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Art et nature dans l'alchimie médiévale/Art and nature in medieval alchemy - article ; n°2 ; vol.49, pg 215-286

De
74 pages
Revue d'histoire des sciences - Année 1996 - Volume 49 - Numéro 2 - Pages 215-286
RÉSUMÉ. — L'article regroupe et analyse les passages des textes alchimiques du хше et du début du xrv* siècle qui théorisent la position de l'artisan vis-à-vis de la nature, tout en les replaçant dans leur contexte historique. Le хше siècle voit en effet le développement rapide de procédés de transformation (le verre par exemple) qui posent le problème de la transmutation des espèces, en principe la prérogative de la nature, ou de la divinité. Aussi l'ambition des alchimistes de produire un or équivalent à celui de la nature semble-t-elle aller à rencontre de l'antique conception de l'infériorité de l'art à la nature. Cependant, les justifications de leur activité n'amènent pas les défenseurs de l'art alchimique à prétendre à une inversion du rapport. Plutôt, ils exploitent et adaptent les théories qui permettent de se poser en serviteur de la nature, lequel déclenche, accélère, ou mène à leur terme les processus naturels. Bien que le champ de l'activité humaine en soit considérablement élargi, la conception d'une nature formant un tout organique n'est pas pour autant remise en question. L'artisan peut intervenir dans le processus non pas substituer.
SUMMARY. — This article groups and analyzes those passages of alchemical texts from the 13th and early 14th centuries which theorize the artisan 's position with respect to nature. At the same time, it attempts to place them in their historical context. In the 13th century, transformátory procedures (such as the fabrication of glass) underwent considerable development, thus raising the problem of transmutation of species, which was, in principle, considered to be the prerogative of nature or divinity. The alchemist's prétention to be able to produce gold that is equivalent to the natural substance also, appears to undermine the ancient conception of art as inferior to nature. However, when justifying their activity, defenders of the alchemical art do not go so far as to claim an inversion of the art-nature relationship. Rather, they exploit and adapt to their needs those theories that allow them to pose as nature's servants, which start, accelerate or complete natural processes. Although this implies a considerable extension of their sphere of action, the conception of nature as an organic whole is not questioned. The artisan may interfere with natural processes, but he is not nature's substitute.
72 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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MME BARBARA OBRIST
Art et nature dans l'alchimie médiévale/Art and nature in
medieval alchemy
In: Revue d'histoire des sciences. 1996, Tome 49 n°2-3. pp. 215-286.
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OBRIST BARBARA. Art et nature dans l'alchimie médiévale/Art and nature in medieval alchemy. In: Revue d'histoire des
sciences. 1996, Tome 49 n°2-3. pp. 215-286.
doi : 10.3406/rhs.1996.1256
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhs_0151-4105_1996_num_49_2_1256Résumé
RÉSUMÉ. — L'article regroupe et analyse les passages des textes alchimiques du хше et du début du
xrv* siècle qui théorisent la position de l'artisan vis-à-vis de la nature, tout en les replaçant dans leur
contexte historique. Le хше siècle voit en effet le développement rapide de procédés de transformation
(le verre par exemple) qui posent le problème de la transmutation des espèces, en principe la
prérogative de la nature, ou de la divinité. Aussi l'ambition des alchimistes de produire un or équivalent
à celui de la nature semble-t-elle aller à rencontre de l'antique conception de l'infériorité de l'art à la
nature. Cependant, les justifications de leur activité n'amènent pas les défenseurs de l'art alchimique à
prétendre à une inversion du rapport. Plutôt, ils exploitent et adaptent les théories qui permettent de se
poser en serviteur de la nature, lequel déclenche, accélère, ou mène à leur terme les processus
naturels. Bien que le champ de l'activité humaine en soit considérablement élargi, la conception d'une
nature formant un tout organique n'est pas pour autant remise en question. L'artisan peut intervenir
dans le processus non pas substituer.
Abstract
SUMMARY. — This article groups and analyzes those passages of alchemical texts from the 13th and
early 14th centuries which theorize the artisan 's position with respect to nature. At the same time, it
attempts to place them in their historical context. In the 13th century, transformátory procedures (such
as the fabrication of glass) underwent considerable development, thus raising the problem of
transmutation of species, which was, in principle, considered to be the prerogative of nature or divinity.
The alchemist's prétention to be able to produce gold that is equivalent to the natural substance also,
appears to undermine the ancient conception of art as inferior to nature. However, when justifying their
activity, defenders of the alchemical art do not go so far as to claim an inversion of the art-nature
relationship. Rather, they exploit and adapt to their needs those theories that allow them to pose as
nature's servants, which start, accelerate or complete natural processes. Although this implies a
considerable extension of their sphere of action, the conception of nature as an organic whole is not
questioned. The artisan may interfere with natural processes, but he is not nature's substitute.Art et nature
dans l'alchimie médiévale (*)
Barbara Obrist (**)
« [...] de tous les arts, [l'art alchimique] imite le
mieux la nature. »
Albert le Grand, Minéralogie,
III. 1. 2, 1250-1260 (1)
RÉSUMÉ. — L'article regroupe et analyse les passages des textes alchimiques
du хше et du début du xrv* siècle qui théorisent la position de l'artisan vis-à-vis
de la nature, tout en les replaçant dans leur contexte historique. Le хше siècle
voit en effet le développement rapide de procédés de transformation (le verre
par exemple) qui posent le problème de la transmutation des espèces, en principe
la prérogative de la nature, ou de la divinité. Aussi l'ambition des alchimistes
de produire un or équivalent à celui de la nature semble-t-elle aller à rencontre
de l'antique conception de l'infériorité de l'art à la nature. Cependant, les justif
ications de leur activité n'amènent pas les défenseurs de l'art alchimique à pré
tendre à une inversion du rapport. Plutôt, ils exploitent et adaptent les théories
qui permettent de se poser en serviteur de la nature, lequel déclenche, accélère,
ou mène à leur terme les processus naturels. Bien que le champ de l'activité
humaine en soit considérablement élargi, la conception d'une nature formant
un tout organique n'est pas pour autant remise en question. L'artisan peut inter
venir dans le processus naturel, non pas s'y substituer.
MOTS-CLÉS. — Alchimie médiévale ; art ; nature ; imitation ; transformation ;
espèces.
SUMMARY. — This article groups and analyzes those passages of alchemical
texts from the 13th and early 14th centuries which theorize the artisan 's position
with respect to nature. At the same time, it attempts to place them in their
historical context. In the 13th century, transformátory procedures (such as the
(*) Je remercie l'Institute for Research in the Humanities, université du Wisconsin,
Madison, de m'avoir donné la possibilité de terminer cet article dans des conditions de
travail exceptionnelles.
(**) Centre d'histoire des sciences et des philosophies arabes et médiévales, ura 108S
cnrs/ephe (Ve section), 7, rue Guy-Môquet, bp 8, F-94801 Villejuif Cedex.
(1) «[...] inter omnes artes fars alchimiae] maxime naturam imitatur », dans A. Borgnet
(éd.), Opera omnia, V (Paris, 1890). Cet ouvrage sera cité par Minéral. Dorothy Wyckoff,
Albertus Magnus : Book of minerals (Oxford : Clarendon Press, 1967), 158.
Rev. Hist. Set., 1996, 49/2-3, 215-286 Barbara Obrist 216
fabrication of glass) underwent considerable development, thus raising the problem
of transmutation of species, which was, in principle, considered to be the prerogat
ive of nature or divinity. The alchemist's prétention to be able to produce gold
that is equivalent to the natural substance also, appears to undermine the ancient
conception of art as inferior to nature. However, when justifying their activity,
defenders of the alchemical art do not go so far as to claim an inversion of the
art-nature relationship. Rather, they exploit and adapt to their needs those theo
ries that allow them to pose as nature's servants, which start, accelerate or comp
lete natural processes. Although this implies a considerable extension of their
sphere of action, the conception of nature as an organic whole is not questioned.
The artisan may interfere with natural processes, but he is not nature's substitute.
KEYWORDS. — Medevial alchemy; art; nature; imitation; transformation;
species.
Considérée comme l'art de transformation par excellence,
Palchimie médiévale pose le problème de l'intervention humaine
dans l'ordre naturellement établi des choses. De par sa prétention
de produire un or équivalent à l'or naturel, en effectuant éventuel
lement une mutation d'espèces, elle pouvait sembler aller à rencontre
de la vue plus que millénaire sur l'infériorité de l'art à la nature.
Au début, cette virtuelle mise en brèche ne posait apparemment
pas de problèmes. L'alchimie était fréquemment définie comme
la science de la transformation des espèces et comme l'art opérant
cette mutation (2) et, dans la première moitié du xm* siècle, les
attitudes envers cette discipline nouvellement introduite en Europe
vers le milieu du xne siècle étaient, dans l'ensemble, plutôt favorab
les. L'entreprise ne semblait pas impossible. Mais par la suite,
la multiplication des fraudes marqua de plus en plus les discus
sions sur la transmutation des métaux. Dans les attaques contre
l'alchimie que provoquèrent les abus, aboutissant à des mesures
juridiques à son encontre dès la seconde moitié du хше siècle, sa
capacité d'égaler la nature lui fut résolument déniée.
Les accusations portées contre l'alchimie affectèrent profondé
ment son statut scientifique et social, et eurent pour effet d'inciter
(2) Dominicus Gundissalinus (2e moitié du xn* siècle), De divisione philosophie : « Sciencia
alquimia [...] est sciencia de conversione rerum in alias species », in Beitràge zur Geschichte
der Philosophie des Mittelalters, Clemens Baeumker (éd.) (Munster : Aschendorff, 1903),
vol. IV, p. 20, 1. 17-19. Daniel de Morley, De naturis inferiorum et superiorům (après 1187) :
« [...] scientia de alckimia, que est scientia de transformatione metallorum in alias species »,
in Karl Sudhoff (éd.), Archiv fur die Geschichte der Naturwissenschaften und der Technik,
VIII (1917), 6-40, cf. 34. Vincent de Beauvais, Speculum naturale, VII. 6 : « Ex doctrina
alchymiae. Porro per artem alchymiae transmutantur corpora mineralia a propriis speciebus
ad alias, praecipue metalla. » (Douai, 1624). Cet ouvrage sera cité par Spec. nat. Art et nature dans l'alchimie médiévale 217
ses défenseurs à des réflexions soutenues et souvent détaillées sur
le rapport entre leur art et la nature. De ce fait, les écrits alchimi
ques médiévaux abondent en observations sur le sujet.
L'effort de justification de l'entreprise alchimique dépasse
l'intérêt des seules manipulations métalliques. D'abord, les trans
formations alchimiques étaient loin d'être limitées au domaine
minéral, mais s'étendaient aux règnes végétal et animal. Ensuite,
les auteurs d'écrits alchimiques qui s'appliquèrent à montrer que
leurs produits artificiels n'étaient en rien inférieurs aux produits
naturels, faisaient usage de tous les arguments possibles. Ayant
eu, dans la plupart des cas, une éducation universitaire qui incluait
souvent la médecine, ils exploitaient les courants philosophiques
contemporains, tout en mettant au profit de la cause transmuta-
toire les conceptions médicales du rapport entre art et nature. De
la sorte, leur argumentation permet d'entrevoir à quels fins prati
ques pouvaient servir des développements philosophiques sur le
fonctionnement de la nature.
Les fraudes ne faisaient qu'inciter à un débat qui, en réalité,
recouvre des problèmes plus fondamentaux : les obstacles auxquels
se heurtèrent les alchimistes dans l'élaboration d'une théorie de
la transformation jettent une vive lumière sur le rapport toujours
problématique, au Moyen Age, entre art et nature, en ce sens qu'il
s'agissait tout d'abord d'une confrontation entre ars et scientia,
entre artisanat et philosophie de la nature. Ainsi, les vicissitudes
de l'alchimie sont-elles liées à l'impossibilité pour les philosophes
du Moyen Age d'établir entre la philosophie de la nature et le
savoir artisanal un rapport comparable à la relation dynamique
entre théorie et données empiriques qui, aux yeux du chercheur
contemporain, caractérise la science expérimentale. Au Moyen Age,
la connaissance de la nature fut acquise en premier lieu par l'étude
de la philosophie de la et non pas par l'observation directe
des phénomènes naturels, groupés en séries et objectivés par la
vérification expérimentale (3). En fait, la conception même de la
nature qui prévalait alors semblait exclure ce type d'objectivation.
Dans ses travaux sur la physique du хул* siècle, R. Hooykaas sou-
(3) Pour l'état de la recherche sur le problème de la différence entre les méthodes scien
tifiques médiévales et « modernes », cf. David С Lindberg, Robert S. Westman (éd.),
Reappraisals of the scientific revolution (Cambridge : Cambridge Univ. Press, 1990), en
particulier, David Lindberg, Conceptions of the scientific revolution, 1 sqq. 218 Barbara Obrist
ligne à juste titre que l'isolation d'un certain nombre de facteurs
jugés essentiels et soumis à l'expérimentation peut être contraire
à la conception de la nature antique et médiévale comme ensemble
organique, car elle aurait impliqué son démembrement (4). Par
contre, dans la perspective mécaniste, selon laquelle toute subs
tance résulte d'un mouvement local, le modèle de l'assemblage art
ificiellement produit est reporté sur la nature elle-même (5).
Au cours du xnr* siècle, l'alchimie se profile comme le domaine
produisant de façon artificielle non seulement des substances consi
dérées comme équivalentes à celles générées de façon naturelle (par
exemple, le vitriol, l'ammoniaque), mais également des substances
qui n'existent pas en tant que telles dans la nature : Pélixir, ou
la « pierre », l'agent provoquant et accomplissant la transformat
ion. Par ailleurs, le verre, dont la fabrication connut un essor
spectaculaire aux хпе-хше siècles, servait souvent d'exemple pour
montrer qu'une « nouvelle » substance pouvait être produite par
l'artifice alchimique.
Le xnr* siècle vit ainsi une production croissante de produits
dont la place dans l'ordre des choses restait à définir, et qui comp
ortait la virtualité de modifications dans l'ancien rapport entre
art et nature. Les questions suivantes se posent donc : en tant qu'art
de la transformation des choses, l'alchimie médiévale a-t-elle su
développer la théorie de son activité, tout en modifiant l'ancienne
conception du rapport entre art et nature? A-t-elle mené à une
réévaluation de ce rapport, dans le sens d'un rapport d'égalité,
ou même éventuellement, de supériorité de l'art à la nature?
Etant donné que l'histoire de l'alchimie du хше siècle est part
iculièrement peu étudiée et que le problème du rapport entre art
alchimique médiéval et nature n'a guère suscité l'intérêt jusqu'à
une date récente (6), cet article essaiera de rassembler des éléments
(4) Reyer Hooykaas, Das Verhàltnis von Physik und Mechanik in historischer Hinsicht
(1963), in Selected Studies in history of science (Coimbra : Univ. de Coimbra, 1983), 167-189,
cf. 169.
(5) Ibid., 185-188.
(6) Cf. les brèves observations dans William R. Newman, Technology and alchemical
debate in the late Middle Ages, Isis, LXXX (1989), 423-445. Michela Pereira a analysé
le Testamentům lullien dans cette perspective, L'Oro dei filosofi : Saggio suite idee di un
alchimista del Trecento (Spolète : Centro italiano di studi sull'alto Medioevo, 1992). Les
études de Reyer Hooykaas abondent en réflexions sur la différence entre la conception
ancienne de l'infériorité de l'art à la nature et les débuts de la conception moderne, qui
voit les deux domaines à pied d'égalité. Hooykaas étudie tout particulièrement la chimie,
cf. ses Selected Studies, op. cit. in n. 4. Art et nature dans l'alchimie médiévale 219
de réponse aux questions posées tout en s'efforçant de regrouper
les principales sources de cette époque, et de donner un aperçu
général de l'éventail des arguments, ainsi que de leur évolution.
Vers la fin du хше siècle, d'importants changements d'orientation
commencent à se faire jour, aboutissant, au cours du xrve siècle,
à des vues très différentes sur le rapport entre art et nature de
celles ayant prévalu au xnr* siècle. Les principaux traits de cette
évolution seront évoqués en une brève esquisse au terme de ce
travail.
I. — La place de l'alchimie dans la science du хше siècle
Introduite probablement dans l'Europe médiévale en 1144 (7),
l'alchimie se présente d'emblée comme un artisanat docte cher
chant à fonder son opération sur des principes scientifiques. De
la sorte, elle se démarque radicalement des métiers traditionnels
des métaux, tout en se rapprochant de disciplines comme la médec
ine et l'agriculture. Ces trois disciplines ont en effet en commun
d'avoir être considérées, à partir du xn* siècle, et sous l'influence
des classifications arabes des sciences, comme des branches subal
ternes de la physique. Elles sont des arts de transformation appli
quant les principes philosophiques, ou scientifiques, à des fins
opératoires, par l'intervention dans le processus naturel de généra
tion et de corruption ou dans l'équilibre des forces constitutives
d'un corps (8).
(7) Le De compositione alchimie de Morienus, traduit de l'arabe par Robert de Chester,
A testament of alchemy, Lee Stavenhagen (éd.) (Hannover-New Hampshire : Univ. Press
of England, 1974). Richard Lemay, L'authenticité de la préface de Robert de Chester à
sa traduction du Morienus, Chrysopoeia, 4 (1990-1991), 3-32.
(8) Entre autres : Vincent de Beauvais, Speculum doctrinale, XI. 105, 132 (Douai, 1624).
Cet ouvrage sera cité par Spec, doctr. Robert Kilwardby, De ortu scientiarum (ca. 1250),
Albert G. Judy (éd.) (Londres-Toronto : The British Academy-The Pontifical Institute of
Medieval Studies, 1976), с. 42. 401. Anonyme, Commentarium in libros Aristotelis... meteo-
rologicorum, IV. lect. 1, proem. {Sancti Thomae Aquinatis Opera omnia, HI, Rome, 1887).
В. Obrist, Alchemie und Median im 13. Jahrhundert, Archives internationales d'histoire
des sciences, 43 (1993), 209-246, cf. 214-215. Id., Les rapports d'analogie entre philosophie
et alchimie médiévales, in Jean-Claude Margolin, Sylvain Matton (éd.), Philosophie et alchimie
à la Renaissance, actes du Colloque international de Tours, 1991 (Paris : Vrin, 1993), 43-64,
cf. 53. 220 Barbara Obrist
Au хше siècle, la théorie du rapport entre ars et scientia fait
l'objet d'une élaboration poussée avant tout en médecine, et les
auteurs d'écrits alchimiques l'appliquent à leur domaine. D'après
les catégories en vigueur, Vars occupe une position intermédiaire
entre la theoriat la spéculation pure, et Voperatio, le travail manuel
artisanal (9). L'ars présente ainsi un caractère de Janus, une face
tournée vers Yexperientia, basée sur Yoperatio, l'autre vers la scientia
et, selon que l'on valorise ou dévalorise son statut, elle est placée
du côté de l'un ou de l'autre des deux pôles. Si elle est considérée
reposer sur des principes certains et opérer selon des séries de règles
correspondantes, elle est rapprochée de la scientiay dans le cas
contraire, de la contingence de l'expérience.
En tant qu'artisanat, l'alchimie est spécialisée avant tout dans
l'imitation de métaux précieux, ou de pierres précieuses (10),
la distillation de produits pharmaceutiques (11) qui s'étend, vers
la fin du siècle, à celle de l'« eau-de-vie (12) ». Pendant peu de
temps, jusque vers le milieu du xnr* siècle, elle profite de la rééva
luation générale du statut des teknai (13) qui tend à leur accorder
un certain degré de connaissance théorique. Dans ce contexte favo-
(9) Les discussions sont particulièrement vives dans le domaine médical. Michael McVaugh,
Arnaldi de Villanova opera medica omnia II : Aphorismi de gradibus (Granada : Semina-
rium historiae medicae Granatensis, 1975), 9 sqq. Luke Demaitre, Nature and the art of
medicine in the later Middle Ages, in Mediaevalia, II (1976), 23-47. Jole Agrimi, Chiara
Crisciani, Edocere medicos : Medicína scolastica nei secoli хш-xv (Naples : Guerini, 1988),
21-46, 137-155. Chiara Crisciani, Per una ricerca su « experimentum-experimenta » : rifles-
sione epistemologica e tradizione medica (secoli хш-xv), in Presenza del lessico greco e
latino nelle lingue contemporanee (Macerata : Univ. degli Studi di Macerata, 1990), 9-49
et pour la médecine, cf. 30-39. Michael McVaugh, The nature and limit of medical cert
itude at Montpellier, in Michael McVaugh, Nancy G. Siraisi (éd.), Renaissance medical
learning, Osiris, VI (1990), 62-84. Hélène Merle, Ars, Bulletin de philosophie médiévale,
XXVII (1986), 95-133, cf. 115.
(10) Pour les produits de transformation métallique, voir le témoignage de Michel Scot
(Liber particularis), cité par Charles Homer Haskins, Studies in the history of mediaeval
science (Cambridge, Mass. : Harvard Univ. Press, 1927), 295. Pour les pierres, Albert le
Grand, Minéral., I. 3. 2.
(11) Vincent de Beauvais, Spec, doctr., XI. 105; Id., Spec, not., VII. 95. Obrist, Alchemie
und Medizin..., op. cit. in n. 8, 218 sqq.
(12) Edmund O. von Lippmann, Beitràge zur Geschichte der Naturwissenschaften und
der Technik (Berlin : Springer, 1923), 82 sqq. ; l'eau-de-vie est obtenue opere alkemico
(p. 84). Nancy G. Siraisi, Taddeo Alderotti and his pupils (Princeton : Princeton Univ.
Press., 1981), 301.
(13) La « soudaine » prise de conscience de l'aptitude à innover que Guy Beaujouan
situe aux alentours de 1260 en fait partie : Les orientations de la science latine au début
du xrv* siècle, in Gad Freudenthal (éd.), Studies on Gersonides : A 14th-century Jewish
philosopher-scientist (Leiden-New York-Cologne : E. J. Brill, 1992), 71-80, cf. 71. Art et nature dans l'alchimie médiévale 221
rable, les principes théoriques de l'artisanat alchimique font occa
sionnellement l'objet de discussions dans le cadre des commenta
ires universitaires sur les Météorologiques d'Aristote (14).
Pour élaborer la théorie de leur pratique de transformation,
les alchimistes s'appuient aussi bien sur les écrits médicaux, que,
à un niveau plus général, sur la conception aristotélicienne du
rapport entre art et nature. D'autre part, le développement de
l'extraction du minerai et de l'artisanat du métal sont d'une import
ance telle que non seulement l'artisan alchimique cherche à fonder
son action sur la philosophie de la nature aristotélicienne dans
ses diverses adaptations scolastiques, mais que, du côté de la
philosophie de la nature elle-même, se fait sentir le besoin d'une
minéralogie. C'est ainsi qu'Albert le Grand, dans les années
1250-1260, tente d'établir une science des minéraux à l'intérieur
du cadre de ses commentaires sur l'œuvre d'Aristote, tout en
se basant sur la conception aristotélicienne du rapport entre art
et nature.
Le rapport entre art et nature tel que le conçoit Aristote est
tout d'abord déterminé par sa vue téléologique selon laquelle la
nature et l'homme ont en commun d'agir d'après un plan conçu
par la raison, en vue d'une fin. De ce point de vue, nature et
art sont conformes ; étant dirigées vers un but, les actions de l'une
et de l'autre instance obéissent à une intelligence (15). Mais les
définitions respectives de la nature et de l'art comme principes
de mouvement comportent une différence qui est à la base de l'infé
riorité radicale et apparemment irrémédiable de l'art à la nature.
La nature est définie comme un principe intrinsèque de mouve
ment et de repos. En tant que source du mouvement, elle réside
(14) Pour ce dernier point, cf. le texte basé sur des notes de cours de l'étudiant en
médecine Constantin de Pise (vers 1257). B. Obrist, Constantine of Pisa, « The Book of
the secrets of alchemy » (Leiden-New York-Copenhague-Cologne-Sydney : E. J. Brill, 1990).
Le titre latin est : Liber secretorum alchimie.
(15) Aristote, Physique, 199a 9 sqq.; Les parties des animaux, 639b 15 sqq., Henri
Carteron (éd. trad.) (Paris : Les Belles Lettres, 1983). Friedrich Solmsen, Aristotle's system
of the physical world (Ithaca-New York : Cornell Univ. Press, 1960), US. James A. Weis-
heipl, The axiom Opus naturae est opus intelligentiae and its origins, in Gerbert Meyer,
Albert Zimmermann (éd.), Albertus Magnus doctor universalis : 1280-1980 (Maience :
Matthias-Grunewald, 1980), 441-463. Pour un exposé systématique sur le rapport entre
art et nature dans la philosophie d'Aristote, cf. Hans Meyer, Nátur und Kunst bei Aristot
eles (Paderbora : Ferdinand Schôningh, 1919), « Studien zur Geschichte und Kultur des
Altertums », n° X. Barbara Obrist 222
à l'intérieur de la substance, tandis que l'art n'est qu'une source
extérieure de mouvement (16).
Cette conception du rapport entre art et nature met face à face
deux types d'artisans, la Nature en tant qu'artisan supérieur qui
seul est en mesure de toujours maintenir le mouvement assurant
la génération et la corruption des choses, et l'homme. Ce dernier
imite la nature, mais jamais son action ne sera une source intrin
sèque et donc primaire de mouvement.
Sur la base de sa conception téléologique de la nature, Aristote
infère de la technè humaine, notamment de celle de l'architecte,
du médecin et du cuisinier, une partie des théories physiques (17).
Les scolastiques qui adaptent à leurs besoins la philosophie de la
nature d'Aristote suivent sa méthode. Pour expliquer le fonction
nement de la nature, ils se réfèrent aux arts, tantôt dans leur dimen
sion théorique, tantôt dans leur dimension opératoire. Le
commentaire sur la Physique d'Aristote de Robert Grosseteste (mort
en 1252) peut servir d'exemple (18). Après avoir traité de la nature
comme principe de mouvement, ou des choses appelées naturelles
parce qu'elles possèdent leur propre principe de mouvement (19),
Grosseteste passe à la seconde définition de la nature, en se réfé
rant d'abord à la théorie de la génération du vif-argent et des
métaux pour l'illustrer : tout le monde est d'accord pour entendre
par nature ce « d'où naissent les choses » (wide res nascuntur),
« d'où » se référant à la fois à la matière et à la fois à la forme.
La matière « est le sujet qui reste identique dans ce qui est tran
sformé; est appelée "nature", l'origine de ce qui est transmuté,
(16) Aristote, Physique, 192b 13-22; Métaphysique, 1070a 7, J. Tricot (éd. trad.) (Paris :
Vrin, 1991); Ethique à Nicomaque, VI. 4 (1140a 10), Nicomachean Ethics, H. Rackham
(éd. trad.) (Londres-Cambridge, Mass. : Harvard Univ. Press., 1975).
(17) J.-M. le Blond, Logique et méthode chez Aristote : Etude sur la recherche des
principes dans la physique aristotélicienne (Paris : Vrin, 1939), 326 sqq. G. E. R. Lloyd,
Polarity and analogy : Two types of argumentation in early greek thought (Cambridge :
Cambridge Univ. Press, 1966), 285 sqq. G. A. Ferrari, L'officina di Aristotele : nátura
e tecnica nell II libro délia fïsica, Rivista critica di storia délia filosofla, XXXII (1977),
144-173.
(18) Les notes, rédigées par Grosseteste au cours de plusieurs années, se présentent,
d'après Dales, comme une compilation posthume. Richard Dales (éd.), Commentarius in
VJII libros physicorum Aristotelis (Boulder : Univ. of Colorado Press, 1963), гх-хш. James
McEvoy, The Philosophy of Robert Grosseteste (Oxford : Clarendon Press, 1982; rééd.
1986), 482.
(19) Grosseteste, Commentarius in VIII libros physicorum Aristotelis, op. cit. in n. 18,
32-33.

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