Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Castes, religions et sacré au Kerala (Inde du sud). Des chrétiens dans une société multi-castes et pluri-religieuse - article ; n°2 ; vol.38, pg 327-350

De
26 pages
Revue française de sociologie - Année 1997 - Volume 38 - Numéro 2 - Pages 327-350
Pascale Chaput : Castas, religiones y lo sagrado a Kerala (India del Sur) : los cristianos en una sociedad multi-castas y plurireligiosa.
Los cristianos de Kerala (India del Sur) herederos de una historia dos veces milenaria. están dividídos en numerosas Iglesias pero igualmente en grupos endógamos y se los encuentra en una proporción variable en cada una de las Iglesias. Incluyendo el conjunto de individuos cualquiera sea su pertenencia religiosa, se demuestra primero que esos grupos endógamos constituyen el mismo número de castas y que no existe sino una sóla sociedad de castas en Kerala. Después para darnos cuenta de la presencia de las castas en los grupos no-hindúes, nos proponemos tomar en cuenta la existencia de lo sagrado, definido en una perspectiva durkheimienne, como un conjunto de creencias compartidas por todos, lo sagrado que es el fundamento del lazo social anterior a la diferenciación del campo religioso en las religiones creadas.
Pascale Chaput : Kasten, Religionen und das Heilige in Kerala (Südindien) : Christen in einer Mehrkasten - und Mehrreligionsgesellschaft.
Erben einer zweitausendjährigen Geschichte, sind die Christen in Kerala (Südindien) in zahlreiche Kirchen aufgeteilt und zudem in endogame Gruppen, die man in unterschiedlichen Proportionen in jeder dieser Kirchen wiederfindet. Wir zeigen zunächst, dass diese endogamen Gruppen ebensoviel Kasten sind, und dass es in Kerala nur eine einzige Kastengesellschaft gibt, die alle Individuen umfasst, unabhängig von ihrer religiösen Zugehörigkeit. Anschliessend und um das Vorhandensein von Kasten in den Nichtindugruppen aufzuzeigen, schlagen wir vor, die Existenz eines Heiligtums zu berücksichtigen, das in einer dürkheimischen Perspektive als eine Gesamtheit verschiedener von allen geteilten Glaubensrichtungen definiert wird, vor der Differenzierung des religiösen Feldes in instituierten Religionen. Dieses Heilige ist die Grundlage des sozialen Bandes.
Pascale Chaput : Castes, religions and the sacred in Kerala (South India) : Christians in a multi-caste and pluri-religious society.
With a history going back two thousand years, the Christians of Kerala (South India) are divided among several Churches and into endogamous groups to be found in varying proportions in each of the different Churches. It is first shown how these endogamous groups form the same number of castes and that there exists only one caste society in Kerala which , groups together everybody regardless of their religious beliefs. Then, in order to identify the existence of castes in non-hindu groups, it is taken into consideration that a sacred exists in the terms of Durkheim, wherein all beliefs are shared by everyone, before the religious fields are differentiated into instituted religions. This sacred is the fundament of social bonds.
Héritiers d'une histoire deux fois millénaire, les chrétiens du Kerala (Inde du sud) sont divisés en de nombreuses Églises mais également en groupes endogames que l'on retrouve en proportion variable dans chacune des Eglises. Nous montrons tout d'abord que ces groupes endogames constituent autant de castes et qu'il n'existe qu'une seule société de castes au Kerala, incluant l'ensemble des individus quelle que soit leur appartenance religieuse. Puis, afin de rendre compte de la présence de castes dans les groupes non hindous, nous proposons de prendre en considération l'existence d'un sacré défini dans une perspective dürkheimienne comme ensemble de croyances partagées par tous, antérieurement à la différenciation du champ religieux en religions instituées, sacré qui est au fondement du lien social.
24 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Voir plus Voir moins

Pascale Chaput
Castes, religions et sacré au Kerala (Inde du sud). Des chrétiens
dans une société multi-castes et pluri-religieuse
In: Revue française de sociologie. 1997, 38-2. pp. 327-350.
Citer ce document / Cite this document :
Chaput Pascale. Castes, religions et sacré au Kerala (Inde du sud). Des chrétiens dans une société multi-castes et pluri-
religieuse. In: Revue française de sociologie. 1997, 38-2. pp. 327-350.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsoc_0035-2969_1997_num_38_2_4607Resumen
Pascale Chaput : Castas, religiones y lo sagrado a Kerala (India del Sur) : los cristianos en una
sociedad multi-castas y plurireligiosa.
Los cristianos de Kerala (India del Sur) herederos de una historia dos veces milenaria. están dividídos
en numerosas Iglesias pero igualmente en grupos endógamos y se los encuentra en una proporción
variable en cada una de las Iglesias. Incluyendo el conjunto de individuos cualquiera sea su
pertenencia religiosa, se demuestra primero que esos grupos endógamos constituyen el mismo número
de castas y que no existe sino una sóla sociedad de castas en Kerala. Después para darnos cuenta de
la presencia de las castas en los grupos no-hindúes, nos proponemos tomar en cuenta la existencia de
lo sagrado, definido en una perspectiva durkheimienne, como un conjunto de creencias compartidas
por todos, lo sagrado que es el fundamento del lazo social anterior a la diferenciación del campo
religioso en las religiones creadas.
Zusammenfassung
Pascale Chaput : Kasten, Religionen und das Heilige in Kerala (Südindien) : Christen in einer
Mehrkasten - und Mehrreligionsgesellschaft.
Erben einer zweitausendjährigen Geschichte, sind die Christen in Kerala (Südindien) in zahlreiche
Kirchen aufgeteilt und zudem in endogame Gruppen, die man in unterschiedlichen Proportionen in jeder
dieser Kirchen wiederfindet. Wir zeigen zunächst, dass diese endogamen Gruppen ebensoviel Kasten
sind, und dass es in Kerala nur eine einzige Kastengesellschaft gibt, die alle Individuen umfasst,
unabhängig von ihrer religiösen Zugehörigkeit. Anschliessend und um das Vorhandensein von Kasten
in den Nichtindugruppen aufzuzeigen, schlagen wir vor, die Existenz eines Heiligtums zu
berücksichtigen, das in einer dürkheimischen Perspektive als eine Gesamtheit verschiedener von allen
geteilten Glaubensrichtungen definiert wird, vor der Differenzierung des religiösen Feldes in instituierten
Religionen. Dieses Heilige ist die Grundlage des sozialen Bandes.
Abstract
Pascale Chaput : Castes, religions and the sacred in Kerala (South India) : Christians in a multi-caste
and pluri-religious society.
With a history going back two thousand years, the Christians of Kerala (South India) are divided among
several Churches and into endogamous groups to be found in varying proportions in each of the
different Churches. It is first shown how these endogamous groups form the same number of castes
and that there exists only one caste society in Kerala which , together everybody regardless of
their religious beliefs. Then, in order to identify the existence of castes in non-hindu groups, it is taken
into consideration that a sacred exists in the terms of Durkheim, wherein all beliefs are shared by
everyone, before the religious fields are differentiated into instituted religions. This sacred is the
fundament of social bonds.
Résumé
Héritiers d'une histoire deux fois millénaire, les chrétiens du Kerala (Inde du sud) sont divisés en de
nombreuses Églises mais également en groupes endogames que l'on retrouve en proportion variable
dans chacune des Eglises. Nous montrons tout d'abord que ces groupes endogames constituent autant
de castes et qu'il n'existe qu'une seule société de castes au Kerala, incluant l'ensemble des individus
quelle que soit leur appartenance religieuse. Puis, afin de rendre compte de la présence de castes dans
les groupes non hindous, nous proposons de prendre en considération l'existence d'un sacré défini
dans une perspective dürkheimienne comme ensemble de croyances partagées par tous,
antérieurement à la différenciation du champ religieux en religions instituées, sacré qui est au
fondement du lien social.R. franc, sm-inl. XXXVllí. 1997, 327-350
Pascale CHAPUT
Castes, religions et sacré au Kerala (Inde du sud) :
des chrétiens dans une société multi-castes
et pluri-religieusea)
RÉSUMÉ
Héritiers d'une histoire deux fois millénaire, les chrétiens du Kerala (Inde du sud)
sont divisés en de nombreuses Églises mais également en groupes endogames que l'on
retrouve en proportion variable dans chacune des Eglises. Nous montrons tout d'abord
que ces groupes endogames constituent autant de castes et qu'il n'existe qu'une seule
société de castes au Kerala, incluant l'ensemble des indi\ idus quelle que soit leur
appartenance religieuse. Puis, afin de rendre compte de la présence de castes dans les
groupes non hindous, nous proposons de prendre en considération l'existence d'un
sacré défini dans une perspective diirkheimienne comme ensemble de croyances par
tagées par tous, antérieurement à la différenciation du champ religieux en religions
instituées, sacré qui est au fondement du lien social.
Le christianisme s'est implanté au Kerala dans les premiers siècles de
l'ère chrétienne, et l'islam apparaissait dans les années qui suivaient
l'hégire. Les conversions se sont faites progressivement et de manière pa
cifique (2). Aujourd'hui, chrétiens et musulmans forment respectivement
20,6% et 21,3% de la population keralaise. Le Kerala est ainsi l'un des
États indiens où les chrétiens sont les plus représentés, et le seul où l'hi
ndouisme est confronté à deux autres religions dans des proportions aussi
importantes. Dans trois districts sur douze, les hindous sont d'ailleurs en
minorité (3), les chrétiens étant concentrés principalement dans les parties
(1) Le travail de terrain a été effectué entre veaux horizons théoriques et dont la conclu-
1987 et 1990 dans une plantation d'hévéas sion de cet article porte l'empreinte.
située au centre du Kerala. Il a été complété (2) La seule tentative de conversions for-
par de nombreux entretiens avec des respon- cées eut lieu en 17X8. Elle était le fait d'un
sables religieux et des laïques appartenant prince musulman mysoréen qui avait envahi
aux principales Églises du Kerala ainsi qu'à le nord de l'actuel Kerala, peuplé de musul-
certaines Eglises minoritaires de différentes mans et d'hindous. En matière de domination
régions. Le nombre de personnes ainsi inter- religieuse, les chrétiens keralais eurent sur-
rogées est d'une cinquantaine. Je tiens à renier- tout à souffrir de la presence des Portugais,
cier particulièrement J.-D. Reynaud pour sa (3) Voir Breton (1988) et le recensement
stimulante critique qui m'a ouvert de nou- de 1991.
327 française de sociologie- Revue
centrale et sud de l'État, tandis que les musulmans se trouvent dans le
nord, en particulier dans le sud de l'ancien État du Malabar (4).
Au-delà des appartenances religieuses, hindous, chrétiens et musulmans
constituent une seule société de castes, c'est du moins l'hypothèse que
cet article voudrait développer en se limitant au seul groupe des chrétiens.
Mais peut-on véritablement parler de castes à propos des groupes endo-
games chrétiens? Comment poser théoriquement le problème de la, caste
dans les groupes non hindous? Faut-il pour cela rejeter l'hypothèse
dumontienne d'une définition religieuse (et plus précisément brahmanique)
de la caste (5)?
Selon la tradition keralaise, l'apôtre St Thomas a évangélisé le Malabar-
en 52,' cependant la présence de chrétiens dans cette région n'est attestée
par les historiens qu'à partir du VIe siècle. À époque, et jusqu'au
XVe siècle, les chrétiens du Malabar n'avaient:de relations hiérarchiques
régulières qu'avec les Églises de Mésopotamie. Par la suite, Portugais,
Hollandais et Britanniques occupèrent successivement le Malabar. Leur
présence contribua fortement au morcellement des chrétiens en une mul
titude de dénominations (6). Les catholiques, avec plus de 4 millions de
fidèles, sont aujourd'hui. les plus nombreux, ils se répartissent en trois
rites: syro-malabar, syro-malankar- et latin. Jacobites et orthodoxes (7)
constituent ensemble un. groupe de. 2. millions •,■ de -chrétiens. Les martho-
mites et les protestants (8) sont respectivement au nombre de 600000 et
266000. Il existe par, ailleurs une multitude de petites Églises comptant
de quelques dizaines à quelques milliers de membres : Église des Brethren,
Pentecôtistes (se divisant eux-mêmes en de nombreux groupes indépend
ants), Église de Vidwan Kutty. Assemblée de Dieu des Cerumans, etc.
(4) Le Kerala a été formé en 1956 sur de Chalcédoine (451) des thèses monophy-
une base linguistique (celle du malayalam) siste> que l'Église jacobite reprenait à son
par la réunion de la région du Malabar et des compte. Les jacobites sont sous l'autorité du
États princiers du Travancore et de Cochin. patriarche d'Antioche. L'Église orthodoxe.
Mais le terme de Malabar désignait égale- autocéphale. naquit d'une scission de l'Eglise
ment auparavant l'ensemble de la région de jacobite au début du XXe siècle. Il est impos-
langue malayalam qui forme aujourd'hui le sible de dénombrer séparément jacobites et
Kerala. orthodoxes, chacune de leurs Églises d'ap-
(5) C'est Tune des hypothèses majeures partenance déclarant en partie de» croyants
défendues dans Homo hierarchic us, voir Du- appartenant à l'Église rivale. Par ailleurs, il
mont (1966). n'existe pas de différences majeures concer-
(6) Nous ne pouvons évoquer ici que très nant les articles de foi de ces deux Églises,
brièvement cette histoire. De même nous ne (S) L'Église marthomite naquit à la fin du
parlerons que succinctement de . l'ensemble XIXe siècle d'une scission de l'Église jacobite
des groupes chrétiens en présence aujourd'hui sous l'influence des missionnaires protes-
au Kerala, pour plus d'informations et une tants. Elle est autocéphale mais proche, d'un
bibliographie, voir Chaput (1997b). point de vue doctrinal, de l'Église protestante
(7) L'Église jacobite fut organisée par le (Church of South India) avec qui elle a même
moine Jacques (d'où le nom de l'Église), au envisagé de fusionner.
vi' siècle, après la condamnation au concile
328 Pascale Chaput
Les chrétiens du Kerala appartiennent non seulement à une Église et à
un rite, mais également à un groupe social endogame, ces groupes étant
transversaux par rapport aux Églises (Tableau I) (9). Cinq grands «ensemb
les» se distinguent en effet chez les chrétiens selon leur origine sociale
avant la conversion au christianisme, que cette conversion soit millénaire
ou date de quelques jours : les chrétiens syriens, les knânàyas, les chrétiens
«latins», les anglo-indiens et les convertis (10). Les syriens (en malayalam
suriyani) se disent convertis des hautes castes (brahmanes et ksatriyas)
par St Thomas lui-même. La plupart des catholiques, des jacobites et des
orthodoxes sont des chrétiens syriens. Les knânàyas s'affirment les des
cendants d'un marchand perse (Thomas de Cana) qui débarqua au Kerala
au IVe siècle, ils appartiennent aujourd'hui soit à l'Église catholique, soit
à l'Église jacobite. Les chrétiens latins (en malayalam lat tin kattdlikhar)
ont été convertis des basses castes de pêcheurs par St François Xavier au
XVIe siècle, et constituent la plupart des fidèles de l'Église catholique de
rite latin. Les anglo-indiens (paranki en malayalam) sont les descendants
des unions mixtes qui eurent lieu au XIXe siècle entre Britanniques et In
diens. Au nombre de quelques milliers, ils appartiennent presque exclus
ivement à l'Église catholique de rite latin. Les convertis {putiyakristyàni
en malayalam littéralement «nouveau chrétien») sont les descendants des
intouchables (11) convertis aux XIXe et XXe siècle par les missions angli
canes et protestantes. Ils sont particulièrement nombreux dans les Églises
protestante et marthomite et dans les Églises minoritaires.
Les groupes chrétiens ainsi distingués selon l'origine sociale avant la
conversion constituent-ils des castes identiques en leur fonctionnement aux
castes hindoues?
XXe siècle hors castes et considérées comme (9) Pour une description détaillée de l'ar
ticulation entre castes, confessions et rites plus ou moins polluantes : les ïlavans (caste
chez les chrétiens du Kerala, voir Chaput de saigneurs de cocotiers), les anciennes
(1997b). castes d'esclaves (essentiellement pulayans :
(10) Les italiques signalent qu'il s'agit ouvriers agricoles) et les paruyuns (caste
du nom d'une caste et non d'une appellation d'ouvriers agricoles associés à la pratique de
« religieuse ». Nous rappellerons ici rapide magie noire). La spécialisation des castes
ment qu'au Kerala, les castes numériquement dans une occupation est relative, parfois la
les plus importantes sont par ordre hiérarchi plupart des membres d'une caste excerce une
que rituel descendant : les namputiris (brah activité différente de celle prescrite par la
manes), les ksatriyas (seigneurs) puis les tradition, cette tendance va bien sûr en s'ac-
nàyars (caste militaire détentrice de droits centuant.
privilégiés sur le sol et ses produits). Les (11) Ils appartenaient essentiellement aux
castes qui suivent étaient jusqu'au début du castes pulayan, cdnnân, ilavan et parayun.
329 Revue française de sociologie
Tableau I. - Castes et appartenances confessionnelles des chrétiens du Kerala
ÉGLISES Catholiques Jacobites : Orthodoxes : Protestants : Marthomites :
(3 rites) :
le pape le patriarche le bava le moderator, le métrop
Rome d'Antioche tirumeni Medak (U.P.) olitain,
Kottayam CASTES Tiruvalla
Syriens en majorité
(originaires dans les rites forte forte forte en
des hautes syro-malabar et majorité majorité minorité minorité
syro-malankar castes)
knànàyas en en minorité
— — — (originaires dans le rite minorité
de Perse) syro-malabar
lutins
(originaires en quasi-totalité — — — —
des castes de dans le rite latin
pêcheurs)
anglo-indiens en minorité et
(descendants exclusivement — — — — de mariages dans le rite latin
mixtes)
convertis
(originaires des faible faible faible en majorité en majorité plus basses minorité minorité minorité
castes)
Système des castes et chrétiens
Nous renvoyons à Homo hierarclucus pour une définition de la caste
ou plus exactement du système des castes, puisque, comme le montre
L. Dumont, la caste ne peut être définie isolément (12). L. Dumont se
donne comme définition initiale celle proposée par C. Bougie, selon
laquelle : «le système des castes est constitué de groupes héréditaires [...]
qui sont à la fois distingués et reliés entre eux de trois façons :
- par une gradation de statut ou hiérarchie,
— par des règles détaillées visant à assurer leur séparation,
(12) Le terme de caste traduit ici le terme infra) nous semble toujours être aujourd'hui
de jati. Pour une distinction entre jati et var celle qui correspond le mieux aux réalités i
na, que l'on traduit également par caste, voir ndiennes. Une littérature abondante traite de
Dumont (1966, pp. 93-103), Bacchler (1988, la définition de la caste. L. Dumont (1966,
pp. 45-57). Bien qu'ancienne, la définition de pp. 305-323) offre une excellente introduc
la caste de Dumont (très inspirée de celle de tion aux problèmes posés par cette définition.
Pour une approche plus récente, voir Searle- Bougie, 1927, pp. 3-4 et du commentaire
qu'en fait Durkheim, 1910, pp. 384-387, voir Chatterjee et Sharma (1994).
330 Pascale Chaput
- par une division du travail et Г interdépendance qui en résulte» (13).
L'appartenance à la caste est transmise par les parents, toutes les castes
sont ordonnées les unes par rapport aux autres sur une même échelle de
statut, elles sont séparées au niveau des contacts, de la commensalité et
du mariage, enfin chacun des groupes a une occupation traditionnelle dont
il ne peut s'écarter que dans certaines limites. Le système des castes est
en effet en partie un système de division ^ sociale du travail, orienté non
comme sa forme moderne vers le profit individuel, mais vers les besoins
de l'ensemble social. À l'échelle du village, les castes sont liées par des
relations de prestations et contre-prestations, (le système jajmani), qui les
rendent interdépendantes. L. Dumont montre ensuite que tous ces aspects
se ramènent à un:principe (religieux) . unique, l'opposition du < pur. et de
l'impur: « Cette opposition * sous-tend la hiérarchie, qui est supériorité du
pur sur l'impur, elle sous-tend la séparation parce qu'il faut tenir séparé
le pur et elle la division du travail parce que les oc
cupations pures et : impures doivent de même être . tenues séparées » (14).
De ce principe découle une autre caractéristique du système des castes:
la distinction entre statut et pouvoir et la subordination du second au pre
mier. Au sommet de la hiérarchie des castes sont les brahmanes, en relation
avec le divin, ce sont eux qui confèrent sa légitimité au pouvoir des ksa-
triyas. De ce fait, il faut distinguer «l'échelle des statuts (dits religieux)
que j'appelle hiérarchie; et qui n'a rien à voir avec le fait du pouvoir, de
l'autre la. distribution 'du pouvoir, économique et politique, qui est très
importante en fait, mais est distincte de, et subordonnée à, la hiérar
chie» (15). Le pouvoir est subordonné au statut (16), comme le ksatriya
au brahmane, comme Tartha (action conforme à l'intérêt matériel, prati
que), au dharma ,. (action conforme à l'ordre universel), l'artha n'étant
légitime que dans les limites prescrites par le dharma ( 17). Comment - les
chrétiens se situent-ils et sont-ils situés par rapport à ce système des castes
et à l'idéologie qui le sous-tend?
Nous répondrons à la question en abordant successivement les chrétiens
sous l'angle de l'endogamie; de la filiation, du statut, des règles de sépa
ration concernant les contacts et la commensalité, de la division du travail.
Les données ont été principalement recueillies dans une plantation du cent
re du Kerala (appelée ici Malanadu) qui mêle la plupart des groupes chré-
(13) Dumont (1966, p. 64), c'est moi qui aux mélanges de sang, aux conquêtes de rang
souligne. En fait Dumont, considérant la hiérar- et aux changements de métiers » (Bougie,
chie comme première, inverse l'ordre de la 1927, p. 4).
définition que l'on trouve chez Bougie: (14) Dumont (op. cit.. p. 65).
«Nous dirons qu'une société est soumise [au (15) (op. cit.. p/317).
régime des castes] si elle e.st divisée en un: (16) Pour une critique de cette hypothèse
grand, nombre de groupes héréditairement outre les références données par L. Dumont
spécialisés, hiérarchiquement superposés, et lui-même (1966. 1978 préface à l'édition
mutuellement opposés - si elle ne tolère en «tel»), voir Dirks (1987). Mosse (1986, cha-
principe ni parvenus, ni métis, ni transfuges pitre v en particulier).
de la profession - si elle s'oppose à la fois (17) Dumont (1966. op. cit., p. 366).
331 Revue française de sociologie
tiens présents dans cet État (sauf les latins) à des hindous et à des mu
sulmans. Chacune de ces trois communautés religieuses représente environ;
un tiers de. la population de ce village de 1868 habitants que constitue la
plantation.
Endogamie
Le «mariage arrangé» (arranged marriage), dont les règles sont stri
ctement fixées et connues de tous, est pratiqué par l'immense majorité des
keralais. Le « mariage • arrangé » est reconnu par l'association de caste à
laquelle les conjoints appartiennent et « arrangé » par les parents. Le « ma
riage d'amour» (love marriage) constitue encore aujourd'hui une excep
tion : c'est un mariage* civil (registred marriage), qui n'a reçu
l'approbation ni des familles, ni des associations de castes concernées. Le.
«mariage arrangé» peut parfois résulter d'un choix mutuel spontané des
deux partenaires mais lorsque ceux-ci appartiennent à la même caste, le
mariage est «arrangé» parla suite, entre les deux familles.
En ce qui. concerne les mariages chrétiens, nous avons pu constater
d'une part, qu'il existait chez les catholiques une préférence pour le. ma
riage entre conjoints de . même confession, cette tendance n'excluant pas
de nombreuses exceptions, mais que pour les protestants et les jacobites
il n'y avait aucune préférence intra-confessionnelle, d'autre part, que si
l'on considérait non plus les différentes confessions, mais le groupe: des
syriens, celui des knânâyas et celui des convertis, on constatait que tous
les mariages avaient lieu à. Г intérieur, de ces groupes, les exceptions pré
cédentes trouvant de ce fait leur explication (voir Tableau II). Du point
de vue de Г endogamie,.. syriens et convertis sont plus strictement séparés
à Malanadu que les castes hindoues. Ainsi l'unité d'endogamie. chez les
chrétiens n'est pas constituée par, les différentes confessions mais par des
groupes n'ayant aucune légitimité religieuse à l'intérieur du christianisme.
Parmi les syriens eux-mêmes, on peut distinguer au niveau du Kerala,
trois grands types de familles : les très grandes familles traçant leurs or
igines depuis les 32 namputiris converties par St Thomas, les
grandes familles au passé prestigieux et les familles syriennes ordinaires
(celles qui ne peuvent retracer leur arbre généalogique). Il n'existe géné
ralement pas de. mariages entre ces trois groupes. A Malanadu, tous les
syriens appartiennent à la troisième catégorie, sauf le directeur, son adjoint
et l'administrateur général qui appartiennent à une même famille située
dans la deuxième catégorie.
Tous les travailleurs permanents syriens de la plantation se marient avec,
d'autres syriens, à l'exception d'un catholique syrien qui a épousé une
femme catholique (knânâya), et d'une syrienne qui a épousé un nàyar.
332 hindou
r-~ i
convert. pentec.
-
convert. marth.
5, § convert. protes. ■h a - -
convert. jacob.
ri
convert. cath. - <N CI
knânâ. jacob.
Cl
knânâ. cath.
- et
marth. syrien
protes. syrien .2 J u 6, - -,
syrien orth.
jacob. syrien
- S S
syrien cath. oo - -
de pers.* Os - OC ~t ci nbr
pentecôtiste pentecôtiste marthomite femmes catholique catholique catholique protestant protestant orthodoxe musulman hommes converti converti converti converti knânâya jacobite knânâya jacobite jacobite hindou syrien syrien syrien syrien syrien syrien
333 ■
Revue française de sociologie
Étant donné les positions doctrinales des différentes confessions, on pourr
ait s'attendre à ce que jacobites et orthodoxes d'une part, marthomites et
protestants d'autre part, constituent les deux groupes au sein desquels aient
lieu des mariages interconfessionnels. Mais on ne rencontre à Malanadu
qu'un seul mariage entre jacobite et orthodoxe syriens, alors qu'il existe
trois mariages entre jacobites \ et protestants syriens. Les mariages ■ entre
protestants et marthomites syriens sont plus nombreux (cinq) mais la pré
férence est faible (quatre mariages unissent des protestants syriens à des
catholiques ou des jacobites syriens). Les attitudes des différentes Églises
par rapport à ces mariages inter-confessionnels diffèrent. Chez les catho
liques, si la femme est jacobite on parlera de réunion (ponnarikkam)', si
la femme est marthomite ou protestante on dira qu'il s'agit d'une conver
sion (mataparivarttanam,^ littéralement : changement - parivarttanam - de
religion - matam -). L'Église marthomite ne demande pas à une femme
marthomite d'abandonner son Église pour épouser un catholique, par contre
l'Église catholique oblige une femme catholique- à quitter son ; Église
d'origine pour se marier à un marthomite. Aucune «réunion» ou «conver
sion» n'est nécessaire pour un mariage entre jacobite et marthomite, mais
les jacobites ne proclament pas les bans à l'église lors des offices domi
nicaux; si une jacobite épouse un marthomite, alors que les marthomites,
dans Л е cas inverse, le font. Les catholiques forment donc la confession
chrétienne la plus stricte en matière de mariage inter-confessionnel et se
marient' généralement entre eux. À Malanadu, seuls deux catholiques (un
homme et une femme) ne se sont pas mariés avec des conjoints appartenant
à la même Église, tandis que dix protestants (six hommes et quatre femmes)
se sont mariés à l'extérieur de leur communauté religieuse d'origine. Lors
de ces mariages inter-confessionnels, c'est toujours la femme qui aban
donne son église d'origine pour rejoindre celle de. son mari..
Mais l'appartenance confessionnelle n'est jamais un critère aussi déter
minant que le groupe social d'origine : syrien ou converti. Les mariages
avec des hindous de hautes castes sont plus fréquents qu'avec des
convertis: Parmi les enfants des travailleurs de Malanadu, deux femmes
catholiques syriennes ont épousé des nâyars, une femme nâyar, un homme
marthomite syrien, et un homme orthodoxe syrien, une nàyar(lS). À
l'extérieur delà plantation, des exemples de tels mariages ne sont pas,
non plus, exceptionnels.
Lorsque un homme chrétien épouse une femme hindoue, le mariage ne:
soulève pas de trop grosses difficultés dans la famille de l'époux, si la
femme appartient aux hautes castes. La femme se convertit, le mariage a»
lieu à l'église, et les enfants seront des chrétiens syriens. Mais la famille
de l'épouse n'accepte pas toujours aussi bien ces unions, dans la mesure
où dans la très grande majorité des cas la conversion est le fait de l'épouse.
(18) Nous n'avons pas procédé à un relevé systématique des mariages des enfants des
travailleurs de la plantation, c'est pourquoi ils ne figurent pas dans le Tableau II.
334

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin