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Ars moriendi - article ; n°4 ; vol.6, pg 433-446

De
15 pages
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1951 - Volume 6 - Numéro 4 - Pages 433-446
14 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Alberto Tenenti
Ars moriendi
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 6e année, N. 4, 1951. pp. 433-446.
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Tenenti Alberto. Ars moriendi. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 6e année, N. 4, 1951. pp. 433-446.
doi : 10.3406/ahess.1951.1994
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1951_num_6_4_1994ANNALES
ÉCONOMIES - SOCIÉTÉS ■ CIVILISATIONS
ETUDES
ARS MORIENDI
Quelques notes sur le problème de la mort
à, la fin du XVe siècle*
Au sein.de la vaste enquête, si souvent préconisée par les Annales, sur
la sensibilité humaine, ses modes et ses formes changeantes à travers les
siècles, nul doute que des études sur le sentiment de la mort ne puissent
donner d'importants résultats. Et notamment s'agissant du xvie siècle, ou,
de façon plus large, de la période 1450-1650. Non certes que cette période
puisse être placée sous le signe exclusif du Squelette ! Mais il est bien vrai
que, tout au long de ces deux cents ans, la mort ne cesse d'être présente dans
l'art, la littérature, Faction pratique, Péconomie même — et cela, d'une
façon qui demande à être expliquée. Les attitudes divergentes, les change
ments progressifs comme les cristallisations et les retours aux vieilles att
itudes ; autant de prises de positions dont la diversité se rapporte toujours
à un point fixe : l'au-delà et la mort.
Évidemment, on ne peut prouver ni que ce plan n'est pas imaginaire,
ni qu'un tel point n'est pas une abstraction — sans montrer les phénomènes
* [Nous accueillons d'autant plus volontiers ici la substantielle étude de M. Tenentî
qu'elle annonce en fait toute une suite d'autres travaux orientés dans la même direc
tion — et notamment un livre du même auteur à paraître prochainement, au compte de --■"—■* la Société March-Bloch, sur la représentation de la mort du xrv« au xvr3 siècle. — N. de
' (6« 28- n» 4). „-r-> •** "^ • année, octobre-décembre 1951,
rT'°r ,
434 ÍNNÁLE&
et proposer 1'expKcaiiQn dont шша. parlions à l'instant* Ici nous avons pris
seulement une série de textes que, pour simplifier, nous classons sous la
rubrique* Ars' moriendi. Cauvrafiť Га etade màitàal* âk lai period© iisdiquée :
1465-1500, ces documents mettent en cause la vision chrétienne de la mort
dans son ensemble, surtout par leurs aspects iconographiques et éthiques.
Ils posent un groupe de questions essentielles : quelle est la place du pro
blème de la mort dans la sensibilité religieuse du xve siècle finissant ? Le
témoignage que les artes moriendi apportent représente-t-il un changement
et de quelle portée ? Quels compléments, enfin, ces documents réclament-ils ?
Ces questions dépassent de toute évidence le cadre de ces pages; elles
correspondent en revanche àJa. aignificatioD large du titre : « L'art de mour
ir ». En effet Y Ars moriendi n'est qu'un livre de piété. Mais l'art de mourir,
par delà la forme particulière de cet ouvrage, est presque une dimension de
l'esprit chrétien — et se retrouve dans bien d'autres manifestations de la
vie sociale du xve siècle. Dans la « Danse des morts », par exemple, « cho
rea » macabre représentée par des danses et des défilés réels aussi bien que
par des fresques saisissantes sur les murs des cimetières et des églises, dans
les sjfectrales gravures de Heidelberg ou dans les figures plus élaborées de
Guy Marchant \ Ces danses et tout ce qui s'y rattache attendent encore
une étude éclairant la réalité humaine qui leur a donné forme. Il n'est
pas possible que des expressions littéraires et iconographiques suffisent à
faire comprendre la complexité d'un phénomène aussi typique et qui se
retrouve d ns toute l'Europe occidentale. Mais le sens de la mort, qui se dégage
d'elles si puissamment, serait-il sans liaison avec l'évolution du tombeau,
par exemple, ou avec des aspects d'ordre économique, comme la devolut
ion des biens aux couvents, aux hôpitaux, aux pauvres, ou la succession
des fils naturels, etc. ? ' — D'un autre côté, il semble que les idéaux human
istes de survivance, le culte de la gloire, de la vertu ou de la raison, aient
été mis davantage en lumière : mais on s'est pressé trop souvent, de les habil
ler à la moderne, oi> s'est plu à les opposer au « moyen âge » avant de bien
connaître ce dernier ;, on a, en somme, posé l'accent sur une révolution intel
lectuelle sans approfondir ni ses dimensions religieuses, ni son milieu social.
L'art de mourir traversera tout le xvie siècle et le dépassera ; mais il
n'est pas le même chez Érasme, chez Calvin, chez Montaigne, chez Bellar-
min, pour ne citer que des noms symboliques., Il n'e&t d'ailleurs qu'un aspect
du vaste problème de la mort et de l'au-delà, et qui non seulement touche
de près l'art de vivre, mais fournit peut-être la meilleure mesure pour l'i
nterpréter et pour comprendre des hommes qui ont gardé, beaucoup plus
qu'on ne pense, une place centrale et décisive au destin qui. suit l'inévitable
disparition matérielle ; — disons, pour interpréter une époque qui avait pour
1. Pour la France, voir L. Dimier, Les danses macabres et l'idée de la mort dans l'art chrét
ien' (Paris, 1902); — pour l'Allemagne, W. Sëelmann, Die Totenténze des Mittelalters
(Leipzig, 1893), et Fehse, Der tírsprang des Totentánzm (Halle, 1907) ; — pour l'Espagne,
Fl. "Whitse, Ths dance of death in Spain and Catalonia: (Baltimore, 1931) ; — pour l'Italie,
P.. Vtoo, Le danze: macabre in Italia (lavourae, 1878)1, et F,. Nma, Fabrilia (Turin, 1930). , ARS MORIENDI 435
devise ces mots : « Fuggi quello studio del quale la résultante opera more
ánsieme coll'operante di essa » *.
Les hommes du xve siècle ont eu une imagination très puissante, qui se
nourrissait largement des êtres dont la tradition chrétienne ou la supersti
tion avaient peuplé l'au-delà. Mais la force, l'originalité qu'ils surent donner
à ces représentations est un signe incontestable des sentiments profonds qui
les rattachaient au surnaturel. Les artes morùndi dont nous allons nous
occuper, situent dans le moment même de l'agonie la rencontre directe du
chrétien avec les deux royaumes qui ее partagent Ган-delu. Ce que l'homme
a craint ou attendu, il va maintenant le voir ; la présence d'un autre monde
lui apparaît avec d'autant plus de vigueur que ses forces physiques lui
échappent. C'est la vie entière qui subit l'attraction ou- cherche à éloigner
l'angoisse du point final ; toute l'existence est mise en jeu a par le sort qui
îui sera réservé dans l'au-delà. Rien de plus synthétique à cet égard que tes
vers de la Danse des Aveugles :
On dit : de tel vie tel fin».
Pour ce, fault mourir en vivant
Et recorder sa mort, affiw
Qu'on puisse bien vivre en mourant 8.
Toutefois ces artes moriendi mettent en relief un aspect particulier de
•cette orientation générale ; ils sont un témoignage de haute valeur qui éclaire
le problème dans son ensemble. Nous en examinerons d'abord les deux aspects
dominants, iconographique et éthique. Sans vouloir les isoler l'un. de l'autre,
nous avons préféré les traiter séparément, pour deux raisons surtout* Un
seul coup d'œil au tableau des éditions des artes moriendi suffit pour y découv
rir deux phases assez nettement dégagées : 1464-1480 environ, éditions
xylographiques, consistant presque exclusivement en gravures ; 1488-1500,
éditions sans gravures ou reproduction des illustrations des précédents exemp
laires 4. Deuxièmement, le texte qui, dans les xylographes de la première
période, ne subit aucun changement — dans la deuxième s'enrichit, prend
des formes entièrement originales et manifeste une orientation nouvelle :
cette double coupure, chronologique et formelle, assume à nos yeux une
signification qui, dépassant d'ailleurs les artes moriendi, est déjà plus que-
suffisante pour instituer entre elles une distinction.
1. Léonard de Vinci, Œuvres,. Oxford, Richter, 1939, vol. II, p. 234.
2. « О huomo, il diavolo giuoca ad scacchi con teco, e guarda di giugnerti, et dart i
scaccho matto ad quel puncto : et pero sta preparato, pensa bene ad quel puncto : che
se tu vinci quel puncto tu hai vineto ogni cosa : ma se tul perdi tu non hai facto nulla. »
J. Savonahole, Predica deU'arte del bene morire (Florence, s. d.), B. N. P. Rés. 9798,
fol. Av.
3. P. Michault, Danse des Aveugles, Bréhant-Louedac, vers 1485 (B. N. P. Rés.
p. Ye 230, fol. Fii).
4. Entre 1480 et 1488, on remarque quelques éditions en France (Paris) et en Espagne
(Saragosse), pays qui n'avaient pas encore connu l'ouvrage. La pause entre 1480 et 1488
se retrouve, soit dans les centres les plus importants (Cologne, Florence), soit dans les centres
mineurs (Milan). 436 ANNALES
L— U «ARS MORIENDI» XYLOGRAPHIE
h'Ars moriendi du premier type vit le jour probablement à Cologne — en
tous cas dans la région rhénane, vers 1465 *. Après avoir gagné rapidement
le reste de l'Allemagne et les Pays-Bas, il pénétra en France et en Espagne ;
l'Italie et l'Angleterre ňe semblent pas l'avoir reproduit. Il atteignit la plus
grande circulation de tous les livres xylographiques : treize suites de figures
se sont conservées, à l'aide desquelles une vingtaine d'éditions ont été im
primées (non compris les tirages successifs de chacune d'elles). Ce succès
massif explique la fixité, presque clichée, de chacun de ces types : ils n'ont
en propre que le mobilier, les costumes, et, naturellement, l'exécution tech
nique des gravures. Même dans les grandes bibliothèques, on ne peut se
donner qu'une vue partielle de ces artes moriendi, dont les exemplaires sur
vivants sont dispersés aux quatre coins de l'Europe.
Il s'agit de onze scènes ; cinq tentations du diable alternant avec cinq
bonnes inspirations de l'ange gardien ; après quoi, la scène finale de la bonne
mort. La composition est très simple. Il est facile d'en dégager trois éléments :
l'attitude du mourant, l'assaut des diables, la revanche de la foi. £ious nous
trouvons donc en présence d'une représentation iconographique des der
niers moments du chrétien ; un résumé, mais qui a prouvé sa réussite.
Première remarque : le contraste est net entre les gravures, pleines d'in
térêt — et le texte, simple mélange de phrases évangéliques et de pensées
de saint Grégoire, saint Bernard, Gers on, etc. On ne peut ouvrir l'opuscule
sans fixer ses yeux sur le lit du malade, les anges et les diables qui l'entourent ;
on arrive même avec une extrême facilité à s'identifier avec le mourant.
Ce sont les sens et l'imagination qui exercent ainsi un rôle dominant — et
c'est, en même temps, la vision sensible et matérielle qui l'emporte sur la
méditation et l'intelligence. D'autre part, s'il est vrai que, dans la suite des
éditions, le dessin assume un caractère de plus en plus populaire, on peut
considérer VArs moriendi comme un témoin précieux des formes de croyance
de la masse. Tandis que les esprits donnent les premiers signes d'insensibil
ité aux argumentations doctrinales 2, les émotions gardent leur vivacité ;
elles paraissent même plus fortement qu'avant attirées par le monde sur
naturel. Par la suite, on ne trouvera pas un traité du deuxième groupe qui
1. W. L. Schreiber, dans son vieux mais précieux Manuel de l'amateur de la gravure
sur bois et sur métal au XVe siècle (Leipzig, 1902, t. IV), pense que l'ouvrage était d'abord
destiné aux jeunes ecclésiastiques pour leur apprendre à assister les mourants ; il aurait été
ensuite traduit dans les langues vulgaires pour permettre aux laïques de les remplacer.
2. Peut-on voir en cela un indice de l'origine franciscaine de l'Ars moriendi ? Rappelons
que, depuis la moitié du siècle précédent, le franciscain anglais Guillaume d'Occam avait,
réduit à rien les démonstrations théologiques de plusieurs dogmes, laissant à la croyance- /
l'unique base de la foi. ARS MORIENDI 437
ne mette en relief la fonction essentielle de la fantaisie, dont V Ars même^
souligne le rôle dans l'avant-propos \
Mais, deuxième remarque, et bien plus frappante : dans tous ces tableaux,,
il y a une grande absente : la mort elle-même. Ce qui confirme la thèse de
Mâle г et de ceux qui estiment la mort du corps comme un élément étran
ger à la vision du moyen âge chrétien 8. Ici, la mort n'apparaît pas parce
qu'elle n'a rien à voir avec ce qui se passe, ou tout au moins avec la façon
de l'interpréter propre au croyant. La mort du fidèle se fixe en trois él
éments : le mourant, les diables, les messagers du ciel. Mais le mourant n'est
absolument pas considéré comme un corps proche de la décomposition,
ni même comme un organisme souffrant ; la douleur physique ne trouve
pas de place ici ; elle ne joue aucun rôle. C'est que, l'extinction de la vie orga
nique étant un événement naturel à l'issue escomptée, le drame se joue sur
un autre plan : le mourant n'est plus que son âme.
Le corps, pourtant, n'est pas tout à fait absent. Il est présent sous la forme
-des traces qu'il a laissées sur l'âme, traces néfastes et sur lesquelles le malin
construit son jeu. Si nous regardons bien le mourant, nous n'arrivons pas
à. en déchiffrer aisément l'attitude. L'éphémère vie mortelle touche à sa fin
et il s'agit de décider de la destination éternelle du mourant : salut ou damn
ation. Or, le malade reste dans son lit, muet, avare de gestes qu'il semble
n'accomplir que sous la pression des forces naturelles. Au fond, corps affai
bli, n'est-il désormais que la garde inutile de son' âme ; on cherche en vain
sur son visage contenu ce que fut sa vie passée «u ce qu'il attend de la vie
à venir. Une peine réprimée, une tristesse concentrée proche du remords,
un désir embarrassé par l'incertitude d'être reçu dans la grâce divine carac
térisent le mourant tel que le présente Y Ars moriendi*. Il semble que, dans
les moments dramatiques qui 'précèdent l'instant dernier,, il n'ait plus de
mot à dire ; la parole est aux anges et aux démons qui ne lui demandent
qu'un signe de consentement. La mort se révèle ainsi dans sa réalité vraie ;
c'est un combat entre deux sociétés surnaturelles, dans lequel le fidèle a
une faible possibilité de choisir, mais aucun moyen de se dérober.
Autour de son lit, une lutte à fond s'engage : troupes diaboliques d'un
côté, légions célestes de l'autre. Ce tableau n'est pas la faible représentation
1. « Sed ut omnibus ista materia sit fructuosa et nullus (sic) ab ipsius speculatione secludan-
tur, sed inde moři salubriter discant, tam lustris tantum litterato de servientibus quam yma-
ginibus laico et literato simul deservientibus cunctorum oculis obiicitur. Quae duo se mutuo
correspondences habent se tanquam speculum in quo praeterita et futura taùquam praesen-
cia speculantur. » Ars moriendi, s. 1. n. d. F0 Aii (B. N. P. Rés. Xyl. 24).
2. Emile Male, L'art religieux de la fin du moyenâge, Paris, A. Colin, 1908, et L'art rel
igieux du XIIe au XVIIIe siècle, Paris, A. Colin, 1945, p. 146-152. -
3. Le sens du macabre du xve siècle est sans doute une déviation de la conception catho
lique, mais l'appeler païen, c'est commettre une inexactitude. Non seulement il n'y a aucun
lien entre l'antiquité classique et le sens morbide de la putréfaction, mais celui-ci constitue,
à n'en pas douter, un égarement et une crise qui se sont produits à l'intérieur de la conscience
chrétienne.
4. UArtis bene moriendi perutilis tractatus, reprenant une pensée de Duns Scot, affirme
que si le mourant « vult mori et plane consentit in mortem ас si earn per se elegisset,
satisfacit pro omnibus venialibus peccatis,immo confert aliquid ad satisfaciendum pro pec-
catis mortalibus ». Paris, 1499, f° Avii verso-Aviii (B. N. P. Rés. D. 53.463). • А ИГ ИГА LES
ďum cçwm&at intérieur ; 1'Ьо»щше en «at Шеш phas le témoin que*
Facteur. Du reste, la conclusion est éloquente rune petite âme лае sort du
front. (аи de ïa bouche) du mort, dans les mains dies amges.... Celui qui a. été
autrefois un рееЬеш" a eauvé son ârae, псщ parce qu'il le méritait, mai» par
la grâce presqne exclusive de la miséricorde divine. Ses passions, ce quá lut
tetnr objet, son corps charnel restent sur la terre ; au dernier moment, quand
visiblement tout lui échappe — rien не lui demeure que son âme nue, mais
mfîniraeiït précieuse : avec l'aide de Dieu, il est parvenu à la sauver.
Une intensité bien différente, une grande richesse de tons et de détails
caractérisent par contre les personnages célestes et infernaux. Sortant de
lieux souterrains, des démons horribles et grotesques envahissent la chambre
du mourant et déploient leur talent ротг l'empêcher de se repentir et d'es
pérer. Ce à quoi ïa Cour de Paradis répond en descendant, compacte, à son
chevet : le Père, le Filsrle Saint-Esprit, la Vierge, une foule de saints, рода
ne pas parler des anges ; certaines scènes montrent le Christ en croix, et
même le Christ fustigé. Sur d'autres exemplaires, paraissent les instruments
de la Passion et le sang qpai sort des plaies. Ni cette présence de la Trinité
ai celle des diables ne sont symboliques et ne doivent nous étonner \ Aux
yeux de ces croyants, l'Église triomphante n'habite pas dans un lointain.
Empire ; ils la retrouvent à côté de leur lit aussi naturellement qu'à l'église
— en toute intimité et telle qu'ils l'ont invoquée dans les cas difficiles de
leur vie 2. L'Église triomphante est donc là pour assister te malade, même
s'il i.'a plus la force de l'invoquer expressément. Son âme est en danger et
les personnages sacrés, fixant le mourant avec gravité, lui parlent par la
bouc Le des anges et l'exhortent à ne pas vouloir se perdre. Sa vie passeus
es péchés, ses infidélités seront pardonnes s'il s'adre&se à Dieu dans un mou
vement sincère de contrition et de confiance....
H est certes improbable que toute une éducation, tout un milieu, toute
une orientation de la vie spirituelle ne l'emportent point à ce moment sur
les erreurs plus ou moins graves de l'individu. Les exhortations de l'anger.
mélange de pieuses réflexions et de citations sacrées, tendent visiblement à
réveiller une religiosité peut-être assoupie, mais profondément enracinée
cependant. Le paradis et la Cour céleste qu'il abrite représentent une famille"
dans laquelle, malgré les divisions les plus graves, on doit toujours finir par
1. A la masse d'anges et de bienheureux qui apparaît dans ces gravures correspond le
nombre imposant de saints et d'anges invoqués nominalement dans les testaments de cette
période ; nous citons seulement celui de la duchesse Marguerite de Bretagne (du 22 septembre
1469), où elle invoque saint Michel en tant que représentant de tous les anges; saint Pierre
en tant que représentant de tous les apôtres ; les 4 évangélistes et 24 autres saints, nommés
un à un.
2. En effet, les familiers prennent les images sacrées qu'ils ont à portée de leurs mains,
quand ce ne seraient que ceîles de l'Are moriendi, et les lui placent sous les yeux, comme l'Ars
le recommande : « Si agonisans loqui et usum rationis habere potuerit fundat orationes,
Deum primo invocando ut ipsum per ineffabilem misericordiam suam et virtutem pas-
sionis suae suscipere dignetur. Secundo, diligenter invocet gloriosam Virginem Mariam pro sua.
médiatrice ; deinde omnes angelos et praecipue angelům pro sua custodia deputatum ; deinde-
Apostulos, martires, confessores atque virgines, specialius tamen illos quosauťquas prius
sanus in veneratione habuit et dilexit, quorum ymagines cum ymagine Cruciflxi et beatae-
Mariae Virginie ei praesententur » (Xyl. 24 f° Bv). ,
'
MQRIËNDI ABS 489
revenir et qui nous attend miséricordJeiasement à la sortie de ce mande.
Certainement l'acceptatioa progressive de cette attitude, dont У Ârs то~
riendâ témoigne «de façwa. «laire et :pépétéeT jsouvait sembler le signe é*vai
compromis assez grave awc le* еж^еасев terrestres* D'autant plus dange
reux qu'il aoïncadait алтее wa. autue ,: eelni ;de jla .double vérité (de foi et de
raison), qm devait permettre à cette «dernière ide se dédier au .savoir stri
ctement -humain. Ainsi, la moûrt pouvait de-veaûr ie sremède d'un* vie éloi
gnée de l'esprit chrétien — au moins jusqu'au moment où le croyant don
nait шш vigueur nouvelle à sa foi ou laissait celle-ci sombrer définitivememt.
C'est un fait qu'un certain nombre de traités de bien mourir vont se pré
senter comme des instruments sûrs de salut *.. Quelquefois ils citent une auto
rité à l'appui de leurs affirmations % d'autre» fois ils s'en passent 8 — vers la
fin du siècle, Jacob de Jaterbogk fera une chaleureuse exaltation deJ'indul-
gence plénière in articule martis*.UArs,morieRdiaiàïajBt (et pas seulement de
façon implicite) que la mort du chrétien est celle d'un pécheur — et en même
temps arbore la devise ,: salas Jtamiiùs in fine consistât. Et l'ami dévot 6, que
chacun doit se procurer eoo. prévision du trépas, ne devra donner au mourant
que le moins d'espoir possible de guérison.
Une confirmation indirecte de ce que nous venons de dire est donnée par
les tentations que le diable dresse sur le terrain des liaisons que le fidèle a
eues avec la terre : tentation d'avarice, les démons montrant au malade sa
maison, son écurie et sa cave bien fournie — ou tentation d'impatience,
celle par exemple de chasser à coup de pied les assistants qui affichent <de
la compassion, mais ne songent qu'à l'héritage *. Le Malin travaille ainsi
adroitement sur les deux aspects de l'attachement aux biens terrestres :
d'un côté, leur valeur positive de produits, de résultats de toute une exis
tence de labeur 7 ; de l'autre, la réaction que provoque Tanière nécessité
de les quitter. Mais les assauts contre la roi et contre l'espérance >де s'ap
puient pas moins que les autres sur l'amour de ce monde : amour si fort,
1. Autour de 1470-1480, on rencontre souvent la narration delà mort d'un pape qui passa
directement de ce monde à la béatitude céleste, grâce à trois Pater récités par son aumônier
en se référant à trois moments de la Passion du Christ.
2. « Item dicat pluries sepe irepetens istum versum ter ad minas .: Dirupisti, Domine, vin-
cula mea tibi sacriflcabo hostiam laudis. Nam iste versus secundum Cassiodorum tantae vir-
tutiscreditur ut peccata hominum dimittantur si in fine trina repetiti one dicatur. » Artis bene
moriendi..., fol. B.iii, recto.
3. « Quicumque autem ad praedictas interrogationes. ex conscientia bona et fide non flcta
vere poterit affirmative respondere, satis evidens argumentům habet, si sic decesserit,
quod de numero salvandorum erit. » Ibid., fol. B. i, verso.
4. « О quam saluberrimum est nabere hanc gratiam plenariae remissionis in articule mortis
et bene ea uti cum pleno usu rationis et intégra omnium suorum peccatorum confessione :
vere tocius mundi opes in comparatione tanti beneflcii pro nihilo computantur. » De arte
bene moriendi, Leipzig, 1495, ch. IX, loi. B. v, verso (B. N. Pr, Rés. D 4713 [3] : l'ouvrage
avait déjà paru en 148ft.
5. Savonarole, Érasme, Montaigne parlent aussi de cet ami, chacun avec une attitude
différente.
6. Dans la gravure, le malade lève réellement le pied contre le plus proche de ses familiers.
7. • О miser, tu jam relmques omnia temporalia quae solleeitudinibus et laboribus
шб sunt coogregata, etiata uxearem.^., » (Afs moriendU XyL^» è> Biii.) . 440 ANNALES
insinue le diable, qu'on ne peut plus s'en remettre à la miséricorde de Dieu,
dont on a violé les lois et méprisé la bonté. — Surtout, la pensée de l'enfer
était celle qui, le plus efficacement, éloignait l'homme du mal et le poussait
au repentir ; le démon, arguait alors que personne jamais n'avait rapporté
de renseignements valables sur l'au-delà et qu'il n'y avait pas de raison de
craindre plus pour un péché que pour un autre. Attitude illogique, mais
qui n'était que le réflexe de la conduite contradictoire du chrétien. C'est
justement parce que celui-ci avait cru, par peur de l'enfer plus que par désir
du paradis, qu'à la fin le second lui était fermé et le premier grand ouvert.
Il paraît donc que dans la plupart des cas une bonne mort consiste dans
un retour à Dieu et une réconciliation avec Lui ; la mauvaise mort équivaut
simplement à l'interruption de la vie, à un moment quelconque de son cours.
Ainsi s'explique la «régularité » des revendications infernales *, sitôt que
la maladie ou un danger quelconque menace une vie. Ainsi s'explique ce
déchaînement des démons autour du lit du mourant, qui constitue en même
temps un argument pour pousser le pécheur à se racheter. Ces démons pré
sentent une variété extraordinaire de formes : si différents les uns des autres,
ils finissent par ne plus sembler appartenir à la même espèce. Toute la fan
taisie diabolique prend corps ici et les figures les plus inattendues se pré
sentent. L'une ouvre, sur un grand bec d'oiseau, deux yeux ronds surmont
és d'étranges plumes, l'autre rappelle la forme d'un chien, d'un âne, d'un
veau avec une curieuse chevelure végétale : celle-ci a le corps d'un loup,
celle-là de grandes ailes de chauve -souris. Et tandis que les poils poussent
sur leurs peaux, leurs pieds deviennent membraneux, et parfois, sur leur
ventre ou leurs genoux, se dessinent les traits d'un visage bestial 2.
Telle est la mort du chrétien d'après les gravures de l'Ars moriendi ;
témoignage partiel, mais précieux à beaucoup d'égards. L' Ars représente
la dernière mise au point de la conception de la mort propre au moyen âge ;
elle en exprime le stade extrême, soit dans le temps, soit en sens absolu.
Après 1500j la courbe des éditions s'abaisse rapidement 3 ; la vision chré
tienne va prendre d'autres formes, accueillir d'autres éléments. Il y a donc
changement à l'intérieur même de la conception religieuse de la mort. Tand
is que les Arles moriendi gravés de 1465 à 1480 (et leurs reproductions,
jusqu'à la fin du siècle) nous documentent sur l'héritage spirituel d'une tra
dition toujours vivante, le groupe des Artes moriendi non gravés de 1480 à
1500 fixent les premières formes d'une orientation nouvelle.
Depuis 1400 environ, nous le rappelons, un autre sens de la mort, encore
mal étudié et dont la relation avec le sentiment religieux reste à éclaircir,
1. Elles sont un lieu commun de tous les Aries moriendi, même au delà de 1500 ; de la
Complainte de l'âme damnée, etc.
2. Dans certains exemplaires tardifs (comme celui qui parut à Lyon vers 1488), ces démons
prennent l'allure d'esprits follets. Ils ont l'air de profiter des tentations comme d'un amu
sement ou d'une exhibition ; ils sourient au mourant, ou lui font des grimaces ; quand l'ange
emporte l'âme dans son domaine, ils n'ont pas l'air d'en éprouver beaucoup de peine. Le
sens du grotesque et de l'extravagant affaiblit l'inspiration primitive.
3. Naturellement, les milliers d'exemplaires imprimés ou gravés restent dans les maisons
des acheteurs, dans les bibliothèques, etc. , continuant à agir sur la sensibilité du siècle suivant. <
ARS MORIENDI 441
avait fait son apparition. Les traités qui seront examinés dans les pages qui
suivent ne l'ignorent plus, mais le soumettent toujours à la dimension de
pas' de concesia sensibilité chrétienne. Pas d'attache avec l'humanisme,
sion au monde ; réaction au contraire, ou, si l'on préfère, réforme.
II. — « DE ARTE BENE VIVENDI BENEQUE MORIENDI »
Les titres des traités qui font partie de ce groupe sont des variations de
«elui de l'Ars moriendi : Tractatus de arte et scientia bene moriendi ; De arte
bene vivendi beneque moriendi, etc. Une génération d'éditeurs actifs donne
à ces livres une large diffusion après 1488 : Quentell à Cologne, Kachelofen
à Leipzig, Marchant et Vérard à Paris se distinguent particulièrement *.
Nos répertoires bibliographiques restent insuffisants pour nous permettre
de dresser le tableau exact de ces éditions ; toutefois, même sans faire une
recherche poussée, on peut en dénombrer aisément plus de cinquante 2
avant 1500 ; il est d'ailleurs à noter qu'il s'agit, non d'impressions par cen
taines comme c'était le cas du groupe précédent, mais par milliers 3. — A
cette masse, ajoutons des ouvrages personnels comme le Nobttissimus liber
de arte moriendi, attribué à Antoine de Budrio ; le Mirouer des pécheurs et
pécheresses, de Jean Gastel ; un Ars moriendi en anglais dont on n'a pas
trouvé le texte latin ; le De arte bene moriendi, de Jacob de Juterbogk ; la
Predica dell' arte del bene morire, de Savonarole, la très large version du traité
courant que Peter van Os publie en hollandais. Ces derniers écrits nous disent
qu'à côté du type le plus largement diffusé, et malgré sa vogue, partout en
Europe une sensibilité analogue dominait dans les esprits.
L'idée fondamentale est que la mort constitue le pivot de la vie terrestre
et de la vie éternelle : « Nos dicimus duplicem esse vitam, scilicet praesen-
tem temporalem et futuram aeternam inter quas médiat mors corporalis,
quae est finis vitae praesentis et principium seu introitum vitae futurae.
Sed quicumque desiderat in praesenti bene vivere et in futuro semper, opor-
tet eum scire bene moři 4. » Ces lignes apparemment claires posent cepen
dant quelques questions. A côté d'un élément traditionnel — la fin du corps
considérée comme un point qui sépare deux vies et duquel dépend le sort
de l'âme — un élément nouveau s'introduit : l'art de bien mourir doit non
seulement nous ouvrir le ciel, mais nous dicter les règles de notre action sur
terre. « L'art de bien vivre et de bien mourir» ; ainsi s'intitulent une grande
partie des traités de ce deuxième groupe ; il indique tout un programme :
la mort physique devient médiatrice entre le monde et Гаи-delà. *
Avec toutes les prudences requises, on peut affirmer qu'on se trouve bien
1. Francesco di Dîno à Florence, P. Hurus à Saragosse et Peter van Os en Flandre méritent
aussi une mention. Wiegendrucke,'
2. Y compris les reproductions xylographiques : voir le Gesamtkatalog der
1926, Bd II. Leipzig,
3. Les marchands libraires parisiens avaient dans les foires de Troyes un des meilleurs
marchés pour leurs exemplaires.
4. Artis bene moriendi perutilis tractatus, op. cit., f° F iii verso.

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