La lecture en ligne est gratuite
Télécharger

Henri Piéron
M. F.
G. P.
D. W.
G. P.
C. N. P.
I. M.
I. Généralités. Traités. Méthodologie et Histoire. Théories.
In: L'année psychologique. 1924 vol. 25. pp. 218-244.
Citer ce document / Cite this document :
Piéron Henri, F. M., P. G., W. D., P. G., N. P. C., M. I. I. Généralités. Traités. Méthodologie et Histoire. Théories. In: L'année
psychologique. 1924 vol. 25. pp. 218-244.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1924_num_25_1_6169BIBLIOGRAPHIQUES ANALYSES
I. — Généralités. Traités. Méthodologie et Histoire.
Théories.
CHARLES S. MYERS, — VIIth International Congress of Psychol
ogy, — In. 4°, 388 p., Cambridge. University Press. 1924 (12 sh, 6).
Le président du Congrès d'Oxford, C. S. Myers, a assuré la publi
cation de ce volume de comptes rendus du Congrès, des rapports et
des communications (en renonçant seulement à la publication des
discussions).
On y trouvera, en particulier, les rapports sur la notion d'intell
igence générale de G.vH. Thomson, Claparède et Thurstone, sur la
conception de l'énergie nerveuse et mentale de Adrian, Head et
Myers, ainsi que l'étude corrélative de Pierre Janet sur asthénie
psychique et atonie, sur la classification des instincts de Drever
et Jones, sur les principes de l'orientation professionnelle de Lip-
mann, Burt et Thurstone, et la série des communications, dont cer
taines réellement importantes, que nous avons signalées dans le
compte rendu du Congrès (An. Ps., XXIV, p. 182 sqq.).
H. P.
W. HEINRICH. — Travaux du Laboratoire de Psychologie expéri
mentale de l'Université de Cracovie. — Gr. in-8°, 391 p. Paris,
Alcan, 1923.
Le directeur du Laboratoire de Cracovie a eu l'excellente idée de
réunir, pour les publier en français, toute une série de travaux
sortis de ce laboratoire.
On trouve tout d'abord une introduction philosophique et mé
thodologique de Heinrich, qui, après avoir discuté les problèmes géné
raux de la théorie de la connaissance, pose comme objet des études
psychologiques « l'homme en général, pris individu psycho
physique ». Il fait entrer dans cette notion les recherches « relatives
aux manifestations physiologiques du système nerveux, qui forment
une série de phénomènes reliée aux autres manifestations étudiées
objectivement, et à causalité fermée ». Pour déterminer la cause
d'un .comportement, il faut donc se reporter aux phénomènes phy- GÉNÉRALITÉS. TRAITES. METHODOLOGIE ET HISTOIRE. THEORIES 219
siologiques. Mais, en outre de ces phénomènes, relèvent de l'individu
psycho-physique des « manifestations qualitatives que nous obte
nons en tenant compte de la signification symbolique des énoncia-
tions du sujet ». L'analyse de ces manifestations « de conscience »
constitue le domaine de la psychologie descriptive, et l'étude des
rapports des deux séries celui de la psychologie physiologique.
Une première partie concerne des recherches expérimentales sur
la psychologie de l'espace : J. Zajac a étudié la localisation en pro
fondeur des images doubles, montrant que la vision binoculaire
non unifiée se ramène à la vision monoculaire, à l'encontre des
conceptions de Hering ; d'après lui, c'est l'accommodation qui régit
la perception de la profondeur.
M. Boniecka a donné une détermination mathématique des courbes
de repère de la vision monoculaire en lumière homogène (courbes
qui, dans chaque plan de section, passent par le point de fixation
avec cette propriété que tous leurs points sont vus à une distance
égale) formant lieu géométrique des de l'espace qui, pour
une position de la lentille, donnent sur la rétine des images nettes,
l'ensemble des courbes donnant la surface de repère.
Dans la deuxième partie sont réunies des études sur la psychol
ogie de l'attention, qui comprennent tout d'abord les intéressantes
recherches & Heinrich sur la fonction de la membrane tympanique,
montrant que l'accommodation, en changeant la tension de la memb
rane, modifie le ton fondamental de celle-ci quand elle vibre, d'où
une influence de l'attention mettant au point sur telle ou telle mod
alité vibratoire ; puis un important travail de M. Falski (thèse
de doctorat) sur l'acte de lecture, qui montre la différenciation de
deux grandes catégories de types individuels, les subjectifs et les
objectifs, les premiers, dans une exposition tachistoscopique des
mots, lisant déjà pour des durées très courtes, mais commettant de
nombreuses erreurs, les seconds ne commençant à lire que pour une
durée bien définie, mais lisant exactement ; des recherches sur les
rapports entre la perception et la reproduction des images, de Cyrus
Sobolewska (abrégé posthume d'une thèse de doctorat), mettant en
évidence une prédominance de la région supérieure du modèle sur
l'inférieure, de la gauche sur la droite, une meilleure reproduction
des lettres que des signes conventionnels, des différences indivi
duelles réductibles à des types spécifiques ; enfin une courte note de
C. Bankowska sur l'acuité visuelle périphérique, établissant cette
loi (pour la perception des lettres) que les distances du point de
fixation auxquelles les lettres sont perçues distinctement sont pro
portionnelles aux épaisseurs des lignes (les lettres étaat déplacées
sur la « courbe de repère »).
Une troisième partie est entièrement remplie par l'étude de
H. Trzcinska sur la courbe pléthysmographique du travail mental.
La conclusion de cette étude sur 4 sujets (134 expériences) est
que le travail mental, si intense soit-il, ne provoque pas de change
ments du volume du bras (pléthysmographe de Lehmann utilisé),
l'influence des émotions agissant seule toutes les fois qu'une varia
tion pléthysmographique est obtenue. En général, il y a une diminut
ion de l'amplitude de la pulsation (72 cas contre 48 d'augmenta- 220 ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
tion), et variation de fréquence, à peu près aussi souvent dans le
sens de l'accélération (56 cas) que du ralentissement (58 cas),
L'ensemble des travaux fait le plus grand honneur au laborat
oire de Cracovie et à son directeur. Les recherches sont bien conçues,
rigoureusement exécutées, les conclusions solidement étayées. On
devra consulter et utiliser les données qu'elles apportent.
H. P.
GEORGES DUMAS. — Traité de Psychologie. — Tome II, in-8,
1173 p. Paris, Alcan, 1924 (60 francs).
Il serait vain de vouloir rendre compte de ce volume si dense,.
qui complète heureusement l'œuvre magistrale dont la publication
a été assurée par G. Dumas. Ce serait inutile aussi, car l'ouvrage se
trouve certainement entre toutes les mains.
Nous nous contenterons donc d'en résumer la table des matières
pour souligner, par le contenu du volume, les grandes lignes du plan
adopté. Le livre I est consacré aux « fonctions systématisées de la
vie mentale », qui comprennent les perceptions (B. Bourdon), les sou
venirs (Delacroix), les opérations intellectuelles de la pensée, du lan
gage, de l'intelligence, de la croyance et du rêve (Delacroix), les
sentiments complexes, amoureux (G. Dumas), social, religieux, moral
(Belot), esthétique (Delacroix), les volitions (Blondel). Y invention
artistique, scientifique et pratique (Rey),
Le livre II traite des « synthèses mentales » et groupe des cha
pitres sur la conscience (Wallon), la personnalité (Blondel). les carac
tères (Poyer). Y activité mentale, comportant travail et fatigue (Poyer).
Enfin, dans le livre III sont réunies les « sciences annexes « : la
psychologie zoologique (Piéron), la psychologie génétique et ethnique
(Ghallaye), Y interpsychologie (Dumas), la sociologie (Davy), la patho
logie mentale et la psychopathologie (Dumas), enfin la psycho-physiol
ogie des glandes endocrines et du système neuro-végétatif (Dumas)
présentée comme un nouveau chapitre de psychologie.
Dans une Conclusion, G. Dumas examine les grands courants de
la psychologie française contemporaine, dégage leur influence sur
le traité, expose les tendances propres de l'école sociologique et celles
de la nouvelle « psychologie de réaction » ou psychologie objective.
« Notre Traité, conclut-il, a visé uniquement à être impartial,
objectif et complet. Aussi bien, nous ne regrettons pas que des
conceptions différentes de la psychologie s'y soient manifestées
puisque les divergences d'opinion sont, dans tous les domaines, la
condition de l'activité intellectuelle. »
Nul doute que des éditions successives de cet important ouvrage
permettent de le tenir au courant des progrès de la science psycho
logique, et de le garder en étroit contact avec le mouvement des
idées. H, P.
J.-R. KANTOR, — Principles of Psychology (Principes de Psycho-
logie). New- York. Alfred Knopf, 1924, 1 vol. gr. in-8° de xix-473 p.
Kantor nous donne, dans ce gros livre, un exposé d'ensemble de TRAITES. METHODOLOGIE ET HISTOIRE. THÉORIES 221 GÉNÉRALITÉS.
la conception behavioriste, qu'il a défendue dans de nombreux
articles de revue sous le nom de théorie organismique. Il est imposs
ible d'en faire ici une analyse complète : nous voudrions seulement
en caractériser les tendances.
Pour devenir une véritable science, la Psychologie doit rejeter
définitivement les conceptions animastiques qui lui donnaient pour
objet des faits distincts des faits physiques et supposés connus d'une
manière spéciale. Il faut donc rejeter la doctrine du parallélisme
psycho -physique qui implique la même hypothèse. Mais il faut éviter
aussi bien le Charybde physiologique que le Scylla mentalistique.
Kantor s'écarte ici de la théorie de Watson, qui confond les faits
psychologiques avec les faits neuro-glandulo-musculaires. Il lui
reproche d'exclure la description du contenu actuel de la plus grande
partie de Ja psychologie humaine et même animale, et d'être con
duite à des hypothèses tout à fait arbitraires sur des fonctions phy
siologiques inconnues, qui ne sont rien moins que l'équivalent des
anciennes facultés de l'âme.
La Psychologie a pour objet les réactions dans leurs rapports avec
les objets extérieurs qui constituent leurs stimuli. C'est l'étude des
interactions des individus et du milieu. Elle s'intéresse à l'ensemble
d'une réaction, tandis que la physiologie l'analyse dans ses faits
élémentaires et dans ses organes isolés. Leur point de contact est
l'étude des réflexes. D'ailleurs, Kantor revient souvent sur cette
idée que le phénomène nerveux central n'est pas la cause du com
portement. Les faits de coordination ne sont pas purement nerveux.
Il y a conditionnement réciproque de tous les phénomènes orga
niques : il ne faut pas identifier la partie et le tout.
La matière de la psychologie est donc entièrement objective : c'est
le segment de conduite (behavior segment), qui se décompose en
systèmes de réactions et en unités de réaction : mais il ne faut pas
oublier qu'il ne s'agit la que d'abstractions, Aucune réponse ne peut
se séparer du stimulus correspondant, et réciproquement. Les réac
tions sont très diverses : l'auteur en fait, suivant une méthode qu'il
applique dans tout son livre, plusieurs classifications. Ainsi, il dis
tingue des réactions finales et précurrentes, ouvertes ou implicites,
préparatoires ou anticipatoires, principales et auxiliaires, directes
ou indirectes, immédiates ou retardées, particulières et générales,
performatives ou informationnelles, etc..
Les stimuli se définissent par leurs fonctions, le même objet pou
vant en avoir ou en acquérir plusieurs. L'acception du mot est des
plus étendues : ainsi, par exemple, des arbres, des pierres, le vent,
l'air, des personnes, leurs actions, des événements, des lois, des
coutumes, une morale, un idéal... sont des stimuli. Quand on parle
de conditions du milieu, il faut entendre par là, non seulement des physiques, mais des conditions sociales, morales, esthé
tiques, religieuses, etc. Quant au mot réponse, il désigne non seule
ment, comme pour le physiologiste, le fait qui commence dans les
centres nerveux et se continue dans le muscle ou dans la glande,
mais l'ensemble des faits organiques depuis l'excitation sensorielle
jusqu'aux mouvements extérieurs, en y comprenant le phénomène
nerveux total, qui n'en est qu'une phase. 222 ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
L'étude de la personnalité, sur laquelle Kantor insiste beaucoup,
fournit l'occasion de préciser ce point de vue. L'analyse des diffé
rents degrés de contact de la personne avec les stimuli au sens large,
celle du développement de la personnalité, poursuivie dans les cha
pitres suivants jusqu'aux formes les plus complexes de la conduite
sociale, montrent un effort considérable pour traduire dans le lan
gage organismique les résultats de la psychologie traditionnelle.
Ainsi, dans les actes automatiques, le contact avec les stimuli est
très réduit. Il est plus complet dans la conduite subréactionnelle,
où cependant l'individu n'a pas encore la conscience (awareness and
appreciation) de ses propres réactions. Au niveau réactionnel, la per
sonne réagit à des situations si compliquées, impliquant tant d'a
ssemblages de stimuli avec leur organisation, que ses propres réac
tions deviennent nécessairement un trait essentiel de la situation.
Au niveau subpersonnel, la personne, représentée dans ses goûts,
aptitudes, doit être considérée (Puis-je faire ceci ? Réussirai-je ?) —
Au niveau personnel enfin, elle devient elle-même le stimulus prin
cipal : elle doit contempler (contemplate) les changements de toute
sorte, considérer (consider) ses relations actuelles ou projetées, être
sensible (alive) aux conséquences, etc..
Des passages de ce genre se rencontrent fréquemment dans ce
livre. Quelle est la véritable signification des termes soulignés, aux
yeux d'un psychologue qui professe une méthode rigoureusement
objective et refuse toute existence aux « états de conscience » ?
C'est surtout dans les chapitres sur l'attention, la perception, les
îéactions affectives, la connaissance, qu'il faudrait chercher une
réponse à cette question.
Des études anciennes nous ont déjà facilité la tâche pour l'atten
tion, en nous préparant à l'envisager du point de vue objectif.
Kantor la décrit comme l'actualisation d'un stimulus, un processus
par lequel les objets et les conditions du milieu assument leur fonc
tion particulière : on y trouve des réactions de préparation, d'antici
pation, d'orientation (par ex. l'attitude d'attente du joueur de
balle). Les faits objectifs ne sont pas les concomitants de l'atten
tion, mais l'attention elle-même.
L'étude de la perception est beaucoup plus difficile. Dans les plus
simples réflexes, on trouve déjà une réaction de discernement, ce
qui signifie seulement qu'un stimulus déterminé engendre une ré
ponse déterminée. Dans la perception il y a quelque chose de plus,
et les mots traditionnels de connaissance et de conscience se pié-
sentent d'abord à l'esprit. Que signifient-ils ? Dans l'acte de retirer
la main au contact d'un corps brûlant, la réponse est immédiate
ment liée à l'action du stimulus ; dans la perception proprement
dite, il y a deux moments distincts (par ex, : le joueur voit arriver la
balle, et il réagit) ; plusieurs actions finales sont possibles ; il y a
place avant la réaction pour une inhibition momentanée, pour des
anticipations élémentaires, vestiges plus ou moins réduits de sys
tèmes réactionnels antérieurs. On réagit d'ailleurs en partie à de&
caractères de l'objet, représentés par des substituts auxquels l'édu
cation a donné une valeur. On voit comment Kantor s'efforce de
donner une réalité objective autonome à ce moment que la psycho- ■
GÉNÉRALITÉS. TRAITES. METHODOLOGIE ET HISTOIRE. THEORIES 22£
logie de la conscience appelle perception, indépendamment de la
réaction finale dont il est le médiateur.
L'extrême difficulté du problème vient sans doute de ce que beau
coup de réponses ne sont pas extérieurement observables, et cette
difficulté se retrouve dans d'autres questions. Il est bien difficile
de rester entièrement fidèle à ce principe : « on ne doit jamais ad
mettre dans la pensée scientifique un phénomène qui ne soit pas
actuellement observé » (p. 30).
II faut admettre souvent des réactions non apparentes, soit pour
le sujet, soit pour l'observateur extérieur (p. 69). Le fait que la per
ception est referentielle signifie que souvent il y a très peu d'action
musculaire visible pour l'observateur (p. 256). Dans l'étude des
réactions implicites (c'est-à-dire qui correspondent à des stimuli
absents représentés par des substituts), il y a des cas où les faits ne
peuvent être qu'inférés (p. 312) : l'observateur doit reconstituer les
stimuli originaux, ce qui n'est possible que si l'on connaît bien la
biographie psychologique du sujet. Dans les faits affectifs, les réac
tions sont effectives (overt), mais mettent en jeu des mécanismes
internes : leur localisation ne peut être observée du dehors (p. 348).
La difficulté est encore accrue dans les connaissances (Knowledge
reactions), où la réponse finale est indéfiniment différée : il n'y a
d'actuel qu'un état de préparation (equipmental readiness) difficiel
à préciser en termes objectifs (p. 396).
Sans doute, l'élément verbal est là, suprême ressource du behavio-
risme. Kantor va moins loin que Watson dans l'usage de ce prin
cipe. On rencontre sous sa plume des termes tels qu'image, repré
sentation, idée qui désignent des faits non entièrement réductibles
à la parole. Mais il se défend de leur donner un sens mentalistique :
ce sont des résidus des réactions perceptives, dont nous avons admis
tout à l'heure l'autonomie.
L'association est considérée comme une loi générale de la vie psy
chologique : mais il s'agit de l'association des réactions personnelles
avec les stimuli extérieurs. C'est le nom général des faits de compor
tement (p. 345). En un sens plus particulier, il s'applique aux con
nexions nouvelles qui se forment pendaat la vie du sujet. Une comp
lication particulière du phénomène général de l'association d'un
stimulus avec une réponse, est l'association des réponses entre elles :
s'il s'agit de deux réponses implicites, on a l'association des idées de
la psychologie traditionnelle ; en réalité, la première réaction sert
de stimulant à la suivante.
Les chapitres sur les réactions affectives, la connaissance, la vo
lonté, l'habitude, dont nous ne pouvons donner une idée, précisent
la physionomie de cette psychologie organismique II ne faut pas
chercher dans ce livre des faits nouveaux, ni des précisions sur tel
ou tel problème expérimental. Il ne faut pas non plus s'attendre à
ce que l'auteur se place au point de vue des doctrines adverses pour
les discuter. Il développe sa doctrine, plutôt qu'il ne la justifie ;
avec une insistance un peu monotone, il cherche à nous habituer à
voir dans chaque fait psychologique une réaction à des stimulants,
et à montrer que son langage permet une description précise des
faits les plus complexes, avec leurs variétés et leurs nuances. Nous
laissons au lecteur le soin de juger s'il y a réussi. "P. G. 224 ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
FRIEDRICH JODL. — Lehrbuch der Psychologie. — 5e-6e Edi
tion par Carl Siegel, 2 vol. in-8, 394 et 498 p. Stuttgart et
Berlin, successeurs de J.-G. Cotta, 1924. (20 mk.).
Fr. Jodl, de Vienne, publia, en 1896, la première édition de son
Traité de Psychologie ; il est mort en 1914. Mais on a voulu assurer
le maintien- de son ouvrage, qui a eu dans les pays de langue all
emande, un réel succès. C'est Carl Siegel, professeur de philosophie à
l'Université de Czernowitz, qui a assuré la publication de cette édi
tion nouvelle, avec la collaboration d'une série d'élèves de Jodl :
W. Borner, de Vienne (sentiments esthétiques, attention, voli
tion, etc.), prof. Kraft, de Vienne (l'espace), Karl von Roretz (les
processus de conscience, la mémoire et l'association), prof. Schmied
Kôwarzick (le temps, le moi),//. Werner (langage et pensée) et H. Henn
ing, enfin, se substituant à Hugo Spitzer pour tout l'exposé relatif
aux sensations.
Ce traité est d'inspiration essentiellement philosophique ; les
auteurs y font preuve d'une grande ouverture d'esprit et d'une
large information. En le lisant, on peut se demander si les philosophes
ne pourraient pas aussi rédiger des traités de biologie et de physique :
les considérations générales sur la vie, la matière, le mouvement,
l'espace, le devenir, tiendraient une place considérable ; l'exposé
des faits comporterait un large et intéressant historique, et les
oppositions d'opinion des auteurs seraient bien mises en évidence,
ce qui donnerait sur tous les points matière à quelque discussion et
éviterait à coup sûr les excès du dogmatisme dans l'exposition.
Peut-être même, comme dans le Traité de Psychologie, réaliserait-on
ce tour de force d'exposer une science sans faire appel, ni à une
figure, ni à un tableau.
Un traité de ce genre satisferait davantage les philosophes ; tou
tefois, il serait dangereux pour eux s'ils croyaient trouver là un
exposé technique utilisable ; il ne satisferait pas les spécialistes,
mais peut-être leur rendrait-il des services en attirant leur atten
tion sur l'évolution des problèmes et la nature des conceptions théo
riques impliquées par tel ou tel langage. Seulement, en psychologie,
les véritables spécialistes sont encore rares. Aussi un traité phil
osophique trouve-t-il tout naturellement le succès ; mais aussi ne
rend-il peut-être pas de très grands services.
H. P.
AG. GEMELLI. — Nuovi Orizzonti délia Psicologia sperimentale. —
2e Edit., in-16, 387 p. Milano, Societa « Vita e Pensiero » 1924,
(18 lire).
Dans cet intéressant ouvrage, le Père Gemelli a réuni une série
d'études sur la philosophie de la psychologie. On sait que c'est un
chercheur habile, un théoricien ingénieux, qui considère la psychol
ogie comme une science fondée à la fois sur l'observation et sur
l'expérience, et qui a apporté à cette science et à ses applications
des contributions très importantes.
Qu'il tienne' à concilier l'attitude scientifique du psychologue avec GÉNÉRALITÉS. TRAITES. METHODOLOGIE ET HISTOIRE. THEORIES 225
l'attitude religieuse, toutes les fois que l'on s'approche des questions
qui peuvent prendre une signification philosophique générale, cela
est assez naturel et il ne faut donc pas s'étonner s'il n'admet pas la
réduction de la psychologie à la biologie, ni l'application de la doc
trine évolutionniste aux processus mentaux. Mais nous verrons
qu'il ne s'en tient pas là.
C'est dans la première partie qu'il discute la conception de la
psychologie comme science biologique ; dans la seconde, il réfute
les préjugés hostiles à la psychologie de laboratoire, défendant les
méthodes expérimentales et la notion de mesure et envisageant les
rapports de la psychologie, science indépendante, avec la philosophie.
La troisième partie est consacrée à l'exposé des méthodes pour
l'étude de la psychologie de la pensée et de la volonté, relatant les
travaux qui, à la suite de Binet, furent poursuivis par l'école de
Würzbourg, par Marbe, Messer, Bühler, Ach, et aussi par Bovet
(conscience du devoir), par Michotte et ses élèves, etc., soutenant la
légitimité et la fécondité de l'introspection provoquée qui apparut
comme un scandale aux psychologues de la tradition de Wundt,
enfin discutant la notion des « attitudes » mentales de Binet.
Les deux dernières parties traitent de la méthode pathologique
et de la psychologie comme science de la conscience.
A ce dernier point de vue, Gemelli prétend, en débarrassant la
psychologie des préjugés philosophiques, fonder sur l'expérimentat
ion une théorie de la conscience qui n'est, dit-il, nullement philo
sophique, mais qui pourra s'intégrer dans la philosophie.
Il prétend démontrer l'unité de la conscience, et sa nature propre
comme fonction synthétique, d'où l'obligation d'admettre l'exis
tence d'une âme, nécessaire à l'unité de la vie consciente. J'avoue
que la démonstration ne me paraît pas fondée scientifiquement, et
que la conclusion métaphysique ne s'impose pas avec une grande
rigueur logique. Si le Père Gemelli avait abordé les problèmes sans
aucune idée philosophique préconçue, je ne sais s'il aurait abouti
aux mêmes données, à la même construction métaphysique.
Contrairement à ses principes, qui exigent très légitimement la
séparation radicale de la science psychologique et de la philosophie,
nous voyons l'auteur revenir à une intime et regrettable pénétra
tion réciproque des conceptions métaphysiques et des recherches
expérimentales.
H. P.
THOMAS VERNER MOORE. — Dynamic Psychology. — In-8,
444 p. Londres, Lippincott, 1924 (relié, 15 sh.).
Don Moore est un bénédictin, professeur de psychologie à l'Uni
versité catholique américaine, directeur de la Clinique des maladies
nerveuses et mentales à l'Hôpital Providence de Washington, qui
a servi comme médecin-major sur le front français pendant la
guerre, et se montre un disciple de Freud. C'est certainement une
figure très originale et son livre, présenté comme une introduction
à la théorie et à la pratique de la psychologie moderne est d'un très
réel intérêt. Il est clair et vivant.
l'année psychologique, xxv. 15 . ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES 226
Repoussant l'exclusivisme behavioriste, don Moore conçoit la psy
chologie comme la science de la personnalité humaine, comme
l'étude des êtres humains au point de vue de leur vie mentale et des
mécanismes de leur comportement ; s'il n'en fait pas une science
naturelle au sens strict, c'est qu'il voit derrière cette conception une
métaphysique matérialiste.
La personnalité humaine lui paraît caractérisée spécifiquement
par la modalité de son « conscious behavior », et, dans la première
partie de son livre, consacrée à l'analyse de l'esprit, il s'attache aux
problèmes du conscient et de l'inconscient avant de proposer sa
classification des processus mentaux. Celle-ci est tripartite : les
éléments de l'esprit comprennent les fonctions mentales de réception
(attention et perception), de construction (association, jugement et
raison), et de conservation (sensorielle et intellectuelle) ; les produits
mentaux représentatifs, ou actions de la conscience (sensoriels
externes et internes, intellectuels) et les appétitifs (ou réactions de
la conscience), nécessaires (réflexes, affectifs, conatifs) et libres
(volonté) ; enfin les dispositions mentales générales (tempérament,
caractère) et spéciales (habitudes bonnes, indifférentes et mauv
aises). La classification montre bien que, malgré les dispositions
affirmées de l'auteur vers une psychologie indépendante, la méta
physique, la morale et la religion pénètrent ses conceptions.
La deuxième partie représente un excellent exposé des questions
relatives au stimulus et à la réponse dans le comportement humain,
portant sur les réflexes, les temps de réaction, et les tropismes en
un chapitre de psychobiologie animale, d'ailleurs intéressant, mais
qui paraît singulièrement placé dans le livre.
La troisième partie est consacrée à la vie émotionnelle de l'homme,
la quatrième aux forces motrices (driving force) de la nature humaine.
Dans cette dernière partie, Moore insère les conceptions psycho
analytiques dans sa psychologie dynamique, consacre au « conflit »
sous ses diverses formes un important chapitre, propose le nom de
« psychotactisme » pour désigner les procédés de défense, de com
pensation, de sublimation, c'est-à-dire les tendances de l'esprit à
s'adapter à des situations agréables et désagréables (par analogie
avec les différents tactismes qui représentent une adaptation de
l'animal à tel ou tel stimulus physique), et envisage les divers
« paratactismes » (adaptations émotionnelles anormales) que la
pathologie nerveuse rencontre journellement.
Enfin, une partie entière est consacrée à Freud, Jung et Adler,
à la psychanalyse et la psychothérapie, avec des données tech
niques pour le praticien, avant la dernière partie, qui traite du
contrôle volitionnel et qui, s' appuyant à la base sur la physiol
ogie, aboutit à la métaphysique,
L'auteur est bien informé et ses exposés sont clairs. L'originalité
de ses vues apparaît surtout dans le domaine psychopathologique
qui est le sien, quand il indique dans sa psychologie dynamique les
concepts psychanalytiques esseatiels, favorables à l'interprétation
finaliste des diverses formes d'activité de la vie mentale.
H. P.