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Formes identitaires et socialisation professionnelle - article ; n°4 ; vol.33, pg 505-529

De
27 pages
Revue française de sociologie - Année 1992 - Volume 33 - Numéro 4 - Pages 505-529
Claude Dubar : Formas de identidad y socialización.
El autor, a partir de los resultados de tres investigaciones sobre la formación postescolar, construye la noción de formas de identidad como producto de una doble transacción, estructurando la socialización profesional de los individuos. La transacción « biográfica » equivale al proceso temporal de construcción de una identidad social. La transacción « relacional » о « estructural » concierne las relaciones entre actores en el seno de un espacio estructurado por unas reglas y equivale al proceso de reconocimiento de identidad profesional y a sus evoluciones. El autor comienza situando esta aproximación al encuentro de las tradiciones de Durkheim y de Weber en la articulación de los debates entre sociología y psicología de una parte, sociología y economía de otra parte.
Claude Dubar : Identitätsformen und berufliche Sozialisation.
Ausgehend von den Ergebnissen aus drei kollektiven Forschungen zur Nachschulbildung, erstellt der Verfasser den Begriff der Identitätsformen als Ergebnis einer Doppeltransaktion, die die berufliche Sozialisation des Einzelnen strukturiert. Die « biographische » Transaktion bezieht sich auf den zeitlichen Aufbauprozess einer sozialen Identität. Die « relationelle » oder « strukturelle » Transaktion betrifft die Beziehungen zwischen den Aktoren innerhalb eines von Regeln strukturierten Raums und bezieht sich auf den Erkennungsprozess der Berufsidentität und deren Entwicklung. Der Autor stellt diese Annäherungsweise auf den Schnittpunkt der durkheimschen und weberschen Traditionen, am Bindungsglied der Debatten zwischen Soziologie und Psychologie einerseits, zwischen Soziologie und Wirtschaft andererseits.
Claude Dubar : Forms of identity and professional socialization.
Based on the results of three collective research studies dealing with after-school training, the author has developed the notion of forms of identity which are the results of a dual transaction and which structure the professional socialization of individuals. The « biographical » transaction relates to the temporal process involved in building one's social identity. The «relational » or « structural » transaction relates to the relationship between actors placed in the same rule-defined space and to the recognition process of the professional identity and its evolution. The author aligns his approach to where the Durkheim and Weber traditions meet, to where, on the one hand, sociological and psychological, arrd on the other sociological and economical debates interrelate.
A partir des résultats de trois recherches collectives sur la formation post-scolaire, l'auteur construit la notion de formes identitaires comme produits d'une double transaction structurant la socialisation professionnelle des individus. La transaction « biographique » renvoie au processus temporel de construction d'une identité sociale. La transaction « relationnelle » ou « structurelle » concerne les relations entre acteurs au sein d'un espace structuré par des règles et renvoie au processus de reconnaissance de l'identité professionnelle et à ses évolutions. L'auteur commence en situant cette approche au confluent des traditions durkheimiennes et wébériennes, à l'articulation des débats entre sociologie et psychologie d'une part, sociologie et économie de l'autre.
25 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Claude Dubar
Formes identitaires et socialisation professionnelle
In: Revue française de sociologie. 1992, 33-4. pp. 505-529.
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Dubar Claude. Formes identitaires et socialisation professionnelle. In: Revue française de sociologie. 1992, 33-4. pp. 505-529.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsoc_0035-2969_1992_num_33_4_5622Resumen
Claude Dubar : Formas de identidad y socialización.
El autor, a partir de los resultados de tres investigaciones sobre la formación postescolar, construye la
noción de formas de identidad como producto de una doble transacción, estructurando la socialización
profesional de los individuos. La transacción « biográfica » equivale al proceso temporal de
construcción de una identidad social. La « relacional » о « estructural » concierne las
relaciones entre actores en el seno de un espacio estructurado por unas reglas y equivale al proceso
de reconocimiento de identidad profesional y a sus evoluciones. El autor comienza situando esta
aproximación al encuentro de las tradiciones de Durkheim y de Weber en la articulación de los debates
entre sociología y psicología de una parte, sociología y economía de otra parte.
Zusammenfassung
Claude Dubar : Identitätsformen und berufliche Sozialisation.
Ausgehend von den Ergebnissen aus drei kollektiven Forschungen zur Nachschulbildung, erstellt der
Verfasser den Begriff der Identitätsformen als Ergebnis einer Doppeltransaktion, die die berufliche
Sozialisation des Einzelnen strukturiert. Die « biographische » Transaktion bezieht sich auf den
zeitlichen Aufbauprozess einer sozialen Identität. Die « relationelle » oder « strukturelle » Transaktion
betrifft die Beziehungen zwischen den Aktoren innerhalb eines von Regeln strukturierten Raums und
bezieht sich auf den Erkennungsprozess der Berufsidentität und deren Entwicklung. Der Autor stellt
diese Annäherungsweise auf den Schnittpunkt der durkheimschen und weberschen Traditionen, am
Bindungsglied der Debatten zwischen Soziologie und Psychologie einerseits, zwischen Soziologie und
Wirtschaft andererseits.
Abstract
Claude Dubar : Forms of identity and professional socialization.
Based on the results of three collective research studies dealing with after-school training, the author
has developed the notion of forms of identity which are the results of a dual transaction and which
structure the professional socialization of individuals. The « biographical » relates to the
temporal process involved in building one's social identity. The «relational » or « structural » transaction
relates to the relationship between actors placed in the same rule-defined space and to the recognition
process of the professional identity and its evolution. The author aligns his approach to where the
Durkheim and Weber traditions meet, to where, on the one hand, sociological and psychological, arrd
on the other sociological and economical debates interrelate.
Résumé
A partir des résultats de trois recherches collectives sur la formation post-scolaire, l'auteur construit la
notion de formes identitaires comme produits d'une double transaction structurant la socialisation
professionnelle des individus. La transaction « biographique » renvoie au processus temporel de
construction d'une identité sociale. La « relationnelle » ou « structurelle » concerne les
relations entre acteurs au sein d'un espace structuré par des règles et renvoie au processus de
reconnaissance de l'identité professionnelle et à ses évolutions. L'auteur commence en situant cette
approche au confluent des traditions durkheimiennes et wébériennes, à l'articulation des débats entre
sociologie et psychologie d'une part, sociologie et économie de l'autre.R. franc, sociol. XXXIII, 1992, 505-529
Claude DUBAR
Formes identitaires
et socialisation professionnelle
RÉSUMÉ
A partir des résultats de trois recherches collectives sur la formation post-scolaire,
l'auteur construit la notion de formes identitaires comme produits d'une double trans
action structurant la socialisation professionnelle des individus. La transaction «bio
graphique» renvoie au processus temporel de construction d'une identité sociale. La
transaction « relationnelle » ou « structurelle » concerne les relations entre acteurs au
sein d'un espace structuré par des règles et renvoie au processus de reconnaissance
de l'identité professionnelle et à ses évolutions. L'auteur commence en situant cette
approche au confluent des traditions durkheimiennes et wébériennes, à l'articulation
des débats entre sociologie et psychologie d'une part, sociologie et économie de l'autre.
Parler de « formes identitaires » dans le champ professionnel ne signifie
en aucune manière réduire la question de l'identité à celle des catégories
pertinentes d'identification dans la sphère du travail, de l'emploi et de la
formation. A l'évidence, la notion d'identité est transversale à toutes les
sciences humaines et son usage reste problématique à l'intérieur de cha
cune des disciplines concernées (Lévi-Strauss, 1977). Elle s'applique aussi
bien aux individus qu'aux sociétés ou aux cultures, aux groupes ou aux
régions, aux ethnies ou aux religions. Elle ne peut s'utiliser sans précaution
puisque «plus on écrit sur ce thème et plus les mots s'érigent en limite
autour d'une réalité aussi insondable que partout envahissante» (Erikson,
1968). C'est que son usage renvoie à l'élucidation des paradigmes sous-
jacents à l'explication scientifique et qui concernent aussi bien les relations
entre individu et société qu'entre espace et temps.
Traditions théoriques
et approches disciplinaires de l'identité
Une première tradition théorique, issue de Durkheim, privilégie l'axe
temporel et distingue, au moins par abstraction, l'identité individuelle de
l'identité sociale. Ce que Durkheim appelle «l'être social» est, pour lui,
505 Revue française de sociologie
le produit de l'éducation, c'est-à-dire de «la socialisation méthodique de
la jeune génération» (1922, p. 92). Définie comme «un système d'idées,
de sentiments, d'habitudes qui expriment en nous, non pas notre personn
alité, mais le groupe ou les groupes différents dont nous faisons partie»,
l'identité sociale résulte d'une transmission, d'une génération à l'autre,
des «croyances religieuses, pratiques morales, traditions nationales ou pro
fessionnelles, opinions collectives de toute sorte» (ibid.). Cette transmis
sion méthodique concerne surtout l'enfance et s'achève, selon Durkheim,
avec l'initiation considérée comme une seconde naissance - celle de l'être
social - au cours de laquelle l'individu acquiert un nouveau nom, «élément
essentiel de la personne» (ibid., p. 94). Cette nouvelle identité, sociale,
transmise par l'éducation et légitimée par l'initiation, ne peut en aucun
cas se déduire des prédispositions psychologiques «vagues et confuses...
mêlées d'ailleurs à toute sorte de prédispositions contraires», elle constitue
plutôt «la forme si définie et si particulière qu'elles prennent sous l'action
de la société» (ibid., p. 96). Cette mise en forme sociale des prédisposi
tions individuelles assure l'appartenance stable de l'individu à une société
et à ses groupes sociaux (famille, corporation, association politique...).
L'être social ainsi constitué précocement («le meilleur de nous-mêmes»)
s'impose à l'être individuel en lui fixant des buts et des principes pour
toute la durée de sa vie.
La notion d'habitus, amplement utilisée et théorisée par P. Bourdieu,
s'inscrit dans cette tradition mais en l'infléchissant notablement dans le
sens d'une intériorisation active permettant une redéfinition des relations
entre formes sociales et prédispositions individuelles. En faisant de l'ha-
bitus non seulement le produit des conditions sociales de sa transmission
mais aussi le principe générateur des pratiques individuelles vécues comme
librement choisies (1980, p. 88), Bourdieu réactive le vieux schéma phi
losophique de «l'activation du passif» (Héran, 1987) en y ajoutant la thèse
d'une correspondance très probable - sinon nécessaire - entre les tran
smissions «passives» et les incorporations «actives».
De ce fait, la distinction, même heuristique, entre identité individuelle
et identité sociale n'est plus nécessaire. L'identité construite par les indi
vidus au cours du «processus purement social et quasi magique de socia
lisation» (Bourdieu, 1980, p. 96) peut toujours être analysée à la fois
comme le produit intériorisé de ses conditions sociales antérieures les plus
objectives et comme l'expression de ses espérances individuelles les plus
subjectives. L'ajustement anticipé de celles-ci aux probabilités objectives
de réussite issues de l'expérience assure, pour le plus grand nombre, la
coïncidence entre le destin personnel et la trajectoire sociale. L'introduc
tion d'une théorie sophistiquée des champs de la pratique sociale, de leur
relative autonomie et d'une dialectique subtile entre la position occupée
dans un champ, les dispositions héritées et les prétentions affichées dans
des pratiques spécifiques ne change pas la priorité accordée à l'axe tem
porel et l'unité postulée de l'identité sociale. Ce sont elles qui fondent,
chez Bourdieu, la possibilité d'une «économie générale des pratiques»
506 Dubar Claude
(1980, pp. 209 sq.) permettant de rendre compte de la reproduction de la
domination sociale à travers les changements de tous ordres.
Cette tradition que Bourdieu désigne parfois sous le terme de «struc
turalisme constructiviste» (1987, p. 147) peut trouver des correspondances
dans les différentes versions de la théorie de la socialisation de Piaget :
priorité à la construction des schemes, rôles de l'activité dans la structu
ration de l'identité, dialectique entre Г intériorisation des schemes et l'ex
tériorisation des pratiques, etc. Mais, au-delà de la différence des points
de vue disciplinaires - psychologie du développement individuel versus
sociologie de la reproduction sociale -, la conception de la temporalité
n'est pas la même dans les deux théories. Alors que Bourdieu privilégie
la continuité de la trajectoire à la fois inter- et intragénérationnelle, Piaget
(1964) valorise la discontinuité des stades de développement qui caracté
risent la socialisation «primaire» de l'enfant jusqu'à son insertion sociale
et professionnelle. La généralisation éventuelle de ce schéma (déstructu
ration/restructuration) à l'ensemble du cycle de vie renforce encore la dif
férence des deux conceptions - la prise en compte du passé ne suffit plus
pour déterminer les probabilités d'adopter telle ou telle pratique : la struc
ture des situations de crise est aussi déterminante, sinon plus, que l'expé
rience antérieure. Il n'y a plus priorité absolue accordée à l'axe temporel
mais articulation nécessaire entre les schemes hérités et la structure des
situations rencontrées.
Ce décalage entre la tradition durkheimienne associée à la sociologie
causale (probabiliste) et la piagétienne à la psychologie
génétique (expérimentale) ne se réduit pas à une simple différence de point
de vue disciplinaire. Il met en jeu deux manières différentes de définir et
de faire fonctionner un paradigme scientifique permettant d'éviter l'oppos
ition stérile entre holisme (priorité à la société conçue comme une totalité
organique) et individualisme à l'individu conçu un atome
souverain), tout en privilégiant l'axe temporel de construction des identités
(Piaget, 1965). Le dépassement de cette opposition (1) suppose que l'on
cesse de traiter à part et avec des concepts totalement hétérogènes les ident
ités collectives construites historiquement dans et par les processus so
ciaux et les identités individuelles constituées dans et par les biographies
et les interactions individuelles.
Au-delà des découpages disciplinaires contingents entre sociologie et
psychologie, c'est dans le croisement et par la fécondation de traditions
théoriques internes à chacune de ces disciplines - mais aussi par le recours
à des théories venues d'autres disciplines - que l'on a le plus de chances
(1) Ce dépassement est commun à Bour- (1965, p. 29), Bourdieu privilégie les
dieu et à Piaget mais, alors que ce dernier «conditions de production» de l'habitus dans
définit la position comme «relativisté» et la trajectoire (1980, pp. 96 sq.).
centrée sur les «interactions élémentaires»
507 Revue française de sociologie
de construire des approches opératoires de l'identité sociale dépassant l'op
position précédente.
Une seconde tradition théorique apparaît au moins aussi féconde que
la précédente pour éclairer la notion de «forme identitaire». Elle privilégie
l'axe spatial et non plus l'axe temporel de la construction du social. Elle
concerne l'interférence entre la sociologie et l'économie et non plus celle
qui relie et oppose la sociologie et la psychologie génétique. Elle renvoie
à la postérité wébérienne et non à la tradition durkheimienne. Elle consi
dère plus les identités des acteurs sociaux comme des effets émergents
des systèmes d'action que comme des produits de trajectoires biographi
ques. Elle tente également d'échapper à l'opposition des paradigmes holiste
et individualiste, mais en privilégiant l'analyse des relations entre acteurs
d'un même système et des formes de construction sociale et mentale d'un
même champ de pratiques et de contraintes. Elle fait de l'identité des ac
teurs sociaux le résultat provisoire et contingent de dynamiques diversifiées
d'engagement -ou de retrait- dans des espaces de jeu structuré par des
règles en perpétuelle évolution (Reynaud, 1989).
Cette tradition caractéristique de la sociologie comprehensive centrée
sur les interactions avec autrui et les significations subjectives investies
dans l'action (Weber, 1920) rencontre notamment les multiples tentatives
des économistes pour affiner ou remettre en question le paradigme libéral
du marché en concurrence parfaite. Dès lors que des données empiriques
de plus en plus nombreuses et systématiques - concernant notamment les
inégalités de salaires (Silvestře, 1978) - ne peuvent être facilement inter
prétées au moyen des modèles néo-classiques, d'autres formulations théo
riques remettent en cause ces modèles en prenant acte de l'hétérogénéité
sociale des acteurs économiques et de la diversité des formes d'ajustement
entre eux. Les concepts de rationalité économique unique et de marché
du travail concurrentiel sont retravaillés ou critiqués à la lumière de la
diversité des identités d'acteurs (Maurice et al, 1982) et/ou de la pluralité
des formes de justification (Boltanski et Thévenot, 1991). Le modèle de
«l'entrepreneur rationnel» et de la «logique industrielle» devient un mod
èle parmi d'autres, générant une forme identitaire qui peut être analysée
comme dominante mais non exclusive d'autres configurations de valeurs,
normes et croyances enracinées dans «mondes vécus» et ren
voyant à d'autres espaces de reconnaissance et d'investissement que la
grande entreprise compétitive et intégrative. Contrairement à la tradition
précédente, ce n'est plus la socialisation «primaire» des individus qui est
au cœur des analyses des identités d'acteurs mais la socialisation «se
condaire», notamment dans le champ du travail, et spécialement «le pro
cessus de reconnaissance par les autres, inscrit dans un jeu de forces
sociales» (Sainsaulieu, 1977).
La coexistence de ces deux grandes traditions théoriques qui traversent
toute l'histoire de la sociologie s'explique, partiellement au moins, par le
double travail fondateur que les pères de la discipline ont dû effectuer
508 Claude Dubar
pour lui constituer un espace contre les prétentions de la psychologie (Dur-
kheim) ou de l'économie politique (Weber). Dans ce double processus de
constitution de la discipline, le concept d'identité s'est trouvé, en quelque
sorte, disloqué entre un pôle individuel analysé par les divers courants
théoriques de la psychologie (la psychanalyse plus encore sans doute que
la psychologie génétique) et un pôle structurel ou collectif investi par les
diverses théories alternatives de l'économie néo-classique (le marxisme
plus radicalement sans doute que les théories institutionnalistes ou conven-
tionnalistes). Le moment actuel semble à nouveau opportun pour tenter
d'articuler ces deux traditions, qui dépassent de beaucoup la seule socio
logie et apparaissent rigoureusement complémentaires pour penser l'ident
ité sociale autrement qu'à partir d'une opposition entre identités
individuelles et identités collectives. Plusieurs tentatives très fécondes ont
déjà été mises en œuvre à partir de dialectiques argumentées entre «identité
pour soi» et «identité pour autrui» (Laing, 1961), «identité sociale vir
tuelle» et sociale réelle» (Goffman, 1963), socialisation primaire
et socialisation secondaire (Berger et Luckmann, 1966).
Dans la sociologie française, le clivage entre une approche synchronique
des identités au travail (Sainsaulieu, 1977) et une anachronique
des habitus de classe (Bourdieu, 1980) devrait pouvoir être dépassé par
des approches du type de celle exposée ici, fondée sur la double transaction
(Dubar, 1991). Elle suppose un affaiblissement conjoint des oppositions
théoriques entre les deux traditions précédentes mais aussi des barrières
disciplinaires entre la sociologie et la psychologie (génétique) d'une part,
la sociologie et l'économie (du travail) d'autre part. La question de la
construction des «formes identitaires» dans le champ professionnel peut
constituer une occasion favorable à ces fécondations nécessaires.
Les quatre «formes résultant des travaux du LASTRÉE et
présentées ci-après sont plus ou moins similaires à d'autres produits de
recherches élaborés à partir de démarches différentes et se référant à l'une
ou l'autre des traditions précédentes : les «identités au travail» de R. Sain
saulieu (1977), les «horizons socio-professionnels» de N. Abboud de Mau-
peou (1968), les «identités sociales» des techniciens de G. de Bonnafos
(1988), les «profils» de salariés reconvertis d'A. Lerolle (1991), les «mod
èles de valorisation de la force de travail» (Rivard, 1986), les «principes
de qualification» de M.-C. Bureau et P. Nivolle (1990), les vécus du chô
mage (Schnapper, 1981), les «catégories identitaires» des chômeurs de
longue durée (Demazière, 1992) et même les «milieux sociaux» d'A. Des
rosières et L. Thévenot, résultant du croisement de «deux systèmes d'op
positions hétérogènes» (1988, pp. 94-103). Tous ces travaux ont en
commun d'être essentiellement inducîifs et de partir d'analyses empiriques
des catégorisations mises en œuvre par les individus pour en tirer des abs
tractions généralisantes.
509 Revue française de sociologie
Trois recherches collectives
sur les pratiques de formation post-scolaire
La théorisation présentée ici et longuement développée ailleurs (Dubar,
1991) découle également d'une démarche inductive : c'est à partir de la
confrontation des résultats de trois recherches empiriques que j'ai été
conduit à construire un ensemble de concepts explicatifs rendant compte
des mécanismes communs mis en évidence par ces recherches et renvoyant
à l'hypothèse théorique d'une double transaction articulant des processus
biographiques et relationnels.
Les recherches et les questions qui suivent remontent aux travaux me
nés, durant les années soixante-dix, sur diverses expériences de formation
d'adultes en France (Dubar, 1977) et notamment à une synthèse, à base
statistique, sur les déterminants de l'accès à la formation professionnelle
continue (Dubar, 1984). L'un des principaux résultats de ces travaux était
que la formation post-scolaire constituait un facteur important de différen
ciation sociale à l'intérieur de populations apparemment homogènes. Qu'il
s'agisse des Actions collectives de formation (acf) mises en œuvre sur
une base territoriale, de dispositifs de promotion sociale s' adressant à des
adultes ayant un niveau de diplôme déterminé ou d'actions de formation
continue financées par des entreprises pour certains de leurs salariés, l'ac
cès différentiel à ces formations - ainsi que leurs résultats - ne constituait
pas simplement une reproduction des inégalités antérieures mais provoquait
des différences nouvelles qui ne pouvaient s'expliquer ni à partir des seules
trajectoires sociales ou culturelles antérieures, ni à partir des positions oc
cupées par les individus dans l'espace social ou professionnel.
Les nouvelles recherches menées durant les années quatre-vingt se sont
efforcées de mieux comprendre ces processus de différenciation. Les trois
recherches présentées sont toutes centrées sur l'analyse des réactions i
ndividuelles aux incitations à se former émises par les pouvoirs publics ou
par les entreprises. Elles portent sur des populations diversifiées, confront
ées à des dispositifs de formation eux-mêmes très différents : jeunes chô
meurs sans diplôme incités à entrer dans un dispositif d'insertion, salariés
d'une grande entreprise publique engagée dans un programme ambitieux
de formation, salariés d'entreprises privées mettant en œuvre des «inno
vations» techniques et sociales. Elles privilégient l'approche qualitative
au moyen d'entretiens approfondis destinés à comprendre les pratiques
mises en œuvre. Ce sont toutes des recherches collectives menées dans le
cadre d'un même laboratoire (2) et tendant à concilier la réponse à des
(2) Le Laboratoire de sociologie du tra- recherches sociologiques et économiques
vail, de l'éducation et de l'emploi (lastrée) (clersé), unité associée du cnrs et de
créé en 1978 par J.-R. Tréanton fait partie, l'Université de Lille I.
depuis 1982, du Centre lillois d'études et de
510 Claude Dubar
demandes sociales ou des commandes institutionnelles avec la production
de résultats scientifiques impliquant une «bonne distance» à l'égard de
l'objet et une rigueur méthodologique contrôlée.
Un dispositif d'insertion sociale et professionnelle
La première recherche a concerné des jeunes du Nord-Pas-de-Calais en
trés, en 1982, dans le dispositif d'insertion sociale et professionnelle des
tiné à des garçons et filles sortis sans diplôme de l'école et se retrouvant
en situation de chômage sur le marché du travail (Dubar et al., 1987).
Outre l'analyse détaillée d'un échantillon aléatoire de 600 fiches d'inscrits
dans l'ensemble de la région et l'étude de l'évolution des offres de fo
rmation de la part des organismes concernés, la recherche s'est efforcée
de comprendre les attitudes, représentations et pratiques des jeunes eux-
mêmes à travers une série d'entretiens de type non directif auprès d'un
petit échantillon de 45 jeunes suivis durant trois ans (3).
Cette dernière approche a permis, au moyen d'une typologie fondée sur
l'agrégation des «schemes d'entretien» autour d'unités-noyaux (4), de mett
re en évidence ce que nous avons appelé des «logiques d'action» reliant
la vision de l'avenir professionnel, la reconstitution de la trajectoire an
térieure, les parcours effectifs dans le dispositif et sur le marché de l'em
ploi et la manière dont les jeunes parlaient de la qualification et, plus
généralement, de la relation entre la formation et l'emploi (5). Les quatre
types dégagés inductivement de l'analyse des entretiens constituaient, selon
nous, des formes de rationalité (d'où le terme «logique») ayant toutes
leur (relative) cohérence interne et permettant à la fois de présenter, voire
de justifier, les pratiques antérieures (familiales, scolaires, post-scolaires),
de rendre compte de la situation vécue et d'inventorier les possibilités
d'avenir.
(3) L'échantillon restreint, construit par Dubar, M. Feutrie, N. Gadrey, J. Hedoux et
choix raisonné sur la base des 600 fiches, E. Verschave.
comprenait 21 filles et 24 garçons entrés en (4) Cette technique consiste à résumer le
stage en 1982 et suivis jusque 1985. Sa déroulement de chaque entretien au moyen
composition était représentative de l'échan- d'un «scheme» récapitulant les affirmations
tillon en ce qui concerne l'origine sociale jugées essentielles et les relations entre elles,
(83% d'enfants d'ouvriers, dont 52% de puis à sélectionner des schemes particulière-
« non-qualifiés ») et la dernière classe fré- ment typiques (« unités-noyaux ») et à répar-
quentée (un tiers environ issus de collèges ou tir l'ensemble autour de ces unités jusqu'à
de sections d'éducation spécialisée, un tiers épuisement de l'échantillon. Cf. sur ce point
de classes pré-professionnelles de niveau Grémy et Le Noan (1977).
cppn ou de classes préparatoires à l'appren- (5) Ce thème de la «qualification» avait
tissage cpa et un tiers sortis de lycées été choisi à la fois à cause de l'objectif cen-
d'enseignement professionnel). Sur la compo- tral du dispositif étudié («la qualification
sition précise de l'échantillon, cf. Dubar et pour tous») et par suite de la position stra-
al. (1987, pp. 74-75, 100 et 125). Le collectif tégique de cette notion fortement polysémique
de recherche était composé de C. Dubar, E. dans les processus de représentation du travail
et d'anticipation de l'avenir professionnel.
511 Revue française de sociologie
Les regroupements opérés à partir des discours «libres» (6) tenus par
les jeunes aux chercheurs aboutissaient à quatre ensembles difficilement
hiérarchisables sur une dimension unique. Une première dimension «tem
porelle» opposait nettement les jeunes que nous avons appelés «sans ave
nir» (type I), qui ne pouvaient formuler aucun projet professionnel et se
déclaraient eux-mêmes incapables d'accéder à un emploi stable, et les
jeunes esquissant des « stratégies tous azimuts » (type IV) incluant plusieurs
possibilités et combinant des formes diverses d'accès à l'emploi (stable
ou non) avec des perspectives de formation immédiate ou différée devant
les mener à des emplois ou métiers qualifiés. Entre les deux, une majorité
déjeunes vivaient dans l'incertitude, anticipant soit un «petit boulot» dé
fini uniquement par ses caractéristiques négatives (pénible, répétitif...), soit
un «petit diplôme» devant leur permettre d'affronter le marché du travail
dans de meilleures conditions. Une seconde dimension plus «relationnelle»
distinguait les jeunes ayant dans leur entourage (surtout familial) les él
éments d'un réseau d'accès à l'emploi (Marry, 1983), mais aussi un «adulte
de référence» leur permettant d'évaluer positivement la relation entre une
formation diplomante et un emploi désirable et ceux qui, en étant dépourv
us, n'accordaient aucune valeur positive à la formation (CAP essentiell
ement) en termes d'emploi, de métier ou de profession. Cette seconde
dimension permettait de comprendre pourquoi certains privilégiaient le
«travail instrumental» en étant prêts à accepter n'importe quel «petit bou
lot» et en abandonnant rapidement les stages (type il), alors que d'autres
visaient «la certification d'abord» en prolongeant leur présence dans le
dispositif de formation et en entretenant l'espoir d'un emploi (plus ou
moins) stable ultérieurement (type Ш).
Les quatre types ainsi reconstitués ne pouvaient être associés ni à quatre
trajectoires antérieures nettement différenciées ni à quatre positions cla
irement définies au sein du dispositif de formation ou du marché du travail.
Chaque type combinait une forme très générale de trajectoire biographique
reconstruite subjectivement (soit marquée par la conscience de l'échec et
l'angoisse de la menace de l'exclusion pour les types I et il; soit par la
nostalgie de la réussite scolaire et l'espoir d'insertion stable pour les types
Ш et IV) et une configuration relationnelle liée à une représentation fixée
(ou une croyance consolidée) des liens entre formation et qualification (soit
négative pour les types I et il, soit positive pour les types Ш et iv). Chaque
type était ainsi associé à une logique particulière mettant en cohérence
les «bonnes raisons» que chacun avait pour continuer ou arrêter la fo
rmation et pour espérer ou non trouver un emploi.
(6) Le principe de base des entretiens - vient plus que par des « questions de re-
de type non directif- mis en œuvre est le lance». Cette technique doit permettre d'at-
suivant : c'est l'enquêté lui-même qui teindre la « logique affective » de l'individu
conduit l'entretien et décide de l'ordre des jugée significative de son «système cultu-
thèmes abordés à partir d'une «question de rel». Sur ce point, cf. Michelat (1975).
départ» standardisée. L'enquêteur n'inter-
512