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Essai sur la répartition des richesses et sur la tendance à une moindre inégalité des conditions

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575 pages

BnF collection ebooks - "On parle beaucoup depuis quelque temps de ce que l'on est convenu d'appeler la question sociale. Nombre de personnes proposent ce qu'elles croient des solutions. Parmi les esprits les moins doués d'imagination et les plus sceptiques, il n'en est guère qui ne disent qu'Il y a quelque chose à faire."


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Préface

On parle beaucoup depuis quelque temps de ce que l’on est convenu d’appeler la question sociale. Nombre de personnes proposent ce qu’elles croient des solutions. Parmi les esprits les moins doués d’imagination et les plus sceptiques, il n’en est guère qui ne disent qu’« Il y a quelque chose à faire. »

Le mot de socialisme redevient à la mode et l’on s’en effraye moins. Les variétés de socialistes abondent : les socialistes anarchistes, les socialistes progressifs ou opportunistes, les socialistes de la chaire ou économistes socialisants, les socialistes chrétiens, etc.

Tout ce monde paraît convaincu que, d’après les seules lois naturelles, la répartition des richesses s’opère très mal, très peu équitablement dans les sociétés modernes. « Les riches deviennent chaque jour plus riches, écrit-on, et les pauvres chaque jour plus pauvres. » L’industrie crée le paupérisme ; l’abus de la concurrence aboutit au triomphe exclusif du fort, à l’accaparement des fortunes par la haute finance, la haute industrie, le haut commerce.

Tous ces griefs nous préoccupaient. Ils nous ont porté depuis plusieurs années à étudier, scientifiquement et expérimentalement, les lois qui président à la répartition des richesses dans la société moderne et l’effet naturel de ces lois.

Nous soumettons au lecteur le résultat de nos observations.

Ce livre est à la fois un livre de doctrine et, dans une certaine mesure, un livre de circonstance.

Au point de vue théorique, nous sommes arrivé à la conclusion que presque toutes les doctrines acceptées en économie politique sur la distribution des richesses sont à refaire, ou du moins à rectifier.

La célèbre loi de Ricardo sur la rente de la terre n’a aucune application au temps présent, et avec cette loi tombe le corollaire qu’en avait tiré Proudhon : « la propriété, c’est le vol. »

La loi plus célèbre encore de Malthus sur la population ne trouve guère plus d’application dans un monde à moitié inhabité, où la circulation des personnes et des produits devient de plus en plus facile, de moins en moins coûteuse, et où la production des subsistances s’accroît au point que le prix des denrées principales a beaucoup plus de tendance à s’avilir qu’à s’élever.

L’image classique de Turgot sur le taux de l’intérêt est ou erronée ou incomplète.

Les réflexions d’Adam Smith, de Turgot, de Ricardo, de Stuart Mill sur le salaire naturel, sur le fonds des salaires, sur la puissance réciproque des patrons et des ouvriers, ne méritent aucune créance, et sont démentis par tous les faits de la civilisation contemporaine.

La « célèbre loi d’airain », qui a servi de thème habituel aux discours du socialiste allemand Lassalle, n’a jamais eu d’existence que dans l’imagination de Lassalle et dans celle de Ricardo ou de Stuart Mill.

Bref, presque tout ce que l’école économique classique a écrit sur la répartition des richesses, quand on le soumet à un contrôle attentif, s’évanouit.

La critique de ces doctrines erronées forme la première partie de ce livre.

Les préjugés répandus parmi les gens du monde ou les publicistes contemporains sur la répartition actuelle des revenus dans les sociétés civilisées ne sont pas moins nombreux et moins faciles à dissiper.

L’écart entre les fortunes et surtout entre les revenus est moindre qu’on ne le pense, et cet écart va en s’amoindrissant.

Le paupérisme diminue, au lieu d’augmenter.

Nous sortons de ce que j’ai appelé « la période chaotique de la grande industrie », période de transformation, d’agitation, de souffrances, de tâtonnements. Sismondi, Villermé, Blanqui l’aîné ont été à bon droit effrayés de tous les maux que comportait cet âge de transition. Ces maux sont de nature temporaire : s’ils n’ont pas encore tous disparu, ils sont en train de disparaître.

La société moderne reprend sa marche vers un état qui sera caractérisé par une beaucoup moins grande inégalité des conditions.

La question sociale, en tant qu’elle est résoluble, se résoudra d’elle-même, graduellement, par l’action continue des grandes causes économiques qui sont depuis quelques années en travail.

Toute action révolutionnaire de l’État pour hâter ce mouvement ne saurait que l’entraver et le retarder.

Voilà la conclusion qui découle de ce livre. Nous avons rassemblé et soumis au lecteur un assez grand nombre de faits et d’observations pour qu’il puisse juger lui-même de la vérité de nos assertions.

P.L.-B.

Novembre 1880.

Introduction

De la division de la science économique en quatre parties. – La répartition des richesses a été jusqu’ici moins étudiée que les autres branches de la science.

Le pessimisme économique et le socialisme. – Préjugés scientifiques et préjugés populaires à l’égard de la répartition des richesses. – Les trois genres de socialisme. – Critiques qu’ils adressent aux économistes à propos des machines, de la division du travail, de l’association, de la concurrence. – Ce que l’on appelle 16 Sysiphisme. – Objection de Mgr de Ketteler à la liberté commerciale : elle amènerait le triomphe de la nation ayant les salaires les plus bas. – Réponse à cette objection.

Les théories de Malthus, de Ricardo, de Turgot et de Stuart Mill sur la population, la rente de la terre et le salaire. – Ces trois théories n’ont pas un caractère scientifique ; elles ne contiennent que des vérités contingentes et passagères, propres à certains temps et à certains pays.

Réfutation de la doctrine de Malthus par un apologue. – La concurrence des pays neufs, la baisse du fret maritime et la loi de Ricardo. – Le « salaire naturel la « loi d’airain » de Lassalle ; Réfutation de cette théorie et du principe de Turgot.

Définition de la civilisation. – Du préjugé que les riches deviennent chaque jour plus riches et les pauvres chaque jour plus pauvres. – Définition des principaux besoins de l’homme. – Comparaison des salaires soit en argent, soit ramenés au prix du blé, dans les trois derniers siècles. – De l’accroissement de toutes les consommations par tête. – De l’amélioration du logement de l’ouvrier. – D’un progrès plus grand encore dans le vêtement et dans l’ameublement ; démonstration par le mouvement des prix depuis cinquante ans. – Du développement des garanties qu’a l’ouvrier contre la maladie, le chômage, la misère. – L’action des sociétés de secours mutuels et des caisses d’épargne. – Critiques de Proudhon relativement aux caisses d’épargne ; réponse.

Accroissement des loisirs de l’ouvrier. – Diminution progressive de la journée de travail.

Théorie de Lassalle sur le critérium de la situation de la population ouvrière. – Réfutation de cette théorie.

Du mouvement général vers une moindre inégalité des conditions.

On divise, d’ordinaire, la science économique en quatre parties distinctes, quatre provinces, pour employer le langage de l’école. La première concerne exclusivement la production des richesses : on y recherche les lois générales qui, en dehors de tout procédé technique, donnent au travail de l’homme vivant en société le maximum d’efficacité. Parmi les phénomènes les plus importants qu’embrasse cet ordre d’études, on peut signaler la nature et le rôle du capital, la division du travail, la liberté industrielle, la concentration des ateliers, l’emploi des machines, la concurrence. Les premiers économistes, Adam Smith, Jean-Baptiste Say et leurs successeurs ont excellé dans cette fraction du domaine de leur science, ils l’ont pour ainsi dire épuisée, n’y laissant après eux aucune vérité importante à découvrir. La seconde partie de la science comprend la circulation des richesses ; elle traite des lois générales qui règlent l’échange, la monnaie, les banques, le crédit. Sur ces sujets les travaux ont été innombrables ; les doctrines, cependant, sont moins fixes et moins certaines ; il y a place à des efforts utiles et à des vues nouvelles. Après ces deux catégories de phénomènes la science économique doit étudier la distribution ou, plus exactement, la répartition des richesses, ce qui diffère beaucoup de leur circulation : il s’agit de se rendre compte de la part qui doit revenir en stricte justice et de celle qui échoit en réalité aux divers facteurs de la production, aux hommes qui détiennent le sol en conformité avec nos lois civiles, à ceux qui possèdent les instruments de travail, aux hommes qui ont la conception et la direction des entreprises, à ceux enfin qui prêtent leurs mains ou leur esprit pour l’exécution ; cette dernière classe d’agents de la production forme en tout pays la majorité des habitants. Le champ que comprend cette troisième province de la science économique n’est pas restreint, comme on le voit, et l’exploration n’en est pas d’un mince intérêt. Enfin, le quatrième ordre de phénomènes qui complète notre science, c’est la consommation des richesses ; la destruction improductive et l’emploi reproductif des capitaux, les effets respectifs de la prodigalité et de l’économie, le luxe et son influence, l’impôt, telles sont les grandes questions que l’observateur rencontre dans cette dernière partie de la science.

Quelques économistes ont aussi considéré, comme une des parties intégrantes et principales de leur science, le phénomène de la population ; et l’un d’eux s’est fait un nom impérissable par un traité sur cet important sujet. Quoique se rattachant à toutes les parties de notre science, quoique exerçant une influence parfois décisive non seulement sur la répartition des richesses, mais aussi sur la production, sur la circulation et sur la consommation, le phénomène de la population ne constitue pas, à proprement parler, une partie distincte de la science économique.

Appelé subitement en 1879 à remplacer dans la chaire d’économie politique du Collège de France M. Michel Chevalier et obligé de désigner en quelques jours un sujet pour le cours d’une année, mon choix s’est porté, sans la moindre hésitation, sur la répartition des richesses. Quelles raisons me déterminaient à parler de cette vaste question plutôt que des autres que je viens d’énumérer ? Trois considérations d’ordres différents m’avaient dicté cette décision. Voici la première : l’influence des lois économiques sur la répartition des richesses est un sujet beaucoup moins exploré que l’influence des mêmes lois sur la circulation. On remplirait des salles entières des innombrables traités sur la production, sur les banques, sur l’échange ; au contraire, le problème si grave de la distribution des richesses ne tient en général qu’une place médiocre, secondaire, dans les livres d’économie politique, et il n’a guère été l’objet de longs traités que de la part d’écrivains appartenant à l’école sentimentale ou socialiste. Sans doute, les volumes sur ce que l’on appelle les questions ouvrières abondent, mais la plupart sont absolument vides, des impies amplifications et des redites, sans rien de précis, de positif et de scientifique. De ce que la distribution des richesses est un sujet moins exploré que la production et la circulation des richesses, il en résulte aussi que c’est un sujet moins élucidé, moins connu, sur lequel il y a beaucoup plus d’ombres. Or, la science qui ne doit pas rester immobile, qui tend toujours à progresser, doit se consacrer principalement à l’étude des questions qui, tout en étant importantes, ont été jusque-là les plus négligées. Voilà la première considération qui a frappé mon esprit.

Une seconde est venue se joindre à celle-là. On a souvent et vivement reproché aux économistes de ne s’occuper que de la production et de la circulation, non de la répartition des richesses, de renfermer toute leur science dans quelques formules simples et abstraites, de la faire tenir presque tout entière dans deux principes, celui de la liberté du travail et celui de la liberté des échanges, sans se préoccuper le moins du monde des effets que ces deux libertés illimitées peuvent avoir sur le sort du plus grand nombre, des perturbations que parfois elles peuvent entraîner.

La moquerie sur ce point s’est jointe à la critique. Pour n’en citer qu’un exemple, un des chefs du socialisme allemand, celui qui en est l’apôtre, Lassalle, tandis que Karl Marx en est le docteur, disait un jour avec plus d’esprit que d’exactitude : « Voulez-vous savoir ce qu’est l’économie politique ; prenez un sansonnet, faites-lui répéter à l’infini ce seul mot : Échange, Échange, et vous avez un économiste. » On eût pu répondre avec plus de raison à cette boutade : « Voulez-vous savoir ce « qu’est le socialisme ; prenez un sansonnet, faites-lui répéter à l’infini ce mot : Solidarité, Solidarité, et vous avez un socialiste. » Mais les réponses de ce genre n’ont qu’une portée négative, et, en prouvant que l’adversaire a des torts, elles ne démontrent pas qu’on en soit exempt soi-même.

Quelle que soit l’injustice ou l’exagération de ces reproches que l’on adresse à l’économie politique, il en est resté dans l’opinion de beaucoup de personnes une certaine défaveur contre cette science que l’on suppose une science étrangère aux faits, une métaphysique creuse, une phraséologie vide et que l’on accuse aussi d’être une science, sans entrailles, pour employer une locution vulgaire. Parmi les hommes d’étude, les hommes d’affaires et les hommes du monde, il n’en est que trop qui ont la conviction ou le préjugé que les lois économiques relatives à la répartition des richesses sont de pures conceptions de l’esprit, des abstractions sans réalité ou que, si elles ont quelque réalité, elles exercent une influence fatale, qu’elles créent un ordre de choses qui n’est avantageux qu’au petit nombre, qu’elles mettent le faible à la discrétion du fort, qu’en un mot elles amènent une croissante inégalité des conditions.

C’est ce reproche dont j’ai à cœur de défendre l’économie politique, non par une vaine sentimentalité, mais par une profonde conviction scientifique.

Enfin, pour achever ces préliminaires, une troisième considération m’a engagé à traiter de ce sujet de la distribution des richesses. Depuis trente ou quarante ans on peut dire que la face du monde économique a changé plus qu’autrefois en plusieurs siècles. Les expériences se sont multipliées ; des faits nouveaux se sont produits. La civilisation a pris une autre allure, si ce n’est une autre direction. On ne peut plus raisonner aujourd’hui soit du principe de la population, soit de la propriété foncière et de ce que l’on appelle la rente de la terre, le fermage, soit des salaires et des profits, comme on le faisait à la fin du dernier siècle ou même au commencement de celui-ci. Beaucoup d’économistes, il est vrai, les anciens surtout, considéraient l’économie politique comme une science de déduction qu’un penseur, doué d’une tête solide, pourrait construire à lui tout seul dans son cabinet. Rossi lui-même écrivait, il y a quarante ans, que l’économie politique est une science de raisonnement plutôt qu’une science expérimentale. Aujourd’hui on demande à l’économie politique, on lui fait sommation d’être une science expérimentale, de donner la démonstration de ses théorèmes, non seulement par leur exactitude logique, mais par une accumulation de faits. Elle doit se soumettre à cette épreuve ; il est utile qu’elle le fasse de bonne grâce.

Il y a parmi les doctrines économiques des vérités qui sont éternelles, ce sont celles qui forment le fond et la substance de la science, mais il y a aussi des observations qui sont contingentes, auxquelles on a eu le tort de donner souvent la forme de lois et qui n’ont qu’une vérité relative, suivant le temps et les circonstances. Or, il arrive que presque tous les principes qui ont été établis par les économistes les plus célèbres, à la fin du siècle dernier ou au commencement de celui-ci, sur la répartition des richesses, rentrent dans cette seconde catégorie de théories sujettes à contrôle, à réserve, ne possédant qu’une vérité relative et variable.

Un économiste, au courant du mouvement actuel du monde depuis un quart de siècle et doué de quelque pénétration pour deviner la marche prochaine de la civilisation, ne peut plus raisonner sur la répartition des richesses comme le faisaient Turgot, ou Malthus, ou Ricardo.

Telles sont les trois raisons qui m’ont porté à choisir le sujet d’un cours, devenant aujourd’hui un livre : nouveauté relative des questions, intérêt particulièrement actuel, abondance de matériaux inconnus des économistes anciens.

 

La transformation qui s’est opérée dans les procédés de production, dans l’organisation du travail, dans les habitudes commerciales même depuis un demi-siècle et surtout depuis un quart de siècle, a jeté de l’inquiétude dans beaucoup d’esprits. Que cette transformation ait beaucoup accru la production, personne ne le conteste. Tout le monde avoue que la puissance productive de l’humanité a augmenté dans d’énormes proportions. On ne peut nier la lumière ; mais beaucoup d’hommes, d’ailleurs impartiaux, intelligents, réfléchis, affirment que ce progrès est presque illusoire pour le bonheur de l’humanité, qu’il n’a profité qu’au petit nombre, que le grand nombre n’en a retiré ni plus de bien-être, ni plus d’indépendance, ni plus de loisirs, ni plus de sécurité, conditions nécessaires du bonheur.

L’industrie manufacturière agglomérée, l’excessive division et par conséquent l’excessive spécialité du travail, la liberté commerciale, la concurrence indéfinie à l’intérieur et au dehors, la puissance de l’association qui ne profiterait guère qu’aux gros capitalistes, la spéculation qui devient universelle et les facilités nouvelles qu’elle trouve, toutes ces circonstances caractéristiques de notre temps, sont-elles des avantages pour le grand nombre ? La situation de la généralité de l’humanité en est-elle physiquement et moralement améliorée ? N’en ressort-il pas, au contraire, pour elle un assujettissement nouveau, un servage d’un nouveau genre avec l’instabilité en plus ? N’est-il pas vrai que les privilégiés de ce monde en profitent seuls ? N’est-il pas vrai qu’avec cette liberté illimitée, cette lutte ardente pour la fortune, les riches deviennent chaque jour plus riches, les pauvres chaque jour plus pauvres ? Ce mot dans ces derniers temps a été répété par des voix prétendues savantes, des deux côtés de l’Atlantique1. Ne doit-on pas dire, comme l’a écrit Proudhon, que l’économie politique est l’organisation de la misère ?

Telles sont les idées qui prévalent dans beaucoup d’esprits, dans des esprits de nature très différente, de tendances très diverses, d’opinions opposées. Il surgit ainsi une sorte de pessimisme économique qui, ou bien ne croit pas à la vérité des lois économiques, ou bien, les croyant vraies, les juge funestes, et pense que l’État, ce que l’on a appelé dans ces derniers temps d’un nom barbare, la collectivité, doit intervenir pour en entraver, pour en redresser l’action.

Il n’en est pas du pessimisme économique comme du pessimisme moral. Celui-ci reste en général à l’état d’opinion intérieure ; il est contemplatif et recule devant l’action ; il conduit au découragement et à l’inertie. Le pessimisme économique, au contraire, ne peut rester passif ; l’intérêt est trop grand pour que si, abandonnée à elle-même, la société tourne à l’oppression et au malheur du plus grand nombre, on ne s’efforce pas de réagir contre ces tendances naturelles et d’y opposer des obstacles artificiels. Le pessimisme économique, devenant actif, passant de la négation à l’affirmation, prend un autre nom, il s’appelle le Socialisme.

Il ne faut passe le dissimuler ; le socialisme a pris un développement considérable, une vie nouvelle, depuis quelques années. On le croyait mort, il reparaît. On ne le connaissait que sous une forme ; il surgit maintenant sous trois formes différentes. Nous rencontrons d’abord le socialisme ancien, le plus connu, celui qu’on combat avec le plus d’ardeur, le seul presque qu’on considère comme un ennemi, c’est le socialisme démocratique, qui a pour adhérents une notable partie de la classe ouvrière. À côté de ce premier socialisme qui est d’instinct plus que de raisonnement, on trouve le socialisme savant, celui qui a pris naissance dans quelques chaires ou dans quelques écrits d’économie politique et qui a gagné à sa doctrine ou à quelques-unes de ses doctrines une partie du monde officiel et administratif dans certains pays. Ce socialisme, on l’a appelé socialisme de la chaire ; on pourrait aussi le nommer « socialisme d’État2 ». Enfin il y a un troisième mode du pessimisme économique, c’est le socialisme mystique et religieux.

De ces trois formes du socialisme contemporain les deux dernières n’existent guère en France : ou du moins le public les ignore, elles ne s’y sont pas encore constituées en corps de doctrine compact ; on en rencontre cependant les éléments, les membres épars, dans beaucoup de discours, de rapports, de pétitions et de projets. Quant à la première et la plus antique forme du socialisme, celle qui a séduit une notable partie de la population ouvrière, on la croyait, elle aussi, disparue ; les politiques se flattaient, quelques-uns se flattent encore, qu’elle n’est qu’une sorte d’ombre ou de fantôme qu’évoquent de temps à autre, dans des desseins personnels, les partis vaincus. Les hommes qui suivent de près depuis quelques années le mouvement économique et social n’ont jamais été dupes d’une aussi grossière ou aussi volontaire illusion. Nous-même, dans le premier ouvrage que nous avons publié et qui date de douze ans, au milieu de la quiétude générale et avant les réunions publiques qui firent tant de bruit vers la fin de l’Empire, nous signalions le danger du socialisme démocratique, reprenant des forces alors qu’on le croyait mort. Les derniers congrès ouvriers, celui de Marseille entre autres, l’apparition d’un grand nombre de feuilles politiques qui ajoutent à leur titre l’épithète de journal socialiste, doivent prouver à tous que le socialisme est encore vivant. S’il l’est en France, il a encore plus de vie dans d’autres contrées européennes : en Allemagne, en Russie, même en Italie.

Les trois socialismes que nous venons d’indiquer, le socialisme démocratique, le socialisme scientifique et le socialisme mystique ou religieux, ont une attitude différente vis-à-vis de la société que chacun d’eux cependant cherche à subjuguer. Le premier est agressif et violent, il veut s’emparer de la société de vive force ; le second est doctrinal, magistral, il veut convaincre la société et la régenter ; le troisième est insinuant, il prétend la convertir.

Tous les trois ont ceci de commun qu’ils croient que les lois économiques sur la distribution des richesses produisent, abandonnées à elles-mêmes, une inégalité croissante des conditions humaines, une concentration croissante des capitaux, de l’industrie et du commerce en un petit nombre de mains, et que par conséquent le législateur doit intervenir pour corriger ces tendances qui seraient fatales au corps social.3

Prenant un à un chacun des progrès industriels et chacune des lois économiques, ces trois socialismes s’efforcent de prouver que ce progrès ou que cette loi a contribué soit à une plus grande inégalité des fortunes, soit à une plus grande instabilité du sort des ouvriers. On parle des machines et de leurs bienfaits, mais les machines produisent le chômage, au moins temporaire ; à chaque instant, par leurs incessants perfectionnements, elles jettent la perturbation dans les ateliers, elles enlèvent à l’ouvrier toute la sécurité du lendemain. Puis les machines amènent ce que l’on appelle sysiphisme, mot ingénieux qui est censé dépeindre le mal de l’industrie moderne. L’homme trouve mille moyens d’abréger sa peine, et cependant sa peine ne devient pas moindre. M. Michel Chevalier, comparant aux procédés actuellement en usage pour la mouture du blé ceux qui étaient employés dans la maison de Pénélope d’après Homère, prouve que la réduction du froment en farine coûte aujourd’hui cent fois moins de travail qu’autrefois. Un autre économiste décrira avec complaisance les perfectionnements merveilleux qui ont permis de produire avec la filature mécanique, par jour et par paire de bras, 800 fois plus de fils que n’en donnait la quenouille. Un statisticien habile, supputant la puissance des machines qui fonctionnent à l’heure actuelle en France, trouve qu’elle équivaut à 1 300 000 chevaux-vapeur, soit à 30 millions de nouveaux travailleurs de fer, triplant ainsi la force productive du pays4. Mais les trois socialismes dont nous parlons n’admettent pas que ce progrès représente un bénéfice net pour la classe ouvrière ; celle-ci a-t-elle plus de loisirs qu’autrefois, est-elle moins dépendante, sa tâche est-elle plus facile, plus sûre, moins rebutante ? Les trente millions de paires de bras que représentent les 1 500 000 chevaux-vapeur de la machinerie en France font-ils que les 15 millions de travailleurs humains en chair et en os travaillent seulement le tiers de ce qu’ils travaillaient autrefois, ou que, travaillant autant, leurs jouissances, la sécurité et la dignité de leur vie se soient notablement accrues ? Et les trois socialismes résolvent par une négation hautaine toutes ces délicates questions.

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