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Introduction de la médecine européenne en Iran au XIXe siècle - article ; n°4 ; vol.16, pg 69-96

De
30 pages
Sciences sociales et santé - Année 1998 - Volume 16 - Numéro 4 - Pages 69-96
Résumé. Quoiqu' importée par des missions militaires et diplomatiques britanniques et françaises, le médecine européenne, dans ses versions néohippocratique et post-néohippocratique, fut intégrée par des médecins persans au niveau théorique sans passer par des moyens politiques tels qu'ils étaient employés en Inde, en Egypte et dans d'autres pays d'Afrique du nord. La politique était remarquablement présente dans cette pénétration, mais il s'agissait d'une politique soigneusement choisie par les autorités de la dynastie Qajar. Elle consistait à maintenir le statut institutionnel et politique de la médecine traditionnelle, représentée à la cour par le hakim-bâshi (médecin en chef), face au poste nouvellement créé de tabib-e makhsus (médecin particulier du shah) et à confier ce dernier poste aux médecins européens dont les pays n'avaient pas de visées coloniales ou expansionnistes dans la région. Cette politique explique la prédominance, à partir du milieu du XIXe siècle, des médecins français par rapport aux médecins anglais en Iran Qajar. Le cas échéant, les autres médecins étaient de préférence de nationalité autrichienne, allemande ou hollandaise.
Although european medicine, in its neohippocratic and post-neohippocratic forms, was imported by british and french military and diplomatie missions, persian physicians integrated it at a theorical level, and not by way of political means, as India, Egypt or other North-African countries. Politics were very present in the penetration of european medicine, but the politics in question had been carefully chosen by the Qajar dynastie authorities. They wished on the one hand to maintain the institutional and political status of traditional medicine, represented at court by the cheif physician (hakim-bâshi), faced with the newly created position of the personal physician to the Shah (tabib-e makhsus), and to fill this latter post by european physicians whose countries did not have colonial or expansionist aims in the region. This policy explains the domination from the middle of the XIXth century onwards, of french doctors as versus british ones in Qajar Iran. Otherwise, physicians tended to be often austrian, german or deutsh.
Pese a que la medicina persa tuvo del IX al XI siglo grandes médicos, herederos de la medicina hipocrática y galénica, experimentó una decadencia constante hasta el fin del siglo XIX. En el transcurso de este siglo, marcado por la dominación inglesa y por epidemias de peste y cólera sin precedentes, la medicina de Avicena fue progresivamente desplazada por las teoriás médicas venidas de Francia. Este artículo está consagrado a las etapas de la penetración de los medicos europeos y de sus ideas en la Persia del siglo XIX, tomando en cuenta la evolución de la política internacional, la influencia de las relaciones politicas internas de este país y las consecuencias de la expansión de nuevas pandemias.
28 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Hormoz Ebrahimnejad
Introduction de la médecine européenne en Iran au XIXe siècle
In: Sciences sociales et santé. Volume 16, n°4, 1998. pp. 69-96.
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Ebrahimnejad Hormoz. Introduction de la médecine européenne en Iran au XIXe siècle. In: Sciences sociales et santé. Volume
16, n°4, 1998. pp. 69-96.
doi : 10.3406/sosan.1998.1444
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/sosan_0294-0337_1998_num_16_4_1444Résumé
Résumé. Quoiqu' importée par des missions militaires et diplomatiques britanniques et françaises, le
médecine européenne, dans ses versions néohippocratique et post-néohippocratique, fut intégrée par
des médecins persans au niveau théorique sans passer par des moyens politiques tels qu'ils étaient
employés en Inde, en Egypte et dans d'autres pays d'Afrique du nord. La politique était
remarquablement présente dans cette pénétration, mais il s'agissait d'une politique soigneusement
choisie par les autorités de la dynastie Qajar. Elle consistait à maintenir le statut institutionnel et
politique de la médecine traditionnelle, représentée à la cour par le hakim-bâshi (médecin en chef), face
au poste nouvellement créé de tabib-e makhsus (médecin particulier du shah) et à confier ce dernier
poste aux médecins européens dont les pays n'avaient pas de visées coloniales ou expansionnistes
dans la région. Cette politique explique la prédominance, à partir du milieu du XIXe siècle, des
médecins français par rapport aux médecins anglais en Iran Qajar. Le cas échéant, les autres médecins
étaient de préférence de nationalité autrichienne, allemande ou hollandaise.
Abstract
Although european medicine, in its neohippocratic and post-neohippocratic forms, was imported by
british and french military and diplomatie missions, persian physicians integrated it at a theorical level,
and not by way of political means, as India, Egypt or other North-African countries. Politics were very
present in the penetration of european medicine, but the politics in question had been carefully chosen
by the Qajar dynastie authorities. They wished on the one hand to maintain the institutional and political
status of traditional medicine, represented at court by the cheif physician (hakim-bâshi), faced with the
newly created position of the personal physician to the Shah (tabib-e makhsus), and to fill this latter post
by european physicians whose countries did not have colonial or expansionist aims in the region. This
policy explains the domination from the middle of the XIXth century onwards, of french doctors as
versus british ones in Qajar Iran. Otherwise, physicians tended to be often austrian, german or deutsh.
Resumen
Pese a que la medicina persa tuvo del IX al XI siglo grandes médicos, herederos de la medicina
hipocrática y galénica, experimentó una decadencia constante hasta el fin del siglo XIX. En el
transcurso de este siglo, marcado por la dominación inglesa y por epidemias de peste y cólera sin
precedentes, la medicina de Avicena fue progresivamente desplazada por las teoriás médicas venidas
de Francia. Este artículo está consagrado a las etapas de la penetración de los medicos europeos y de
sus ideas en la Persia del siglo XIX, tomando en cuenta la evolución de la política internacional, la
influencia de las relaciones politicas internas de este país y las consecuencias de la expansión de
nuevas pandemias.Sciences Sociales et Santé, Vol. 16, n° 4, décembre 1998
Introduction
de la médecine européenne
en Iran au xixe siècle*
Hormoz Ebrahimnejad**
Résumé. Quoiqu' importée par des missions militaires et diplomatiques
britanniques et françaises, le médecine européenne, dans ses versions
néohippocratique et post-néohippocratique, fut intégrée par des médecins
persans au niveau théorique sans passer par des moyens politiques tels
qu'ils étaient employés en Inde, en Egypte et dans d'autres pays
d'Afrique du nord. La politique était remarquablement présente dans
cette pénétration, mais il s'agissait d'une politique soigneusement choisie
par les autorités de la dynastie Qajar. Elle consistait à maintenir le statut
institutionnel et politique de la médecine traditionnelle, représentée à la
cour par le hakim-bâshi (médecin en chef), face au poste nouvellement
créé de tabib-e makhsus particulier du shah) et à confier ce der
nier poste aux médecins européens dont les pays n'avaient pas de visées
coloniales ou expansionnistes dans la région. Cette politique explique la
prédominance, à partir du milieu du xixe siècle, des médecins français par
rapport aux médecins anglais en Iran Qajar. Le cas échéant, les autres
médecins étaient de préférence de nationalité autrichienne, allemande ou
hollandaise.
* Je remercie P. Bourdelais et A.M. Moulin dont les remarques ont enrichi et amélioré
la présentation de cet article.
** Hormoz Ebrahimnejad, historien, École des Hautes Études en Sciences Sociales,
(EHESS), 54, boulevard Raspail, 75006 Paris, France. HORMOZ EBRAHIMNEJAD 70
Mots clés : médecine traditionnelle, Iran, hakim-bâshi (médecin en chef),
tabibe makhsus (médecin particulier du shah), épidémie, quarantaine,
santé publique, Conseil sanitaire.
La Perse a connu de grands médecins, qu'il s'agisse de Rhazès (850-
932), de Ali-Abbas Majusi (?-994), ou d'Avicenne (980-1037), qui
avaient recueilli l'héritage de la médecine hippocratique et galénique tout
en y incorporant les innovations qui ont caractérisé la médecine dite arabe
du Moyen-Âge. Puis, à partir du xme siècle, la persane enre
gistre un déclin constant jusqu'à la fin du xvnr2 siècle. Le xixe siècle est
marqué par la pénétration de la médecine européenne dans le cadre de
relations diplomatiques et militaires avec l'Europe et un contexte
épidémique sans précédent en Iran. Parallèlement à l'introduction de la
médecine occidentale, la médecine locale se transforme sous l'impact des
épidémies. Confrontée aux flambées de peste et de choléra, une partie des
médecins traditionalistes abandonne les vieilles théories au profit de la
médecine anatomo-clinique, alors que d'autres restent attachés à leur sys
tème tout en essayant d'y chercher une réponse à l'épidémie cholérique.
Ainsi, la médecine d'Avicenne s'efface peu à peu devant les théories
modernes. Dans une zone géographique dominée par l'Angleterre, ce
furent les médecins français qui jouèrent le premier rôle dans cette modern
isation. Doit-on supposer que l'excellence de leur science a constitué le
principal facteur de leur succès ? La réponse de l'historien est plus comp
lexe. Nous voudrions ici restituer les étapes, mal connues, de la pénétra
tion des médecins européens et de leurs idées dans la Perse du xixe siècle,
en prenant en compte l'évolution de la politique internationale, l'influence
des jeux politiques internes au pays et les conséquences de l'expansion de
nouvelles pandémies dès le début du siècle.
Le contexte local
Durant tout le xvme siècle, à l'exception de l'épisode du règne de
Karim-Khan Zand (1760-1779), la Perse a été déchirée par les guerres
civiles, consécutives aux invasions des Afghans, des Russes et des
Ottomans. Avec l'avènement des Qajar (1794-1925), l'activité des médec
ins qui avaient trouvé refuge en Inde depuis des siècles (Wasti, 1974),
reprend dans un climat intellectuel plus libéral. Néanmoins, il faut
attendre les années 1820 et leurs vagues successives d'épidémies pour MEDECINE EUROPÉENNE EN IRAN 7 1 LA
trouver, chez les médecins, une production nouvelle. La littérature médic
ale traditionnelle se contentait pour l'essentiel de recopier les anciens,
désormais elle est le lieu de réflexions nouvelles sur les épidémies. Mais
ce n'est qu'à partir du milieu du siècle que se conjuguent la réflexion
médicale et la volonté politique pour enrayer les épidémies.
En 1852, le kalantar (maire) de Téhéran demande aux médecins
d'écrire des traités sur les précautions et les mesures à prendre pour la
« masse et surtout les indigents » qui ne peuvent pas avoir accès au médec
in en cas d'épidémie (Tehrâni, 1852-1853). Ces traités devaient être dis
tribués en ville parmi ceux qui pouvaient lire afin d'en communiquer le
contenu aux analphabètes. Environ dix ans plus tard, le ministre des
Sciences et de la culture, le prince E'tezad os-Saltaneh, demande à l'un
des médecins de cour, Mirzâ Mohammad-Taqi Shirâzi, d'écrire un
ouvrage sur le choléra (Shirâzi, 1862) (1). Ces deux faits devraient faire
date en matière d'hygiène publique car, outre les mesures ad hoc telle que
la fermeture, par ordre du gouverneur, de la ville aux caravanes provenant
des lieux infectés, nous ne connaissons pas jusqu'à cette époque de telles
actions préventives et volontaristes de la part du pouvoir politique dans la
lutte contre les épidémies.
Le souci de l'hygiène publique demeure toujours à un niveau rudi-
mentaire mais il indique deux faits majeurs qui ne sont point sans consé
quence pour l'introduction de la médecine européenne en Iran : le réveil
de l'esprit de recherche demeuré en léthargie pendant des siècles, ainsi
que l'importance stratégique, pour le pouvoir politique, de la médecine
locale, représentée par le hakim-bashi (médecin en chef) au sein de l'État.
Le hakim-bashi faisait partie de l'entourage immédiat du souverain, autre
ment dit du corps politique, au même titre que le monajjem-bashi (le pre
mier astrologue) et le vaqaye'-negar (l'historiographe). C'est pourquoi,
avec l'arrivée de la médecine européenne en Iran et son apparition à la
cour, la médecine traditionnelle locale ne disparaît pas aussitôt de la
sphère de l'État même si, sur le plan théorique, les Persans abandonnent
peu à peu la tradition au profit de la nouvelle méthode anatomo-clinique.
Les princes Qajar, ouverts aux autres cultures, acceptent le service des
Européens en médecine, mais ne veulent ou ne peuvent pas écarter pour
autant les médecins locaux, contrairement à d'autres pays tels la Syrie et
l'Egypte (Strohmaier, 1997 : 124). Alors qu'en Tunisie, par exemple, le
Amin ol-Aîebba (médecin en chef) du bey régnant n'avait d'autres res
ponsabilités que d'enseigner ou de superviser les médecins locaux et
qu'un Européen était nommé médecin particulier du souverain (Gallagher,
(1) Pour la traduction française de ce traité, voir Ebrahimnejad (1998). HORMOZ EBRAHIMNEJAD 72
1977 ; Karmi, 1985) ; en Iran, le médecin persan et le médecin européen
surveillaient la santé du shah alternativement, concurremment ou même
en collaboration.
Toutefois, ni l'effort intellectuel des médecins dans l'étude des
maladies épidémiques, ni les velléités que le pouvoir manifestait en faveur
de la santé de ses sujets en demandant à ses de s'occuper aussi
des maladies du peuple, n'étaient de nature à conduire à une « santé
publique », car la structure socio-politique en Iran au xixe siècle était trop
archaïque pour permettre une organisation efficace chargée de la sécurité
sanitaire. Dans ces conditions, où les mentalités et les moyens matériels
ne permettaient pas de parer les dangers épidémiques, la solution semblait
se trouver dans l'adoption du système d'hygiène publique des pays euro
péens qui avaient déjà acquis de l'expérience dans ce domaine. La tenta
tive de mise en place des structures sanitaires en Iran incomba aux
Français qui affermirent leur présence scientifique à partir de la deuxième
moitié du xixe siècle dans le contexte de relations internationales que nous
allons maintenant examiner.
La présence anglaise
Les médecins français commencent une activité suivie dans un pays
fréquenté déjà par les médecins anglais depuis le début du xvne siècle
(Crawford, 1914 : 59) et surtout depuis le début du xixe siècle. Les br
itanniques se servaient de la médecine comme d'un instrument de relations
commerciales et diplomatiques avec la Perse. Mais, il n'est pas moins vrai
que les premiers contacts médicaux proprement dits se sont faits par le
biais des missions diplomatiques. Cette réalité se reflète dans le double
rôle des médecins anglais en Perse. En 1810, trois médecins britanniques,
Jukes, Campbell et Cormick se trouvaient à Téhéran. Parallèlement à leur
mission médicale au service notamment du corps diplomatique, ils accomp
lissaient des tâches politiques. Par exemple, Jukes, médecin de la
Résidence de la Compagnie anglaise de l'Inde à Bushire, fut attaché, en
qualité de mehmandar (officier d'escorte, littéralement hôte) à la mission
de Mohammad-Nabi-Khan, l'ambassadeur de FathAli-Shah auprès du
gouvernement anglais de l'Inde, entre septembre 1805 et janvier
1807 (Wright, 1985 : 36). Établi dans le port du Golfe persique, il s'était
efforcé en 1804 d'introduire en Perse le vaccin antivariolique, fourni par
De Caro en Inde (Bercé, 1984 : 158). Il accompagna ensuite, en 1807, la
mission de Sir Jones, l'envoyé de Sa Majesté britannique de Londres et,
en 1810, celle de Sir Malcolm, l'ambassadeur du gouvernement de l'Inde LA MEDECINE EUROPEENNE EN IRAN 73
(Crawford, 1930 : 418). Lors du retour de Malcolm en Inde, Jukes resta à
Bushire avec pour tâche principale la gestion des affaires politiques alors
que son titre officiel était « médecin de la Résidence britannique à
Bushire » (Elgood, 1951 : 443). Jusqu'à sa mort, le 10 novembre 1821 à
Ispahan, Jukes poursuivit conjointement ses fonctions diplomatiques et
médicales en Perse. Le rapprochement des médecins britanniques, comme
le surgeon (2) Riach, avec les princes Qajar s'est effectué dans un premier
temps au cours des campagnes que ces derniers menaient en présence des
officiers anglais (Foreign Office 60, vol. 35). Plusieurs volumes de cor
respondances du docteur MacNeill (1795-1883), surgeon de la Légation
britannique en Perse (1820), promu par la suite au rang de ministre pléni
potentiaire (décembre 1836-mai 1842), montrent à quel point médecine et
politique sont imbriquées dans la Perse du XIXe siècle. La tradition d'em
ployer des médecins en politique était une pratique ancienne des cours
mongoles en Inde (Crawford, 1914, II : 127-128), comme en Europe
médiévale où les médecins étaient souvent chargés de missions diplomat
iques par les princes (Ackerknecht, 1982 : 86). Les britanniques se sont
servi de cette coutume afin de faciliter leur pénétration politico-médicale.
Cette pratique était principalement fondée sur la confiance que le souve
rain accordait aux médecins du fait de leurs connaissances et de leur habi
leté professionnelle. En Iran, elle remonte au moins à l'époque
médiévale : Rashid od-Din (1247-1318), à la fois ministre et médecin, fut
envoyé en Inde sur ordre du Prince Arghun (Browne, 1964 : 144). En
1833, Abbas-Mirzâ, prince héritier, envoyait son médecin en chef person
nel (hakim-bashi) en Angleterre afin d'obtenir le soutien des Anglais pour
son accession au trône (Elgood, 1951 : 465). Le voyage fut finalement
annulé du fait du décès de l'autre médecin du Prince, le docteur Cormick
(Foreign Office 249, vol. 29).
À la même époque, les missions évangéliques anglaises et améri
caines créèrent des hôpitaux et des dispensaires dans plusieurs villes :
Téhéran, Ispahan, Kerman, Yazd, Mashhad, Rasht et Kermânshâh
(Nadjmâbâdi, 1974). Une tradition d'intervention des ordres monastiques
européens existait depuis le xvie siècle. Par exemple, les Augustins portu
gais, appelés par Shah-Abbas I, avaient fondé une maison à Ispahan en
1590 ; les Carmes italiens étaient présents quelques années plus tard, puis
les Capucins français et les Jésuites espagnols s'installaient à leur tour
(Archives du ministère des Affaires étrangères, vol. 8). Au début du xixe
siècle, le paysage hospitalier était par conséquent fort composite. Outre les
maisons des religieux européens, fonctionnaient les hospices des religieux
(2) Littéralement, chirurgien mais, dans le système médical anglais de l'époque, le sur
geon est aussi le médecin. HORMOZ EBRAHIMNEJAD 74
arméniens en Azarbâijân, que le docteur Salvatori de la mission du
Général Gardane sollicita en 1807 afin de prodiguer des soins aux
membres malades de la mission (Archives du ministère des Affaires étran
gères, vol. 7). Ce médecin français établit lui-même un dispensaire peu
après l'arrivée de la mission en Iran (Elgood, 1951 : 441).
L'introduction de la médecine moderne en Iran se déroule en trois
périodes. La première correspond à celle pendant laquelle la Perse est
régulièrement fréquentée par un nombre plus important que jamais de
médecins européens dont la plupart étaient des médecins et chirurgiens au
service des armées anglaise et française. Un certain nombre d'entre eux
avaient été formés dans les facultés de médecine (Cambridge, Oxford,
Montpellier, Paris) aux dernières méthodes de pratique et d'enseignement
médical en Europe. L'exercice de ces médecins était limité aux membres
des délégations diplomatiques et, à l'occasion, aux soins des princes
Qajar. Néanmoins, comme en Europe, ils menaient aussi des études sur le
terrain et examinaient la « constitution » médicale du pays.
Le docteur Cormick, chirurgien du Collège royal de l'Inde anglaise
qui arriva en Iran avec la seconde mission de Sir Malcolm en 1810, est, à
cet égard, une figure marquante. Dès l'irruption du choléra en Perse, il
écrivit (en 1822) à la société médico-chirurgicale de Londres pour annon
cer que l'épidémie de « choléra spasmodique de l'Inde » avait atteint
Shiraz en 1821 et qu'en 1822 cette maladie régnait à Tabriz et dans
presque toutes les villes de la Perse. Il prévenait ainsi le gouvernement
britannique du danger qui allait menacer l'Europe (Tholozan, 1869 b : 2-
3). Cormick était sans doute le premier Européen à avoir pensé que le cho
léra n'était pas réservé aux pays tropicaux ou « non civilisés ». Il avait
rédigé un ouvrage intitulé Smallpox inoculation and the needfor its uni-
versal use. Ce livre fut traduit en persan et imprimé à Téhéran en
1829 (Najmâbâdi, 1974 : 705). Médecin particulier de 'Abbas-Mirzâ, le
prince héritier, il succomba finalement à l'épidémie de choléra (le 28 sep
tembre 1833), alors qu'il se rendait, sur ordre du souverain Fath 'Ali-Shah,
au Khorassan pour y soigner l'héritier en campagne qui souffrait depuis
longtemps d'hydropisie (Foreign Office, 249 vol. 29, n°104).
Les épidémies de choléra et de peste, dont les assauts successifs
depuis 1821 étaient considérés comme inédits, offraient aux médecins
européens un terrain d'observation précieux ainsi que l'occasion
d'étendre leur influence du fait des très lourdes mortalités. Désormais,
leur présence et leur assistance furent de plus en plus sollicitées par les
Qajar, probablement sensibles au souci d'amélioration de la santé des
populations qu'ils manifestaient. Le milieu médical de la cour était év
idemment hostile à cette présence de concurrents potentiels. LA MEDECINE EUROPÉENNE EN IRAN 75
En outre, à la même époque, les princes Qajar montraient de façon
générale leur intérêt pour les nouvelles sciences, par l'envoi des jeunes
élites du pays en Europe. L'initiateur de cette opération fut le prince
Abbas-Mirzâ (1789-1833), le plus influent des fils de Fath' Ali-Shah
(r. 1798-1834). Sa longue expérience dans les combats avec les Russes lui
avait révélé l'inefficacité de la cavalerie tribale, si bien qu'il avait la
conviction que la sauvegarde de l'intégrité territoriale et politique de son
pays face à l'expansionnisme des Russes dépendait de l'acquisition de
nouvelles techniques européennes. Après la mission du général Gardane
en 1807, il décida donc d'envoyer quelques étudiants en France. Mais
avant qu'il ait réalisé son projet, Sir Jones, dont la mission était justement
destinée à prévenir une alliance franco-persane, réussit à obtenir du shah
l'expulsion de la mission Gardane. Par conséquent, non seulement les
officiers français, que le shah avait désignés pour moderniser son armée,
furent remplacés par les officiers britanniques, mais en outre, Londres
devint, au lieu de Paris, la destination des étudiants. Abbas Mirzâ choisit
deux jeunes garçons, l'un, fils de son peintre, pour apprendre la peinture
et l'autre, fils d'un de ses officiers mort au combat, pour étudier la médec
ine (3). Il s'agit du fameux Mirzâ-Bâbâ, le futur hakim-bashi (médecin
en chef) du prince Abbas-Mirzâ. Mirzâ Kâzem, le peintre, mourut à
Londres 18 mois après et Mirzâ Bâbâ continua à étudier pendant six autres
années l'anatomie, la chirurgie, l'algèbre, la chimie et l'astronomie
(Wright 1985:70-71,73).
En 1815, après la défaite de Napoléon à Waterloo et la disparition de
la menace française pour l'Inde, l'Angleterre perdit ses intérêts d'antan en
Perse et retira la majeure partie de sa mission militaire de l'Iran, si bien
que la Russie devint à nouveau son alliée. En dépit de cette situation,
Abbas-Mirzâ fit accompagner le Lieutenant Colonel d'Arcy, membre de
la mission militaire retournant en Angleterre, de cinq autres étudiants,
dont Mirzâ Ja'far, afin de faire des études de médecine. En 1819,
Mirzâ Ab ol-Hassan-Khan, l'envoyé extraordinaire du shah, qui était venu
à Londres une première fois en 1809, retourna en Angleterre, avec la
(3) II convient ici de souligner que, pendant des siècles, la peinture et la médecine qui
avaient trait au corps humain, qui en parlaient, qui l'étudiaient et qui le regardaient,
étaient tombées en désuétude car le corps humain était nié, renié, oublié. La philoso
phie mystique jouait également un rôle dans le refus du corps. Tout art de représentat
ion du corps, dont la peinture et la sculpture, était prohibé par la religion islamique.
Dans ces conditions, il va de soi que l'autopsie et l'anatomie ne pouvaient pas être
encouragées, loin de là. Avec la stabilité du pouvoir Qajar, les princes de cette dynast
ie, désireux d'éterniser leurs images, ressentaient un grand besoin de peintres quali
fiés dont leur pays manquait. HORMOZ EBRAHIMNEJAD 76
ferme instruction de renvoyer tous les étudiants en Iran, excepté
Mirzâ Ja'far-e tabib, qui put rester un an de plus pour achever ses études.
Sous Mohammad-Shah (4) (r. 1834-1848), Mirzâ Bâbâ Afshâr, fut de
nouveau envoyé en Angleterre pour se perfectionner en médecine
(Foreign Office 249 n° 85 et 104). Il est fort probable que ce voyage
d'étude de l'ancien hakim-bashi du père du roi avait aussi une cause poli
tique, dans la mesure où ce médecin avait été écarté par le nouveau pre
mier ministre, Hâji Mirzâ Aghassi (Elgood, 1951 : 495).
Le programme de l'éducation des jeunes persans en Angleterre était
au fond subordonné aux relations diplomatiques entre les deux pays. La
détérioration de ces relations porta atteinte au bon fonctionnement du pr
ogramme. Les étudiants terminèrent finalement leurs études mais subirent
de nombreuses restrictions financières et administratives entravant la
bonne marche de leur éducation. Après le départ de la mission du colonel
d'Arcy, l'envoi des étudiants en Angleterre cessa pratiquement. Pendant
le reste du siècle, seulement cinq jeunes persans, dont deux médecins, se
rendirent dans ce pays pour poursuivre leurs études. Parmi ces cinq, seu
lement deux étaient subventionnés par l'État et les autres étaient à la
charge de leurs propres familles. En 1845, Mirzâ Sadeq, l'apothicaire qui
avait travaillé à Téhéran avec le docteur Bell, quitta son métier lucratif
pour l'Université de Manchester et ensuite l'Université d'Edinbourg. Il
devait, à la fin de ses études, retourner et devenir le médecin en chef du
shah. Mais il ne reste aucune trace de la fin de ses études ni de son retour.
Ensuite, en 1881, un jeune arménien d'Ispahan, dont le père était l'agent
local des Anglais, fut envoyé en Angleterre pour des études médicales.
Après quatre ans d'études, il retourna à Ispahan. En 1878, Abol-Qasem-
Khan, fils du maître des cérémonies du shah, alla à Londres et fit des
hautes études en littératures anglaise, latine, grecque et française. Un autre
Arménien, d'une grande famille commerçante de Bushire, et un nestorien
(5) de l'Azerbaïdjan, furent également envoyés en Angleterre respective
ment en 1884 et 1894 (Wright, 1985 : 141-146). Excepté, Qasem-Khan
Nasir ol-Molk qui était lié à la famille royale, les autres appartenaient à
des familles qui avaient des relations proches avec la mission britannique
ou qui en étaient les agents.
(4) Abbas-Mirzâ, le fils de FathAli-Shah et son prince héritier, mourut prématurément
en octobre 1833 et le trône revint à son fils, Mohammad-Mirzâ, à la mort de FathAli-
Shah en 1834.
(5) Les nestoriens appartiennent à une secte issue du christianisme et résidant majori
tairement dans les régions de l'ouest et du nord-ouest de l'Iran.

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