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Apprentissage de langages humains par divers Anthropoïdes - article ; n°2 ; vol.77, pg 551-577

De
28 pages
L'année psychologique - Année 1977 - Volume 77 - Numéro 2 - Pages 551-577
Résumé
Cet article fait le point des travaux sur l'apprentissage de langages humains par des Anthropoïdes. En 1977, les possibilités linguistiques d'une vingtaine de chimpanzés et d'un gorille ont été démontrées par six équipes de recherches américaines : les Gardner, R. Fouts, H. Terrace et F. Patterson avec l'American Sign Language, utilisé par les sourds en Amérique du Nord ; les Premack et D. M. Rumbaugh avec des systèmes de communication idéographique préservant les aspects universels de la structure linguistique.
Summary
This article sums up the experiments on language learning in apes. As of 1977, the linguistic abilities of some twenty chimpanzees and one gorilla have been demonstrated by six american research teams : the Gardners, R. Fouts, H. Terrace and F. Patterson using American Sign Language ; the Premacks and D. M. Rumbaugh with ideographical Systems of communication preserving the universal features of linguistic structure.
27 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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R.-G. Busnel
C. Granier-Deferre
Apprentissage de langages humains par divers Anthropoïdes
In: L'année psychologique. 1977 vol. 77, n°2. pp. 551-577.
Résumé
Cet article fait le point des travaux sur l'apprentissage de langages humains par des Anthropoïdes. En 1977, les possibilités
linguistiques d'une vingtaine de chimpanzés et d'un gorille ont été démontrées par six équipes de recherches américaines : les
Gardner, R. Fouts, H. Terrace et F. Patterson avec l'American Sign Language, utilisé par les sourds en Amérique du Nord ; les
Premack et D. M. Rumbaugh avec des systèmes de communication idéographique préservant les aspects universels de la
structure linguistique.
Abstract
Summary
This article sums up the experiments on language learning in apes. As of 1977, the linguistic abilities of some twenty
chimpanzees and one gorilla have been demonstrated by six american research teams : the Gardners, R. Fouts, H. Terrace and
F. Patterson using American Sign Language ; the Premacks and D. M. Rumbaugh with ideographical Systems of communication
preserving the universal features of linguistic structure.
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Busnel R.-G., Granier-Deferre C. Apprentissage de langages humains par divers Anthropoïdes. In: L'année psychologique.
1977 vol. 77, n°2. pp. 551-577.
doi : 10.3406/psy.1977.28214
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1977_num_77_2_28214APPRENTISSAGE DE LANGAGES HUMAINS
PAR DIVERS ANTHROPOÏDES
par René-Guy Busnel et Carolyn Granier-Deferre1
Laboratoire d'acoustique animale2
Ecole pratique des Hautes Etudes
SUMMARY
This article sums up the experiments on language learning in apes. As of
1977, the linguistic abilities of some twenty chimpanzees and one gorilla
have been demonstrated by six american research teams : the Gardners,
R. Fouts, H. Terrace and F. Patterson using American Sign Language ;
the Premacks and D. M. Rumbaugh with ideographical systems of commun
ication preserving the universal features of linguistic structure.
I. — INTRODUCTION
Après le symposium international sur l'apprentissage de langages
humains par des Anthropoïdes3, tenu à Paris en juillet 1976, dans le
cadre du XXIe Congrès de Psychologie, il paraît utile de
faire une mise au point de ce thème.
Ces travaux ont donné lieu, prématurément à notre avis, à des prises
de positions formelles (Mounin, 1976), beaucoup plus subjectives qu'obj
ectives, qui paraissent dues, en grande partie, à une connaissance incomp
lète tant des techniques que des résultats publiés, dont la diffusion, en
Europe, et surtout en France, est relativement limitée.
Les recherches en question sont toutes œuvre de psychologues et
psychophysiologistes américains ; elles ont commencé en 1966, et cer-
1. Un des auteurs, Carolyn Granier-Deferre, tient à remercier le service
culturel du ministère des Affaires étrangères et l'Association Naturalia et
Biologia, qui, par des bourses de voyage, lui ont permis de faire un séjour
auprès des différentes équipes américaines, en mai 1977.
2. I.N.R.A.-C.N.R.Z., 78350 Jouy-en-Josas.
3. Il s'agit en fait des seuls Pongidés, au sens zoologique strict du terme ;
nous utiliserons indifféremment dans ce texte les deux mots ; celui d'anthro
poïde sera alors considéré valable seulement pour le chimpanzé, le gorille et
l'orang-outan.
L'Année psychologique 2/77, 551-578 B.-G. Busnel et C. Granier-Deferre 552
taines ont déjà été popularisées, autour de Washoe et de Sarah, et de
leurs auteurs, les Gardner et les Premack ; actuellement, en 1977,
six équipes américaines travaillent et le nombre des animaux en expé
rience est de l'ordre de la vingtaine. Nous présenterons donc ici une
synthèse des principales acquisitions des Anthropoïdes étudiés, dans le
cadre des objectifs et des méthodologies propres à chacune des équipes
concernées ; on insistera surtout sur les résultats les plus récents ou
encore méconnus des lecteurs français, en restant délibérément à l'écart
des querelles qui se sont développées autour de ces recherches, tant en
Europe qu'aux Etats-Unis.
II. — HISTORIQUE DU PROBLÈME
a) APPRENTISSAGE VOCALIQUE
Tous les essais pour apprendre à des Anthropoïdes le langage voca-
lique humain, et il y en a eu quatre depuis le début du siècle, ont été
négatifs ; si nous les rappelons ici, c'est qu'une théorie pour expliquer
ces échecs a été récemment avancée, avec beaucoup de publicité, par
Lieberman, de Brown University (1975).
La thèse proposée s'appuie sur des travaux d'anatomie comparée
fonctionnelle du tractus vocal de divers Primates et de l'Homme ; les
conclusions de Lieberman le conduisent, tout d'abord, à démontrer que
l'absence de parole des Anthropoïdes repose, entre autres, sur les limi
tations structurales des volumes des cavités pharyngiennes et supra-
laryngiennes, avec une faible mobilité de la langue et des lèvres.
Il fait sensation en étendant ses conclusions à l'homme de Neand
erthal, à partir de reconstitutions du conduit vocal, basées sur l'étude
des parties osseuses de crânes fossiles ; il conclut en effet que ces struc
tures ne permettaient pas la production physique des sons des voyelles
(A, I, U) et qu'en conséquence le langage verbal n'était pas possible à ce
stade de l'évolution humaine.
A notre avis, aucune des hypothèses avancées ne mérite d'être
retenue, aussi bien pour les Anthropoïdes que pour le Neanderthal1. Il
suffirait de demander à l'auteur qu'il examine, avec ses méthodes, des
syrinx de mainate ou de perroquet, et qu'il dise alors si les propriétés de
ces organes tubulaires lui paraissent physiquement aptes à produire des
sons de parole humaine ! D'autre part, il semble ignorer certaines langues
qui n'ont pas les voyelles en question, ne serait-ce que les langues sifïïées
ou les langues à clics, dont il n'a apparemment jamais entendu parler,
sans omettre les possibilités de langage vocalique des laryngectomisés.
1. Il y a pour le Neanderthal, de nombreuses autres objections d'ordre
socio-anthropologique que nous n'avons pas à développer ici. Apprentissage de langages humains 553
Nous n'avons donc actuellement aucune base anatomique sérieuse, au
niveau du conduit vocal, pour inférer que les Anthropoïdes ne peuvent
avoir la capacité d'émettre des sons de structure physique analogue à ceux
de la parole humaine.
Ceci étant, on est bien obligé de constater l'échec des tentatives
d'apprentissage vocalique des Anthropoïdes, sans avoir pu encore en
définir les raisons neurophysiologiques.
b) APPRENTISSAGE ET TRAVAUX BASÉS
SUR LA COMMUNICATION VISUELLE
C'est dans ce cadre que se rejoignent tous les travaux modernes qui,
en 1977, ont donc déjà accumulé durant onze ans des données recueillies
sur plus d'une vingtaine d'animaux de différentes espèces, par les diverses
équipes de recherche.
Leurs démarches sont en fait complémentaires, et on se doit de pré
senter, pour chacune d'elles, une vue d'ensemble qui, seule, permettra de
dégager les principales lignes des travaux en cours qui adoptent trois
grandes méthodologies :
1° La première correspond au type d'apprentissage du langage par
l'enfant humain, donc dans les conditions de maternage les plus proches
de celles vécues par des enfants avec des parents muets, et ce à l'aide du
langage gestuel des sourds-muets.
Cette méthode, inaugurée par les Gardner depuis 1966 (Université de
Nevada, Reno) avec Washoe, puis avec d'autres chimpanzés Moja, Pili,
Tatu et Dar, a été suivie par F. Patterson, depuis 1972 de
Stanford, Californie) avec une femelle gorille Koko et par l'équipe de
H. S. Terrace, L. Petitto et T. G. Bever, de l'Université de Columbia, à
New York. Leur hypothèse de travail est très différente des autres, et aussi
philosophiquement audacieuse : pour eux il n'y a langage, au sens humain
du terme, que lorsque l'animal a appris à se référer symboliquement à lui-
même. Ils espèrent arriver à montrer que l'animal sera capable d'expri
mer des sentiments en faisant référence à des émotions personnelles, et
en quelque sorte de faire de l'introspection. L'animal s'appelle Neam
Chimpsky (Nim), et le véhicule linguistique est l'A.S.L. Pour l'instant
aucun résultat n'a été encore publié. Les informations rapportées ici
proviennent de deux Progress Reports datés respectivement de janvier
et mai 1976.
On examinera donc successivement ces différentes approches, dont la
diversité, tant des méthodes que des buts, rend difficile l'appréhension de
leur valeur complémentaire, si on ne considère que superficiellement leur
ensemble, comme le font trop de critiques non avertis.
2° R. Fouts, élève des Gardner, et depuis 1971 à l'Institut d'Etude
des Primates de l'Université d'Oklahoma à Norman, apprend le même
langage gestuel à des chimpanzés, mais à l'aide de leçons particulières. 554 R.-G. Biisnel el C. Granier-Deferre
En effet, contrairement aux animaux des Gardner, Lucy, Bruno, Booee,
Ally, Cindy et Thelma, ses principaux élèves, vivent au sein d'une colonie
de chimpanzés ou de familles américaines utilisant principalement le lan
gage vocalique. Le contenu de cette éducation partielle va dépendre des
objectifs spécifiques des recherches extrêmement variées, dans lesquelles
Fouts est engagé. Elles sont basées sur le désir de conserver des structures
permettant aux animaux d'exprimer leur spontanéité et de leur laisser le
contrôle et l'initiative de l'utilisation du langage appris, tout en quanti
fiant objectivement et rigoureusement l'expérimentation.
3° Enfin, d'autres recherches ont surtout recours à des critères li
nguistiques, étudiant l'apprentissage de données sémiotiques diverses,
préétablies conventionnellement. Cette troisième approche est celle
d'Ann et David Premack (1966), d'abord à l'Université de Santa Barbara,
Californie, avec les chimpanzés Sarah, Elisabeth, Peony et Walnut, et
actuellement à l'Université de Pennsylvanie, à Philadelphie, avec les
chimpanzés Sadie, Luvie, Bert et Jessie. Ces derniers, en juin 1977, n'ont
pas encore été soumis à l'apprentissage d'un langage.
Il s'agit d'un apprentissage des règles de manipulation de signes
idéographiques suivant un programme expérimental partiel, appliqué à
tel ou tel problème grammatical de linguistique humaine.
Le principe de cette méthode sera repris, sur un plan technolo-
logique élaboré, par l'équipe de D. M. Rumbaugh et T. Gill (1973) du
Yerkes Regional Primate Research Center, Université d'Emory, Géorgie.
Ces chercheurs apprennent à l'animal l'usage mécanographique, à
partir de la lecture de signes idéographiques, d'une machine à écrire
spéciale, couplée à un ordinateur ; celui-ci permet une quantification
objective des données par une programmation automatique des règles
d'un langage-machine, de même essence que le Fortran ou l' Algol, et
qu'ils appellent le Yerkish. Une femelle chimpanzé Lana est élevée dans
ce contexte depuis quatre ans.
Depuis 1976, jeunes animaux, âgés de 4 ans en 1977, sont
également en expérimentation.
III. — LE LANGAGE GESTUEL DES SOURDS (A.S.L.)
Travaux des équipes dirigées par les Gardner, F. Patterson,
R. Fouts et H. Terrace
L'American Sign Language (A.S.L.) se compose d'une part de la dac
tylologie analogue à celle qui est pratiquée en France, et d'autre part d'un
système de gestes, l'Ameslan (langage mimique) qui s'appuie parfois sur la
dactylologie lorsque le geste se compose d'une configuration manuelle,
correspondant à la première lettre d'un mot. Sa distinction à l'échelle des
utilisateurs est très théorique, et, pratiquement la plus grande majorité
des sourds américains utilisent l'Ameslan de préférence à la dactylologie Apprentissage de langages humains 555
et le considèrent comme étant l'A.S.L., position que nous adopterons.
En A.S.L., les signes qui expriment les mots sont soit iconiques1, soit
purement arbitraires, leur degré d'abstraction étant variable. 55 « ché-
rèmes » ou « kinèmes » constituent les unités de base (équivalentes des
phonèmes) à partir desquelles les signes sont composés, chaque signe
ayant trois unités discrètes : le point de contact entre la main active et le
corps (12 kinèmes), la configuration de la main (19 kinèmes) et le mouve
ment de la main et du bras (24 kinèmes). Les multiples combinaisons
de ces unités donnent à l'Ameslan une flexibilité et une richesse compar
ables au langage vocal. Ce point est discuté par des linguistes pour qui
l'A.S.L. ne possède pas la propriété de double articulation. Sa gram
maire et sa syntaxe sont très différentes de celles de l'anglais, les parti
cularités présentées étant surtout liées à la nature spatiale de cette
langue ; son analyse linguistique est encore en cours.
Elevés comme des enfants humains, dans un environnement de
parents sourds-muets, reconstituant un milieu familial favorisant et
stimulant les acquisitions, Washoe, Moja, Pili2, Tatu, Dar, les chim
panzés des Gardner, Koko, le gorille de F. Patterson et Nim de H. Terrace,
vont développer le plus naturellement possible, dans leur chronologie
propre, des comportements linguistiques.
Cette approche permettra de comparer les performances des singes à
celles des enfants humains et d'appréhender ainsi le problème de la défi
nition du langage non pas au travers des définitions « fixistes » des lin
guistes, mais à la lumière du processus dynamique de la maturation
linguistique : « Si l'on peut dire que les enfants ont acquis un langage sur
les bases de leurs performances, alors on peut dire que les chimpanzés ont
acquis un langage dans la mesure où leurs performances sont analogues
à celles des enfants »3. (B. Gardner, XXIe Congrès de Psychologie,
juillet 1976).
C'est à partir de deux techniques d'apprentissage de base : l'imitation
par observation de l'instructeur dans un contexte approprié (il s'agit
surtout d'imitation différée), et la technique de positionnement (qui
consiste à modeler la main du singe dans la configuration appropriée
puis à la guider pour lui donner le mouvement correct), que les élèves
cités plus haut apprennent l'A.S.L.
Les chimpanzés de R. Fouts vivant dans des familles humaines ayant,
de plus, une compréhension très grande de l'anglais verbal, peuvent aussi
apprendre de nouveaux signes, simplement par l'écoute du mot vocalisé
en l'absence de l'objet physique qui le désigne, et en regardant le signe
1. Représentant schématiquement l'objet ou une de ses caractéristiques.
2. Mort en 1975.
3. « If children can be said to have acquired language on the basis of
their performance, then the chimpanzees can be said to have acquired lan
guage to the extent that their performance matches that of children. » 556 R.-G. Busnel el C. Granier-Deferre
gestuel correspondant. La possibilité du passage de l'auditif au visuel
n'est réalisable que par l'existence d'une représentation interne du
symbole linguistique.
Comme l'environnement et les stimulations sociales jouent un rôle
particulièrement important dans l'apprentissage, c'est au cours des
activités quotidiennes et des jeux que se rencontrent en permanence les
occasions d'apprendre un vocabulaire et de stimuler son utilisation ;
c'est dans ce contexte que les jeunes singes apprennent à gestuer1.
Ce qui est important, c'est qu'ayant atteint un certain degré d'apprent
issage, ce sont les chimpanzés eux-mêmes qui demandent comment se
nomment les objets ; l'augmentation du vocabulaire ne dépend pas d'un
programme établi par l'expérimentateur, mais d'une initiative propre
à l'animal. La vitesse d'acquisition est fonction de la personnalité de
l'animal, de son âge et de la qualité motiva tionnelle de l'objet de l'appren
tissage. Certains signes peuvent demander de nombreuses répétitions,
d'autres sont acquis immédiatement.
Les critères d'acquisition d'un nouveau signe sont très rigoureux ;
l'emploi spontané et approprié d'un doit être enregistré
par deux observateurs au moins, pendant quinze jours consécutifs
(Gardner, R. Fouts), quinze jours d'un mois donné (F. Patterson), ou
cinq jours consécutifs (H. Terrace). L'acquisition du signe est ensuite
contrôlée par une procédure en double aveugle2 et son intelligibilité
testée, par des humains sourds-muets naïfs.
Il est nécessaire d'attirer l'attention sur le jeune âge de ces animaux
et partant sur les limites de leurs capacités linguistiques et du contenu de
leurs communications actuelles. Pour mieux comprendre le parallèle
établi avec des enfants humains, il faut noter que le jeune chimpanzé est
totalement dépendant de sa mère jusqu'à 2 ans, n'est sevré qu'à 4-5 ans
et n'est adulte qu'entre 12 et 16 ans. En captivité il vit environ jusqu'à
45-55 ans.
Les différentes étapes de l'acquisition chez ces Anthropoïdes, leurs
ordonnancements dans le temps, et les constructions dynamiques des
schémas linguistiques généraux observés, sont finalement comparables,
d'une part, à celles des enfants humains entendants pour le langage verbal
et, d'autre part, pour l'A.S.L., à celles des enfants sourds-muets.
Les courbes comparatives de développement du vocabulaire selon
l'âge montrent la similarité de la chronologie des acquisitions de Koko et
de Washoe (apprentissage à partir d'1 an) et son décalage, qui est de
l'ordre d'une année, par rapport à celles de Pili, Moja, Tatu et Dar, qui
1. Voir annexe.
2. La procédure en double aveugle, qui peut varier selon le type d'expé
rimentation, correspond au principe suivant : deux observateurs déchiffrent
les réponses de l'animal (ici les séquences gestuées) sans connaître l'objet du
test, alors que l'expérimentateur qui dirige le test, ne peut voir la réponse de
l'animal. Apprentissage de langages humains 557
ont incontestablement bénéficié à la fois de la précocité de leur prise en
charge dès la naissance par les Gardner et des éducateurs (sourds et
enfants de sourds) ayant une très grande pratique de l'A.S.L. Le premier
signe a été acquis entre 3 et 4 mois par Pili, Moja, Tatu, Dar et Nim,
et seulement après six mois d'apprentissage par Washoe. Il apparaît
entre 5 et 6 mois chez l'enfant sourd, la coordination motrice étant
moins rapide chez l'humain. L'acquisition des signes suivants est ensuite
beaucoup plus rapide avec une augmentation parallèle de l'utilisation
du vocabulaire appris.
Pili et Moja ont atteint respectivement 50 signes à l'âge de 21 et
23 mois ; alors que Washoe n'a acquis le même vocabulaire qu'à 37 mois.
L'âge moyen de l'enfant humain ayant un de 50 mots est
de 20 mois (aux Etats-Unis).
Tableau I
Cent signes utilisés par Koko âgé de 42 mois
dont trente mois d'apprentissage
(d'après F. Patterson)
Noms propres Penny, Koko.
Pronoms Moi, toi.
Etres vivants Bébé, ours, oiseau, chat, chien, singe.
Aliments Pomme, banane, haricot, baie, pain, beurre, choux,
bonbon, carotte, céréale, fromage, biscuit, maïs,
concombre, boLsson, œuf, fleur, fruit, herbes, chewing-
gum, viande, noix, orange, pêche, pomme de terre.
Objets divers Sac, balle, couverture, livre, bouteille, bracelet, brosse,
cigarette, cheveu, chapeau, clef, feuille, lumière, rouge
à lèvres, téléphone, lunette, allumette, collier, crayon,
oreiller, timbre, paille, pull-over, dent, mouton, brosse
à dents, arbre, torchon.
Qualificatifs Grand, propre, froid, gentil, chaud, vite, mieux, encore,
orange, s'il vous plaît, silencieux, rouge, petit, pardon,
sucre, ça, la.
Négatif Peux pas.
Verbes Mordre, attraper, chasser, viens, donne, manger, aller,
enlacer, regarder, ouvrir, épouiller, taper, verser dans,
gratter, asseoir, balancer, goûter, chatouiller, retourner.
Prépositions Sur, dehors, en haut.
Le rythme d'apprentissage s'accroît progressivement avec l'âge, par
exemple, le vocabulaire de Koko (tableau I) s'est enrichi d'un signe
environ par mois pendant les dix-huit premiers mois, puis de sept signes
par mois en moyenne. Les singes utilisent quotidiennement l'ensemble du
vocabulaire connu. Spontanément, dès l'acquisition de quelques signes,
ils généralisent leur emploi en les rapportant à une classe de referents
conceptuels et non à un sujet ou à une situation particulière. On observe II Tableau
Exemples de comparaison des premières relations sémantiques (non syntaxiques)
(d'après Béatrice et Allen Gardner et F. Patterson)
Enfant
Gorille Chimpanzé
Entendant Sourd (Washoe) (Koko)
Ça : chat, ça : oiseau Significations Dénomination Ça : nourriture, ça : Ça (ou : ce ; ou : là)
du message boisson livre, chat, clown,
relatives grand, etc.
à l'existence Répétition Encore (ou : un autre) : Encore fruit, encore Encore verse, encore Encore, biscuit, etc. présente céréale partir lait, noix, balancer, ou passée vert
d'un objet Négation- Moi pas pouvoir Moi pas pouvoir Tout parti (jus, hochet, Bon, fini, etc. ou d'un acte absence chien, vert, etc.)
Type de relation Qualité Grand train, livre rouge Boisson rouge, peigne Pomme de terre chaude, Ça, rose ; chaussure de
attribuée baie rouge physique lit noir
ou exprimée Qualité Moi fâché, viens ouvrir Moi pardon, moi Washoe pardon par l'association tionnelle tille
des mots Koko sac, chapeau moi Possessif Maman dîner, damier Bébé à moi, toi Train Barry ( GÎtrï"! PC \
Adam peau
Localisation Toi dehors, aller (au) lit Livre-table, pull-chaise Bébé (par) terre, dans Travail (de) papa, (moi)
rentrer maison chapeau
Activité Toi manger, moi Adam met, Eve lit Moi manger, homme Toi, bois, Roger
nalisée travaille, donne-moi touille, donne-moi ter, donne-moi (à)
orange fleur boire
Activité centrée Pose-livre, taper balle Mange biscuit, attrape Ouvrir bouteille, attrape- Chatouille Washoe,
sur un objet moi garçon ouvre, couverture Apprentissage de langages humains 559
une étape de formalisation associative où la signification des signes est
transférée à des objets ou situations ayant des particularités communes
avec le référant primitif. Le vocabulaire s'agrandissant, les singes
emploient les termes spécifiques. Comme chez les enfants sourds, les
jeunes singes utilisent les même variantes immatures dans la forme des
signes, ainsi que des contractions ; ils développent ainsi une « gesture »x
personnelle.
Le lexique acquis par ces jeunes appartient aux mêmes catégories
grammaticales que celui des enfants humains. Mais, plus important
encore, les signes appartenant aux mêmes catégories sémantiques sont
appris avec la même chronologie.
Dès l'acquisition de quelques signes (8-10 pour Washoe) les singes les
combinent spontanément, au début par 2 ou par 3. Ces combinaisons
deviennent vite un mode habituel de communication, Moja, Pili et Dar,
utilisaient 10 phrases différentes à l'âge de 7 mois, ce que Tatu produisait
à 6 mois et Washoe à 24. Chez les enfants sourds, ce résultat se manifeste
entre 12 et 14 mois. Au bout de leur première année, l'utilisation de
75 types de phrases différentes était observée à la fois chez Moja, Pili
et Tatu.
Les relations sémantiques, exprimées dans ces premières combinais
ons, sont équivalentes à celles des enfants humains de 18 à 24 mois du
stade I (1,75 morphème en moyenne) selon les cinq stades de développe
ment linguistique décrit par Brown, Bellugi et Klima.
Ainsi, parmi les 294 combinaisons distinctes dénombrées chez Washoe,
après trente-six mois d'apprentissage (87 signes connus), 240 contenaient
12 mots pivots (P) se combinant avec le reste du vocabulaire (X) pour
former des phrases de type P + X, qui caractérisent les émissions du
début du stade I par des opérations de référence. 78 % sont regroupables
dans les six types de relations sémantiques abstraites qui caractérisent
le langage humain du stade I par sa signification structurale : attribut,
possession, localisation, action-objet, agent-objet, agent-action (schemes
descriptifs établis par I. M. Schlesinger et Lois Bloom). 75 % des
451 combinaisons distinctes de Koko, après trente mois environ d'apprent
issage, et 70 à 85 % des enfants du Stade I observés par R. Brown,
rentrent dans cette classification. La même structure sémantique est
donc présente à la fois dans les premières phrases spontanément assemb
lées d'un gorille, d'un chimpanzé et de jeunes enfants, qu'ils soient sourds
ou entendants (tableau II). Cette analogie est de plus confirmée par
les analyses récentes des Gardner sur les combinaisons exprimées par
Moja, Pili et Tatu (1977), et de H. Terrace pour Nim.
A la lumière des résultats expérimentaux sur l'apprentissage de
l'A.S.L. aux Anthropoïdes, les psycholinguistes ont été conduits à
reconsidérer certaines données acquises sur le développement du langage
1 . Voir annexe.

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