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De la dénomination : la spécificité des noms propres - article ; n°4 ; vol.99, pg 731-751

De
22 pages
L'année psychologique - Année 1999 - Volume 99 - Numéro 4 - Pages 731-751
21 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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M. Izaute
De la dénomination : la spécificité des noms propres
In: L'année psychologique. 1999 vol. 99, n°4. pp. 731-751.
Citer ce document / Cite this document :
Izaute M. De la dénomination : la spécificité des noms propres. In: L'année psychologique. 1999 vol. 99, n°4. pp. 731-751.
doi : 10.3406/psy.1999.28506
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1999_num_99_4_28506L'Année psychologique, 1999, 99, 731-751
Laboratoire de Psychologie Sociale de la COgnition
LAPSCO-UPRESA 6024 CNRS
Université Biaise- Pascal, Clermont-Ferrand 21
DE LA DENOMINATION :
LA SPÉCIFICITÉ DES NOMS PROPRES
par Marie IZAUTE2
SUMMARY : About naming : The specificity of proper names.
This article provides a review of empirical studies and theoretical models
concerned with retrieval problems for proper names. Many findings have
demonstrated the difficulty associated with both learning and retrieving proper
names. Retrieval difficulties for proper names have been shown to affect elderly
people and some brain-damaged patients. We review person naming-models
and explore the explanations proposed. First, the difficulty of retrieving
someone's name in the face recognition domain is examined. Second, some
explanations concerned with the comparison of the recall of common names and
proper names are explored. Our conclusion is that « uniqueness » is a factor
that make proper names difficult to recall. However, is not a single
factor because it can be interpreted in several ways. Proper names have no
synonyms, are generally not shared by another person and are « pure referring
expressions ». Moreover, all theoretical models suggest that proper names are
activated by a single semantic node.
Key words : learning, retrieval, proper name.
INTRODUCTION
La capacité à récupérer l'étiquette linguistique appropriée sur présen
tation d'un matériel particulier est une tâche centrale du langage. Dans la
vie quotidienne, nous avons peu de difficultés à retrouver les noms com-
1. 34, avenue Carnot, 63037 Clermont-Ferrand Cedex. E-mail:
Marie.Izaute@lapsco.univ-bpclermont.fr.
2. Ce travail a bénéficié d'un soutien financier de divers organismes en
France. Le Centre Jacques-Cartier, la Région Rhône-Alpes, le Programme
Cognisciences et le Centre national de recherche scientifique (URA 665 CNRS,
UPRESA 6024) ont contribué à la réalisation de cet article. 732 Marie Izaute
muns. En revanche, la récupération des noms propres (noms de personnes,
de villes, de lieux célèbres...) pose davantage de problèmes (Baddeley,
1990). De nombreuses études décrivent ces difficultés plus spécifiquement
pour les noms de personnes. Dans plusieurs situations, allant de la vie de
tous les jours aux expériences de laboratoire en passant par les études de
cas neurologiques, le statut du nom propre paraît spécifique. Dans une
revue critique des cas de patients présentant des troubles spécifiques de
dénomination des noms propres, Semenza, Mondini et Zettin (1995) con
cluent qu'il est difficile d'identifier une localisation anatomique spécifique
du traitement des noms propres. En revanche, Damasio, Grabowski, Tra-
nel, Hichwa et Damasio (1996) suggèrent, à partir de données issues de
l'imagerie cérébrale, que les mots appartenant à différentes catégories
(outils, animaux et noms de personnes) sont traités dans des régions anato-
miques distinctes.
Dans une situation de reconnaissance d'une personne familière, le nom
propre paraît plus difficile à récupérer que d'autres informations biographi
ques relatives à cette personne. Il nous arrive fréquemment de reconnaître
quelqu'un, d'être capable de donner des informations sur sa profession, de
se rappeler dans quelles circonstances on l'a rencontré, alors que son nom
nous échappe temporairement. S'intéresser au nom propre exige de définir
quelles en sont les caractéristiques par rapport à d'autres mots et plus par
ticulièrement à des noms communs (pour une revue détaillée concernant les
noms communs, voir Ferrand, 1994). En effet, le nom propre en tant
qu'étiquette unique désignant une personne, un lieu ou un événement
semble se distinguer des noms communs. Ainsi, l'étude de la récupération
d'un nom propre en mémoire et plus spécifiquement de la difficulté de récu
pération d'un nom sera développée dans deux parties. Dans une première
partie, nous effectuerons un bilan des données et dans une deuxième partie
nous présenterons les principaux modèles théoriques.
A / LES DONNEES EMPIRIQUES
La difficulté à dénommer un nom propre est illustrée par plusieurs étu
des expérimentales et introspectives. Déjà en 1893, James la décrivait en
ces termes : « Suppose we try to recall a forgotten name. (...) A sort of
wraith of the name is in it, beckoning us in a given direction, making us at
moments tingle with the sense of our closeness, and then letting us sink
back without the longed-for term » (p. 251). L'exploration du phénomène
présenté par des personnes qui déclarent ne pas réussir à récupérer un mot
recherché, tout en ayant l'impression d'avoir ce mot « sur le bout de la
langue » (« tip-of-the-tongue phenomenon », TOT) a été proposée par
Brown et McNeill (1966). Ces auteurs ont développé un paradigme expér
imental qui permet de recueillir des données sur les problèmes de récupéra
tion au rappel. Ils fournissaient aux sujets des définitions de mots rares et la dénomination : la spécificité des noms propres 733 De
leur demandaient de récupérer le mot cible proposé. Les sujets devaient
ensuite produire les connaissances qu'ils étaient capables de retrouver sur
le mot recherché.
Des études utilisant ce paradigme expérimental ont été réalisées pour
mesurer les difficultés de récupération des noms propres. Gruneberg, Smith
et Winfrow (1973) ont montré que le phénomène du « mot sur le bout de la
langue » (MBL) est plus fréquent pour les noms des personnes faisant partie
des relations personnelles (40 %) que pour des termes géographiques
(26 %) ou des termes politiques (16 %). Ces travaux ont été confirmés par
Burke, MacKay, Worthley et Wade (1991) qui obtiennent 62 % de MBL
pour les noms propres, 12 % pour les noms d'objets et 23 % pour les mots
abstraits. La dominance de MBL pour les noms propres confirme la diffi
culté d'accès à ce type d'information.
Selon Burke et al. (1991), plusieurs facteurs sont à l'origine des MBL :
l'âge du sujet, la fréquence d'utilisation d'un mot et sa récence d'uti
lisation. Chez les personnes âgées, 75 % des MBL apparaissaient pour des
noms de personnes qu'elles connaissaient depuis plus de six ans. Ce résultat
suggère que l'apprentissage récent d'un nom n'est pas un facteur détermi
nant dans l'apparition des MBL. En revanche, la récence d'un contact avec
la personne dont le nom n'est pas récupéré est un facteur qui varie
l'âge des sujets. Pour les personnes âgées, la dernière relation était plus tar
dive que pour les sujets jeunes. La récence influence donc l'apparition de
MBL des noms de personnes qui n'ont pas été contactées depuis 3 mois et
plus pour les âgées.
Hanley et Cowell (1988) ont exploré l'effet de différents indices sur la
capacité des sujets à récupérer des noms propres qu'ils n'ont pu évoquer
antérieurement. Ces auteurs présentaient aux sujets des visages de personn
alités connues, les sujets devaient préciser si le visage leur était familier,
s'ils connaissaient la profession et le nom de la personne en question. S'ils
n'arrivaient pas à produire le nom attendu, des indices de récupération leur
étaient fournis. La présentation des initiales du nom facilitait la récupéra
tion du nom lorsque le sujet connaissait la profession de la personne plutôt
que lorsque le visage était jugé comme non familier. De la même façon,
seules les informations concernant le nom propre facilitaient sa récupéra
tion lorsque les MBL sont provoqués par la description d'une personne
(Brennen, Baguley, Bright et Bruce, 1990).
Cette difficulté à récupérer un nom propre a aussi été mise en évidence
dans des situations naturelles (dites écologiques). Cohen et Faulkner (1986)
ont demandé à un groupe de 120 sujets de remplir un questionnaire sur
leurs échecs à retrouver un nom. Ce questionnaire permettait aux sujets de
décrire les caractéristiques du nom recherché ainsi que les circonstances
dans lesquelles la situation d'échec était apparue. Près de 70 % des répons
es portaient sur des difficultés à récupérer le nom d'un ami ou d'une rela
tion personnelle et 17 % des échecs concernaient le nom d'une personnalité
connue. Comme le notait Cohen (1990a), les échecs de récupération d'un
nom sont plus fréquents pour des noms très familiers que pour des noms 734 Marie Izaute
peu familiers. Toutefois, cette supériorité des échecs de récupération peut
s'expliquer par un artefact méthodologique : la fréquence d'utilisation plus
élevée pour ces noms propres (Cohen et Faulkner, 1986).
Plusieurs études se sont intéressées à l'apprentissage des noms propres
associés à des visages. Bahrick, Bahrick et Wittlinger (1975) ont proposé
d'étudier 50 ans de mémoire des visages et des noms compte tenu des perfo
rmances en reconnaissance de et de noms contradictoires rapportées
dans les études antérieures (Clark, 1934 ; Shepard, 1967). Ils ont réalisé une
étude transversale pour évaluer la mémorisation de visages et de noms de
collègues de classes à partir des photographies réalisées pour la remise des
diplômes. L'intervalle entre cette remise de diplôme et la phase d'éva
luation mnésique pouvait varier de deux semaines à 57 ans. La perfo
rmance au rappel des noms propres des différents groupes de sujets déclinait
de 60 % lorsque l'intervalle de temps considéré atteignait cinquante
années. De plus, ces auteurs notaient qu'au test de reconnaissance les sujets
avaient une récupération correcte des informations visuelles (les visages)
pour un intervalle de trente-cinq ans alors que la des info
rmations verbales (les noms propres) déclinait après quinze ans. L'étude
transversale de Bahrick et al. (1975) ne permet pas de dissocier l'âge du
temps de mémorisation des visages et des noms propres. Aussi les résultats
sont-ils difficiles à interpréter, la différence de performance pouvant
s'expliquer par plusieurs facteurs : une interférence plus grande pour les
sujets âgés que pour les sujets jeunes, un affaiblissement des capacités mné-
siques pour les sujets plus âgés.
Stuart-Hamilton, Perfect et Rabbitt (1988) ont évalué différents fac
teurs pouvant expliquer la difficulté de récupération d'un nom propre à part
ir d'un test de reconnaissance de personnalités connues de Stevens (Famous
Name Test, 1979). Pour cela, ils ont comparé les résultats obtenus par des
sujets âgés de 25 ans et de 62 ans. La performance des sujets plus âgés était
supérieure à celle des sujets plus jeunes. Or le test utilisé était composé de
noms de personnes de différentes époques ; les plus anciens datent des
années 1920 et constituent des « noms éloignés dans le temps ». L'analyse
fine des résultats a révélé que les meilleures performances des sujets âgés
sont dues à une meilleure reconnaissance de ces noms éloignés dans le temps.
Crook et West (1990), constatant la difficulté accrue de rappel des
noms chez des sujets âgés par rapport aux sujets jeunes (Ferris, Crook, Flic
ker, Reisberg et Bartus, 1986 ; Yesavage et Rose, 1984), ont choisi de se
centrer sur l'apprentissage et le rappel de noms auprès de sujets âgés de 18
à 90 ans. Ils montrent que le rappel des noms propres baisse proportionnel
lement avec l'âge. Toutefois, la différence de performance est peu marquée
pour des sujets de 40 à 60 ans. La baisse de la capacité de rappel apparaît
d'autant plus marquée que le nombre de noms de personnes à apprendre
augmente. Les sujets âgés ont des difficultés de récupération d'un nom,
même si l'apprentissage ne porte que sur 4 personnes.
Ces études ont révélé la difficulté spécifique relative à la récupération
d'un nom propre. D'autres études centrées sur la distinction entre les infor- De la dénomination : la spécificité des noms propres 735
mations sémantiques (informations biographiques mémorisées comme par
exemple la profession, les loisirs, la nationalité, les lieux où l'on peut la ren
contrer, etc.) et le nom propre ont permis de préciser cette difficulté. Cohen
et Faulkner (1986) ont demandé à des sujets d'apprendre des descriptions
fictives de personnes. Chacune de ces descriptions comportait le nom
propre de la personne, le nom de son lieu de vie, sa profession et une de ses
occupations préférées. Puis, ils leur demandaient de compléter les informat
ions manquantes par écrit. Les auteurs se sont intéressés à quatre groupes
d'âge : sujets jeunes, d'âge moyen, âgés et plus âgés. Les résultats montrent
un effet de l'âge : les sujets âgés ont plus de difficulté à rappeler toutes les
informations biographiques que les sujets jeunes. Pour ces derniers, c'est le
nom propre de la personne qui pose le plus de problèmes. D'ailleurs, les
auteurs rapportent qu'il est plus facile de récupérer les informations des
criptives d'un individu lorsque le nom est fourni plutôt que l'inverse.
A partir de l'expérience de Cohen et Faulkner (1986), McWeeny,
Young, Hay et Ellis (1987) ont développé un paradigme d'association
d'une profession et d'un nom propre à un visage proposé. Grâce à cette
situation expérimentale, la difficulté de récupération d'un nom propre a
été contrôlée pour permettre de souligner la comparaison de l'apprent
issage d'un nom propre à celui d'autres informations. Le contrôle de ces
facteurs permet d'éliminer plusieurs explications possibles de la difficulté
à récupérer un nom telles que la fréquence, 1' « imageabilité » et la contex-
tualisation de l'information sémantique. Ces auteurs ont donc proposé une
expérience consistant à apprendre des associations entre un visage non
familier, un nom et une profession. A chaque visage était associée une
information ambiguë qui avait pour caractéristique de désigner à la fois
un nom propre et une profession (ex. M. Boulanger ou il est boulanger).
Les résultats montrent que le rappel du nom est plus difficile que celui de
la profession, même si le nom est ambigu, c'est-à-dire s'il désigne aussi une
profession. Ainsi, il est plus difficile de se rappeler qu'une personne
s'appelle M. Boulanger que de se rappeler que sa profession est d'être
boulanger.
Cette première partie sur les données empiriques ne serait pas complète
si le problème des patients aphasiques présentant une difficulté sélective
pour la dénomination de nom propre n'était abordé. Lucchelli et De Renzi
(1992) ont rapporté le cas d'un patient qui présente un trouble spécifique
de la récupération du nom propre d'une personne à partir de son visage ou
de sa description verbale alors qu'il est capable de donner des informations
précises sur cette personne. Cette difficulté pour des noms propres de per
sonnes n'est pas observée pour les noms propres de villes, d'États et de
monuments. Plusieurs chercheurs (Carney et Temple, 1993 ; Fery, Vincent
et Brédart, 1995 ; McKenna et Warrington, 1980 ; Shallice et Kartsounis,
1993 ; Verstichel, Cohen et Crochet, 1996) décrivent des patients qui pré
sentent un problème de dénomination très semblable à celui des auteurs
précédents. En revanche, Semenza et Zettin (1988, 1989) décrivent deux
cas présentant un trouble de la dénomination généralisé à l'ensemble des 736 Marie Izaute
noms propres. En particulier, ils montrent que leur patient ne récupère ni le
nom d'une œuvre musicale très connue, ni celui du compositeur de cette
musique (Semenza et Zettin, 1989).
Certains patients présentent, à l'inverse, une préservation sélective de
l'accès à certains noms propres. McKenna et Warrington (1978) et Warr
ington et Clegg (1993) rapportent les cas de patients qui dénomment co
rrectement des noms de pays. Semenza et Sgaramella (1993) ont montré que
si l'on fournit à leur patient un indice phonémique celui-ci réussit à dénom
mer quelques noms propres. D'ailleurs, certains aphasiques en fin de réédu
cation pour lesquels seule une difficulté de récupération du nom propre per
siste bénéficient également de ces indices (Izaute, 1994). Enfin, Cipolotti,
McNeil et Warrington (1993) décrivent un patient qui réussit à dénommer
des noms propres par écrit.
Ces différentes études suggèrent que le nom de famille possède des
caractéristiques propres engendrant cette difficulté de récupération. Dans
la partie suivante, nous montrerons comment les modèles tentent d'expli
quer cette difficulté. Nous distinguerons deux parties : les modèles issus du
champ de la reconnaissance des visages et les modèles plutôt du de la psycholinguistique. A partir de ces deux classes de modèles, les
auteurs abordent la récupération du nom propre soit comme une étape du
processus de d'une personne, soit en comparant la dénomi
nation d'un nom propre à celle d'un nom commun.
B / LES MODÈLES THÉORIQUES
1. La récupération d'un nom propre
dans le champ de la reconnaissance de personne
Bruce et Young (1986) ont, les premiers, développé un modèle cognitif
de la reconnaissance des visages (fig. 1). Ces auteurs ont suggéré de décou
per le traitement de reconnaissance des visages familiers en quatre compos
antes organisées séquentiellement.
L'étape initiale de ce modèle consiste, sur présentation d'un visage, en
une formation de codes structuraux décrivant les traits perceptifs caracté
ristiques du visage (Codes structuraux). La seconde étape consiste en une
comparaison de cette entrée visuelle aux représentations des visages connus
stockées en mémoire, ce qui permet d'estimer la familiarité du visage pré
senté (Unités de reconnaissance des visages, URV). Ces unités de reconnais
sance des visages (URV) sont proposées par analogie aux logogènes de la
reconnaissance des mots et aux pictogènes de la reconnaissance des objets.
Quand une URV est activée, il est possible d'accéder, au cours d'une tro
isième étape, aux informations sémantiques relatives à la personne (Nœuds
d'identification de la personne, NIP). Cette étape permet l'accès aux infor- la dénomination : la spécificité des noms propres 737 De
ï
Noeuds de Unités des Génération Codes la visages personne de d'identification structuraux reconnaissance 1 \ du nom
Fig. 1. — Modèle schématique de la reconnaissance des visages familiers
(adapté de Bruce et Young, 1986, p. 318)
Model of face naming from Bruce and Young (p. 318, 1986)
mations biographiques. Enfin, la dernière étape, celle qui nous intéresse
plus particulièrement, permet la génération du nom de la personne. L'accès
au nom est donc conditionnel à l'accès aux informations biographiques sur
la personne. Ce modèle postule une relative asymétrie entre l'accès aux
informations sémantiques et l'accès au nom : on n'accède pas au nom sans
avoir récupéré les informations sémantiques. Les auteurs proposent une
séparation fonctionnelle entre les informations sémantiques associées à un
visage et son nom. En effet, l'incapacité à récupérer des informations bio
graphiques à propos d'une personne dont on a retrouvé le nom ne se pro
duit que très rarement. Toutefois, certains patients sont capables de
dénommer des visages ou des objets sans disposer d'éléments sémantiques
(Brennen, David, Fluchaire et Pellat, 1996 ; Kremin, 1986 ; Bruce et
Young, 1986, pour quelques éléments sur des exceptions). En effet, la
patiente D. T. atteinte de la maladie d'Alzheimer (Brennen et al., 1996) est
capable de dénommer des personnalités célèbres sans être capable de don
ner aucune information sémantique les concernant.
Cette conception modulaire de Bruce et Young (1986) ne permet en
aucun cas de rendre compte de ces données. De plus, ce modèle ne suggère
aucune explication de la difficulté à dénommer une personne. Pour
répondre à cette question, Burton et Bruce (1992) ont proposé un modèle
alternatif. Selon ce modèle, la difficulté à récupérer un nom propre
s'explique par le caractère unique de cette information. D'ailleurs, Young,
Hay et Ellis (1985) et Young et Ellis (1989) ont montré que certaines infor- 738 Marie Izaute
mations sémantiques, comme le nom d'un film dans lequel un acteur a
joué, n'est pas récupérable alors que le nom de cet acteur a été récupéré. Ce
nom de film peut, dans certaines conditions, partager la propriété d'unicité
de l'information nom propre. Brown (1991) explique que, dans une convers
ation, un manque du mot sur un nom commun peut engendrer la produc
tion d'une étiquette pas tout à fait adéquate, mais qui peut être qualifiée
par des adjectifs permettant d'atteindre la spécificité du sens du mot manq
uant. Par contre, si nous ne pouvons récupérer le nom propre d'un indi
vidu dans une conversation, la principale ressource est de le définir par une
circonlocution.
De plus, une étude originale de Brédart (1993) confirme la difficulté à
dénommer quand le nom est une étiquette unique. Brédart étudie la
dénomination lorsque la personne peut être désignée par deux noms pro
pres. Un acteur peut parfois porter deux noms : son nom de famille et son
nom d'acteur (ex. Norma Jean Baker et Marylin Monroe) ou encore le nom
d'un personnage et son nom d'acteur (Columbo et Peter Falk). Quand on
présente le visage d'un acteur dont les deux noms sont très connus, le
nombre d'échecs de récupération de la réponse est significativement moins
élevé que si l'acteur n'est connu que par un seul nom. En somme, les
résultats de ces travaux montrent que la dénomination d'une personne est
plus difficile parce que cela nécessite la récupération d'une étiquette
unique.
La proposition d'intégration de cette caractéristique d'unicité a été
réalisée par Burton et Bruce (1992) dans une adaptation du modèle
d'activation interactive et compétitive de reconnaissance des visages (Bur
ton, Bruce et Johnston, 1990). L'architecture utilisée s'inspire de celle pro
posée par McClelland et Rumelhart (1981). La description de ce modèle va
nous permettre de comprendre comment la composante de dénomination,
intégrée à une compréhension plus globale de la reconnaissance des visages,
explique la difficulté de récupération d'un nom propre sur présentation
d'un visage.
Comme l'illustre la figure 2, le modèle est composé d'unités regroupées
en sous-ensembles. A l'intérieur de ces sous-ensembles, chaque unité est
reliée aux autres unités par une connexion inhibitrice que nous n'avons pas
représentée sur cette figure pour ne pas la surcharger. Entre les sous-
ensembles, les unités sont reliées par des connexions excitatrices. Ces
connexions sont bidirectionnelles et ont le même poids pour une même
direction.
S'inspirant du modèle de Bruce et Young (1986), les auteurs proposent
trois sous-ensembles d'unités : les unités de reconnaissance des visages
(URV) qui sont reliées à des nœuds d'identification de personne (NIP), qui
eux-mêmes sont reliés aux unités d'information sémantique (UIS). Ces NIP
sont des nœuds qui permettent l'accès aux informations sémantiques
appartenant à un sous-ensemble séparé. Dans le modèle de Bruce et Young
(1986), la distinction entre le nœud d'identification de la personne et les UIS
n'était pas explicite. De la dénomination : la spécificité des noms propres 739
Unités d'Information Unités de Reconnaissance des
Sémantique (UIS) Visages (URV)
X Alain Delon )
( Nom : Jean-Paul Belmondo J
Jean-Paul Belmondo)
( Nom : Alain Deloi
ActeurJt— —fc»{ Alain Delon )
Jean-Paul Belmondç
Noeuds d'Identification de la
Personne (NIP)
Fig. 2. — Représentation schématique de l'architecture
du modèle de Burton et Bruce (1992)
Burton and Bruce's (1992) model of face naming
La deuxième différence concerne la structure même du modèle. En
effet, le modèle de Burton et Bruce (1992) suppose que les étapes de récupé
ration des informations ne sont pas sérielles mais interactives. Ce modèle se
distingue également de celui de Bruce et Young (1986), car il ne propose
pas une séparation fonctionnelle entre les informations sémantiques et
l'information nom propre ; le nom propre étant considéré comme une info
rmation sémantique au même titre que la profession d'un individu
considéré.
Burton et Bruce (1992) proposent la simulation du processus d'iden
tification des informations sur présentation d'un visage. Ils proposent la
simulation d'un réseau comprenant 50 personnes différentes, partageant
120 UIS. Leur démonstration concerne l'activation d'une seule URV. Cette
URV va activer le NIP correspondant, puis les UIS de la personne. Le résultat
de la simulation de leur modèle montre que, parmi l'ensemble des informat
ions sémantiques, la récupération d'un nom propre est plus lente que la
récupération de n'importe quelle autre information partagée par plusieurs
nœuds d'identité. Non seulement l'atteinte du maximum d'activation est
plus lente, mais le maximum d'activation est aussi plus bas que pour les
autres informations sémantiques. Les UIS les plus communes, c'est-à-dire
partagées par plusieurs NIP, sont activées le plus fortement et le plus rapi
dement. Ainsi, l'activation d'une information donnée sera d'autant plus
élevée qu'elle sera reliée à d'autres nœuds d'activation. La faible activation
de l'UIS nom propre s'explique par les effets de compétition des autres UIS :
le nom propre n'ayant qu'une seule connexion avec un nœud d'identité
individuelle, son activation ne pourra pas se propager.
Burton et Bruce (1992) suggèrent qu'il n'est pas nécessaire, pour rendre
compte des données empiriques sur la récupération d'un nom propre, de
postuler deux modules fonctionnels distincts se succédant hiérarchique-

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