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JEAN-ROCH COIGNET, CAPITAINE DE NAPOLEON 1er

De
174 pages
JEAN-ROCH COIGNET : un nom d'illustre inconnu...
POURTANT, QUELLE EPOPEE NA-T-IL PAS VECUE, cet homme qui a connu de son temps une gloire sans pareille !
PETIT PAYSAN né entre le Morvan et la Puisaye, il fuit le domicile parental et, dès 8 ans, travaille comme un homme, dans les champs, dans les bois encore infestés de loups...
ADULTE, valet de ferme estimé de son maître, il devra pourtant quitter cette place pour vivre son destin : les guerres que le général, puis le Premier Consul, enfin l'Empereur Napoléon 1er sera contraint de livrer aux autres nations d'Europe.
AVENTURE sanglante, héroïque, hallucinante même, qui permettra au grognard Jean-Roch COIGNET d'être le premier chevalier de la Légion d'honneur.
FAUT-IL laisser tomber dans l'oubli un tel personnage ? Jamais encore sa vie n'avait été contée, sinon par lui-même, dans quelques cahiers d'écolier couverts de la grossière écriture d'un homme qui n'avait appris l'alphabet qu’à 33 ans...
SUIVONS-LE DONC de la Bourgogne en Italie, de- la Manche à la Russie, en passant par des lieux désormais historiques : Marengo, Ulm, Austerlitz, Wagram, Borodino, Waterloo...
SUIVONS CET HOMME peu ordinaire dans la prodigieuse destinée qui le conduisit jusqu'auprès de l'un des plus extraordinaires hommes d'Etat français.
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Thierry ROLLET

er Jean-Roch Coignet, Capitaine de Napoléon I

Récit historique














Couverture et pages intérieures : dessin et photos de l’auteur














ISSN en cours
ISBN : 978-2-915785-95-1
© Éditions du Masque d'Or, 2011
2 Thierry ROLLET




JEAN-ROCH COIGNET,
er
CAPITAINE DE NAPOLEON I

Récit historique




COLLECTION LA FRANCE EN GUERRE








Éditions du Masque d'Or
18 rue des 43 Tirailleurs
58500 CLAMECY
Tél/Fax : 03 86 27 96 42
masquedor@club-internet.fr
www.scribomasquedor.com
3






Ce livre, lors de sa première édition, fut choisi comme ouvrage de
référence par la promotion 2000-2002 « Capitaine Coignet » de
l’École Militaire Inter-Armes (EMIA)








4 AVANT-PROPOS



Le nom de Coignet
C.O.I.G.N.E.T
ème
Un nom bien français. Un nom qui, à la fin du 19 siècle,
était porté par 4999 personnes, réparties dans 33 départements de la
métropole. Mais c’est surtout la Bourgogne qui voit ce patronyme se
répandre sur son territoire, en particulier dans deux de ses
départements : la Nièvre et l’Yonne.
À ce jour, 38 Nivernais sont inscrits à l’annuaire du téléphone
sous le nom de Coignet. L’un d’eux habite même au lieu-dit les
Coignets situé près du village de Menou, connu pour son château du
ème
19 siècle. Dans l’Yonne, France Télécom révèle seulement 16
Coignet. Je dis seulement car c’est pourtant dans l’Yonne que débute
l’histoire du plus célèbre porteur de ce patronyme – ou, plus
précisément, celui qui a donné à ce patronyme sa célébrité
historique : le capitaine Jean-Roch Coignet.
Bien que ses ancêtres, issus du canton de Varzy (Nièvre),
soient tous Nivernais, Jean-Roch Coignet, né le 16 août 1776 à
Druyes-les-Belles-Fontaines, décédé le 11 décembre 1865 à Auxerre,
est bien originaire de l’Yonne.

Druyes et sa région
Druyes-les-Belles-Fontaines est un charmant petit village de
la Puisaye, entre les collines de l’Auxerrois et les assises du Morvan.
Druyes doit le complément de son nom aux sources qui jaillissent
avec abondance d’une falaise de roche granitique. La réunion de
leurs eaux, en contrebas, forme un étang qui, s’achevant en plusieurs
petites cascades, donne naissance à la rivière d’Andryes. Aujourd'hui
canalisé, l’étang, où s’ébattent cygnes et canards, est entouré par un
espace de loisirs dominé par un camping. Ombragé, tapissé d’herbe
tendre, le site est fort agréable l’été.
5 Druyes est dominée par les ruines encore imposantes du
ème
château de Courtenay, une forteresse de plan carré, bâtie au 12
siècle. L’église Saint-Romain, datant de la même époque et
construite en calcaire blanc de Courson-les-Carrières, offre un style
roman d’un certain intérêt. C’est précisément dans la rue de l’église,
tout près du gros tilleul qui pousse à gauche du porche, que se trouve
la maison natale de Jean-Roch Coignet.



Fig. 1 : l’étang de Druyes-les-Belles-Fontaines


Fig. 2 : château de Druyes vu de l’arrière de la maison de Jean-Roch Coignet.
6 Jean-Roch Coignet et ses Cahiers

Son enfance et son adolescence se sont partagées entre
l’Yonne et la Nièvre, dans des conditions d’une rigueur et d’une
précarité extrêmes. Mais c’est surtout à l’âge adulte qu’il s’est
er
illustré, devenant l’un des plus fameux officiers de Napoléon 1 ,
l’Empereur des Français. Fameux dans le sens d’excellent car
l’histoire n’a guère retenu son nom, lui préférant les maréchaux et
tous les dignitaires, fidèles ou traîtres, qui se laissèrent éclabousser
par la gloire du Premier Empire.



Fig. 3 : maison natale de Jean-Roch Coignet.
Au fond, l’église dont son père était le chantre.
7 En effet, il ne faut compter que sur Jean-Roch Coignet lui-
même pour connaître sa vie. Cet homme, qui a connu toutes les
difficultés du travail à la campagne avant d’embrasser le métier
militaire, n’a su lire et écrire couramment qu’à l’âge de 35 ans. Cet
apprentissage trop tardif ne lui a appris, en vérité, qu’à tracer des
lettres et à les déchiffrer sur le papier imprimé. Jean-Roch Coignet
confondait certaines lettres, notamment X et Y et écrivait les mots
comme il les prononçait. Quant à ses qualités rédactionnelles, elles se
résumaient à raconter ses souvenirs tels que sa mémoire les avait
retenus. Il pratique souvent le coq-à-l’âne, quitte à écrire
« Maintenant, je reviens à mon sujet » ou « Maintenant, c’est un
autre sujet. » Il s’agit avant tout de choses vues, sous un angle très
personnel qui allie récit d’événement et jugements critiques avec une
logique plutôt naïve ; beaucoup de faits racontés, s’ils sont d’une
certaine importance, d’ailleurs inexpliquée, pour le capitaine, n’en
restent pas moins sans grande valeur du point de vue historique.
Jean-Roch Coignet n'était pas un écrivain : c'était un témoin
sans beaucoup d’impartialité, qui cherchait avant tout à raconter non
seulement avec sa mémoire, mais aussi – mais surtout – avec son
cœur les circonstances qui avaient marqué son existence. Son unique
ouvrage dédié « aux Vieux de la Vieille », c'est-à-dire à ses
camarades de combat des guerres napoléoniennes, était à l’origine
divisé en 9 cahiers de format 36 x 22, regroupant 277 pages d’une
grosse écriture qui n'avait pas eu le temps de se former. Ils étaient
fort difficiles à lire, non seulement à cause de l’orthographe
fantaisiste et du style prolixe, mais encore par le fait d’une structure
sans ordonnancement défini, ni dans le découpage du texte – sans
marges ni paragraphes – ni dans les étapes du récit lui-même, où les
redites sont nombreuses. Jean-Roch Coignet avait rédigé ses
souvenirs une fois démobilisé, autant pour se consoler d’un récent
veuvage que pour témoigner des 16 campagnes et des 48 batailles
auxquelles il avait pris part, sans manquer une seule des plus
célèbres, éponymes de places, d’avenues et de monuments : Ulm,
Iéna, Austerlitz, Wagram, jusqu'à Waterloo.
8 Il vendait ses cahiers 5 francs pièce. Nul ne sait s’il acquit une
gloire littéraire, même locale, par ses écrits. C’est d’ailleurs fort
douteux, vu les particularités de son écriture et surtout le contexte
socio-politique de la Restauration et même de la Monarchie de
erJuillet, qui ne demandaient qu’à oublier Napoléon 1 et ses guerres.

Connaissance de Jean-Roch Coignet

Comment l’ai-je connu, ce personnage si particulier, quoique
délaissé par l’histoire ?
Il reste ignoré du Larousse et du Robert 2. Même les
dictionnaires d’histoire tel le Mourre n’en font pas mention. Seul, le
Grand Larousse Encyclopédique, dans le tome 3 de son édition de
1973, lui consacre un bref article :

COIGNET (Jean-Roch), officier français (Druyes-les-Belles-
Fontaines, Yonne, 1776 – Auxerre, 1860). Ancien sous-officier des
grenadiers de la Garde impériale, il prit sa retraite comme capitaine
et, selon lui, comme « premier chevalier de la Légion d’honneur ».
Ses souvenirs publiés en 1851 sous le titre Cahiers du Capitaine
Coignet ont été maintes fois réédités.

Ouvrons une parenthèse : cet article prouve que Jean-Roch
Coignet n’est connu que par ses faits d’armes et comme premier
chevalier de la Légion d’honneur, information placée entre
guillemets et donc mise en doute. Par ailleurs, cette encyclopédie fait
mourir Coignet 5 ans trop tôt. Enfin, elle annonce maintes éditions
des Cahiers, mais sans en préciser le nombre exact et surtout sans
dire que la dernière est la plus conforme au manuscrit original – les
lecteurs des éditions précédentes ayant dû se contenter d’un texte
raccourci et mal adapté à des lecteurs modernes.
C’est dire si le capitaine Coignet est mal connu, même des
encyclopédies !
9 En fait, c’est la télévision qui révéla cet illustre inconnu, dans
un feuilleton réalisé à la fin des années 60, réalisé par Claude-Jean
1Bonnardot et rediffusé en 1990 sur FR3 . Henri Lambert y campait
avec beaucoup de conviction le rôle de Jean-Roch Coignet. Le
premier épisode, après un bref résumé off de son enfance
ème
malheureuse, montre le personnage dans sa 23 année, au moment
où la République et son Directoire vont faire appel à lui pour porter
les armes au service de la Patrie. Suivent les péripéties de ses
campagnes, dans l’exercice du métier militaire qu’il devait pratiquer
ème
jusqu'à l’âge de 39 ans. Le 7 et dernier épisode représente le
capitaine Jean-Roch Coignet, alors en « demi-solde », en train
d’essayer de vendre ses Cahiers, vainement d’ailleurs car tout le
monde se détourne de cet ex-officier, d’un de ces héros dont la
France de Waterloo ne voulait plus.
Frappé pendant mon enfance par ce personnage hors du
commun et, je l’avoue, passionné par tout ce qui touche au Premier
Empire, je n’ai pas manqué de réaliser un enregistrement vidéo de
l’intégralité dudit feuilleton. Son générique m’ayant appris qu’il
prenait ses sources dans un ouvrage intitulé les Cahiers du Capitaine
Coignet, j’ai longtemps cherché ce livre, pour le découvrir enfin à la
bibliothèque municipale de Clamecy (Nièvre), laquelle s’est
naturellement fait un devoir de posséder dans ses rayonnages l’œuvre
d’un héros local.
La première édition de cet ouvrage fut réalisée en 1851 chez
l’imprimeur Perriquet à Auxerre, en deux volumes in-8 groupant les
9 cahiers manuscrits originaux. Le même imprimeur en publia une
seconde édition deux ans plus tard. Le 27 juillet 1891, Lorédan
Larchey, bibliothécaire à l’Arsenal de Paris, découvrit un exemplaire
de cette seconde édition chez un bouquiniste. Il en réalisa une
transcription et la vendit à Hachette, qui finit par acquérir le
manuscrit original à Auxerre.

1
Actuellement disponible en DVD.
10 La transcription de Larchey raccourcit le texte original d’1/5
environ. La dernière édition Hachette (1968) reprend ce
transcription, corrigeant l’orthographe fantaisiste de l’auteur et
2s’efforçant de conserver le texte dans son intégralité . C’est cet
ouvrage qui m’a servi de référence principale pour cette biographie
du capitaine Coignet.
Le manuscrit original était divisé en 3 parties :
1. enfance et jeunesse ;
2. 16 ans de campagnes militaires ;
3. retraite à Auxerre en ½ solde.
J’ai conservé cette division pour sauvegarder le caractère
véridique, « pris sur le vif » des mémoires de Jean-Roch Coignet et
pour en commenter, au fil des péripéties rapportées, la puissance
d’évocation.








2
Une dernière édition a été réalisée par Arléa en 2001.
11








PREMIÈRE PARTIE


ENFANCE ET JEUNESSE
DE
JEAN-ROCH COIGNET


« Je suis nay adruy les Belles fontaines depatement de lione
en 1776 le 16 août dun pere qui pouvoit elevé seses enfans avec de la
fortunes. Mon paire a ut trois femmes sa premiere lui a lésé deux
filles, ille sest remarier une Cegonde fix de Cette Cegonde illui est
resté quatre enfans une fille et trois Garçons le plus jeune avois 6 ans
ma seur 7 ans. Mois le Cadet 8 ans... »

Extrait de la première page du
manuscrit original, avec l’orthographe
de Jean-Roch Coignet.



12 CHAPITRE 1

LE PÈRE COIGNET
(1776-1784)



« Je suis né à Druyes-les-Belles-Fontaines, département de
l’Yonne, en 1776, le 16 août, d’un père qui pouvait élever ses enfants
3
avec de la fortune. »
Ainsi commence le manuscrit de Jean-Roch Coignet.



Il vient au monde dans un milieu paysan. Druyes-les-Belles-
Fontaines étant enchâssée aux confins du Morvan, il aurait pu vivre
dans un milieu très pauvre « car la condition paysanne, malgré les
apparences, se dégrade au grand profit des propriétaires habitant les
villes. (...) Il existe dans le village quelques laboureurs, une manière
d’aristocratie, des artisans du bois et du fer qui vivotent
misérablement, mais l’énorme majorité des paysans cultive une terre
qui ne leur appartient pas ou qui est trop limitée pour les nourrir, sans
4
compter les innombrables manouvriers qui vendent leur sueur. »
Pierre Coignet, le père de Jean-Roch, est donc de ces paysans
dénommés laboureurs, qui possèdent leurs propres terres autour de
leur propre maison et emploient des ouvriers agricoles, allant du
simple journalier de passage au serviteur à demeure. C’est ce qui
explique la remarque de Jean-Roch : selon lui, avoir « de la fortune »
signifie être maître chez soi, et non pas tâcheron chez autrui. On peut
également comprendre que Coignet, très soucieux de la vérité sur

3
Toutes les citations extraites des Cahiers sont issues de l’édition Hachette de
1968.
4
J. Séverin, Morvan du cœur et de la mémoire.
13 tout ce qu’il raconte, parle de la « fortune » de son père pour faire
contraste avec son sort à venir, lui qui a précisément été contraint de
besogner chez d’autres paysans aisés, alors qu’il descend de l’un
d’eux.
Pierre Coignet, né près de Varzy, se montre en outre très fier
de ses ascendances morvandelles, du fait qu’elles ont bâti le village
5
des Coignets, près de Menou . Cette assertion, quoique invérifiable, a
de fortes chances d’être exacte, quand on sait que les noms de famille
eux-mêmes sont issus de traditions médiévales prenant en
considération le métier ou les particularités physiques des personnes.
Les Coignet, nom d’origine inconnue, pouvaient donc habiter en
grand nombre un lieu qui s’est, du fait de leur seule présence,
transformé en lieu-dit.
Le caractère vantard de Pierre Coignet le pousse à tout faire
pour devenir rapidement le coq du village de Druyes-les-Belles-
Fontaines. Associé à sa « fortune », c’est ce caractère qui fait sa
réputation. Homme très en vue, très désireux de se forger une image
conforme à l’idéologie dominante de l’époque et du lieu – c’est-à-
dire : la religion catholique -, il chante même au lutrin lors de la
grand-messe, chaque dimanche et jour de fête religieuse.
Cependant, cette façade ne peut être qu’un rideau assez lâche,
car cet homme est surtout connu pour ses multiples défauts. Certes, il
se montre toujours de bonne compagnie et ne se laisse pas aller à
l’alcoolisme. Mais c’est un grand disciple de Saint-Hubert, allant
jusqu’au braconnage lorsque la loi ne lui permet plus de satisfaire ses
passions cynégétiques. En outre, on le surnomme l’Amoureux dans
toute la région, cet homme au sang vif et aux ardeurs évidemment
printanières.
Son fils Jean-Roch ne manque pas de le confirmer :
« Je ferai le portrait de mon père, le premier braconnier de
France : aimable, sobre, n’aimant que la chasse, la pêche et les
procès, passant sa vie à la chasse, à la pêche. Enfin, c’était le coq de
toutes les filles et femmes de toutes les classes. »

5
Voir supra (Avant-propos).
14 De toutes les classes, vraiment ! Quoi d’étonnant, dans ce cas,
à ce que cet homme si ardent ait eu trois épouses, dont deux
légitimes. C’est sa deuxième femme qui est la mère de Jean-Roch
Coignet.
Jean-Roch a deux demi-sœurs, nées de la première femme de
son père. Devenu veuf, celui-ci contracte vite un second mariage qui
lui laisse quatre enfants : Pierre, l’aîné, a un an de plus que le cadet :
Jean-Roch. Les deux benjamins, une fille et un garçon, se suivent
selon ce même intervalle d’un an.
Cette régularité ne peut se constater qu’en faisant abstraction
de plusieurs cas d’enfants morts nés, car l’accouchement « se déroule
le plus souvent dans de très mauvaises conditions : il est confié aux
bonnes mères de villages, aux ‘ramasseuses d’enfants’ (qui étaient en
même temps ensevelisseuses), ou bien à une voisine experte, ou
encore à la ‘mère’ de la communauté : l’ignorance de ces matrones,
leur indifférence totale à l’hygiène, avaient souvent de graves
6
conséquences » . En outre, « les très médiocres conditions d’élevage
des nouveau-nés provoquent un taux de mortalité très élevé pendant
les premiers mois, et ce, dans presque tous les milieux; la pratique
prématurée du sevrage et de la nourriture solide entraîne des entérites
7
souvent mortelles » .



Néanmoins, ce qui passionne Pierre Coignet n’est pas les
enfants, mais les femmes, encore et toujours ! Son statut de paysan
aisé lui permettant d’avoir des serviteurs, il ne tarde pas, devenu veuf
pour la seconde fois, à jeter son dévolu sur sa jeune servante de 18
ans. Jean-Roch ne révèle pas son nom, indiquant seulement « [qu’]on
l’appelait la belle ». Rien d’étonnant, donc, à ce que le bouillant
Pierre Coignet l’engage, puis l’entreprenne, vraisemblablement sans
attendre la fin de son deuil. Le fait de choisir ainsi une simple

6 G. Thuillier, Pour une histoire du quotidien au XIXème siècle en Nivernais.
7
Ibid.
15 tâcheronne pour maîtresse de sa maison constitue déjà une
mésalliance pour un homme tel que lui, mais Pierre Coignet n’en est
pas à un outrage aux convenances près. Jean-Roch note que cette
servante si bien distinguée s’est trouvée enceinte « au bout de quinze
jours », encore une fois pour souligner l’ardeur de son père !
Sans doute l’Amoureux n’a-t-il même pas attendu pas d’être
veuf pour faire porter le fruit de leurs amours à la belle, ainsi qu’à
d’autres femmes, puisque, « de ses trois femmes, il lui a été reconnu
vingt-huit garçons et quatre filles, ci trente-deux. » Quand on sait
qu’il a eu deux enfants de sa première épouse et quatre de la seconde,
on éprouve quelque peine à croire que la troisième femme de Pierre
Coignet ait été suffisamment féconde pour engendrer vingt-six
rejetons ! Jean-Roch compte-t-il les fausses couches ? Improbable,
puisqu’il parle d’enfants « reconnus », donc vivants. Plus
vraisemblablement, il est porté à l’exagération, car l’ensemble de son
récit fourmille de détails assez difficilement crédibles.



Tous les détails qu’il donne sur son père scellent donc le
destin de Jean-Roch, enfant perdu au sein d’une multitude, né à cause
des appétits sexuels de son père et rendu malheureux par la suite. Le
personnage de son géniteur hantera Jean-Roch jusqu’à la fin de sa
vie, engendrant plusieurs situations attristantes et conflictuelles,
depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte, du pays natal jusqu’aux
champs de batailles.




16 CHAPITRE 2

LES ENFANTS MARTYRS
(1784)



Lorsque sa mère meurt, Jean-Roch a huit ans. Cette perte
l’affecte profondément. Le style de ses premières pages, à la fois naïf
et émouvant, sait préparer le lecteur aux malheurs dont cette perte ne
constitue que l’annonce.



En effet, les quatre derniers enfants Coignet ne vont pas
tarder à devenir des enfants martyrs. La nouvelle « Maîtresse
Coignet » n’aura d’affection véritable que pour les enfants que son
8
mari lui fera : sept en tout, nous informe Jean-Roch . On peut se
douter que cette femme voulait se venger des enfants de son ancien
maître qui, jusqu’alors, ont dû la traiter en servante ; et ceci d’autant
plus qu’il leur est difficile d’admettre qu’une simple servante prenne
la place, très enviable pour elle, de maîtresse de maison, remplaçant
ainsi « cette mère chérie » !
Cependant, les mauvais traitements s’élèvent jusqu’à un
niveau de sadisme plus malfaisant encore que de simples représailles.
Ainsi, constatant que Jean-Roch a le nez sale, sa belle-mère le
mouche à l’aide des pincettes de la cheminée ! Encore trop petit pour
se défendre, mais soucieux de sa sécurité à venir, le gamin va
aussitôt jeter lesdites pincettes dans le puits. Un autre jour, les petits
découvrent des pois ronds ; comme la marâtre ne les nourrit pas à
leur faim, ils mettent cette provende « au pillage ». Ce larcin inspiré

8 Ce qui confirme l’hypothèse des multiples aventures que son père a dû entretenir
pour procréer une lignée de 32 rejetons !
17

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