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Dépenses d'armement et économie nationale. L'exemple américain - article ; n°2 ; vol.2, pg 54-65

De
14 pages
Revue française de sociologie - Année 1961 - Volume 2 - Numéro 2 - Pages 54-65
Marantz M. : Castos de armamento y economía nacional. Ejemplo americano.
El autor plantea la discutida cuestión : ¿ los gastos militares son indispensables para el equilibrio económico norteamericano ? Después de un examen histórico calculado y analizado en el presente, el autor crée poder responder negativamente. Los gastos de « defensa », aunque importantes no son, al parecer, sino una f racción secundaria de las ganancias de las firmas y un caso particular — a veces un casopiloto — de la intervención del Estado en la economía.
MARANTZ M. : Rüstungsausgaben und nationale Wirtschaft. Das ameri- kanische Beiepiel. Der Autor wirft die umstrittene Frage auf : Sind Militärausgaben für das wirtschaftliche Gleichgewicht Amerikas unumgánglich ? Nach einer mit Zahlen belegten historischen Untersuchung und einer Analyse der gegenwärtigen Lage glaubt der Autor eine verneinende Antwort geben zu konnen. Die zweifelsohne wichtigen « Verteidigungsausgaben » würden nur einen belanglosen Bruchteil des Umsatzes der Unternehmen ausmachen und waren ein besonderer Fall, der zuweilen richtungsweisend sein kann, des staatlichen Eingriffs in die Wirtschaft.
Marantz M. : Armament expenditures and National Economy. America as an Example. The author poses a controversial question : Are military expenditures indispensible to American economic equilibrium ? After a detailed historical examination and an analysis of the present, the author estimates that he can reply negatively. The figures for defense, certainly important, would only be a secondary fraction of the turnover of companies and a particular instance — sometimes a pilot instance — of state intervention in the economy.
Маранц М. : Расходы по обороне и современная экономика. Пример Соединённых Штатов.
Автор ставит спорный вопрос: необходимы-ли военные расходы для равновесия американской экономики? На основании статистического анализа прошлого и настоящего, он считает возможным ответить на этот вопрос отрицательно. Расходы по «обороне», будучи несомненно очень значительными, все-же далеко не составляют существенной части оборота американских предприятий и являются только одним — в некоторых случаях главным — проявлением государственного вмешательства в экономику.
12 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Marcel Marantz
Dépenses d'armement et économie nationale. L'exemple
américain
In: Revue française de sociologie. 1961, 2-2. pp. 54-65.
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Marantz Marcel. Dépenses d'armement et économie nationale. L'exemple américain. In: Revue française de sociologie. 1961,
2-2. pp. 54-65.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsoc_0035-2969_1961_num_2_2_5927Resumen
Marantz M. : Castos de armamento y economía nacional. Ejemplo americano.
El autor plantea la discutida cuestión : ¿ los gastos militares son indispensables para el equilibrio
económico norteamericano ? Después de un examen histórico calculado y analizado en el presente, el
autor crée poder responder negativamente. Los gastos de « defensa », aunque importantes no son, al
parecer, sino una f racción secundaria de las ganancias de las firmas y un caso particular — a veces un
casopiloto — de la intervención del Estado en la economía.
Zusammenfassung
MARANTZ M. : Rüstungsausgaben und nationale Wirtschaft. Das ameri- kanische Beiepiel. Der Autor
wirft die umstrittene Frage auf : Sind Militärausgaben für das wirtschaftliche Gleichgewicht Amerikas
unumgánglich ? Nach einer mit Zahlen belegten historischen Untersuchung und einer Analyse der
gegenwärtigen Lage glaubt der Autor eine verneinende Antwort geben zu konnen. Die zweifelsohne
wichtigen « Verteidigungsausgaben » würden nur einen belanglosen Bruchteil des Umsatzes der
Unternehmen ausmachen und waren ein besonderer Fall, der zuweilen richtungsweisend sein kann,
des staatlichen Eingriffs in die Wirtschaft.
Abstract
Marantz M. : Armament expenditures and National Economy. America as an Example. The author
poses a controversial question : Are military expenditures indispensible to American economic
equilibrium ? After a detailed historical examination and an analysis of the present, the author estimates
that he can reply negatively. The figures for defense, certainly important, would only be a secondary
fraction of the turnover of companies and a particular instance — sometimes a pilot instance — of state
intervention in the economy.
резюме
Маранц М. : Расходы по обороне и современная экономика. Пример Соединённых Штатов.
Автор ставит спорный вопрос: необходимы-ли военные расходы для равновесия американской
экономики? На основании статистического анализа прошлого и настоящего, он считает
возможным ответить на этот вопрос отрицательно. Расходы по «обороне», будучи несомненно
очень значительными, все-же далеко не составляют существенной части оборота американских
предприятий и являются только одним — в некоторых случаях главным — проявлением
государственного вмешательства в экономику.R. franc. Sociol., 1961, II, 2, 54-65.
Dépenses d'armement
et économie nationale
L'exemple américain
par Marcel Marantz
Je me propose ici de décrire et mesurer quelle influence les dépenses
militaires (1) ont sur l'équilibre d'une économie nationale. J'écarterai l'ex
amen des périodes de guerre, pendant lesquelles l'équilibre est forcément
maintenu, les circuits économiques artificiellement déterminés. Notre enquête
s'engage ainsi sur une voie secondaire, plus récente, de l'interprétation matér
ialiste : les dépenses militaires sont considérées per se, leur objet fonda
mental est de maintenir l'équilibre économique, voire d'établir ou de rétablir
une prospérité irréalisable sans elles. Cette thèse (dite de la militarisation
de l'économie) a été développée ou implicitement admise dans de nombreux
milieux depuis une dizaine d'années. Tout dernièrement (août i960) un
dialogue s'engageait sur ce thème entre la revue britannique The Economist
et la revue soviétique Literaturnaia Gazeta. Pour celles-ci, les profits réalisés
par les grandes sociétés militaires empêchent le désarmement — les dépenses
d'armement jouant un « rôle positif », c'est un moyen de réduire le chômage,
d'utiliser les capacités productives, etc. Moins nettement formulée, l'opinion
se retrouve ailleurs. Il est courant d'entendre de bons observateurs soutenir
que le premier soin de l'administration démocrate (du président Kennedy)
sera de faire voter, dès son arrivée au pouvoir, des crédits militaires sup
plémentaires afin de surmonter le marasme économique (ou la crainte de ce
marasme (2).
Pour les marxistes, la militarisation de l'économie est un ersatz de la
théorie classique. Ils l'utilisent par intermittence, elle est un raccord provi
soire. Pour les marxistes léninistes (et leurs successeurs), la militarisation de
l'économie devrait logiquement conduire à la guerre. Pour tous ceux, y
compris les marxistes, qui soulignent le rôle économique des dépenses mili
taires, la guerre peut n'en être pas une fin déterminée. Mon enquête ne vise
(1) J'utilise indifféremment les expressions : dépenses d'armement, dépenses mili
taires ou dépenses de défense nationale. Les unes et les autres englobent toutes les
dépenses affectées directement à un acte économique se rapportant à la défense nationale,
qu'il s'agisse d'armes ou de munitions, de casernes ou de matériel, de soldes, pensions
et salaires, d'investissements fixes, de stocks de matières premières, d'hôpitaux et
immeubles, etc.
(2) Ceci est écrit avant que l'administration démocrate prenne le pouvoir.
54 ď 'armement et économie nationale Dépenses
Tableau I
BUDGET ET LE PRODUI' Le Г NATIONAL BRUT Part des DÉPENSES DE DÉFENSE DANS LE BUDGET
)ourcentage (en 1 (sommes en millions de dollars)
du produit national brut)
dont Défens e nationale Dépenses Dépenses Budget total Budget total Année militaires civiles Somme Pourcentage
600 1925 3-o63 3,4 2,7 O,7 19,5
0,6 1926 3.098 600 3,2 2,6 19,4
3,1 O,6 600 20,2 1927 2.974 2,5
I928 700 22,6 3,2 З.103, o,7 2,5
0,8 700 21,2 3,2 1929 3-299 2,4
1930 3-440 838 3,8 2,8 1 24,4
1 1931 832 3,7 3-577 23,3 4,7
1932 17,8 8 i,5 4-659 83З 6,5
1,4 19ЗЗ 4.623 78З 8,3 6,9 16,7
1 1934 6.694 704 10,5 10,3 9,3
6.521 14,1 1935 923 7,7 i,3 9
1936 I.I46 8.49З 8,9 i,4 13,5 10,3
7-756 8,6 !937 I.184 14 7,3 i,3
1938 I.240 6.792 8 i,5 18,3 6,5
8.858 9,8 1939 1-377 15,5 i,5 6,8 8,3 2,2 1940 9.062 1.700 18,8 9
6 1941 13.262 6.700 50,5 4,5 10,5
1942 34.046 28.300 14,4 21,4 7 80,3
75.100 41 8 1943 33 79.407 95
89.900 11 1944 34 95.059 94,5 45
10 36 98.416 90.500 92 46 1945
10 1946 60.448 44-015 73 28,7 18,7
12 14.426 16,7 4,7 1947 39-033 37
4,2 1948 8,5 33.069 12.029 36,5 12,7
13.178 10 5,3 1949 39-507 33,3 15,3
13.176 1950 39.606 33,2 8,9 13,9 5
22.700 3,2 10,2 1951 44.058 13,4 5i,5
1952 65.410 18,8 5,4 13,4 44.485 69,5
6,8 50.870 195З 74.274 69,5 20,3 13,5
7,2 67.772 47.162 18,6 1954 68,5 ",4
40.886 16,2 9,8 6,4 64.494 69,5 1955
66.540 9,6 1956 40.845 15,9 64,6 61,4 6,3 5,6 15,6 10 69-344 1957 44-807
44.622 16,2 6,2 10 1958 71.996 62
5,6 9,2 73.000 45.800 62 14,8 1959
5,8 9,2 i960 75.200 46.300 61,5 15
Sources Statistical Abstract of U.S.
Historical Statistics of the U.S.
55 Revue française de sociologie
pas à mesurer la probabilité de cette fin. Elle s'arrête avant le déclenchement
des guerres, repart après qu'elles aient cessé.
Pourquoi ai-je pris comme champ d'observation l'économie d'une nation
et pourquoi de l'américaine ? J'entends rechercher si un pays, considéré
dans son ensemble, a besoin des dépenses militaires pour maintenir son
équilibre économique, pour garantir son rythme d'accroissement. Or, les
Etats-Unis ont atteint un niveau de prospérité, d'affluence (3) tel que si les
dépenses militaires se révèlent nécessaires au maintien de l'activité, les rai
sons en sont profondes, permanentes, et nullement circonstancielles. D'autre
part, le capitalisme américain, confiant dans son destin, met au pouvoir, avec
le consentement populaire, les représentants des affaires, les dirigeants des
grandes entreprises (la dernière élection confirmerait, s'il en était besoin,
cette constatation). Si donc les dépenses militaires soutiennent l'ensemble de
l'édifice économique, c'est aux Etats-Unis qu'on pourra y voir un instrument
collectif utilisé pour remédier à une situation structurelle, non pas seul
ement pour les profits de quelques-uns. Elément non négligeable enfin : c'est
dans ce pays que les données statistiques sont les plus fournies, les plus exac
tes ; que de nombreux observateurs ont accumulé les analyses, rassemblé des
documents qui alimentent une enquête profonde, exigence méthodologique
d'une recherche causale.
Une telle enquête doit être menée avec une extrême rigueur de méthode.
L'extraordinaire (et compréhensible) sensibilité que provoque le présent sujet,
le climat passionnel créé par les théories et les réactions individuelles suscitent
aisément les paralogismes déductifs, les sophismes enflammés, les généralités
fausses basées sur des cas particulier exacts. Mon dessein est d'induire une
description de la réalité concrète à partir des faits, et non de rassembler les
matériaux préformés d'une explication globale, insérée dans une philosophie
générale
On peut déceler l'influence qu'exercent les dépenses de défense sur
l'économie en considérant soit leur montant total soit leurs variations. Dans
une première partie, nous considérerons si la place que prennent les dépenses
militaires dans le budget implique un rôle primordial. Dans l'affirmative, il
faudra montrer qu'elles sont seules à pouvoir remplir ce rôle. Notre seconde
partie envisagera les variations de l'activité économique et celles des dépenses
militaires : concordent-elles, une relation de cause à effet peut-elle être
solidement établie ? Le Tableau I ci-dessus contient les bases quantitatives de
notre examen.
De 1925 à 1940, les dépenses consacrées à la défense nationale n'ont
jamais représenté plus du cinquième du total des dépenses budgétaires (voir
tableau I). Envisager que, pour toute cette période, leur importance ait été
essentielle à l'économie ne résiste pas à l'examen le plus rapide. Sur le pro
duit national brut, leur incidence reste faible.
(3) Selon l'expression de J.K. Galbraith.
56 Dépenses ď armement et économie nationale
Dans ce même temps, les dépenses civiles ne cessent de croître : de moins
de 3 % en 1929, elles passent à plus de 8 % dix ans plus tard. Une première
conclusion se dégage, valable pour l'avant-guerre : les dépenses civiles inter
viennent dans l'activité économique, non les dépenses militaires. Et l'on peut
inférer que les unes auraient pu aisément se substituer aux autres — c'est-
à-dire que la quasi-totalité du budget aurait pu être affectée à des tâches
civiles. Si Roosevelt a choisi d'augmenter les crédits civils, alors qu'il pouvait
le faire (les besoins généraux — chômage, travaux publics, etc. — étaient
loin d'être entièrement saturés), c'est qu'il croyait utile de préférer les unes
aux autres.
Laissant de côté la période 194 1 à 1945 qui, pour notre enquête, est défor
mée par la guerre, nous arrivons aux années récentes. Deux constatations
se dégagent :
a) Le budget ne représente jamais moins de 15 % du produit national
brut, dépassant même plus de 20 % en 1953.
b) Les dépenses militaires représentent un tiers du budget total de 1947
à 1950, elles en forment toujours plus de la moitié depuis 1951, atteignant
même 70 % (et 13,4 du produit national brut) en 1953.
Il serait vain de soutenir que des montants aussi élevés, des participa
tions aussi fortes n'influent pas sur l'activité de l'économie.
Mais la causalité profonde exige que, d'une part, les dépenses militaires
s'ajoutent, se superposent à des dépenses civiles qui ne sauraient être aug
mentées autrement — ou que, d'autre part, la dépense militaire possède des
vertus supérieures, une efficacité plus grande que la dépense civile. L'un et
l'autre motif, l'un ou l'autre motif déterminent la nécessité économique des
dépenses. Sinon, des motifs autres qu'économiques les imposent ou les jus
tifient.
Premier point : les dépenses civiles ont-elles atteint leur maximum, ren
dant obligatoire le complément militaire ?
Des arguments très nombreux, tirés de l'analyse générale de la situation
économique américaine, aboutissent à répondre négativement. Les premiers
discours du président Kennedy en sont une très bonne enumeration. L'exa
men des chiffres ci-dessus confirme le même point (tableau I) : lorsqu'en
195 1, les dépenses militaires s'accroissent de 8.400 millions de dollars, c'est
pour plus de moitié au détriment des dépenses civiles — preuve que celles-ci
n'étaient pas complètement satisfaites en 1950. Autre : depuis 1957,
les dépenses civiles s'accroissent plus que les dépenses militaires ce qui
implique l'élasticité des besoins civils.
Second point : la décision d'accroître les dépenses militaires vient-elle de
ce qu'elles sont plus efficaces que les dépenses civiles pour l'économie ? Si
arbitrage il y a, entre les crédits civils et les crédits militaires, a-t-il pour
motif des raisons économiques ?
Des estimations quantitatives, des études convergentes apportent la
réponse. Mesurer le retentissement, dans une économie, d'un facteur d'uti
lisation, d'un poste de dépenses, peut s'obtenir de plusieurs façons.
Par un « modèle » économétrique d'abord. Celui construit par L.R. Klein
57 française de sociologie Revue
— et A.S. la plus Goldberger sensible de pour notre les Etats-Unis, étude — contient pour la 20 période équations, de 1929 38 facteurs à 1952 (4) de
variation. Les dépenses gouvernementales y figurent trois fois : par la valeur
totale des biens et services; par la valeur des rémunérations payées aux
employés du gouvernement; par les subventions gouvernementales aux fer
miers. Nulle part les dépenses (hommes ou produits) militaires ne sont ressor-
ties. Etant donné qu'il est facile d'accéder à ces chiffres, ce n'est donc pas à
une raison pratique qu'ont obéi les économistes américains. Une seule expli
cation : ils n'ont pas jugé intéressant de scinder, de suivre séparément l'action
des dépenses civiles et des dépenses militaires. Dans un autre modèle, l'écono-
mètre Charles F. Roos recherche l'effet des dépenses gouvernementales, citant
à part les dépenses militaires, sans leur attribuer une efficacité spécifique (5).
Plus récemment encore (6), trois économètres « simulent » la sensibilité
avec laquelle l'économie américaine réagit, en cas de récession, sous l'effet
de différents stabilisateurs : nulle importance particulière n'est attribuée aux
dépenses militaires, comprises dans les dépenses gouvernementales.
Le Tableau Economique donne le moyen de mesurer la valeur totale d'une
production. Grâce à lui, l'on suit, au travers d'une économie tout entière, le
parcours qu'empruntent les divers constituants d'un produit quelconque, aussi
nombreux, aussi éloignés soient-ils de leur destination finale (7). On mesure
ainsi la valeur de tous les facteurs qui, directement ou indirectement, entrent
dans un objet quelconque. Ce merveilleux instrument d'analyse, s'il est assez
détaillé, permet de comparer la valeur économique (au sens où nous l'avons
prise ici) de deux productions distinctes, d'une caserne et d'un hôpital, d'un
tank et d'une voiture de sport On a pu dire qu'un tableau permettrait de
chiffrer le nombre de crayons que nécessitait la construction d'un char. Des
calculs aussi déliés exigeraient un tableau « désagrégé ■» à l'extrême. Plus
compact, il montre déjà clairement que la « valeur économique totale »,
directe ou indirecte, d'un produit militaire ne l'emporte pas sur celle d'un
autre produit gouvernemental, rapportée à l'unité de valeur de chacun d'eux.
D'autre part, considérons les études, les enquêtes effectuées pour apprécier
l'influence générale des dépenses militaires — composantes du budget. Ou
plutôt, citons les plus marquantes, car les énumérer toutes serait une tâche
démesurée.
J.F. Dewhurst (et ses collaborateurs) ont dressé une véritable somme des
capacités et des insuffisances, des besoins et des ressources de l'économie
américaine (8) : nulle part, dans l'épais volume, un rôle spécial n'est dévolu
aux dépenses militaires. Le « Committee for Economie Development », orga
nisation privée d'hommes d'affaires, établit des rapports relatifs à la situation
économique; plusieurs d'entre eux portent sur la lutte contre les récessions.
Rien ni personne n'y placent les dépenses d'armement à un rang privilégié.
Au contraire, beaucoup dénoncent les distorsions économiques que provo
quent les dépenses militaires. Roos (dans l'ouvrage précité) souligne que l'i
ncertitude, l'absence d'avenir, propres aux fabrications militaires, entraînent
des particularités nuisibles à l'économie. Le souci est non pas d'accroître les
(4) Ce modèle a démontré son exactitude en prévoyant et mesurant l'intensité de
la récession de 1953.
(5) Dynamics of economic growth: the American economy, 1957-19? 5. New York,
Econometric Institute, 1957. Roos se livre à une comparaison détaillée des dépenses
entraînées par un civil et un militaire.
(6) Econometrica, octobre i960.
(7) Je me suis servi du dernier tableau en date, celui de 1947 (établi par « U.S.
Department of Labor »).
(8) America's needs and resources. New York, Twentieth Century Fund, 1955.
58 d'armement et économie nationale Dépenses
dépenses d'armement, il vient des remous, des difficultés consécutives aux
périodes de diminution des armements. Ainsi, en janvier i960, la « National
Planning Association », association privée, suggère de compenser la brusque
diminution des crédits militaires, en adoptant des crédits civils. Pour elle éga
lement, la supériorité économique de ces derniers ne se discute pas. Puisque
l'efficacité des dépenses militaires ne détermine pas la décision de les pré
férer aux dépenses civiles, l'arbitrage ne vient-il pas de l'influence exercée
par certains groupes ou certains individus ? La thèse est souvent avancée
que les grandes sociétés, les alliances conclues entre les dirigeants politiques
et les hommes d'affaires, sont les principaux déterminants des crédits mili
taires. Le cadre de cet article ne permet pas une étude exhaustive de cette
conception plus sociologique qu'économique, plus partisane qu'objective. On
peut toutefois la réduire à ses dimensions limitées.
Les grandes affaires seraient les premières coupables. Le démontrer exi
gerait d'assurer une relation intime entre la puissance de l'affaire et la part
qu'elle s'attribue dans les crédits d'armement. Plus exactement, elle consister
ait à mettre d'un côté les sociétés qui bénéficient de contrats militaires, de
l'autre celles qui bénéficient de contrats civils — et de voir de quel côté
peut s'exercer la plus grande puissance de pression.
Or, parmi les dix sociétés qui, de 195 1 à 1956, ont à elles seules, exécuté
31,5 •% du total des contrats, trois seulement font partie des dix plus grosses
affaires américaines (la « General Motors ». L' « American Telephone and
Telegraph », la « General Electric ») les 7 autres, toutes des compagnies de
constructions aéronautiques s'échelonnent jusqu'à des rangs lointains. De
l'autre côté (civil), on pourrait aligner des entreprises encore plus géantes.
Dans ces dix sociétés d'ailleurs, les plus grosses ne mettent dans les contrats
militaires qu'une partie réduite de leur activité (pour la même période, envi
ron 10 % pour la « General Motors », 15 % pour la « General Electric »,
7 % pour Г « American Telephone and Telegraph »). Enfin, rien n'est moins
assuré que la continuité de ces contrats : la « General Motors » occupe le
premier rang pour le total de 1951 à 1956, elle ne figure plus dans les dix
premiers en 1957, où entre une compagnie aéronautique (« Me Donnel Air
craft », beaucoup plus mal placée qu'elle, infiniment moins puissante.
Les quelque 700 ex-généraux et amiraux, sortis de l'armée pour entrer
dans les affaires, détermineraient-ils l'attribution des crédits militaires ? La
société américaine a, pendant ces dix dernières années dégagé ses élites d'une
façon bien différente d'il y a une génération. La guerre mondiale a mis au
premier plan les militaires qui se sont faits remarquer par leurs qualités
humaines, leurs qualités d'organisateurs, leur prestige.
Le général Eisenhower n'aurait évidemment pas été président des Etats-
Unis sans la deuxième guerre mondiale. Que le phénomène ait gagné les
milieux d'affaires, plus que la politique, cela étonne d'autant moins l'obser
vateur qu'aux Etats-Unis, la mobilité professionnelle reste forte (de l'Admin
istration à l'Université, des Affaires à l'Administration — et vice versa).
Certes, ces mouvements peuvent créer des relations, suscitant et favorisant ici
ou là des faveurs et des concussions, lorsqu'il s'agit de répartir les contrats
militaires entre les différentes compagnies. Mais autre chose est de provoquer
les crédits eux-mêmes, sauf pour des cas marginaux.
Cette « élite du pouvoir » (Wright Mills) inquiète les libéraux, politiques
ou économiques, attachés encore au « Rêve Américain » du pionnier, du réa
lisateur qui gravit en quelques années les échelons du succès. Ces pressions
potentielles ou réelles, bien que faibles, effraient les esprits : le président Eisen
hower lui-même a solennellement averti l'opinion dans sa dernière conférence
59 française de sociologie Revue
de presse que dépenser davantage pour la protection militaire reviendrait à
faire des Etats-Unis un « Etat-garnison ». A ce niveau, le propos ne s'ap
plique pas à un fait économique, il vient d'une conception philosophique de la
société — ce qui nous écarte d'une recherche précise des causes et des effets.
Ce serait un paradoxe de soutenir que l'influence des militaires ne pro
voque pas un certain degré de « militarisation » de la société. Mais en tirer
l'argument que cette militarisation commande l'économie est une autre histoire.
II
Voyons maintenant si la croissance ou la décroissance des dépenses mili
taires précède — donc peut provoquer — les variations de l'activité écono
mique. Nous allons suivre le double mouvement pendant le dernier siècle,
fixant notre attention sur la période contemporaine.
De i860 à 19 14, l'hésitation n'est guère possible, ni le débat fructueux :
l'économie américaine passe par une suite de hauts et de bas qui ne suivent
à aucun moment l'évolution des dépenses militaires. Elles restent limitées,
sauf pendant les deux conflits : la guerre de Sécession (1861-1865), la guerre
contre l'Espagne (1898).
Au début de la guerre civile, la crise sévit, puis vient un nouveau départ,
malgré tout faible. Après la fin des hostilités, l'économie connaît une longue
période de reprise (1866-1872) suivie d'une profonde dépression, la plus
prolongée de la seconde moitié du xix* siècle. Mais c'est sans rapport aucun
avec les dépenses de défense : celles-ci, durant tout ce temps, restent insi
gnifiantes.
Le second conflit, survenu à la fin du siècle, se produit dans une période
de remontée de l'économie. La guerre brève (avril à août), n'engage que des
forces limitées; la préparation entraîne des dépenses minimes, la fin est
suivie d'une période de longue et forte prospérité (jusqu'en 1906) durant
laquelle tous les facteurs interviennent, sauf les fédérales : de 1900
à 1913, les dépenses militaires n'atteignent pas 1 % du produit national brut.
Elles décroissent même sensiblement en 1913 et 1914, alors que l'activité
économique subit vivement le contrecoup de la désorganisation des courants
d'échange.
Ainsi donc, jusqu'au déclenchement de la première guerre mondiale, et
pendant plus d'un demi-siècle, on peut affirmer que les dépenses de défense
jouent un rôle insignifiant dans la croissance économique et dans la prospérité
américaines : aucune variation ne lie les unes aux autres, hauts et bas de
l'activité se suivent sans aucune dépense militaire. Ou bien lorsqu'une faible
portion du produit national y est allouée, cela n'empêche pas le ralentissement
d'activité, ni n'accentue les reprises.
Aussi bien est-ce plus tard que certains observateurs ont cru devoir déga
ger une relation allant de la cause à l'effet, des dépenses d'armement au
volume de l'activité économique.
De 1915 à 1929, trois récessions affectent l'économie américaine. La pre
mière est légère (au début de 1919), la seconde sévère (1920-21), la troisième
faible (1924). Or, dans le même temps, les dépenses militaires ne cessent de
baisser jusqu'à revenir en 1924 à moins de 0,70 % du produit national : ainsi
l'économie croît par à-coups plus ou moins brusques, plus ou moins prolongés,
mais les dépenses d'armement décroissent continuellement jusqu'à devenir insi
gnifiantes.
60 d'armement et économie nationale Dépenses
La crise de 1920 n'a-t-elle pas été entraînée par la brusque résorption
des dépenses nationales ? Autrement dit, l'économie américaine n'a-t-elle pas
à s'ajuster à des circonstances nouvelles, lors du passage de la guerre à la
paix ? Cela est tout à fait certain. Mais c'est un effet, non pas une cause.
Nous discuterons plus complètement de cet aspect après la fin de la seconde
guerre mondiale.
Entre octobre 1925 et octobre 1929, l'activité se maintient à un niveau
satisfaisant. Les années 1926 et 1929 sont les plus actives, la seconde atte
ignant un record historique. Or, en 1926, les dépenses d'armement sont les
plus faibles de l'hisoire contemporaine des Etats-Unis; en 1929, elles sont
inférieures à 1 •% du produit national. La crise s'abat en 1929. L'économie est
désorganisée, le pays est au bord du chaos. Or, pendant le plus creux, le
plus tragique de cette période, sous Hoover puis sous Roosevelt, les dépenses
militaires restent stables, voire diminuent (cf. tableau I). Dès 1934, l'activité
économique repart : cette même année, les crédits militaires sont les plus
bas. Une faible remontée s'amorce par la suite; elle reste très indépendante
de l'activité : ainsi, la récession survient en 1938 (pour des raisons qui sont
toujours restées obscures, d'ailleurs) alors que les dépenses militaires conti
nuent leur lente croissance. La conclusion s'impose : le montant des crédits
de dépenses (9) est déterminé en fonction d'impératifs autres qu'économiques
(il serait aisé, pour cette période de déterminer lesquels, de rapprocher ces
augmentations des événements politiques).
La guerre survient en Europe. Le conflit ne s'est pas encore étendu aux
Etats-Unis que son influence s'exerce sur l'économie. Pendant les hostilités,
les dépenses militaires représentent des proportions considérables du produit
national : plus du tiers en 1944 et 1945.
La période qui va de 1945 à i960 est la plus significative pour notre
recherche; elle contient trois récessions (1948-1949, 1954, 1958), elle comporte
une guerre ouverte, la Corée, dans laquelle les Etats-Unis sont seuls impliqués.
Le début de ces récessions est-il lié à une diminution importante des dépenses
militaires, leur fin à une augmentation ?
Passons sur les remous très sensibles, mais brefs provoqués par le passage
de la paix à la guerre : le Japon capitule en août 1945, l'activité décroît de
septembre à février (1946), remontant lentement ensuite jusqu'en juin. A
partir de juillet, la prospérité éclate d'un essor sans précédent, persistant
jusqu'au début de 1949. Dès 1947, le produit national atteint le niveau le plus
élevé de la guerre mais cette fois-ci avec une production destinée à la vie
civile. Pendant ce même temps, les dépenses militaires ne cessent de baisser
en valeur et en pourcentage, se stabilisant aux alentours de 5% du revenu
national (voir tableau I).
Ainsi, d'une part, en dépit d'une diminution brusque des dépenses, d'une
démobilisation quasi totale, la reconversion réussit, surprenant les plus opti
mistes (10), d'autre part, l'économie retrouve un dynamisme qu'on croyait
perdu depuis 1929, sans que les dépenses d'armement s'accroissent dans le
même sens ou dans des proportion comparables. Entre 1946 et 1947, le produit
national augmente de 23 milliards de dollars (11%), mais les dépenses d'arme
ment diminuent de 11 (50%). De 1947 à 1948, le produit national
augmente de 25 milliards (11 %) mais les dépenses seulement de 200 millions
(2%).
La récession de 1948-1949 s'annonce dès octobre 1948, elle atteint son
(9) Non pas des crédits civils — comme nous l'avons vu précédemment.
(10) L'on avait prédit 8 à 15 millions de chômeurs, une crise profonde.
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