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Madame Anne Simonin
Monsieur Pascal Fouché
Comment on a refusé certains de mes livres
In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 126-127, mars 1999. pp. 103-115.
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Simonin Anne, Fouché Pascal. Comment on a refusé certains de mes livres . In: Actes de la recherche en sciences sociales.
Vol. 126-127, mars 1999. pp. 103-115.
doi : 10.3406/arss.1999.3285
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/arss_0335-5322_1999_num_126_1_3285Resumen
Cómo fueron rechazados algunos de mis libros.
Poco se conoce acerca de cómo seleccionan los editores la producción literaria bruta que, en forma de
manuscritos, es enviada a las editoriales. Por lo general se muestra interés por el comité de lectura,
instancia prestigiosa compuesta en su mayoría por escritores. No obstante se descuida una etapa
fundamental, la que tiene lugar en el departamento de manuscritos, espacio cultural fuera de campo
donde se rechaza mas del 90% de los textos. Si se desplaza la atención del comité de lectura al
departamento de manuscritos, el interés se focaliza en una forma particular de lectura, la « lectura de
clasificación », y en agentes culturales Subestimados, los « lectores fantasma » cuya función esencial
es ante todo negativa : su único y verdadero poder consiste en decir « no » para facilitar la labor de los
«grandes lectores», aquéllos que sí forman parte del comité. El rechazo editorial, que genera un
intenso sufrimiento, tiene una historia. Es preciso tenerla en cuenta para pasar del estudio del « valor »
literario al análisis de los criterios de « publicabilidad » (Roland Barthes) de las obras que crean la
literatura de una época.
Zusammenfassung
« Zur Geschichte der Ablehnung einiger meiner Bücher ».
Das von Verlegern unter der den Verlagen in Manuskriptform zugestellten literarischen Rohproduktion
vorgenommene Auswahlverfahren ist nur ungenügend bekannt. Gemeinhin wendet sich das Interesse
der angeseheneren Instanz des mehrheitlich aus Schriftstellern bestehenden Lektorenausschusses zu,
während die entscheidende, sich auf der Ebene des Manuskriptdienstes abspielende Etappe, die 90%
der eingereichten Texte ins kulturelle Niemandsland verweist, kaum beachtet wird. Durch Verlagerung
der Betrachtung vom Lektorenausschuß auf den Manuskriptdienst rückt eine spezifische Form des
Lesens, das « Sortierlesen » in den Mittelpunkt des Interesses : die übersehenen kulturellen Akteure,
die vor allem eine negative Funktion erfüllenden « Geisterleser » : ihre einzige wirkliche Macht ist das «
Nein »-Sagen, um die Tätigkeit der mit Sitz und Stimme im Komitee vertretenen «wahren Lektoren» zu
entlasten. Die mit einem gehörigen Maß an Leid verbundene verlegerische Ablehnung hat eine
Geschichte, der Rechnung getragen werden sollte, indem das Studieren des literarischen « Wertes »
durch eine Analyse der Kriterien der « Veröffentlichbarkeit » (Roland Barthes) der Arbeiten, die die
Literatur einer Epoche ausmachen, ersetzt würde.
Résumé
Comment on a refusé certains de mes livres.
La sélection qu'opèrent les éditeurs dans la production littéraire brute adressée, sous forme de
manuscrits, aux maisons d'édition, est mal connue. On s'intéresse, en règle générale, au comité de
lecture, instance prestigieuse, composée majoritairement d'écrivains, mais on néglige une étape
essentielle, celle qui se joue au niveau du service des manuscrits qui rejette plus de 90% des textes
soumis dans le hors-champ culturel. Déplaçant l'attention du comité de lecture au service des
manuscrits, on s'intéresse alors à une forme spécifique de lecture, la « lecture au tri » ; à des agents
culturels négligés, les « lecteurs fantômes », dont la fonction essentielle est avant tout négative : leur
seul vrai pouvoir est de dire « non » afin d'alléger la tâche des « grands lecteurs» qui, eux, siègent au
comité. Le refus éditorial, générateur d'une souffrance intense, a une histoire dont il faut tenir compte
pour substituer à l'étude de la « valeur » littéraire l'analyse des critères de « publiabilité » (Roland
Barthes) des œuvres qui instituent la littérature d'une époque.
Abstract
How some of my books were rejected.
Little is known about how publishers sift throught the raw literary production that arrives in manuscript
form. As a rule studies concentrate on the editorial board, that prestigious authority composed in its
majority of writers, but little attention is paid to the essential stage, which occurs in the editorial offices
where more than 90% of the submitted texts which fall outside the cultural field are rejected.
By shifting the focus from the editorial board to the editorial offices, attention is then turned to a
particular form of reading, « sorting » ; to neglected cultural agents, the « ghost readers » whose role is
essentially negative : the only real power they have is to say « no » so as to ease the burden of the «senior readers », those who sit on the editorial board. The rejection slip, source of intense suffering, has
a history which must be taken into account in order to replace the study of literary « merit » by the
analysis of the criteria of « publishability » (Roland Barthes) of the books which define the literature of a
period.:
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:
Simonin Anne
et Pascal Fouché
Comment on a refusé
certains de mes livres
Contribution à une histoire sociale du littéraire
fiction envoyés par la poste et enregistrés tous les ans a
quasiment doublé pour chacun d'entre eux — il a été
multiplié par quatre aux Éditions de Minuit
NOMBRE DES MANUSCRITS DE FICTION textes souvent de au d'un infime histoire qui « Bonne Les la profit est texte littérature, considérés de propos retenu, dont » que d'écrivains ou la et production on la « d'un mauvaise les jugé « souhaite la littérature comme plus dénonciation lecteur digne oubliés subversifs culturelle » ici , de la tels est » retracer sélection avant ou publication, d'abord par des méconnus, concernant brute les d'être auteurs éditoriale éditeurs. l'ensemble étapes d'une la est consacrés rencontre négligent une l'histoire et époque. Or, analya part une des ce REÇUS CHAQUE ANNÉE PAR LA POSTE
1978 1998
5 834 Gallimard 3 000
ser les enjeux afin de substituer à l'évaluation critique Le Seuil 2 500 4 000
de la « valeur » d'une œuvre une réflexion sur ses cri Grasset 500 3 600
tères de « publiabilité » (Roland Barthes). Minuit 496 2 586
L'idée d'une enquête sur le fonctionnement littéraire POL 3 100 des maisons d'édition de littérature est née d'un Flammarion 000 2 500 mémoire de maîtrise, rédigé par Pascal Fouché en 1978,
dans le cadre duquel fut élaboré un questionnaire
envoyé à une quinzaine d'éditeurs \ Si certaines maisons
présentes dans l'échantillon - tels Le Sagittaire ou les
1 - Pascal Fouché, L'Accueil des manuscrits : circuits et comportements Éditions Jean-Jacques Pauvert — ont aujourd'hui disparu ; d'après le discours editorial, mémoire de maîtrise, Paris-XIII-Villeta-
si les responsables des services littéraires ont changé, les neuse, 1978-1979, 230 p. Sept entretiens avec des directeurs littéraires
Yves Berger chez Grasset, Henry Bonnier chez Albin Michel, Robert informations alors recueillies demeurent valables. On les Gallimard chez Gallimard, Pierre Ripert chez Lattes, Pierre Belfond chez a complétées par une nouvelle série d'entretiens, menés Stock, Roger Proslier chez Flammarion et Françoise Biaise au Seuil.
au sein des maisons de littérature générale les plus Sept réponses écrites émanant de Michel Cournot au Mercure de
France, Marie-France Girod chez Calmann-Lévy, Michel-Claude Jalard représentatives, Gallimard, Grasset, Le Seuil, Minuit et chez Robert Laffont, Ghislaine Payelle chez Christian Bourgois. Trois POL et, enfin, Flammarion, entreprise dont l'image litt directeurs de petites maisons ont également répondu Gérard Guégan,
PDG du Sagittaire, Jean-Jacques Pauvert et Maurice Nadeau. éraire est plus floue (cela aurait pu être Albin Michel) 2.
2 - Entretiens réalisés par Anne Simonin auprès de Laure Bellœuvre
(lectrice) et Patrick Salvain (responsable du service des manuscrits) au
Seuil Jérôme Lindon (PDG) et Irène Lindon (directrice) des Éditions La poste, de Minuit Raphaël Sorin (directeur littéraire) chez Flammarion Teresa
ouvroir potentiel de littérature Cremisi (directrice éditoriale), Philippe Demanet (secrétaire du comité
de lecture, responsable du service des manuscrits), Carine Toly (lec
trice) chez Gallimard; Martine Boutang (responsable du service des Les éditeurs reçoivent de plus en plus de manuscr manuscrits, éditrice) chez Grasset Paul Otchakovsky-Laurens, PDG
des Éditions POL. its. Entre 1978 et 1998, le nombre de manuscrits de :
104 Anne Simonin et Pascal Fouché
représentatifs de la production littéraire de la maison » Grâce au magnétophone, à la généralisation des
ordinateurs et à l'intensification de l'usage de la photo (Jérôme Lindon, PDG des Editions de Minuit). Le
copie, on écrit plus vite et l'on fait circuler plus facil nombre des manuscrits envoyés par la poste et enre
ement ses textes. D'où la montée régulière du nombre gistrés annuellement demeure en réalité le meilleur
des manuscrits enregistrés. Si, au début des années indicateur de la notoriété, du prestige social conquis
1970, il était encore concevable que certains auteurs par une marque éditoriale. De ce point de vue, Galli
n'adressent leur manuscrit qu'à un seul éditeur, atten mard, qui reçoit 5 000 manuscrits en 1998, incarne bien,
dant sa réponse avant de l'envoyer à un autre, de nos dans l'esprit du granèl public, la «fabrique numéro un
du littéraire » (Michel Deguy). jours, le même auteur multiplie les envois auprès des
maisons ayant la réputation d'éditer de la littérature. En Les éditeurs insistent toujours beaucoup sur l'arrivée
des manuscrits par la poste « Rien d'étonnant à cela, 1978, Robert Gallimard (éditeur, responsable du service
des manuscrits, Gallimard) remarquait: «[...] il faut rétorque Teresa Cremisi [directrice éditoriale, Galli
bien se dire que les manuscrits tournent, tournent mard], c'est une spécificité française. Aux États-Unis,
autour des cinq ou six grands éditeurs parisiens f...] il lorsqu'un manuscrit arrive par la poste, comme il n'y a
t^ ,A\: .^.~a t .-, tv;l :
Comment on a refusé certains de mes livres 105
LA COMPOSITION DES COMITES DE LECTURE
EN DÉCEMBRE 1998
Françoise Biaise, éditrice, littérature française et québécoise, Gallimard
Gilles Carpentier, écrivain, Vingt membres réunis une fois par mois
René de Ceccaty, directeur de la collection « Solo »,
Antoine Gallimard, PDG, Olivier Cohen, conseiller editorial et responsable des Éditions de
L'Olivier, Michel Braudeau, écrivain, rédacteur en chef de La NRF, Bruno Flamand, éditeur, Pierre Cohen-Tanugi, directeur général, Louis Gardel, écrivain, Teresa Cremisi, directrice éditoriale, Patrick Grainville, écrivain, Isabelle Gallimard, du Mercure de France, Denis Roche, écrivain, directeur de la collection « Fiction et Cie », Christian Giudicelli, dramaturge, Olivier Rolin, Guy Goffette, poète, Patrick Salvain, responsable du service des manuscrits, Roger Grenier, éditeur, écrivain, Bertrand Visage, écrivain, responsable du développement de la colJean Grosjean, poète, directeur de collection, lection « Cadre rouge ». Christine Jordis, responsable du domaine anglo-saxon,
Milan Kundera, écrivain,
Jean-Marie Laclavetine, écrivain,
J.-M. G. Le Clézio, écrivain, Grasset Bernard Lortholary, professeur émérite à la Sorbonne, germaniste, Douze membres réunis une fois par semaine Philippe Demanet, secrétaire du comité de lecture,
Michel Mohrt, Académie française, écrivain, Jean-Claude Fasquelle, PDG,
Pierre Nora, directeur de collection en sciences humaines,
Françoise Verny, éditrice, essayiste, J. B. Pontalis, de de psychanalyse,
Laure Adler, éditrice, Philippe Sollers, écrivain, directeur de la collection « L'Infini »,
Ariane Fasquelle, éditrice, Michel Tournier, écrivain. Martine Boutang,
Claude Della-Torre, attachée de presse,
Denis Bourgeois, directeur général,
Le Seuil Yves Berger, directeur littéraire, écrivain,
Douze membres réunis une fois par mois Hector Bianciotti, conseiller littéraire, écrivain,
Christophe Bataille, éditeur, écrivain, Claude Cherki, PDG, Jean-Paul Enthoven, journaliste,
Manuel Carcassonne, éditeur, Vincent Bardet, éditeur, directeur de la collection « Point-
Bernard-Henri Lévy, écrivain. Sagesse »,
portance de la poste dans le système editorial français qui fait de l'éditeur français autre chose qu'un commerç
ne signifie pas que le recrutement littéraire est, en ant de biens culturels, un producteur de goût. Parmi
France, plus démocratique qu'aux États-Unis, par les éditeurs interrogés, Raphaël Sorin (directeur litté
exemple. Dans ce dernier pays, la poste joue un rôle raire, Flammarion) est le plus critique et affirme que
« rien de ce qui a été publié grâce à la poste » n'a d'approvisionnement littéraire tout aussi important,
marqué. «Je n'envisage pourtant pas de me passer du mais à un autre niveau de la sélection culturelle, celle
service des manuscrits. Si on arrêtait de recevoir des effectuée par les magazines 4.
Malgré les charges financières qu'entraîne l'arrivée manuscrits par la poste, on déclencherait un véritable
de manuscrits chaque année plus nombreux, aucun scandale. Les gens ont toujours le désir, l'espoir d'être
éditeur français n'envisage d'appliquer la seule solution publiés. Le service des manuscrits, c'est un devoir
économiquement rationnelle la suppression pure et moral de l'éditeur. » Pour d'autres, c'est aussi une cer
simple d'un service qui emploie plusieurs personnes à taine idée de l'édition littéraire. Le service des manusc
plein temps et dont la « rentabilité » est toujours problé rits est le socle d'un modèle culturel, « l'éditeur à
matique - on peut, pendant plusieurs mois, voire une la française», qui entretient un rapport direct avec
les auteurs, sans l'interférence de ces intermédiaires année, ne rien trouver du tout à publier. Il suffit d'évo
culturels que sont les agents littéraires dans le monde quer cette hypothèse pour soulever protestations et
incrédulité. Hantée par le doute, la peur légendaire de anglo-saxon.
rater le chef-d'œuvre, la lecture des manuscrits est un
investissement essentiel chez tous les éditeurs français. 4 - Jack London, « Mes apprentissages ou comment on devient écriL'absence de rentabilité immédiate de la pratique est vain ■• et «Comment se faire un nom», in Profession : écrivain, Paris,
une preuve supplémentaire de fidélité à la « vocation » UGE, coll. ■■ 10/18 », 1980, p. 20 et 66. 106 Anne Simonin et Pascal Fouché
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Comment on a refusé certains de mes livres 107
rien de surprenant pour les éditeurs qui ont choisi, dès «tous les manuscrits sont lus, mais cela dépend de
ce qu'on appelle "lire" » (Jean-Jacques Pauvert, direcl'origine, de se passer dudit comité. Une excentricité
sans grande conséquence s'il ne s'agissait de maisons teur des Éditions Pauvert, entretien 1978). La lecture
ayant une influence décisive sur la littérature française éditoriale est une pratique singulière sans comparaison
contemporaine. «Le comité de lecture? Un organisme possible avec d'autres formes de lecture savante, la lec
créé par les éditeurs pour se dispenser de lire les livres. ture lettrée ou la lecture universitaire10. La «lecture au
Décider de publier un livre à partir des rapports de lec tri», que l'on retrouve chez tous les éditeurs, est une
ture, c'est choisir d'éditer un auteur sur un autre texte lecture intéressée, littéralement «guidée par l'intérêt».
que le sien, celui de son lecteur», selon Jérôme Lindon On ne lit pas gratuitement pour se cultiver, prendre
(PDG des Éditions de Minuit). Un point de vue négatif connaissance de l'état de la littérature brute, mais pour
sur le comité de lecture que partage Paul Otchakovsky- repérer des auteurs, trouver des manuscrits qui pourr
Laurens, directeur des Éditions POL «J'ai participé aient entrer dans le programme des publications de la
à plusieurs comités de lecture, avant de fonder ma maison. Selon Raymond Queneau (1903-1976), écri
propre maison d'édition en 1983. Les jeux de factions vain, membre du comité de lecture de Gallimard, il
suffit d'une dizaine de lignes pour savoir si l'on est ou aboutissent à la non-publication des livres les plus or
iginaux. » Les manuscrits ne parviennent en comité non en présence d'un écrivain. En règle générale, à ce
qu'après avoir fait l'objet de plusieurs rapports de lec stade de la sélection, les responsables du service des
ture favorables. Autrement dit, après avoir rencontré manuscrits lisent davantage les premières pages int
l'assentiment de différents lecteurs, ce qui handicape égralement, quelques sondages dans la suite du texte,
les manuscrits les plus nouveaux, par définition peu éventuellement la conclusion. Le temps accordé à cette
susceptibles de susciter l'adhésion du plus grand lecture s'échelonne entre dix minutes et une demi-heure
nombre. Dans le cadre d'une stratégie éditoriale en maximum. Quelques minutes, même moins, lorsqu'il
s'agit d'éliminer les manuscrits qui « ne sont pas pour rupture avec l'esthétique romanesque traditionnelle,
l'absence de comité de lecture est une nécessité quasi nous», absolument étrangers aux collections de la
structurelle. maison un traité équestre chez Gallimard, une bande
Il paraît difficile, voire impossible, de comprendre dessinée au Seuil... On mesure ici l'influence directe
la singularité d'une entreprise éditoriale sans s'intéres qu'exerce l'édition sur la hiérarchie des genres li
ttéraires : la domination du « roman » sur la littérature ser au comité de lecture, ce conseil d'administration du
depuis la fin du xixe siècle est d'autant plus absolue que symbolique où se négocie peut-être moins un catalogue
que l'identité d'une marque. À trop polariser l'attention la poésie, et davantage encore les recueils de nouvelles
- brillant des personnalités, discussions ultrasecrètes et les pièces de théâtre, réputés invendables, trouvent
dont transpirent parfois certaines bribes -, le comité de difficilement un éditeur.
lecture fait oublier qu'il est aussi une institution écran Les éditeurs de littérature générale jouent un jeu
qui renvoie dans l'ombre ce qui se joue au niveau d'un apparemment compliqué avec les auteurs marginaux et
service plus terne, mentionné rapidement par tous les les productions non rentables, jeu qui s'éclaire lorsque
éditeurs, le service des manuscrits. Moins de 5% des l'on tient compte de la spécificité des investissements
manuscrits adressés aux maisons d'édition parviennent symboliques. Comme l'analyse finement Jean Lahougue,
« non seulement la publication à fonds perdus d'auteurs au comité de lecture. Les chiffres ici n'ont pas grand
sens ils sont là simplement pour donner un ordre obscurs ne constitue nullement [. .] une entorse remar
d'idée de l'importance du « déchet» littéraire. Qu'arrive- quable aux lois du marché, mais elle est l'une des condi
t-il à plus de 90 % de la production littéraire brute d'une tions nécessaires à la pérennité de l'image de marque,
époque ? pour ne pas dire à la survie même de la marque. Quoi
de plus commercialement correct? » ]1. Longtemps les
Lecture, le sens editorial d'un mot
10 - Roger Chartier (sous la dir. de), Pratiques de la lecture, Paris,
Rivages, 1985 Paris, Payot, 1993 et Histoires de la lecture. Un bilan des L'histoire de la feuille blanche intercalée un peu recherches, Paris, IMEC Éditions et Éditions de la Maison des sciences
avant la fin, celle de la page omise ou inversée illus de l'homme, 1995.
trent une idée largement partagée les manuscrits 11 -Jean-Marie Laclavetine et Jean Lahougue, Êcriverons et liserons en
qu'on leur adresse, les éditeurs ne les lisent pas. Or, vingt lettres. Seyssel, Champ Vallon, 1998, p. 28. :
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108 Anne Simonin et Pascal Fouché
collections de poésie ont surtout été des collections de L'enjeu littéraire et social
prestige auxquelles les éditeurs sacrifiaient sans grand des manuscrits refusés
enthousiasme 12. Aujourd'hui, les choses sont diffé
rentes et la poésie retrouve un droit de cité editorial II n'y a a priori rien qui ressemble plus à une lettre
« On a connu des années difficiles, mais on a toujours de refus type qu'une lettre de refus type, preuve manif
publié de la poésie. J'ai même lancé une "grève de la este, pour les auteurs déboutés, que leur manuscrit
poésie" tant le silence de la critique était grand. Parce n'a pas été lu il est refusé dans les mêmes termes que
qu'elle expérimente des formes nouvelles, la poésie n'importe quel autre, « n'entre pas dans le cadre de
est, selon moi, indispensable à la création littéraire, nos collections» ou de «notre programme», selon
donc à la vie d'une maison d'édition. Les romans ne la formule consacrée. Dans sa neutralité, cette formule
sont intéressants que par la dose de poésie qu'ils est souvent humiliante pour les auteurs concernés.
contiennent. Olivier Cadiot, Pierre Alferi, Emmanuel Insatisfaisante - les éditeurs en sont conscients -, la
Hocquard ont débuté et continuent avec des poèmes. lettre de refus type est pourtant celle qui dévoile le
S'il est impossible de faire vivre une maison en publiant mieux les principes de la sélection éditoriale. Un
de la poésie, publier de la poésie n'hypothèque pas la éditeur ne se prononce pas sur la valeur d'un texte,
bonne marche de l'entreprise. La poésie est la seule mais sur sa « publiabilité », sur la possibilité de l'inscrire
production constamment équilibrée de POL, grâce aux ou non à son catalogue et de le diffuser auprès du
subventions accordées par le Centre national du livre 13, public. «Je ne suis ni professeur de français, ni critique
certes, mais aussi à des ventes moins catastrophiques littéraire, ni juge. Je publie des livres dans lesquels
qu'on ne le dit généralement, la vente moyenne d'un je pense pouvoir m'investir afin de les défendre et de
recueil de poèmes se situant entre 500 et 700 exemp les imposer auprès du public » (Jérôme Lindon, PDG
laires » (Paul Otchakovsky-Laurens). En revanche, des Éditions de Minuit). Et si un manuscrit est ou non
la situation de la nouvelle, d'un genre frontière, tel «publiable», les responsables du premier tri le savent
le recueil de prose poétique, est catastrophique per très vite. Ils pourraient renvoyer l'ensemble des manusc
sonne n'en publie ; quant au théâtre, les éditeurs ne rits refusés le jour même, mais tous les éditeurs
l'acceptent que lorsqu'il s'agit d'une pièce d'un auteur s'imposent un « délai de décence » (Paul Otchakovsky-
de la maison. Laurens), quinze jours, voire trois semaines. Nul
Conclure du caractère rapide et définitif de la cynisme en la matière « Les lettres le disent, certains
« lecture au tri » qu'elle est une lecture dilettante est manuscrits, c'est toute une vie ; des sacrifices en temps,
une erreur « C'est un métier difficile. Si l'on est hyper- en argent, consentis par des gens qui parfois tél
consciencieux, c'est impossible - vu la quantité journal éphonent et vous demandent de leur dire franchement
ière de manuscrits que l'on reçoit ; si l'on est désin "si c'est vraiment nul". Ce n'est pas mon métier. Je n'ai
volte, c'est dangereux » (Teresa Cremisi, directrice pas le droit de décourager des gens qui ont envie,
éditoriale, Gallimard). Ce juste milieu entre la lecture besoin d'écrire — et dont je respecte le désir d'écrire.
intégrale et la lecture bâclée fait toute la difficulté Nous, on ne publie pas parce que, selon nous, ce n'est
de cette lecture au tri, tout à la fois partielle, partiale pas publiable » (Laure Bellœuvre, lectrice salariée, Le
et intensive. Il faut en peu de temps détecter les talents Seuil).
et repérer les manuscrits que l'on va faire entrer Il est frappant de constater que, à l'exception des
dans le circuit de la sélection éditoriale, c'est-à-dire
sur lesquels on va investir en payant quelqu'un pour 12 - Voir l'aventure des Cahiers de la poésie telle que décrite par Michel
rédiger un rapport de lecture. Pour commencer, il Deguy, Le Comité. .., op. cit., p. 90-93.
faut savoir dire non, vertu cardinale de l'éditeur selon 13 - La poésie et le théâtre d'expression française et contemporaine ont
Bernard Grasset 90 % des manuscrits environ 14 reçus été les premiers secteurs à bénéficier de subventions - et non d'avances
remboursables - de la part du Centre national du livre (CNL). Les cinq par les maisons d'édition vont être refoulés lors de bulletins parus de Poésie en librairie enregistrent, à chaque livraison, la «lecture au tri», cette lecture rapide qui débouche une augmentation du nombre des éditeurs de poésie. Entretien tél
sur un verdict sans appel énoncé par une lettre de refus éphonique avec Mme Delteil, chef du bureau d'édition littéraire au CNL.
type. 14 - Ce chiffre est faux dans la mesure où aucune statistique n'existe, à
l'heure actuelle, dans l'édition. Il n'est mentionné ici que pour donner
une idée de la quantité de manuscrits rejetés par les éditeurs de littéra
ture lors du premier tri. En 1998. Gallimard annonce 7S% de refus à la
lecture au tri. Le Seuil et les Éditions de Minuit vont jusqu'à 90%. :
:
:
:
:
Comment on a refusé certains de mes livres 109
Éditions de Minuit et de POL15, la «lecture au tri» est « Cela saute aux yeux », etc. Il est cependant possible de
définir deux grands critères de 1'« impubliable » en ayant un domaine où les femmes sont majoritaires 16, ce qui
est loin d'être le cas au sein des comités de lecture présent à l'esprit que ce détour est essentiel pour
(une femme dans celui du Seuil, trois chez Gallimard, mettre en lumière les conditions concrètes de publica
quatre chez Grasset). L'appartenance au comité est une tion d'un texte, ces critères de « publiabilité » qui sont
consécration honorifique, un privilège masculin17. Aux en quelque sorte les gardes-frontières du littéraire.
Qu'est-ce qu'un manuscrit « impubliable »> ? Est-il posfemmes échoit une tâche silencieuse, obscure et à
hauts risques. Une erreur d'aiguillage au niveau du ser sible de dégager certaines des lois qui motivent
vice des manuscrits peut se chiffrer en milliers d'exemp le refus de la quasi-totalité de la production littéraire
laires - donc en millions de francs — si le livre qui a brute? L'« impubliable » a une histoire d'autant plus
fait l'objet d'un refus type est publié par un autre édi difficile à cerner qu'elle échappe par définition à
teur et devient un best-seller. Cela ne se pardonne l'Histoire, qu'elle se fonde sur un matériau disparu sans
guère. Le métier est ingrat « II faut en permanence laisser de traces sinon dans les registres des services de
entretenir la flamme, attiser son enthousiasme, se dire manuscrits et le discours des éditeurs. Au Seuil, où, fait
que, tous les jours, on peut découvrir un manuscrit unique à notre connaissance dans l'édition, on établit
formidable. Si on ne se sent pas vraiment disponible, une fiche de lecture de quelques lignes pour chacun
il vaut mieux arrêter tout de suite. Moi, je me vois un des manuscrits enregistrés, les responsables mention
nent spontanément l'origine - deux tiers province, un peu comme un orpailleur, quelqu'un qui retire l'or de la
boue » (Martine Boutang, responsable du service des tiers Paris - et décrivent la physionomie de la product
manuscrits, membre du comité de lecture, Grasset). À ion littéraire brute. Cette dernière présente une grande
inertie sur le moyen terme 19 et peut être répartie en «orpailleur», Michel-Claude Jalard (éditeur, respon
trois grandes catégories une littérature d'instinct - la sable du service des manuscrits, Laffont, 1978) préférait
lui le terme d'« épouilleuse », mot qui dit assez bien l'a moitié de la production littéraire brute est faite d'auto
bsence de légitimité et le caractère vital de la fonction, biographie ; une littérature d'imitation très sensible aux
l'élimination de « parasites » dont l'inflation est vécue modes littéraires - le nouveau roman, la beat generation
américaine, actuellement le New Age porté par le succomme une menace pour la vie même de la littérature.
Circuit court de la sélection éditoriale, la «lecture cès de L'Alchimiste de Paulo Coelho ; enfin, une littéra
au tri » est d'autant plus méconnue que les éditeurs ture d'opinion, très dépendante de l'actualité « On voit
n'aiment pas s'attarder sur cette forme de lecture singul s'essouffler la guerre de 1914, retomber doucement la
ière - et singulièrement efficace puisque, répétons-le, Seconde Guerre mondiale alors que la guerre d'Algérie
elle évacue, au minimum, 90% des manuscrits envoyés et le post-68 triste sont en pleine activité. Quant aux
par la poste. Comme le fait justement remarquer Patrick thèmes sociaux, l'inceste décroît, la pédophilie monte,
les banlieues et les émigrés sont toujours très présents » Salvain (responsable du service des manuscrits, membre
(Patrick Salvain, responsable du service des manuscrits du comité de lecture, Le Seuil) « Le service des manusc
rits est un service économique au sens premier du et membre du comité de lecture, Le Seuil). Ce n'est pas
terme puisqu'il épargne du travail aux éditeurs de à cause des thèmes abordés que cette littérature n'est
la maison. Sa rentabilité est d'un type particulier : c'est pas publiée : comme le remarquait Robert Gallimard
une rentabilité par le négatif. Ce service coûte cher aux
éditeurs parce qu'aucune règle comptable ne permet
de calculer les économies en temps et en argent réa 15 -Jérôme Lindon, Maurice Nadeau et Paul Otchakovsky-Laurens sont
de grands lecteurs au tri. lisées grâce à lui. » La masse de manuscrits refusés, reje
tés dans l'oubli, sont eux aussi du «négatif», le négatif 16 - Laure Bellœuvre au Seuil, Martine Boutang chez Grasset, Irène Lin-
don chez Minuit, Carine Toly chez Gallimard. Il n'y a actuellement perde la littérature jugée digne d'être publiée 18. sonne au service des manuscrits chez Flammarion, mais ce poste était Au niveau du service des manuscrits, en raison de la précédemment tenu par une femme.
concurrence accrue entre éditeurs, exception faite des 17 - Pierre Bourdieu, La Domination masculine, Paris, Le Seuil, 1998,
inévitables erreurs, les textes refusés le sont parce qu'ils p. 53.
sont jugés « impubliables » , indépendamment des orien 18 - Didier Coste, «Pour une histoire littéraire négative», in Actes Noé-
tations littéraires de chaque maison. Comprendre ce sis II, «L'internationalité littéraire», 1982, p. 30-41.
qu'est 1'« impubliable » est d'autant plus difficile que les 19 - Voir aussi, Paul Morelle, ■< Le métier de lecteur. Lire l'illisible ». in Le
Monde, 18 octobre 1967. éditeurs l'évoquent toujours sur le mode de l'évidence

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