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De Binet à Wallon : la psychologie de l'enfant - article ; n°2 ; vol.89, pg 181-197

De
18 pages
L'année psychologique - Année 1989 - Volume 89 - Numéro 2 - Pages 181-197
17 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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R. Zazzo
De Binet à Wallon : la psychologie de l'enfant
In: L'année psychologique. 1989 vol. 89, n°2. pp. 181-197.
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Zazzo R. De Binet à Wallon : la psychologie de l'enfant. In: L'année psychologique. 1989 vol. 89, n°2. pp. 181-197.
doi : 10.3406/psy.1989.29333
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1989_num_89_2_29333L'Année Psychologique, 1989, 89, 181-197
Laboratoire de Psychologie de l'Enfant1
DE BINET A WALLON :
LA PSYCHOLOGIE DE L'ENFANT
par René Zazzo2
Nous sommes arrivés en 1894, l'année où Binet prend la
direction du laboratoire de la Sorbonne et où il fonde avec
Beaunis L'Année psychologique. J'enchaîne donc avec l'exposé
de Paul Fraisse que nous venons d'entendre.
Cependant par rapport à cet exposé et à celui d'Yves Galifret
qui suivra, le mien ne se présente pas comme couvrant une
période intermédiaire ni par la chronologie, puisque avec l'œuvre
de Wallon j'irai jusqu'aux années 60, ni par son contenu, puisque
je me limiterai à un seul domaine : la psychologie de l'enfant.
Encore que nos deux auteurs, et notamment Binet, aient exploré
au cours de cette période bien d'autres domaines.
De Binet à Wallon.
Le titre ainsi libellé pourrait faire croire qu'il y a continuité
de l'un à l'autre. Il n'en est rien. Il y a Binet (1857-1911), il y a
Wallon (1879-1962) et, entre les deux, personne, aucun auteur
en France qui ait laissé son nom dans l'histoire de la psychologie
de l'enfant ou du développement.
Pas de continuité, et pas de filiation évidente. Wallon cite
Binet de temps en temps, rarement d'ailleurs, mais il ne s'est
jamais réclamé de lui.
S'ils sont réunis ce soir, c'est évidemment parce que pour
Binet, comme pour Wallon, ce qu'on a retenu de son œuvre,
1. 41, rue Gay-Lussac, 75005 Paris.
2. Professeur émérite à l'Université de Paris-Nanterre, Paris X. René Zazzo 182
foisonnante en tant de directions, c'est ce qu'il a consacré à
l'enfant et à la pédagogie expérimentale. Il est l'homme de
l'Echelle métrique du développement, il est l'auteur des Idées
modernes sur les enfants.
C'est le Binet de la dernière période, la troisième, qui a laissé son
nom à la postérité. La première celle de la Salpêtrière, de
Gharcot, de ses intérêts pour l'hypnotisme, est tombée dans l'oubli.
Quant à la seconde — la plus révélatrice de son insatiable
curiosité — elle est la plus étonnante sans doute, la plus
déconcertante pour les puristes de la science expérimentale.
De l'hôpital qui était son pourvoyeur de faits et d'idées, il passe
vers le monde extérieur : il interroge des écrivains, des hommes
de science, il s'intéresse aux joueurs d'échecs, aux calculateurs
prodiges, il écrit lui-même, en collaboration avec André de Lorde
et Max Maurey, des pièces de théâtre, huit drames et une farce
intitulée Le cerveau d'un imbécile qui toutes ont été jouées, la
première au Grand-Guignol en 1905.
A vrai dire d'ailleurs, il y a quelque arbitraire à parler de
périodes comme l'ont fait ses biographes. En fait il y a chevau
chement, avec diversité constante d'intérêts, mais avec domi
nante variant d'une époque à l'autre. Et au cours de ses dix
dernières années son intérêt dominant c'est bien l'enfant, l'éco
lier, la pédagogie.
Mais s'il est pour nous un psychologue de l'enfant n'est-ce
point la mort qui en a décidé ainsi, en interrompant son œuvre,
en brisant sa trajectoire à l'âge de 55 ans ?
En 1910, dans l'avant-propos de L'Année psychologique, il
parlait d'un projet de synthèse de toutes ses recherches, d'un
grand traité de psychologie. Et peu de temps avant de mourir
il confiait à Théodore Simon, son collaborateur : « Je ne demande
que cinq ans de vie, et ma besogne sera achevée » (les cinq ans
ne lui auront pas été accordés).
1884. Ce n'est pas un lapsus. J'ai bien dit 1884, une date
que Paul Fraisse a rappelée tout à l'heure. La date du mariage
de Binet avec Laure Balbiani. La mention de cet événement
d'ordre privé pourrait ici paraître incongrue. Mais son mariage
a marqué un tournant capital dans sa carrière, dans l'orientation
de ses intérêts.
Première conséquence : devenu le gendre du Pr Balbiani il
s'initie à la physiologie, aux rigueurs de l'expérimentation et il
prépare sous la direction de son beau-père un doctorat es sciences Communication centenaire de la psychologie 183
naturelles qu'il soutiendra en 1894, l'année faste où nous le
retrouvons aujourd'hui.
Seconde conséquence : la naissance de ses deux filles, Madel
eine en 1885, Alice en 1888. Ce sont elles qui vont l'engager
vers les problèmes de l'enfance, mais aussi vers celui des types
de personnalité. Ses trois premiers articles relatifs aux tout-petits
datent de 1890. Ils ont comme thèmes les mouvements et les
perceptions. On retrouvera Madeleine et Alice que Binet a camouf
lées par discrétion sous les noms de Marguerite et Armande, tout
en gardant les initiales (comme il est fréquent dans la pratique
des pseudonymes), on les retrouvera, disais-je, VEiude expé
rimentale de V intelligence, publiée en 1903. Cet ouvrage n'est pas
simplement un journal de père de famille, à la mode en ce temps-là
chez les psychologues. Binet y expose avec minutie les épreuves
expérimentales, les tests auxquels il a soumis ses filles et une
vingtaine d'enfants et d'adultes, épreuves reprises en bonne
partie quelques années plus tard dans son échelle métrique.
Ce sont également ses filles qui, dans leurs conduites quoti
diennes tout autant que dans leur manière de réagir aux tests,
vont lui révéler l'importance, le problème des différences indi
viduelles.
Dès les premières pages de V Etude expérimentale de V intel
ligence il déclare : « Je me suis aperçu que les deux fillettes appar
tiennent à des types (d'intelligence) très accusés. Marguerite
représente le type observateur et Armande le type imaginatif.
Je n'avais jamais pensé à ces épithètes, et moins encore forgé
une théorie avant de commencer ces recherches. » Attitude
d'ailleurs constante chez lui : pionnier d'une psychologie « d'après
nature », il se méfie des idées toutes faites, il récolte et accumule
des faits, il hésite beaucoup avant d'ébaucher une théorie.
C'est en 1895 dans un article intitulé « La psychologie indi
viduelle », et cosigné avec Victor Henri, qu'il développera ses
conceptions relatives aux différences qualitatives entre indivi
dualités, et entre types d'intelligence.
C'est dix ans plus tard, en 1905, qu'il publiera la première
version de son échelle métrique (déjà annoncée par la même
expression en 1897).
Alors se posera pour lui la question lancinante : comment
apprécier l'intelligence à la fois en sa maturité et en sa rectitude,
peut-on concilier en psychologie le qualitatif et le quantitatif ? 184 René Zazzo
Deux textes seront mes principales références. Cet article
de 1895, et l'article de 1908 publié avec Théodore Simon dans
L'Année psychologique, où l'échelle métrique sous sa forme à
peu près définitive est présentée, expliquée, commentée.
Si j'ai choisi, pour commencer, l'article de 1895 c'est qu'il
illustre parfaitement l'image de carrefour utilisée par un auteur
américain Thêta Wolff dans un ouvrage relativement récent (1973)
intitulé tout bonnement Alfred Binel3.
Un carrefour où sont accumulés une masse de faits, d'où
partent des chemins où peu de chercheurs se sont encore risqués.
Parmi tous ces chemins il y a celui qui conduit à la psychologie
de l'enfant, telle que Binet la conçoit plus ou moins nettement.
Mais notre intérêt sera de saisir sur quoi et comment, en ce
carrefour, s'amorce ce chemin.
Cet article présenté sous la rubrique de « Revue générale » est,
en fait, un manifeste où Binet se démarque de ses contemporains,
et notamment des psychologues allemands.
La psychologie qu'il définit a pour objet l'étude des diff
érences individuelles des processus psychiques mais aussi, et en
fin de compte, l'individu en tant que tel. Plus précisément (je
cite) « l'étude des rapports existant entre les différents processus
psychiques chez un même individu ». L'individu, objet de science,
voilà une nouveauté. Binet note qu'aucun psychologue n'a
encore abordé, ni même formulé, un tel problème.
Mais comment s'y prendre pour instaurer cette nouvelle
psychologie ? En commençant par l'étude des processus supé
rieurs, car plus un processus est compliqué, élevé, plus il est
variable selon les individus. On objectera que l'évaluation des
processus simples est plus simple, plus précise. Mais à quoi sert
d'être précis si les phénomènes en question sont à peu près
dénués de valeur différentielle ? Une moindre précision est
acceptable, préférable, si elle concerne les fortes différences qui
caractérisent les processus supérieurs. Il distingue entre précision,
parfois dérisoire, de l'évaluation, et rigueur, rectitude de la
méthode.
Alors quelle méthode suivre ? Comparer entre eux des indi
vidus ou des groupes aussi contrastés que possible. La méthode
3. L'image de carrefour se trouve déjà dans l'ouvrage de Robert Martin,
intitulé lui aussi Alfred Binet (puf, 1924) et présenté comme thèse complé
mentaire à la Sorbonne en 1924. Communication centenaire de la psychologie 185
des cas anormaux évidemment. L'anormalité en plus (par
exemple celle des calculateurs prodiges) aussi bien que l'anor
malité en moins. Et aussi la méthode qui consiste à comparer
l'enfant à l'adulte et, entre eux, les enfants d'âges différents.
Quant aux techniques que Binet énumère et décrit longue
ment, elles élargissent le champ de l'expérimentation, conforme
jusqu'alors aux modèles de la psychophysique et de la psychop
hysiologie. Donc des instruments classiques mais que Binet
utilise d'une autre manière : ainsi le dynamographe dont on se
servira non pas tellement pour mesurer la force musculaire mais
pour évaluer la volonté. Vouloir, dit-il, c'est être capable de
durer, de résister à la fatigue, de prolonger son effort. Autres
techniques : épreuves papier-crayon, épreuves verbales de des
cription, de définition qui mettent en jeu des processus psychi
ques supérieurs. J'en donnerai un seul exemple.
Binet se demande : « Qu'est-ce que comprendre ? » Comprendre,
dit-il, est une activité dont la psychologie a tort de ne pas
s'occuper. Elle est une fonction complexe où interviennent le
talent d'observation (démêler réalité et apparence, l'essentiel et
l'accessoire, etc.) et V esprit de finesse, le coup d'œil, le bon sens,
le sens des affaires, intuitif plutôt que raisonné. Et pour tester
cet esprit de finesse, Binet imagine diverses épreuves. Par
exemple distinguer entre bonté, tendresse, amabilité. Ou bien
dénicher l'incongruité qu'il relève dans cette phrase lue dans un
journal : « Monsieur le procureur général, dans un réquisitoire
d'une forme littéraire très pure, a réclamé la peine de mort. »
On a donc constaté qu'en 1895 l'étude de l'enfant n'est pour
lui qu'une démarche dans l'économie de la psychologie indivi
duelle elle-même une nouvelle façon de fonder la psychologie
scientifique, d'ouvrir une époque après celle de Wundt
qui, en empruntant ses appareils et ses méthodes à la physiol
ogie « a réduit, dit-il, au minimum le rôle des personnes servant
de sujets ».
Il est à l'écoute de ce qui se passe aux Etats-Unis en pleine
effervescence. Il est en sympathie avec les psychologues qui
constituent ce qu'on appelle le front américain (Dewey, Baldwin,
Cattell) qui œuvrent à l'édification d'une science utile. Utile au
médecin, au juge, au pédagogue.
Il regrette seulement qu'on ne s'occupe pas assez des enfants,
mis à part Gilbert. Et il reproche à celui-ci de s'intéresser plutôt
à des moyennes calculées sur des grands nombres plutôt qu'aux René Zazzo 186
individus, à considérer les enfants dans leurs insuffisances plutôt
qu'en ce qu'ils ont d'original.
Comparé à l'adulte, déclare Binet, « l'enfant a non seulement
une moindre mémoire, une moindre attention, mais il a aussi
vraisemblablement une manière à lui de penser, de vouloir, de se
souvenir. C'est ce que les recherches de Gilbert ne nous disent
pas. Il serait important que les tests ne se réduisissent pas à
nous faire connaître des différences de degré ».
Voici définie, pour la première fois clairement, une psychol
ogie de l'enfant centrée sur l'enfant. Alors que l'expression de
psychologie de l'enfant n'est pas encore familière, qu'elle n'appar
aît pas une seule fois, pas plus que le terme de développement
dans l'article de 1895. C'est un an plus tôt, en cette année vra
iment féconde de 1894, que Chrisman avait créé le terme de
paidologie pour désigner la science de l'enfant (paidos).
Parmi tous les chemins qui sont amorcés ou du moins signal
isés dans le carrefour de 1895, c'est celui de l'enfance que Binet
va s'employer principalement à tracer aussi loin que possible.
Peut-être parce qu'il est plus facile de trouver, de mobiliser des
enfants que des anormaux, mais aussi et surtout parce qu'il veut
faire œuvre utile, et que la mise au point d'une bonne pédagogie
est le meilleur service qu'on puisse rendre aux écoliers de toutes
les catégories sociales.
On croit souvent, à tort, que son projet d'un test d'intell
igence fut la conséquence de son intérêt pour les débiles mentaux.
Il est exact que Binet a suggéré la création d'une commission
ministérielle pour l'enseignement des enfants anormaux. Qu'il
en est devenu membre en 1904. Que quelques mois plus tard,
en 1905, il publiait avec Simon une première mouture d'un test
mental, auquel conviendrait mieux l'expression d'échelle d'inin
telligence que d'intelligence.
En publiant rapidement ce test (qui comportait trente items
classés par ordre approximatif de difficulté mais sans indication
de niveau d'âge), Binet allait au plus urgent. Pour le recrutement
des classes spéciales dites de perfectionnement, il s'agissait d'avoir
un instrument capable de dépister des débiles éducables dans
l'ensemble des enfants anormaux.
Cette question réglée, Binet revient au tout-venant des écol
iers. Le test publié en 1908 était déjà en projet et déjà désigné
comme « échelle métrique » dans un article de 1897.
La création par Binet d'un laboratoire de pédagogie expéri- Communication centenaire de la psychologie 187
mentale à la rentrée scolaire de 1905 dans une école de Belleville,
rue de la Grange-aux-Belles, ne fait qu'officialiser un lieu de
travail, et lui fournir un port d'attache.
« Depuis dix ans que nous avons abandonné la psychologie
morbide pour celle des individus normaux, déclare Binet en 1908,
la grande majorité de nos recherches a été faite dans les écoles
de Paris et de la banlieue. » Et Claparède note que Binet fut le
premier en Europe à avoir eu l'idée de poursuivre des investiga
tions psychologiques en milieu scolaire.
Ainsi quand avec les enfants de la Grange-aux-Belles il
allait mettre au point son échelle d'intelligence, le travail était
déjà préparé par ce que lui avaient appris des cohortes d'écoliers
parisiens et, avant eux, Armande et Marguerite.
La notoriété mondiale de Binet c'est, purement et simplement,
la du Binet-Simon.
L'auteur s'est perdu à l'ombre de son échelle.
Quant à la notoriété du Binet-Simon, traduit dans toutes les
langues du monde occidental, elle est purement et simplement
la conséquence de sa facilité d'application, de son efficacité
pour établir, en moins d'une heure, un diagnostic et un
pronostic.
Il fut un temps, tout de suite après la mort de Binet, où
Spearman s'émerveillait de cette efficacité, s'interrogeait sur ce
qu'il considérait comme une énigme, et s'employait à récupérer
le fameux instrument. Selon lui, en concoctant un hochepot de
diverses épreuves (en français nous dirions un cocktail), Binet
aurait fait une analyse factorielle sans le savoir. L'intelligence
globale, que Binet définissait comme un faisceau de tendances, se
réduirait en fin de compte à la mise en œuvre d'un processus
général, du facteur G.
Aujourd'hui on ne s'interroge même plus. Ni sur le contenu
en apparence disparate de l'instrument, ni sur sa métrique.
On l'utilise d'une façon que Binet redoutait et condamnait :
comme « une machine qui donne notre poids imprimé sur un
ticket comme une bascule de gare ».
Je veux espérer, sans trop y croire, que l'excellent ouvrage
de Thêta Wolff, cité tout à l'heure, annonce une redécouverte
de Binet et du Binet-Simon. Non pas une exhumation archéolo
gique, mais une mise à jour de questions négligées sinon oubliées
sur la nature de l'intelligence, sur ses fonctions et ses diversités, 188 René Zazzo
questions qui jusqu'à maintenant échappent encore, me semble-
t-il, à la vague, à la vogue du cognitivisme.
Ces questions Binet les a formulées lui-même, notamment
dans tous ses articles qui de 1905 à 1911 ont accompagné la
publication de son test dans ses trois versions successives. Il ne les
a résolues que partiellement, avec l'espoir d'aller plus loin s'il
en avait le temps et la capacité.
Pour moi je me bornerai ce soir à deux remarques. La première
relative à la réussite de son test. La seconde au problème de la
métrique.
Sa réussite. Binet a gagné son pari en faisant « masse », selon
sa propre expression, de processus supérieurs.
Il a réussi là où Gattel, l'homme qui a lancé en 1890 l'expres
sion de mental test, a échoué.
Pourquoi l'échec de Cattell et des psychologues américains
de cette époque ? Ils avaient le même objectif que Binet, la prise
en considération théorique et pratique des différences individuelles,
en rupture totale avec l'école de Leipzig. Mais, hors du laborat
oire, ils ont conservé les instruments habituels du laboratoire.
Ces instruments portaient en eux les modèles scientifiques
antérieurs. La psychologie nouvelle n'avait pas su créer les
moyens de sa nouveauté.
Binet note que dans la série de 50 épreuves imaginées par
Cattell pour être employées dans les écoles, on en compte 14
relatives aux sensations visuelles, 8 aux sensations auditives,
8 pour le goût et l'odorat, 7 pour le toucher et le sens thermique,
7 le temps de réaction, 2 pour la détermination des plus
petites différences perceptibles différentes sensations.
En somme c'est le laboratoire de Wundt transporté dans les
écoles, et c'est un temps considérable de passation pour ne pas
connaître grand-chose en fin de compte des fonctions psychiques
supérieures.
Binet, tout directeur qu'il soit d'un laboratoire de psycho
physiologie, s'en va dans les écoles les mains dans les poches.
Evidemment ce n'est que façon de parler. Ou presque*.
4. Le 5 juin 1971, fut inaugurée à l'école de la Grange-aux-BelIes une
plaque en souvenir de Binet. Au fond de la salle, où se déroulait la cérémonie,
se tenaient une vingtaine de vieillards. « Des personnes que j'ai retrouvées
dans le quartier, qui ont participé à l'étalonnage du test », me confia le
directeur de l'école. Communication centenaire de la psychologie 189
Et maintenant le problème de métrique... Gomment le nova
teur de la psychologie individuelle, qualitative, comment l'homme
qui a reproché aux tests de Gilbert de réduire les manières de
penser à des différences de degré, peut-il parler d'échelle et qui,
plus est, d'échelle métrique ?
Le problème se pose à lui lorsqu'il entreprend de construire
un test d'intelligence valable non seulement pour les arriérés, mais
pour tous les enfants jusqu'au seuil de l'âge adulte.
Alors il s'interroge sur la signification de ses résultats. Il est
perplexe, il exprime son étonnement.
Et son étonnement nous étonne.
En effet, nous avons pris l'habitude, avec la pratique du
Binet-Simon, de penser le développement en termes de degrés,
et même d'assimiler l'enfant arriéré à un enfant plus jeune...
Mais voilà ce que Binet écrit en 1908 dans la préface de son
test. J'ai remarqué qu' « il est presque toujours possible d'homol
oguer les enfants arriérés avec des enfants beaucoup plus jeunes.
Leurs ressemblances sont si nombreuses, si curieuses, que vrai
ment à lire la description des réactions d'un enfant dont l'âge
ne serait pas donné on ne pourrait pas dire s'il est normal ou
anormal ».
Cette constatation le gêne. Il s'accroche à l'espoir de découv
rir autre chose. « II se peut, dit-il, que certaines différences se
cachent derrière ces ressemblances, que nous réussissions un jour
à dégager des signes d'arriération indépendants de l'âge. »
Soixante ans plus tard, en affinant son échelle, ces signes,
j'ai eu la chance de les dégager. Pour un même score global,
l'ordre de réussite des items n'est pas le pour enfants
normaux et pour les arriérés, pas le même d'un enfant à l'autre.
Les vitesses de développement ne sont pas identiques pour les
diverses fonctions évaluées au Binet-Simon. Ce que j'ai désigné
comme structure de développement, comme hétérochronie tend
à confirmer ce que Binet supposait, espérait.
Ce refus de l'assimilation d'un arriéré à un enfant normal
rend compte d'un fait souvent passé inaperçu ou interprété
comme une indigence notionnelle : l'auteur de cette échelle avec
ses échelons de 3 à 15 ans n'a jamais parlé d'âge mental.
Il parle de niveau mental (évalué par son test) et d'âge
(donné par l'état civil).
Et alors cette interrogation de Binet qui nous abasourdit :
« Pour établir un diagnostic nous devons tenir compte de deux