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Histoire, passé et frustration en Afrique noire - article ; n°5 ; vol.17, pg 873-884

De
13 pages
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1962 - Volume 17 - Numéro 5 - Pages 873-884
12 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Henri Brunschwig
Histoire, passé et frustration en Afrique noire
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 17e année, N. 5, 1962. pp. 873-884.
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Brunschwig Henri. Histoire, passé et frustration en Afrique noire. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 17e année, N.
5, 1962. pp. 873-884.
doi : 10.3406/ahess.1962.420891
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1962_num_17_5_420891■
passé et frustration Histoire/
en Afrique noire
La thèse est ancienne. Frobenius l'a soutenue au début du siècle;
Burghardt Du Bois l'a reprise à partir de 1915; M. Cheikh. Anta Diop
a tenté de la fonder sur des arguments linguistiques dans Nations nègres
et culture, en 1955 : il y aurait donc une Histoire des Noirs que les Euro
péens auraient systématiquement négligée au xixe siècle.
« Depuis la genèse de l'empire du sucre et du royaume du coton,
écrit M. Burghardt Du Bois, il y eut un effort soutenu pour rendre rationnel
l'esclavage nègre, en excluant l'Afrique de l'Histoire mondiale. Il en résulte
qu'on admet presque universellement aujourd'hui que cette histoire peut
être véridiquement écrite sans référence à des peuples négroïdes. Je
considère cela comme scientifiquement erroné et aussi comme dangereux
pour les conclusions sociologiques qu'on peut en tirer. C'est pourquoi je
cherche à rappeler aux lecteurs..., combien décisif fut le rôle joué par
l'Afrique dans l'histoire de l'humanité et combien il est impossible, en
l'oubliant, d'expliquer correctement la condition présente de l'humanité 2. »
Les colonisateurs ont donc enseigné aux Africains : « Nos ancêtres,
les Gaulois... » et ceux-ci en ont conçu un sentiment de frustration qu'ils
expriment fréquemment. Ainsi M. Alioune Diop :
« Le Noir, lui, se sent mal à l'aise. Car ni les partis politiques européens,
ni les Églises, ni les classiques scolaires, ni les merveilleuses ressources
de la langue française ou anglaise — ni même l'ethnologie (toutes acti
vités, doctrines ou disciplines convaincues, de bonne foi, de leur valeur
universelle) — ne peuvent s'empêcher de lui laisser le sentiment d'être
frustré. Je me souviens de mon enfance où, passionnés d'histoire et
1. Cheikh Anta Diop, Nations nègres et culture. Paris, 1955, in-8°. Les travaux
récents sur cette question sont analysés par J. Leclant, « Egypte pharaonique et
Afrique noire », Revue historique, avril-juin 1962, p. 327-336.
2. W. E. Burghardt du Bois, The world and Africa. An inquiry into the part
which Africa has played in ivorld history, New York, 1947, in-8°, p. 7.
873 ANNALES
d'héroïsme, nous chantions avec des camarades blancs des chansons
anciennes, héritages des guerres de la Révolution ou de Napoléon. Mon
enthousiasme — j'eus la même sensation, plus tard, dans les auberges de
la Jeunesse — s'arrêtait net après les premières strophes à la pensée que
ces amis avec lesquels j'avais tant de liens et d'espoirs communs, je
n'avais pas les mêmes ancêtres qu'eux1. »
Ce sentiment de frustration apparaît à propos de l'histoire ou de la
culture, ou des ancêtres, ou de l'indépendance politique. Au lendemain
du Congrès des Écrivains et des Artistes noirs » au cours duquel, à la
Sorbonně, des délégués américains s'étaient élevés contre l'expression
de revendications politiques étrangères au programme du Congrès, l'édi-
torial de Présence africaine affirmait trois vérités fondamentales :
«Pas de peuple sans culture;
« Pas de culture sans ancêtres ;
« Pas de libération culturelle authentique sans une libération poli
tique préalable2 ».
Or, ce qu'il importe de voir clairement, c'est que le passé, les ancêtres,
la culture et l'indépendance sont une chose, et que l'histoire en est une
autre, dont l'existence n'est pas nécessairement liée aux précédentes.
L'Histoire, telle qu'elle apparaît dans le monde méditerranéen et telle
que l'Europe l'a constituée en science au cours du xrxe siècle, se fonde
essentiellement sur la chronologie. Elle distingue chaque ancêtre, le
range soigneusement au long d'une continuité, au sein de laquelle il
ne se confond avec aucun autre, et que de nombreux événements
jalonnent avec précision.
Avant l'Histoire, ou autour de ce vigoureux courant de temps canalisé
par la chronologie, des légendes, des croyances, des cultures et des civil
isations s'épanouissent. L'Histoire puise à toutes ces sources qui viennent
enrichir ses eaux. L'historien, à partir du temps canalisé, s'efforce de
dériver des rigoles pour irriguer les terres lointaines encore privées de
chronologie. Sous son influence, le passé se réveille, se diversifie, s'enrichit
de faits, s'appauvrit de légendes, s'analyse en éléments datés qui s'in
scrivent dans la chronologie. Et c'est la vie même de l'Histoire que cette
collaboration et cette lutte entre l'érudit, étroitement attaché aux indivi
dus, aux événements, aux catégories de l'espace et du temps, et le pionnier,
désireux de faire entrer dans les annales tout l'humain, tout ce qui a été
vécu par l'esprit, par la foi, par les sens, par l'imagination. L'Histoire
propose à tous les peuples une construction rationnelle et critique, sati
sfaisante à partir du moment où la continuité de la chronologie est assurée;
un cadre commun à tous, uniforme et universel, mais évidemment
1. Alioune Diop, « Le Congrès des Hommes de culture noire », Le Monde,
11 octobre 1956, « Libres opinions ».
2. Présence africaine, n° 11, décembre 1956, 4 janvier 1957, p. 3.
874 AFRIQUE NOIRE
artificiel et spécifiquement lié à certaines formes de la pensée occidentale.
Son idéal serait d'inclure tout ce qui est humain. Mais l'humain la débor
dera toujours largement,, comme la vie déborde l'esprit et comme la pensée
déborde la raison.
Il est donc évident que cette Histoire n'a pas toujours existé, que l'on
peut se targuer d'un passé riche de cultures originales, bruyant d'ancêtres
valeureux, d'un passé dense, épais, informe, mystérieux et prometteur,
qu'aucune chronologie n'a jamais ratissé. M. Senghor oppose le Noir au
Blanc en remarquant que le premier est « émotion », le second « raison ».
Le Noir a longtemps vécu en communion intime avec le Monde, avec les
morts autant qu'avec les vivants, avec les choses autant qu'avec les
êtres. Ses ancêtres étaient aussi présents pour lui que ses contemporains
et les plus proches n'étaient pas forcément les plus récents; et rien ne
s'opposait à ce qu'ils fussent au même moment en divers lieux. Ses dieux
n'avaient pas de place dans une chronologie.
Ce passé, ces cultures, il est vrai que les Noirs en ont été frustrés. La
soudaineté de la conquête impérialiste fait qu'ils ne s'en sont pas éloignés
progressivement, comme nous, qui, cependant, éprouvons parfois le
besoin de ressusciter sous forme de folklore les émotions évanouies,
qu'aucun filtre chronologique n'a retenues. On leur a brutalement arraché
leur passé, on les en a dépouillé pour les revêtir de l'Histoire des Occiden
taux. Qu'ils aient la nostalgie de ce passé aux sortilèges envoûtants, qu'ils
se retournent vers lui quand les recettes des Blancs ne leur accordent pas
la paix de l'âme, qu'ils regrettent, invoquent, ressuscitent les ancêtres et
qu'ils nous reprochent de les en avoir frustrés, il serait naïf de s'en étonner.
Mais, de grâce, ne mêlons pas l'Histoire à cette querelle ! En échange de
ce passé, nous avons offert aux Noirs notre présent. A eux de l'accepter,
de le rejeter ou d'y choisir ce qui leur convient pour tenter d'en faire une
synthèse originale avec ce qui subsiste de leur passé. A eux de retrouver
l'équilibre troublé par ce sentiment de frustation; le voudrions-nous, que
nous ne pourrions pas les y aider sans attenter à leur dignité; il n'est
d'ailleurs pas sûr que l'intérêt éveillé en Europe aussi par ce passé, que
les travaux des ethnographes et des sociologues occidentaux, n'aient pas
accentué la frustration. L'Histoire en tout cas n'a rien à faire dans ce
débat. Les Noirs n'ont pas été frustrés de leur Histoire, parce qu'ils n'ont
jamais eu d'Histoire, ni éprouvé le besoin d'en avoir une. Pas plus que les
Gaulois ou les Germains d'avant la conquête romaine ou que de nombreux
peuples asiatiques ou océaniens. S'ils souhaitent aujourd'hui en créer une,
c'est signe qu'ils veulent entrer dans le jeu du Monde, qui est en grande
partie le jeu de l'Occident. S'ils veulent une Histoire, rien de plus aisé.
Ils peuvent, avec ou sans nous, mais selon nos méthodes, en constituer
une. Elle sera, comme toutes les Histoires, fondée sur des documents que
des érudits, libres de tout souci politique ou social, critiqueront et inter
préteront. Sans doute, ne sera-t-il pas possible d'établir une chronologie
875 ANNALES
continue et foisonnante aussi longue. On a donc raison de distinguer une
période « précoloniale », caractérisée par la rareté des sources écrites et
donc des points de repère, et une période « moderne », fourmillant de dates,
de faits et de noms. Les anciennes métropoles, pour avoir plus tôt constitué
leurs annales ou pour les avoir mieux conservées, n'en ont pas moins
connu également ces deux périodes. Et les travaux publiés depuis une
vingtaine d'années annoncent une Histoire d'Afrique noire singulièrement
riche et diverse.
II
A considérer dans son ensemble ce passé africain, tel qu'il s'esquisse
actuellement, et à le comparer au nôtre, tel que l'Histoire nous l'a conservé,
on peut, croyons-nous, distinguer quatre grands caractères originaux de
l'Histoire de l'Afrique noire.
Le premier est l'absence d'écriture. L'Histoire se fonde essentiellement
sur des traces écrites. Si elle recourt volontiers aussi à d'autres sources
— ■ archéologiques, ethnographiques, artistiques — , ces dernières sont
toujours beaucoup moins bavardes que le document écrit. Elles apportent
des confirmations. Elles révèlent des techniques et parfois des institutions.
Mais elles restent généralement muettes sur l'âge de ces civilisations, sur
le fonctionnement de ces institutions.
Les sociologues, gênés par l'absence d'une Histoire proprement dite,
ont tenté d'y remédier par ce qu'ils appellent « Г ethno -histoire », c'est-à-
dire l'Histoire faite avec des sources non écrites. Cette Histoire des ethno
graphes différerait de celle des historiens en ce qu'elle renoncerait au
récit des événements que ces derniers dessinent sur la trame des genres de
vie, des croyances, des institutions et des arts. On a tant critiqué L'His
toire « événementielle », superficielle, de nos aînés, que ce défaut paraît
léger. Mais on s'aperçoit bientôt que le dessin est inséparable de son
support. Si l'on ne peut le comprendre sans étudier aussi la nature de la
trame, celle-ci, seule, apparaît singulièrement douteuse. Une ethno-
histoire serait incertaine; même la datation par le carbone 14 manque de
précision. Les chronologies que l'on reconstitue en comptant des générations
successives auxquelles on attribue une durée moyenne, ou en calculant la
durée probable des règnes de souverains dont les noms seuls sont connus,
dans des dynasties qui ne précisent pas toujours le degré de parenté
entre les souverains successifs, ne permettent pas de situer, exactement,
avec leurs relations réciproques, les hommes dans le passé. L'etlmo-
histoire, enfin, serait fragile, car les observations actuelles, même les plus
prudentes et les plus critiques, ne sauraient être, sans risques d'erreur,
projetées dans le passé. Rien, par exemple, ne permet d'affirmer que les
fraternités des groupes d'âge jouaient le même rôle et avaient la même
876 AFRIQUE NOIRE
signification au xvie siècle qu'au xvne, et au xvine qu'aujourd'hui.
L'anachronisme guette l'ethnographe à chaque détour de sa pensée.
Quant à la tradition orale, qui serait la principale source de cette
ethno-histoire, elle n'existe, sous une forme utilisable, que dans un nombre
restreint de cas, où des griots professionnels se transmettaient de père en
fils les chroniques officielles. Lorsque l'on dispose par ailleurs de confi
rmations d'ordre archéologique ou de recoupements par les témoignages
écrits de voyageurs étrangers, la tradition orale fournit des renseignements
équivalents à ceux des textes. Mais ce sont là des cas exceptionnels. Le
reste du temps, la tradition orale ne peut être invoquée qu'à l'appoint
d'autres documents plus précis et plus sûrs ; ce qui ne signifie d'ailleurs pas
que cet appoint soit négligeable1.
Il fait même parfois cruellement défaut. Car il arrive que l'archéologie
et les témoignages des voyageurs étrangers révèlent l'existence de vieilles
civilisations, d'États puissants et bien organisés, sans que des traditions
locales permettent de préciser leur histoire. Ainsi, les ruines de Zimbaboué
ont peut-être été construites par les empereurs du Monomotopa, dont la
Cour a été décrite par les Portugais au xvie siècle. Mais cet État déclina
et disparut. Les tribus Mashona (Wakatanga) qui vivent encore dans la
région où, sans doute, leurs ancêtres dominèrent, n'en ont pas conservé le
souvenir. Et les traditions orales recueillies dans les populations voisines
sont remarquablement pauvres2.
Les efforts accomplis pour recueillir des traditions révèlent enfin que,
dans la plupart des cas, celles-ci sont courtes. Elles remontent rarement,
avec un degré de certitude suffisant pour permettre les recoupements avec
des sources écrites, au delà de l'époque pour laquelle ces sources existent.
Il existe, en effet, pour toutes les époques de l'histoire africaine, une
documentation écrite par les étrangers qui fréquentèrent les Noirs. Ces
textes,, anciens ou modernes, témoignent évidemment sur leurs auteurs
autant que sur les Africains. L'histoire que l'on écrirait à leur aide serait
donc une histoire « colonialiste ». Il y manquerait la voix nègre. La tradi
tion orale remédierait à ce défaut si on la recueillait d'après les données
fournies par les documents à compléter. Mais, à un autre point de vue
encore, cette histoire serait incomplète, et nous rencontrons ici le deuxième
caractère original du passé noir, un isolement, qui ne tient pas seulement
à la configuration géographique du continent.
Les étrangers qui firent du commerce avec l'Afrique s'installèrent sur
les côtes, généralement peu peuplées et peu productives. Ils recueillirent
les marchandises qui les intéressaient par l'intermédiaire de courtiers
noirs qui, eux, pénétraient plus avant dans le continent. Ces relais contri-
1. J. Vansina, « Recording theorical history of the Bakuba : I Methods. », Journal
of African history, 1960, vol. I, p. 45-53.
2. Philip Mason, The birth ofaDilemna, Oxford Univ. Press, 1958, in-8°. Chap, iv,
p. 55-73.
877 ANNALES
buèrent à isoler la masse des Noirs séparée du monde, plus par le double
paravent des tribus courtières et des comptoirs étrangers, que par des
obstacles géographiques. Le caractère le plus original et le moins remarqué
des Africains est sans doute leur horreur de la navigation qui fait que les
Noirs ont vu tous les peuples aborder chez eux et n'ont, eux, abordé nulle
part. Pourquoi les Arabes, les Indous, voire même les Chinois sont-ils
venus aux Somalis et en Mozambique, et pas les Noirs en Arabie, ni aux
Indes ? La mousson et les courants marins n'offraient-ils pas à tous les
mêmes facilités de déplacement ?
Le même caractère nous surprend si nous considérons l'histoire des
empires noirs du Soudan au Moyen Age : ce sont les Maures qui ont fait le
commerce transsaharien, qui ont introduit l'Islam en Afrique noire. Les
dynasties noires qui ont régné sur le Ghana, le Songhoï, le Mali ou le
Bornou n'ont jamais cherché à prendre directement contact avec le
Maghreb, à étendre leur empire au delà de l'Afrique noire.
Pourquoi ces Noirs, doués d'esprit créateur et grands voyageurs à
travers leur continent n'ont-ils jamais pris l'initiative d'aller, eux aussi,
coloniser des pays étrangers ? Ils n'ont découvert le monde qu'en tant
qu'esclaves. Les archipels fertiles, comme les Mascareignes ou San Thomé
et Principe, sont restés inhabités jusqu'au jour où les Européens s'y
installèrent, et nous ne savons pas si les Noirs qui, avec les Indonésiens,
ont peuplé Madagascar1, y sont venus spontanément. Cette étrange passi
vité fait que l'Histoire de l'Afrique noire jusqu'au xixe siècle est non
seulement colonialiste, mais encore épidermique. Réduite à une mince
frange littorale et à des tribus d'intermédiaires peu nombreuses, elle
ignore les sources vives des cultures noires, le cœur et l'esprit d'un conti
nent où les étrangers n'abordaient que pour en repartir aussitôt.
Si l'on s'émerveille encore davantage de cet isolement et de cette passi
vité et si l'on cherche pourquoi les étrangers ont tant attendu avant de
pénétrer profondément et de s'installer durablement en Afrique, on
invoque, bien sûr, d'abord le climat. Mais il était encore meurtrier quand
les Européens conquirent l'Afrique, et il n'était pas si nuisible aux Asiates
qui auraient pu s'y aventurer auparavant; et les régions saines, les
highlands d'Afrique orientale ou les plateaux de l'Union Sud-africaine
n'ont pas non plus été découverts. Là encore, la raison est beaucoup plus
simple et plus évidente : l'Afrique, et c'est son troisième caractère original,
n'a, jusqu'au xixe siècle, pratiquement eu rien d'important, rien d'essentiel
à offrir aux étrangers — hormis ses hommes. Aussi loin que l'on remonte
dans son Histoire, sur ses côtes visitées par les étrangers, toujours on
rencontre, à côté des récoltes aléatoires d'ivoire, des quantités limitées
d'or, des objets d'un commerce plus ou moins éphémère selon les caprices
du goût et de la mode, comme l'encens, les animaux pour jardins zoolo-
1. Hubert Dkschamps, Histoire de Madagascar, Paris, 1900. in-8°, p. 24-23.
878 AFRIQUE NOIRE
giques, le poivre de Malaguette, les plumes d'autruche, un seul produit
permanent, constamment recherché, symbole de l'Afrique aux yeux de
tout le reste de l'humanité : le Noir.
D'autres peuples, sans doute, ont fourni des esclaves. Le commerce
de l'homme, dans l'Antiquité, a prospéré partout. Mais nulle part ce
commerce n'a autant dominé les autres et nulle part il n'a été, à travers
les siècles et les millénaires, aussi incontesté, aussi fondamental. Nulle
part non plus, il n'est resté, comme en Afrique, à sens unique. Car, si
Blancs et Jaunes acquéraient les esclaves noirs, si même la Méditerranée
a été le centre d'un actif commerce d'esclaves chrétiens ou barbaresques,
on ne rencontre guère de traces d'un commerce régulier d'esclaves blancs
ou jaunes en Afrique noire.
Ainsi, pendant des millénaires, les Noirs d'Afrique fournirent des
esclaves à l'Asie, au Maghreb et à l'Europe méditerranéenne, à l'Amérique,
en échange de produits dont, à peu d'exceptions près, ces pays auraient
aisément pu se passer.
La traite arabe recruta surtout des domestiques ou des agriculteurs
qui vivaient en général autour de la famille du maître. La traite blanche,
à l'origine, rechercha également les beaux valets des petits princes italiens
ou espagnols1. Vers 1552, un dixième de la population de Lisbonne était
noire. La ville abritait 70 marchands d'esclaves et ces derniers, occupés à
divers travaux de dockers, de blanchisseurs, de domestiques ou de labou
reurs dans les environs, vivaient également proches de leurs maîtres2.
Les premiers Portugais qui s'installèrent en Afrique au xve siècle, choi
sirent les archipels éventés au large du continent. Le climat y était plus
salubre, la végétation moins hostile, la sécurité plus grande. Ce fut là, aux
îles d'Arguin, aux îles du Cap-Vert, à San Tome, que des commerçants
portugais firent la traite avec les populations des côtes africaines. Ces
îles étaient en général affermées à un « donatorio » qui avait le monopole
de leur administration, de leur exploitation et de leur commerce. Nous
connaissons surtout celui de San Tome, Fernand de Melo, auquel le roi
retira son privilège, en 1522, parce qu'il en abusait8.
La canne à sucre que les Arabes avaient acclimatée en Espagne fut
ensuite cultivée à Madère et dans les archipels africains. Melo l'introduisit
à San Tome où de vastes plantations furent entretenues par des esclaves
acquis au Congo d'abord, puis en Angola. Lorsque le gouverneur du
Brésil, Alphonse de Souza, voulut également y planter la canne, il ne
1. Fernand Bkaudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen sous Philippe II,
Paris, 1949, in-8°, p. 623.
2. Henri Hauser « Naissance, vie et mort d'une institution : Le travail service au
Brésil » Annales d'histoire économique et sociale, juillet 1938, p. 308-318.
3. James Duffy, Portuguese Africa, Cambridge, Massacliussets, 1959, in-8°, p. 12,
sq. 130. Mgr. J. Cuvelieb, et abbé L. Jadik, L'ancien Congo d'après les archives
romaines (1518-1640). Bruxelles, 1954, in-8°, p. 85 sq.
879 ANNALES
trouva pas. sur place, suffisamment de main-d'œuvre parmi les Indiens
que les Portugais razziaient dans la brousse. Il importa donc des Noirs de
San Tome, inaugurant ainsi cette traite atlantique qui, depuis le milieu
du xvie siècle, pendant plus de trois cents ans, saigna l'Afrique. L'esclave
africain suivit, en effet, la canne aux Antilles où elle apparut vers le
milieu du xvne siècle. Le premier convoi signalé aux Antilles françaises
amena quarante Noirs du Sénégal à Saint-Christophe, en 1628 x.
Dès lors, ce commerce se développa : Portugais, Français, Anglais,
Hollandais, Danois, Prussiens même, exploitèrent la fameuse route trian
gulaire qui les conduisait d'Europe en Afrique, où ils chargeaient les
esclaves à échanger en Amérique contre le sucre, l'indigo, le tabac et
autres « devises fortes » que l'on était assuré de vendre à prix d'or aux
Européens dépourvus d'Antilles. Les Espagnols ne s'abaissèrent pas à ce
commerce que l'on qualifiera, au xixe siècle, de к honteux », mais ils
passèrent, avec les Portugais d'abord, puis en 1701, avec les Français,
enfin, après 1713, avec les Anglais, des contrats spéciaux d'à asientos ».
Par ces accords, les compagnies de commerce intéressées s'engageaient à
exporter chaque année quelques dizaines de milliers d'Africains en Amér
ique espagnole, en échange de primes et de privilèges commerciaux qui
interrompaient le monopole espagnol. Ainsi, chaque métropole veillait sur
ses plantations et leur assurait l'indispensable main-d'œuvre. Et l'ancienne
traite asiatique ou transsaharienne, quelle qu'ait été son importance,
semble avoir fait figure d'émigration au compte-gouttes, comparée au
courant régulier et continu qui entraîna pendant plus de trois siècles les
Africains vers les Amériques.
Cette hémorragie humaine qui ne cessa d'augmenter atteignit son
point culminant au lendemain de l'abolition de la traite par tous les
signataires des traités de Vienne (1815). Car les progrès de la navigation
permirent alors d'exporter les Noirs en plus grand nombre sur des bateaux
plus spacieux et plus rapides. Ce ne fut qu'après l'abolition de l'esclavage
aux États-Unis, en 1862, à Cuba, en 1866, et au Brésil, en 1SS8, que la
saignée prit fin 2.
Les Africains expliquent volontiers, par ce prélèvement continu
d'éléments jeunes et vigoureux, les faibles densités de leurs peuplements
et le retard de leurs civilisations sur celles des autres continents. Ils ont
peut-être raison. Mais comment affirmer que les populations noires
auraient été plus nombreuses sans cette ponction ? La natalité et la mort
alité dépendent de conditions trop diverses et trop complexes pour que
l'on puisse conclure avec autant d'assurance. L'émigration européenne
vers le Nouveau Monde au xixe siècle n'a pas appauvri les pays qui l'ont
1. Gaston Martin, Histoire de Г esclavage dans les colonies françaises, Paris, 1948,
in-8°, p. 8.
2. Christopher Lloyd, The Navy and the Slave Trade, Londres, 1949, in-8°.
880 AFRIQUE NOIRE
alimentée; leurs populations n'ont pas, pour autant, cessé de croître. En
Afrique, les sécheresses, les épidémies, les guerres intestines, les us et
coutumes peu favorables à la croissance des nourrissons, auraient peut-
être maintenu la population à un niveau médiocre, même s'il n'y avait
pas eu de traite atlantique. Nous rencontrons là un de ces problèmes,
fréquents dans l'Histoire des Noirs, que la passion politique a tôt fait de
résoudre, mais que les savants hésitent même à poser, tant les données en
paraissent incertaines.
Cause essentielle du retard des civilisations noires, ou seulement scan
daleux abus de la supériorité technique des Blancs et brutal démenti à
leurs prétentions moralisantes, la traite des Noirs n'a pas été le seul
commerce des Européens avec l'Afrique. Il en a été, de beaucoup, le plus
important. A partir du xvine siècle, s'y joignit la gomme de Mauritanie,
recherchée pour fixer les couleurs sur les toiles peintes dont l'industrie
était en plein développement 1. Les autres produits recherchés en Afrique,
or, ivoire, poivre de Malaguette, cire, miel, bois de teinture, etc., repré
sentent peu de choses. Ils étaient plutôt récoltés par dès troqueurs que
par des traitants.
La troque était un commerce d'échange pratiqué à l'aventure par les
capitaines des bateaux qui étaient amenés à longer les côtes d'Afrique et
collectaient ce qu'ils y trouvaient en échange de leur pacotille. C'étaient
souvent des «interlopes » qui violaient les monopoles des compagnies de
navigation.
Celles-ci se livraient à la traite, commerce régulièrement organisé dans
les factoreries qu'elles entretenaient au pied des forts qu'elles occupaient
militairement. Elles n'étaient cependant pas en mesure de faire constam
ment et partout la guerre. Elles n'avaient pas les moyens d'aller chercher
dans un continent hostile, sous un climat meurtrier, les esclaves ou la
gomme de traite. Leur commerce supposait l'accord et la collaboration
des Africains sur les territoires desquels forts, magasins et captiveries
étaient érigés. Elles achetaient le terrain, elles payaient de rentes annuelles
ou mensuelles, de péages ou d'autres « coutumes » le droit de commercer
sur la côte, dans certains estuaires ou sur le cours inférieur de fleuves
comme le Sénégal. Ces droits, généralement acquittés en nature, enrichis
saient les chefs noirs qui les percevaient, comme la traite ensuite profita
aux groupes africains qui approvisionnaient les magasins et les captiveries.
Du Sénégal à l'Angola, les factoreries de toutes nationalités jalonnaient
la côte, plus nombreuses ici, plus rares là, surtout françaises au Sénégal
et à Ouiddah (Dahomey), plutôt anglaises ou hollandaises le long de la
Gold Coast, essentiellement portugaises au Congo et en Angola2.
1. André Delcotjrt, Les Français et les établissements français au Sénégal entre
1713 et 1763, Dakar, 1952, in-4°, « Mémoires de l'Institut d'Afrique noire ».
2. W.E.E.Ward, A History of the Gold Coast, Londres, 1948, in-8°. Alan Burns,
History of Nigeria, Londres, 4e éd., 1948, in-8°. P. Сшлчаи, Histoire du Sénégal, du
881

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