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Du bon usage des quipus face à l'administration coloniale espagnole - article ; n°1 ; vol.53, pg 139-159

De
23 pages
Population - Année 1998 - Volume 53 - Numéro 1 - Pages 139-159
Loza (Carmen Beatriz).- Du bon usage des quipus face à l'administration coloniale espagnole Cet article aborde le problème de la constitution de la preuve par quipu dans le «droit des Indes». Autrement dit, il s'agit de comprendre les raisons pour lesquelles la Couronne et ses fonctionnaires acceptent d'utiliser les données (de population et fiscales) qui proviennent de cet instrument indigène construit à partir de cordelettes-registres mnémotechniques, capables d'enregistrer un £rand nombre d'informations. Le quipu est fondé sur un système de numération décimale. A partir de cet instrument il était possible de réaliser des opérations de calcul sans avoir systématiquement recours aux abaques. Pour restituer la dynamique de reconnaissance du quipu, nous avons établi une chronologie du processus de transaction entre les Indiens et les fonctionnaires à partir des quipus. Ainsi, nous avons suivi à partir de 1550 leurs premiers décodages officiels et leur introduction dans les dossiers juridiques, ceci jusqu'à l'octroi d'un statut aux quipus dans l'administration coloniale à partir dès 1570. L'analyse des dossiers de procès et du corpus des lois, garantissent la force probatoire des quipus au XVIe siècle, et montrent l'admission d'un savoir arithmétique et d'une technologie propre aux Indiens.
Loza (Carmen Beatriz).- Use of the quipu and the Spanish colonial administration This article examines the problem of the legal recognition of the quipu in the 'law of the Indies'. It explores the reasons why the crown and officials came to accept the information (about population and taxation) provided by this native instrument, which took the form of a series of knotted threads, of various colours, by means of which large quantities of information could be recorded. The quipu was based on a system of decimal numbering system, and it could be used to perform calculations without systematic use of abacuses. The process whereby the quipu came to be recognized is studied by establishing a chronology of the process of transaction between the Indians and the officials based on the quipu. We have tracked from 1550 their first official decoding and their admission in juridical matters, up to the attribution of a statute to the quipu by the colonial administration from 1570. An analysis of trial records and the body of laws, establishes the authority of the quipu in the sixteenth century, and illustrates the acceptance of an arithmetical knowledge and a technology that was specific to the Indians.
Loza (Carmen Beatriz).- El buen uso de los quipus frente a la administración colonial espaňola Este artículo analiza el problema de la incorporación de la prueba рог quipu en el derecho de las Indias. Se trata de comprender las razones por las cuales la Corona y sus funcionarios aceptaron el uso de datos (de población y fiscales) procedentes de este instru- mento indigena, construido a partir de registros mnemotécnicos capaces de registrar una gran cantidad de información. El quipu se basa en un sistema de numeración decimal, y per- mite realizar operaciones de cálculo sin recurrir sistemáticamente a los abacos. Para reconstruir el proceso de reconocimiento del quipu, el artículo establece una cronologia de las transacciones entre los Indios y los funcionarios a partir este instrumente A través de esta cronologia se siguen a partir de 1550 los primeros desciframientos oficiales y su introducción en los documentos juridicos, hasta llegar a otorgar a los quipus un estatu- to en la administración colonial a partir de 1570. El análisis de los documentos del proceso y de las leyes garantiza la importancia de los quipus en el siglo XVI, y muestran la acepta- ción de un conocimiento aritmético y de una tecnologia propia de los Indios.
21 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Carmen Beatriz Loza
Du bon usage des quipus face à l'administration coloniale
espagnole
In: Population, 53e année, n°1-2, 1998 pp. 139-159.
Citer ce document / Cite this document :
Loza Carmen Beatriz. Du bon usage des quipus face à l'administration coloniale espagnole. In: Population, 53e année, n°1-2,
1998 pp. 139-159.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pop_0032-4663_1998_num_53_1_6849Résumé
Loza (Carmen Beatriz).- Du bon usage des quipus face à l'administration coloniale espagnole Cet
article aborde le problème de la constitution de la preuve par quipu dans le «droit des Indes».
Autrement dit, il s'agit de comprendre les raisons pour lesquelles la Couronne et ses fonctionnaires
acceptent d'utiliser les données (de population et fiscales) qui proviennent de cet instrument indigène
construit à partir de cordelettes-registres mnémotechniques, capables d'enregistrer un £rand nombre
d'informations. Le quipu est fondé sur un système de numération décimale. A partir de cet instrument il
était possible de réaliser des opérations de calcul sans avoir systématiquement recours aux abaques.
Pour restituer la dynamique de reconnaissance du quipu, nous avons établi une chronologie du
processus de transaction entre les Indiens et les fonctionnaires à partir des quipus. Ainsi, nous avons
suivi à partir de 1550 leurs premiers décodages officiels et leur introduction dans les dossiers juridiques,
ceci jusqu'à l'octroi d'un statut aux quipus dans l'administration coloniale à partir dès 1570. L'analyse
des dossiers de procès et du corpus des lois, garantissent la force probatoire des quipus au XVIe
siècle, et montrent l'admission d'un savoir arithmétique et d'une technologie propre aux Indiens.
Abstract
Loza (Carmen Beatriz).- Use of the quipu and the Spanish colonial administration This article examines
the problem of the legal recognition of the quipu in the 'law of the Indies'. It explores the reasons why
the crown and officials came to accept the information (about population and taxation) provided by this
native instrument, which took the form of a series of knotted threads, of various colours, by means of
which large quantities of information could be recorded. The quipu was based on a system of decimal
numbering system, and it could be used to perform calculations without systematic use of abacuses.
The process whereby the quipu came to be recognized is studied by establishing a chronology of the
process of transaction between the Indians and the officials based on the quipu. We have tracked from
1550 their first official decoding and their admission in juridical matters, up to the attribution of a statute
to the quipu by the colonial administration from 1570. An analysis of trial records and the body of laws,
establishes the authority of the quipu in the sixteenth century, and illustrates the acceptance of an
arithmetical knowledge and a technology that was specific to the Indians.
Resumen
Loza (Carmen Beatriz).- El buen uso de los quipus frente a la administración colonial espaňola Este
artículo analiza el problema de la incorporación de la prueba рог quipu en el "derecho de las Indias". Se
trata de comprender las razones por las cuales la Corona y sus funcionarios aceptaron el uso de datos
(de población y fiscales) procedentes de este instru- mento indigena, construido a partir de registros
mnemotécnicos capaces de registrar una gran cantidad de información. El quipu se basa en un sistema
de numeración decimal, y per- mite realizar operaciones de cálculo sin recurrir sistemáticamente a los
abacos. Para reconstruir el proceso de reconocimiento del quipu, el artículo establece una cronologia
de las transacciones entre los Indios y los funcionarios a partir este instrumente A través de esta
cronologia se siguen a partir de 1550 los primeros desciframientos oficiales y su introducción en los
documentos juridicos, hasta llegar a otorgar a los quipus un estatu- to en la administración colonial a
partir de 1570. El análisis de los documentos del proceso y de las leyes garantiza la importancia de los
quipus en el siglo XVI, y muestran la acepta- ción de un conocimiento aritmético y de una tecnologia
propia de los Indios.DU BON USAGE DES QUIPUS
FACE À L'ADMINISTRATION
COLONIALE ESPAGNOLE (1550-1600)
Carmen Beatriz LOZA*
De nombreuses preuves attestent, bien avant la présence espagnole dans
les Andes, d'un savoir-faire comptable, de l'existence d'instruments pour éla
borer des calculs, et de techniques pour enregistrer l'information quantitative
sur des supports variés. Parmi ces instruments se trouve un système de cordel
ettes-registres mnémotechniques, capable d'enregistrer une grande complexité
d'informations, appelé quipu par les Indiens. Il était réalisé à partir d'une cor
delette principale à laquelle étaient assemblées, en plusieurs groupes, des ficelles
qui, elles, pendaient. Ces ficelles pendantes étaient ponctuées, à intervalles ré
guliers ou non, de nœuds de différentes sortes. Chaque ficelle avait une fonction
mnémotechnique, car elle pouvait être identifiée par une série de signes et de
relations : localisation dans un ensemble spécifique de faisceaux de cordes, cou
leur (naturelle ou teinte dans différentes gammes de tons), type d'attache à la
cordelette principale, nombre et forme des nœuds, distance des nœuds par rapport
à la corde etc. Les nœuds de chaque ficelle, qui parfois reliaient
certaines ficelles à d'autres, avaient une signification selon leur distance par
rapport à la ficelle principale. L'emplacement des ficelles les unes par rapport
aux autres, selon le nombre de nœuds, et enfin le type de torsion des ficelles
et la direction de la dite torsion avaient aussi un sens (figure 1).
Le quipu se fonde sur un système de numération décimale. À partir
de cet instrument on pouvait réaliser des calculs sans avoir systématique
ment recours aux abaques.
Cet objet devint un paradigme pour les Espagnols du XVIe siècle et
plusieurs chroniqueurs n'hésitent pas à en signaler l'existence(1). De façon
plus ou moins nette, ils font l'éloge de son efficacité comme moyen de
calcul. La connaissance de cet instrument exceptionnel est due à la pub
lication des chroniques qui retracent la conquête du pays des Incas. Elles
font référence aux « états » fournis par les quipus qui étaient surtout des
tableaux financiers (impôts, dépenses, biens possédés...) mais aussi des i
nventaires de population (tableau 1). Ces derniers sont d'une importance
* Max-Planck-Institut fiir Wissenschaftsgeschichte, Berlin.
(1> Par exemple, Pedro Cieza de Leon (1539-1555), El seňorío de los Incas, Madrid,
Grupo Z Cultural, 1984; Garcilazo de la Vega (1609), Comentarios reaies de los Incas,
Cusco, Ediciones de la Universidad Nacionál, 1960.
Population, 1-2, 1998, 139-160 С. В. LOZA 140
Figure 1- Photographie de quipu
Staatliche Museen zu Berlin. PreuBischer Kulturbesitz Museum fur Vólkerkunde DU BON USAGE DES QUIPUS 141
capitale pour la démographie historique des Andes avant et après la pré
sence espagnole(2).
Tableau 1. - Répertoire des quipus lus à l'occasion de la visite de Garcî Diez
chez les Lupaqas (DU 23.11 au 24.XII.1567)
Lecteur de Cacique Sujet enregistré Bénéficiaire Période quipu
Chucuito anansaya*
Martin Qhari Martin Qhari Population tributaire Incas Incas
- Aymaras
-Unis
Martin Qhari Tribut Roi d'Espagne 1567
- vêtements tissés
- argent (métal)
- main-d'œuvre
Francisco 1565-1567 Contributions Dominicains
- sommes d'argent Calisaya
— mobilier
Procuration en justice Juristes
Tribut Roi d'Espagne
- vêtements tissés
Chucuito urinsaya
Martin Cusi Lope Martin Population tributaire Incas Incas
Ninara
Lope Martin Tribut à la couronne Roi d'Espagne 1567
- vêtements tissés Ninara
— argent (métal)
- main-d'œuvre
Martin Churi Martin Churi Inventaire bétail Dominicains
Notables
Pedro Cutimbo Population totale, colons Incas Incas
mitimaes inclus
Acora anansaya
- Felipe Cauana Sans lecteur de Système quipu révolu Incas
quipu
Acora urinsaya
Martin Copaca Population tributaire Incas Incas
Sulcacopa
Have anansaya et urinsaya
- - Sans lecteur Absence de quipu
de quipu
Juli anasaya et urinsaya
- Plusieurs Dépenses Dominicains 1566-1567
- maison des curés caciques
- nouveau temple
* Les villages sont divisés en moitiés, le haut ou anansaya et le bas ou urinsaya.
Source : Garcî Diez de San Miguel (1567).
№ Carmen Beatriz Loza, « Juger les nombres : statut des nombres et pratiques de compt
age dans les procès de dénombrements andins (1542-1560)», Histoire & Mesure, (à paraître). 142 С. В. LOZA
Les études qui se sont développées autour de ces objets depuis la fin
du XIXe siècle sont assez peu connues. Elles ne furent d'abord fondées que
sur les instruments dispersés dans les musées de l'Amérique du Nord et de
l'Europe ; ces travaux montrent ainsi une totale méconnaissance des collec
tions de quipus des musées sud-américains et encore plus de la réflexion amor
cée dans les Andes péruviennes. Cependant, dans les descriptions de la fin
du XIXe siècle et du XXe siècle, les quipus se trouvent malheureusement isolés
de leur contexte historique : la plupart des musées ne gardent pas de trace
du lieu de provenance, sans parler des lieux de production. Néanmoins, à
partir de 1820, quelques étapes décisives ont nourri la réflexion et plusieurs
rapports ethnographiques ont joué un rôle essentiel. Ainsi, entre 1823 et 1897,
des ethnographes ont vérifié une utilisation moderne des cordelettes dans un
contexte culturel spécifique'3', inaugurant ainsi un important débat sur la pe
rmanence de l'utilisation des objets mnémotechniques élaborés selon le format
et certains principes de l'ancien quipu. En 1920, l'archéologue américain Lel-
land L. Locke a fait une synthèse des travaux entrepris jusque là et a décrit
quelques quipus conservés dans les musées américains(4). Dans les décennies
suivantes, les travaux des archéologues et les découvertes se sont multipliés
le long des côtes péruvienne et chilienne.
En 1970, au Pérou, le chercheur italien Radicatti de Primeglio a publié
un inventaire fort riche des quipus, accompagné de descriptions détaillées
et parfois de références au contexte(5). Enfin, l'ensemble des inventaires
disparates et les informations recueillies depuis le XVIe siècle par les chro
niqueurs ont permis, à Marcia et Robert Ascher, en 1981, l'élaboration
d'un ouvrage devenu classique : Code of the quipu. Il s'agit cette fois d'une
étude ethno-mathématique basée sur un échantillon de 191 quipus éparpillés
dans le monde, mais qui tous appartiennent finalement à une zone bien
spécifique : les côtes péruvienne et chilienne, seule zone climatique propice
à leur conservation, car il s'agit d'objets faits de laine ou de coton.
Ces auteurs sont partis de l'idée que cet objet était le moyen d'ex
pression de la société Inca, dont la culture était porteuse de connaissances
sur le fonctionnement du système quipu, mais que ces cul
turelles furent perdues après l'effondrement de cette société. Ils se sont
penchés sur l'étude des idées mathématiques, en particulier sur le nombre,
la logique ainsi que la configuration spatiale des cordelettes et ils parvien
nent à montrer comment les Incas pouvaient réaliser des calculs : l'addition,
la division en prenant en compte parties égales ou inégales, la multiplica
tion d'un entier par un entier ou une fraction, etc.(6)
(3) Max Uhle, «A modem quipu from Cutusuma, Bolivia», Bulletin of the Free Mu
seum of Science and Art, University of Pennsylvania, 1897, vol. 1, n° 2, p. 51-63.
(4' L. Locke, The Ancient Quipu or Peruvian Knot Record, New York, American Mu
seum of Natural History, 1923.
<5) Pour une analyse détaillée des exemplaires en territoire péruvien, voir Carlos Radicatti
de Primeglio, El sistema contable de los Incas, Yupana y Quipu, Lima, Libreria Studium, S.A., 1979.
(6) Marcia Ascher, Robert Ascher, Code of the quipu. A study in media, mathematics
and culture, Ann Arbor, University Michigan Press, 1981; Mathematics of the Incas, Code
of the Quipu, Mineola, New York : Dover Publications, Inc., 1997, 166 p. (Dover Science
Books). Voir le compte rendu critique de Carmen Beatriz Loza, dans la Revue de l'Association
Henri Poincaré, 1997, 7, p. 27-28. DU BON USAGE DES QUIPUS 143
Néanmoins, ce qui frappe dans les analyses développées depuis 1950,
c'est le préjugé que l'étude des quipus n'est possible qu'à partir de deux
types de sources : les objets archéologiques et les remarques éparpillées
des chroniqueurs, complétées par les observations tardives des ethnologues
ou des archéologues. Cette situation devient plus frappante dans certaines
études très complètes qui font abstraction totale des sources historiques.
Cette absence est d'autant plus regrettable qu'elle peut avoir des effets
néfastes sur la compréhension du phénomène. Il faut savoir que dans les
années 1950 et 1970 les abondantes archives de l'administration espagnole
n'ont pas été systématiquement exploitées, alors qu'elles auraient mérité
plus d'attention. Les documents d'archives portent rarement sur les quipus
en tant que tels, et ne fournissent que des données fragmentaires et dis
persées, mais la patiente réunion de ces bribes aboutit à un tableau qui
met en relief une situation historique inattendue : l'historien péruvien Wal
demar Espinoza Soriano a ainsi publié les premières transcriptions des qui
pus en castillan, qui datent du XVIe siècle.
L'étude des quipus à partir du support matériel nous semble fortement
influencée par l'approche culturaliste, qui voit dans la forme de l'objet le
véritable produit des peuples andins, tandis que les transcriptions sont écar
tées parce que perçues comme pur produit colonial en raison de leur pré
sentation écrite. Il semble que continuer à réfléchir en ces termes revient
à être prisonnier d'un a priori qui empêche de comprendre que la société
indigène a conservé l'usage du quipu dans un contexte colonial, et que
les lecteurs étaient toujours porteurs d'un savoir ancien.
Ceci nous conduit à adopter une autre démarche d'analyse, qui con
sistera à prendre en considération les transcriptions en castillan des quipus
de la période coloniale. Nous pensons que l'utilisation de ces quipus ne
s'est pas arrêtée avec la conquête du Pérou en 1532, mais qu'elle s'est
prolongée au moins jusqu'à la fin du XVIIe siècle, malgré les dispositions
du Concile de Lima de 1583 visant à les détruire(7). La question à laquelle
nous voulons répondre est la suivante : comment les quipus ont-ils acquis
un statut de preuve et une légitimité juridique reconnue par les administ
rateurs espagnols au XVIe siècle?
Notre recherche commence en fait là où les études classiques sur les
quipus s'arrêtent : à la période coloniale. Il ne s'agit pas de faire un in
ventaire de la pratique ancienne d'un tel système en territoire péruvien,
mais de se pencher sur la réalité historique. Nous voulons montrer les pro
cédés utilisés par les Indiens face aux colons espagnols pour négocier la
fiabilité des données quantitatives enregistrées et, indirectement, de leur
propre système de comptage. Il fallait donc reconstituer les conditions ins
titutionnelles et informelles qui ont permis aux Indiens de continuer à uti
liser des cordelettes à nœuds tout au long des deux premiers siècles de
colonisation. Cette approche peut contribuer à reformuler des questions sur
l'utilisation de ces instruments, dans la mesure où ces documents gardent
(7) Ruben Vargas Ugarte, Historia de la Iglesia en el Peru (1570-1640), Lima y
Buenos Aires, 1953-62, 5 vols cf. vol 2. С. В. LOZA 144
la trace des raisonnements utilisés dans les opérations arithmétiques et per
mettent ainsi de cerner l'outil mental. De plus, elle peut aider à déterminer
les ressemblances et les différences entre les objets d'analyse et la façon
de les comparer. Enfin, la réflexion doit prendre en considération le lieu
de production des transcriptions, car il permet de poser le problème épis-
témologique du passage du système quipu à la forme écrite. Il nous semble
important d'aborder cet aspect épistémologique parce qu'il n'avait pas été
posé en ces termes jusqu'à présent. Nous verrons que ce passage est d'au
tant plus délicat que le terrain d'étude choisi est celui du droit(8).
Cette analyse s'appuiera sur l'étude des deux catégories de sources jur
idiques du XVIe siècle. Pour la première, nous avons consulté des dossiers adres
sés au roi d'Espagne par les Indiens et les données des quipus utilisés pour
appuyer les «preuves de mérites», documents où ils revendiquent des grâces
auxquelles ils estiment avoir droit. Pour la seconde, nous considérerons le
droit savant des Indes en nous fondant sur des traités et sur les protocoles
des litiges ; en particulier, le traité du juriste Juan de Matienzo, qui présente
l'avantage d'avoir été la base théorique des réformes appliquées à la vice-
royauté du Pérou pendant l'administration de Francisco de Toledo (1568-
1581)(9). Le corpus des dispositions administratives concerne aussi l'usage
des quipus dans la société coloniale(10). Le choix de ces deux types de sources
juridiques nous semble le plus approprié, car c'est à travers la justice que les
indigènes vont chercher une reconnaissance de leur savoir-faire comptable.
En conséquence, l'espace social dans lequel les Indiens négocient avec l'ad
ministration est celui des tribunaux, les différentes instances qui existaient au
Pérou et la Cour d'Espagne. Sur cet aspect, nous serons attentive aux sources
du droit savant et ferons appel pour cela aux plus anciennes transcriptions
des quipus datant de la période coloniale (entre 1554 et 1561).
Nous entendons reconstituer la chronologie du processus de transaction
entre les Indiens et les colons à partir des quipus, dès leurs premiers décodages
officiels à partir de 1550, et leur introduction dans des dossiers juridiques,
jusqu'à l'octroi d'un statut aux quipus dans la société coloniale à partir de
1570. Afin de rendre compte de ce processus de précision technique, notre
choix narratif est évidemment chronologique. Ce qui se justifie également par
le fait de vouloir aborder le problème de la constitution de la preuve dans le
nouveau «droit des Indes» au XVIe siècle. Or, notre conviction est que l'im
portance de l'étude de la présentation des quipus en justice est étroitement
liée au problème de la naissance des normes"1' dans la société coloniale pé-
W Les divers travaux sur les quipus négligent ce problème, voir John Murra (1973),
« Las etnocategorias de un khipu estatal », Formaciones económicas y politicas del mundo
andino, Lima : Instituto de Estudios Peruanos, 1975, p. 244-254.
<9> Juan de Matienzo (1567), Gobierno del Peru, Guillermo Lohman Villena (éd.), Pa
ris/Lima, Concours du ministère des Affaires étrangères, Institut français d'études andines, 1967.
(10) Francisco de Toledo (1570-1575), Disposiciones gubernativas para el virreinato
del Peru I Introduction Guillermo Lohman Villena, version paleográfica Justina, Sevilla, Es-
cuela de estudios hispanoamericanos, Monte de piedad y caja de ahorros de 1986-
1989, 2 vols.
(") Un point intéressant sur cet aspect est soulevé par Simona Cerutti, «Normes et
pratiques », Les formes de l'expérience. Une autre histoire sociale, sous la direction de Bernard
Lepetit, Paris, éditions EHESS, 1990, p. 127-149. DU BON USAGE DES QUIPUS 145
ruvienne. Il nous semble central de comprendre qu'elle a été la force pro
batoire des quipus au XVIe siècle parce qu'elle reconnaissait l'efficacité
d'un savoir arithmétique et d'une technologie propres aux Indiens.
I. - La constitution de la preuve par quipu :
le témoignage, le décodage et l'objet (1550-1569)
Avant de s'interroger sur les informations contenues dans ces dossiers, il
est nécessaire de clarifier les raisons qui ont permis le déchiffrement des quipus
et dans quel cadre a été négociée la fiabilité des informations entre Indiens et
colons. En somme, comment le quipu a-t-il été admis comme preuve?
Les quipus pour Commençons tout d'abord par présenter les pro-
« preuves de mérite »l2) tagonistes. Le groupe des Indiens sur lesquels
nous concentrerons notre attention est celui des
Huancas, qui peuplaient les vallées de Xauxa dans le Pérou central. Les Huancas
avaient été impliqués dans une série de rapports avec les Conquistadors et, très
tôt, les avaient épaulés matériellement et militairement contre les Incas. Selon
les sources disponibles, entre 1554 et 1561 les Huancas présentent à l'Au
dience de Lima les bilans comptables des contributions apportées à la Cou
ronne d'Espagne, avec laquelle ils ont des relations « amicales »(13). Chaque
bilan avait été établi par les chefs qui représentaient un segment structurant
de la société Huanca, à savoir : anan-Huanca, urin-Huanca et hatun-Xauxa
(figure 2). Nous insistons sur la division en fractions, car celle-ci nous
permet de comprendre le rôle de chaque fraction sociale.
En 1554, les autorités Huancas adressent au roi et au Conseil des
Indes(14) trois listes comptables détaillées faisant uniquement apparaître les
<l2) Preuve de mérite (prueba de méritas) : document juridique utilisé comme preuve par
l'Indien qui sollicite de la Couronne des grâces, dons ou faveurs afin de prouver qu'il les mérite.
Les Indiens adressent au roi d'Espagne des lettres acompagnées de documents variés pour preuve
du bien-fondé de leurs arguments.
(13' Nous avons travaillé à partir de la version manuscrite des Archive general de
Indias (Seville), Lima, 205 «Memoria de los indios que yo don Jerónimo Guacrapaucar di
al marquez don Francisco Pizarro desde que salió de Cajamarca, ano 1558 », s/f°, en respectant
l'ordre original du document. Nous renvoyons à une publication de la transcription faite par
Waldemar Espinoza-Soriano, «Los huancas, aliados de la Conquista», Anales Cientificos de
la Universidad del Centro, Huancayo, Universidad del Centra, 1972, p. 207-387.
<l4) Le Conseil s'occupait des litiges des Indes, particulièrement en cas d'appel devant
les tribunaux coloniaux ; il pouvait aussi avoir à connaître d'une cause criminelle de première
instance. Cf. l'ouvrage de Ernesto Schâfer, El Consejo Real y supremo de las Indias. Historia
y organization del Consejo y de la Casas de la Contratación de Indias / traduction castellana
hecha por el autor, Sevilla, Imprenta M. Carmona, 1935, vil I, 434 p., aussi Ernesto Schâfer,
El Consejo Real y supremo de las Indias. Su historia, organization y labor Consejo de Indias
en la administration conlonial, Sevilla : Universidad de Sevilla, 1947, vol. II (n° general
XXVIII, série 2, monografias n°10). Pour une introduction générale Johanes-Michael Scholz,
Antonio Pérez-Martin, Legislation y jurisprudencia en la Espaňa de Antiguo régimen I Prol.
Mariano Peset, Valencia, Universidad de Valencia, secretariado de publicaciones, Handbuch
des Quèllen ' und Literatur der europâischen Privatrechtsgeschichte, Max-Planck-Institut,
Frankfurt dek Main, 1978, xx + 359 p. 146 С. В. LOZA
Huanca
Anan-Huanca Lurin-Huanca Hatun-Xauxa
caciclue cacique cacique
ALONSO GUACRAPAUCAR CRISTOBAL
Jerónimo
principal principal
ALAYA ALVARO
cacique cacique
1560 GUACRAPAUCAR CUSICHACA
Jerónimo Francisco
principal principal
NAUPARI CANCHAYA
Diego Cristobal
Figure 2- Organisation sociale des Huancas
dépenses effectuées pendant les révoltes des Espagnols contre la Couronne. Ces avaient servi à nourrir et à équiper les troupes royalistes qui luttaient
contre celles de l'opposant Francisco Hernandez Girón (1553-1554)(l5). Après
la défaite de ce dernier, les Indiens Huancas veulent une compensation, arguant
de leur solidarité et de leur fidélité envers la Couronne. Cette requête est acceptée
par la régente d'Espagne, car ils avaient en effet largement contribué à la sau
vegarde de la souveraineté de la Couronne sur le Pérou.
La régente d'Espagne rend une ordonnance afin que les Huancas reçoi
vent satisfaction et la transmet à l'Audience de Lima, ainsi qu'au vice-roi du
Pérou(l6); mais le Conseil des Indes exige une information plus détaillée afin
d'établir le degré de collaboration avec les Conquistadors(l7). La reine régente
demande alors de nouvelles listes, car la condition préalable est de déterminer
laquelle des trois fractions « avait servi le plus » la domination de la Couronne
d'Espagne sur le Pérou(l8). Cette demande atteste de la volonté d'établir une
<15) Nous avons travaillé sur les originaux des Archive general de Indias (Seville),
Lima, 205, 16, f° 9r.-llv.
(>6> Archive general de Indias (Seville), Lima, Legajo 567, Libro 8, ff° 107v.-108r.,
Cédule royale, Valladolid, 5 septembre 1555.
(17) Archive general de Indias Lima, Legajo 568, Libro 10, ff° 446r.-446v.,
Cédule royale, Monzón, 26 1563.
(18) Archivo general de Indias (Seville) Lima, Legajo 567, Libro 8, ff° 107v.-108r.
Cédule royale de Valladolid, 5 septembre 1555.