture au profit de la parole formulée, les preuves de son bien-fondé viennent aussitôt se disposer autour, en étoile : Saint-Pol-Roux adorait intervenir oralement (à la radio, en plein air...) ; les seuls textes dont nous ayons une version immédiatement lisible sont ceux de conférences ; la seule œuvre achevée, la Synthèse légendaire, est orale, exécutée en plein air, en 1926, comme une œuvre musicale, par deux cent cinquante récitants.

L'invention de l'imprimerie a valeur de péché originel ; par-delà Gutenberg, il faut retrouver Orphée, le poète qui chante par opposition à celui qui écrit. Il y a là le désir d'un retour à Dieu, qui crée en parlant. Écrire sans miroir, et surtout parler sans écho, c'est donner une allure absolue à son discours. Une phrase en témoigne, que Saint-Pol-Roux avait écrite sur un mur de son manoir : « Ici, j'ai découvert la vérité du monde. » On peut dire que la certitude de Saint-Pol-Roux est fondée sur un doute à l'égard du livre. S'il participe au courant poétique allant du symbolisme au surréalisme, il participe tout autant à l'une des aventures occidentales : la mise en crise du livre, de Montaigne à Mallarmé, en passant par Joubert. Il est normal qu'en même temps il ait magnifié la réapparition de l'oral par la technique : celle du son, et celle de l'image.

Qu'Orphée ait tenu une plume entre ses mains n'est qu'une erreur de l'histoire. Et toute l'œuvre de Saint-Pol-Roux est une recherche des pouvoirs perdus du poème, ainsi que l'annonce d'un monde nouveau, proche de celui que promettaient Campanella ou Cyrano de Bergerac.

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