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L'Angleterre de 1540 à 1880 : pays de noblesse ouverte ? - article ; n°1 ; vol.40, pg 71-94

De
25 pages
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1985 - Volume 40 - Numéro 1 - Pages 71-94
An Open Elite? 1540-1880
This article sets out to test the traditional view that for centuries English landed society has been unique in Europe for its openness to infiltration by new families enriched by trade, banking or industry. Far-reaching consequences, from the avoidance of bloody revolution to the pioneering success of England's industrialization, and even its relative economic decline since 1880, have been held to follow from this one distinctive characteristic. This article uses quantitative methods to test this hypothesis for the centuries between 1540 and 1880, and finds it largely false. Finally, the article suggests how this radical new assessment of elite mobility affects current paradigms of English historiography.
24 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Lawrence Stone
L'Angleterre de 1540 à 1880 : pays de noblesse ouverte ?
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 40e année, N. 1, 1985. pp. 71-94.
Abstract
An Open Elite? 1540-1880
This article sets out to test the traditional view that for centuries English landed society has been unique in Europe for its
openness to infiltration by new families enriched by trade, banking or industry. Far-reaching consequences, from the avoidance of
bloody revolution to the pioneering success of England's industrialization, and even its relative economic decline since 1880,
have been held to follow from this one distinctive characteristic. This article uses quantitative methods to test this hypothesis for
the centuries between 1540 and 1880, and finds it largely false. Finally, the article suggests how this radical new assessment of
elite mobility affects current paradigms of English historiography.
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Stone Lawrence. L'Angleterre de 1540 à 1880 : pays de noblesse ouverte ?. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations.
40e année, N. 1, 1985. pp. 71-94.
doi : 10.3406/ahess.1985.283144
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1985_num_40_1_283144POPULATION ET SOCI
LAWRENCE STONE
ANGLETERRE DE 1540 1880
PAYS DE NOBLESSE OUVERTE*
opinion classique
II environ vingt ans Hexter identifiait un des grands problèmes
non résolus de histoire de Angleterre celui de la continuité de élite foncière
anglaise qui réussit maintenir son hégémonie politique et économique pen
dant sept siècles1 explication la plus ancienne de ce phénomène est acceptée
par les Anglais comme par les étrangers et reprise par les historiens Or cette
explication demande être vérifiée
Il est en effet généralement admis depuis le xve siècle que ce qui distingue
Angleterre du reste de Europe est la liberté accès des nouveaux riches
aux premiers rangs de la société et du pouvoir En Angleterre nous dit-on plus
que partout ailleurs en Europe ces nouveaux riches ont plus souvent réussi se
hisser au niveau des grands propriétaires fonciers les squires qui leur tour
les ont absorbés plus rapidement et plus volontiers En un mot élite anglaise
serait depuis lontemps une élite ouverte est ce que pensaient les contem
porains tel que Tocqueville qui écrit en 1833
Mais ce qui la distingue surtout de toutes les autres est la facilité avec
laquelle elle ouvert ses rangs. tout le monde pouvait espérer entrer avec une
grande richesse dans les rangs de aristocratie. Chacun ayant espérance
arriver au nombre de privilégiés les privilèges rendaient aristocratie non pas
odieuse mais plus précieuse
aristocratie anglaise tient beaucoup par ses passions et ses préjugés
toutes les aristocraties du monde mais elle est point fondée sur la naissance
chose inaccessible mais sur argent que chacun peut acquérir et cette seule
différence lui permet de résister lorsque toutes les autres succombent soit
devant les peuples soit devant les rois
aristocratie en Angleterre donc même de nos jours une puissance et
une force de résistance il est très difficile un Fran ais de bien concevoir. anglaise me paraît cependant exposée maintenant des dangers
sous lesquels elle finira par succomber2
Annales ESC janv.-fév 1985 pp 71-94
71 POPULATION ET SOCI
Cette idée est reprise par les historiens Ainsi Eric Hobsbawm écrit récem
ment au sujet du xvine siècle et du début du xixe Les nouvelles classes issues
des affaires trouvaient le chemin tout tracé devant elles La réussite ne laissait
aucune incertitude si elle était suffisante pour projeter son bénéficiaire dans les
rangs de la classe dirigeante homme affaires de type ancien avait depuis
longtemps bénéficié de ce processus assimilation surtout les gros négociants
et les financiers3 ils soient marxistes ou libéraux les historiens acceptent
cette position même en tirent des conclusions morales très différentes4 Je
ai moi-même longtemps soutenue
Quatre conséquences sont censées dériver de ce modèle ascension sociale
la fois fréquente et facile des hommes affaires aux rangs de élite fon
cière une est la création du système agricole le plus productif de Europe
la seule exception possible de la Hollande Ainsi Adam Smith au xvine siècle
tout comme Tawney au xxe sont également convaincus que est grâce
la détermination et avarice de ces parvenus ont eu lieu la réorganisation
des pratiques agricoles introduction de nouvelles cultures et de nouveaux
assolements en autres termes ils ont fait la révolution agricole quelque
époque elle se soit produite Or il est généralement admis que est grâce
elle que Angleterre pu se dégager du piège malthusien quelque deux cents ans
avant le reste de Europe avec des résultats démographiques et économiques
fondamentaux
Une autre conséquence serait la primauté de Angleterre dans la course la
modernisation et industrialisation Les possibilités ascension sociale
jusque dans élite foncière auraient stimulé les hommes affaires ambitieux
les poussant faire fortune afin acquérir le prestige social ils ambition
naient Enfin dès 1650 élite foncière elle-même se montre prête adopter une
politique économique et une politique étrangère favorables au commerce et
industrie nationale de même elle hésite pas se servir de la marine pour
ouvrir par la force si nécessaire de nouveaux marchés outremer et de nou
veaux débouchés
Troisième conséquence la création un système politique la fois stable et
souple qui aurait réussi déjouer les révoltes les plus mena antes grâce
accueil tolérant réservé aux nouveaux venus par la classe dirigeante On été
en déduire existence une corrélation entre la facilité et le niveau de la
mobilité sociale et intensité des conflits de classe lorsque la mobilité se
trouve bloquée les tensions augmenteraient et vice-versa Ce serait donc la
bonne volonté avec laquelle la haute société anglaise se serait montrée prête
recevoir de nouveaux membres dans ses rangs que serait due la transformation
de Angleterre en pays industriel doté un vaste prolétariat urbain ainsi que
celle du système oligarchique en démocratie dans un et autre cas sans sur
sauts révolutionnaires violents et destructifs
La dernière conséquence serait le déclin économique inéluctable de Angle
terre au cours des cent dernières années Récemment on attribué ce déclin
une part assimilation physique des hommes affaires fortunés dans la
classe foncière par acquisition un château et adoption un train de vie
prétentieux et autre part assimilation culturelle assurée par les public
schools et par accès la Chambre des Lords Il en résulterait que les héritiers
de ces familles parvenues devenus honteux de la course aux bénéfices menée
72 STONE LA NOBLESSE ANGLAISE
par leurs pères ont perdu leur enthousiasme pour et leur aptitude innova
tion capitaliste5
Une grande partie de histoire sociale économique et politique de Angle
terre au cours des quatre derniers siècles repose donc sur exactitude de la pro
position selon laquelle accès de homme affaires fortuné aux premiers rangs
de la haute société foncière était la fois facile et fréquent Il est par conséquent
important de savoir si ce modèle social prétendument unique réellement
existé et dans ce cas quand quel point et il varié selon les époques
II Observations
II convient abord de démontrer que du xve au xixe siècle impression
est largement répandue que la mobilité sociale est élevée en Angleterre et que
élite foncière est ouverte particulièrement aux riches hommes affaires
Cette conception est soutenue tant par ceux qui approuvent cette ouverture que
par ceux qui la craignent et tant par les indigènes que par les étrangers
Dès le xve siècle les étrangers notent une part ouverture de élite fon
cière anglaise aux fortunes faites dans le négoce autre part son hostilité
vivre en ville Les deux thèmes sont associés du fait que est cette objection la
vie urbaine de la part des arbitres de opinion qui aurait encouragé les riches
marchands convertir leur capital liquide en bien-fonds et établir comme
gentilshommes campagnards
Déjà au début du xve siècle Italien Poggio Bracciolini écrit
Les Anglais croient que est déroger pour un noble que de vivre en ville Ils
vivent tous la campagne isolés au milieu des bois et des champs Ils passent
leur temps en occupations campagnardes vendant la laine et les bestiaux et
ont nulle honte enrichir par agriculture ai vu un homme qui aban
donné son métier est acheté une belle terre et quitté la ville pour aller éta
blir sur sa terre avec sa famille transformé ses fils en nobles et se trouve lui-
même accepté par la classe noble
Voilà peut-être la première formulation du paradigme social anglais qui va
être répété ad nauseam au cours des quatre siècles suivants En 1559 un député
réactionnaire va soumettre la Chambre des Communes un projet de
loi interdisant aux marchands acheter des bien-fonds ce qui rappelle deux
propositions semblables vaguement envisagées par Thomas Cromwell en 1530
et Edouard VI enl 5486
Ces objections et ces plaintes sont répétées par les commentateurs sociaux
du début du xvne siècle et suscitent observation satirique des auteurs de
théâtre Elles continuent au xvine siècle chez Defoë et Steele mais cette fois
avec un accent favorable et ainsi de suite au xixe siècle Au milieu du
xixe siècle le radical Richard Cobden se plaint encore que les fabricants et les
marchands en général ne semblent désirer la richesse que pour pouvoir se pros
terner aux pieds du feodalisme Voyez comme tout négociant qui fait for
tune achète une terre et tente de perpétuer son nom Nous sommes
73 POPULATION ET SOCI
concluait-il en 1849 une nation servile entichée aristocrates infestée de
milords et considérons la terre avec autant de révérence que celle que nous
accordons toujours aux nobles et aux baronets II que faire des valeurs
des marchands et des fabricants flagorneurs une aristocratie ignare encore
moins éclairée eux-mêmes
Tous ces commentaires reposent essentiellement sur trois allégations La
première est que les marchands avaient autre ambition que acquérir une
terre bâtir un château et se transformer en squires ou en nobles autre est
que la gentry avait aucune hésitation résoudre ses difficultés financières en
pla ant ses fils surtout ses cadets dans le négoce La troisième suppose que les
membres de élite étaient tous prêts se lier amitié et même par le mariage
avec des parvenus Ce sont ces trois convictions qui expliquent comment Defoë
pouvait écrire non sans exagération
La fortune quelle que soit son origine est ce qui transforme
Le fabricant en Lord le libertin en gentilhomme
La souche ancienne la naissance ne comptent pour rien ici
Ce sont impudence et argent qui font un pair8
élite foncière anglaise aurait réussi maintenir aussi longtemps son
pouvoir ses privilèges et son prestige que grâce la pratique de étreinte
aristocratique une génération la suivante elle aurait sélectionné les plus
riches parmi les nouveaux riches pour les absorber soit en épousant leurs filles
et en gagnant ainsi une partie de leur fortune soit en en faisant une bou
chée la fa on du boa constrictor Le parvenu aurait été captivé par la pers
pective de goûter au charme aux faveurs intimité de élite Il se serait donc
hâté de troquer son magasin contre un château aurait choisi de dépenser son
argent pour le prestige social plutôt que de chercher agrandir sa fortune Son
fils sinon lui-même se serait totalement assimilé aux autres membres de la
squirearchy tant par son éducation que par ses valeurs métamorphose scellée
par une généalogie adéquate fourme par un héraut vénal après opinion
courante élite anglaise aurait ainsi perpétué son hégémonie politique sociale
et économique travers les tourmentes de la révolution industrielle et le
triomphe de la démocratie
III Les faits
En vérité il deux fa ons de déterminer le degré de mobilité sociale des
hommes affaires vis-à-vis de élite foncière une consiste examiner le
patrici urbain de Londres et des villes provinciales pour voir combien de
membres achètent des châteaux pour installer comme squires autre exa
miner élite foncière dans plusieurs comtés pour calculer divers moments la
proportion de ses membres dont la fortune est faite dans les affaires
Le patrici urbain et la terre
Pour les hommes affaires on les suivra depuis le xvne siècle dans la pro
vince comme Londres Premier exemple York elle est au xvne siècle une des
74 STONE LA NOBLESSE ANGLAISE
cinq villes du royaume les plus grandes et les plus prospères Or pendant ce
siècle il que cinq conseillers municipaux qui sont toujours choisis parmi
les plus riches qui quittent la ville pour aller fonder des familles notons-le
bien de la basse gentry installées dans des gentilhommières la campagne
De même pour le grand port de Bristol la même époque Il existe une docu
mentation copieuse pour les deux villes de Leeds et de Hull aux xvnie et
xixe siècles Les gros marchands de ces villes ne installent pas dans des châ
teaux la campagne mais ils se changent en marchands gentilshommes
adoptant pour leurs loisirs le mode existence de la gentry tout en continuant
mener leurs affaires et vivre en ville ou bien après 1750 dans des villas dans
la banlieue est ainsi Leeds ils fondent une chasse courre construisent
un théâtre et une salle de fêtes et font donner leurs enfants une instruction
polie Mais six seulement de ces gros négociants se font gentilshommes bien
que entrée dans la basse gentry soit plus courante On obtient la même image
une pénétration minime de la squirearchy mais de adoption de fa ons de
faire aristocratiques quand on observe les gros négociants et les marchands de
Hull Après 1750 ils vivent dans des villas élégantes dans les villages avoisinant
le grand port et passent une grande partie de leur temps chasser pêcher
jouer aux cartes aller aux courses voire se débaucher Dans une ville plus
modeste comme Lynn une seule famille de citadins acquiert un château
au cours du xvnie siècle Dans toutes les villes anglaises au xvnie siècle sur les
quelles nous avons des renseignements on observe le même phénomène peu
de retrait de capitaux pour se changer en gentilhomme campagnard mais en
revanche adoption des valeurs culturelles et du mode de vie de élite fon
cière 10
Mais la vraie réponse notre question se trouve Londres qui en 1600
comme en 1800 est vingt fois plus grande et plus riche que toute autre ville du
royaume Or aucun moment la proportion de riches marchands qui réussis
sent pénétrer élite foncière pour fonder de nouvelles familles ne constitue
plus un mince filet
Pour le xvie siècle nous savons seulement ce qui advient aux membres de la
Compagnie du commerce moscovite parmi lesquels très peu quittent la ville
pour la campagne bien un bon nombre fasse des placements en bien-fonds
ruraux Il en est de même des conseillers municipaux de Londres au cours du
premier quart du xvne siècle La plupart achètent des terres mais 18 sur 140
seulement soit 13 pour aller établir comme gentilshommes campa
gnards11 Vers la fin du xvne siècle lorsque des fortunes énormes édifient
Londres il quelques exemples voyants de marchands devenus squires
comme sir Robert Clayton ou de financiers anoblis comme James Bridges duc
de Chandos12 Mais on remarquera que le financier sir Stephen Fox ne fait
aucun effort pour devenir gentilhomme campagnard bien il prenne soin
assurer ses enfants la meilleure éducation ainsi que de les marier tous dans
la pairie13
Vers le milieu du xvine siècle le patrici mercantile et financier de la cité de
Londres se suffit de plus en plus lui-même Une étude des 74 conseillers muni
cipaux en place entre 1738 et 1763 permet de le mesurer six seulement soit
de ces parvenus ultra-riches achètent un vrai domaine avec château et ten
tent de pénétrer dans élite foncière Le reste se contente de belles villas dans la
75 POPULATION ET SOCI
banlieue avec parc alentour et il aucun signe une diversion majeure
de leurs capitaux hors du commerce et de la haute banque pour les placer en
bien-fonds l4 Nombre acheteurs de villas laissent dans leur testament des
instructions pour elles soient revendues Il semble raisonnable de conclure
au milieu du xvnie siècle seule une infinie minorité des Londoniens les plus
riches cherchent se frayer une entrée dans les rangs de élite foncière
Finalement une étude des Anglais les plus riches au xixe siècle prouve que
les hommes affaires ou les membres des professions libérales les plus fortunés
en 1880 soit ne possédaient aucun bien-fonds soit détenaient seulement de
toutes petites propriétés consistant presque uniquement en un parc autour
une belle villa ou un château En revanche la fortune des neuf dixièmes des
propriétaires fonciers les plus riches de Angleterre en 1880 remontait bien
avant la révolution industrielle15
Observée du point de vue du patrici urbain la situation se présente donc
ainsi une part toute époque les hommes affaires placent une partie de
leurs capitaux en bien-fonds pour des raisons de sécurité autre part en dépit
de impression générale il semble bien que seule une infime minorité entre
eux ait acheté des châteaux pour vivre et tenter de se donner le rang et le pres
tige des gros propriétaires fonciers et enfin au cours du xvn siècle il se
produit une véritable acculturation de la haute bourgeoisie qui modèle ses loi
sirs sur ceux de la classe foncière
élite foncière et les hommes affaires
Une autre approche possible est de tenter de calculer le taux infiltration de
la classe foncière par les hommes affaires cet effet nous avons étudié pour
la période 1540-1880 élite foncière de trois comtés choisis en fonction de la dis
tance qui les sépare de Londres16 Ce sont les comtés de Hertford quelques
heures cheval de Londres de Northampton un peu plus de 100 km de la
capitale et du Northumberland aux confins de Angleterre et de Ecosse et qui
reste plus accessible par mer que par terre la construction de la voie
ferrée au xixe siècle élite est définie comme embrassant tous les membres de
la classe foncière au-dessus un certain rang soit celui purement honorifique
de squire qui désignait les membres les plus riches de la gentry non titrée elle
comprend tous ceux que leur rang ou leurs ressources qualifient pour exercice
du pouvoir soit local soit au Parlement ainsi que tous ceux qui habitent des
châteaux une certaine taille minimale imposée par la nécessité pour exercer
ce pouvoir avoir suffisamment de salles apparat pour recevoir ses clients
et ses semblablesl7 Ces châteaux sont en général accompagnés de domaines
considérables dont les revenus servent couvrir les frais de leur entretien Ils
forment donc une élite la fois de rang de pouvoir et de fortune et le chiffre
de base été calculé en tenant compte de ces trois données Ceci nous donne
une population qui partir de 1640 reste relativement stable dans les deux
comtés méridionaux consistant en 70 80 familles par comté et qui augmente
petit petit au cours du xvne et du xvine siècle dans le Northumberland pour
atteindre un plateau de 60 familles au xixe siècle fig En prenant le pays
dans son ensemble cette élite devait compter environ 000 familles après
76 STONE LA NOBLESSE ANGLAISE
1539 1579 1619 1659 1699 1739 1779 1819 1859
1559 1599 1639 1679 1719 1759 1799 1839 1879
FIG Nombre de propriétaires appartenant élite des comtés de Hertford
Northumberland et Northampton
1660 en 1880 elles détenaient elles seules au moins un quart de toute la pro
priété foncière en Angleterre18
Une des allégations les plus fréquentes dans ce débat sur mobilité sociale et
élite foncière est la nécessité où se seraient trouvées bon nombre de familles éta
blies de vendre leurs châteaux et leurs domaines En fait entre 1540 et 1880
parmi les héritiers de ces familles un sur sept seulement se trouve dans obliga
tion ou bien de tout liquider ou bien de tomber dans la basse gentry Un sur
quatorze seulement peut avoir été poussé par des embarras financiers la
grande majorité des vendeurs ne vendant que par manque héritiers qui
laisser leur propriété Ces chiffres impliquent que même en mettant les choses
au pire seulement de tous les membres de cette élite foncière se sont
trouvés au cours une période de 340 ans forcés de céder leur héritage pour
des raisons financières Ce est sans doute pas une proportion négligeable
mais elle ne suffit ni changer la composition même de élite ni justifier les
jérémiades des commentateurs sociaux les plus réactionnaires sur imminente
éclipse de la vieille élite
Il faut maintenant nous tourner vers les acheteurs et voir combien de par
venus au cours de ces trois siècles et demi ont en fait réussi se frayer leur
entrée dans élite foncière par achat un château Si nous examinons la com
position de nos trois élites il est clair que dans les deux comtés de Northampton
et du Northumberland en dehors de la zone attraction de Londres le nombre
hommes affaires qui achètent un château et un domaine importants qui
bâtissent un nouveau château ou bien transforment une gentilhommière en châ
teau reste très bas jamais plus de dans le premier 10 dans le
second en grande partie cause de la présence de dépôts de houille dont
77 POPULATION ET SOCI
exploitation qualifie leurs propriétaires hommes affaires La situation est
radicalement différente dans le Hertfordshire la proportion de nouveaux
venus sortis des affaires varie entre 10 et 15 jusque vers 1760 et puis élève
brusquement 20 fig Dans ce comté très proche de Londres il dès
1760 suffisamment hommes affaires parmi les nouveaux venus pour
affecter sensiblement la composition de élite En les examinant de plus près
on découvre cependant que plus du tiers de ces hommes affaires ne figurent
dans le comté que brièvement se bâtissant ou achetant un château sans grand
domaine un âge assez avancé le château étant revendu soit de leur vivant soit
leur mort Qui plus est un quart entre eux laissent des héritiers qui reven
dent le bien-fonds de sorte que presque deux tiers de ces nouvelles familles qui
paraissent avoir une assise foncière durent au maximum un demi-siècle Ou
bien elles avaient jamais eu intention de faire souche ou bien pour une
raison ou pour une autre elles renoncent rapidement
Beaucoup de ces acheteurs-revendeurs venus du monde des affaires main
tiennent des attaches qui les distinguent de leurs voisins campagnards En ceci
ils dérogent la définition du gentilhomme donnée par le Dr Johnson comme
un qui ne porte sur lui la trace aucune profession19 Socialement ils
forment un groupe hybride mi-banquiers ou mi-négociants et mi-propriétaires
fonciers Par leur géographie les régions les plus proches de Londres forment
donc une catégorie spéciale où la véritable élite foncière se trouve diluée pour
un temps par ces oiseaux de passage sortis du monde des affaires
50r
40
30
Herts
Northumb
Northants
-1549 1550-99 1600-49 1650-99 1700-49 1750-99 1800-
dates de naissance
FIG Les hommes affaires dans élite des trois comtés
78 LA NOBLESSE ANGLAISE STONE
Encore plus frappante que la qualité éphémère de ces acheteurs-revendeurs
venus de la cité au Hertfordshire est absence presque totale avant 1880 de
gros industriels dans la classe foncière de nos trois comtés Ceci concorde avec
les résultats études faites sur les millionnaires anglais La situation change
dramatiquement dès 1880 quand les industriels nouveaux riches se mettent
abattre les barrières du snobisme est alors en effet ils commencent enfin
se frayer un chemin la Chambre des Lords la haute société de Lon
dres et aux élites de comté ainsi se bâtir de gigantesques châ
teaux20
élite foncière et les professions
Si les hommes affaires enrichis ne commencent enfin infiltrer la classe
foncière après 1880 sauf dans quelques comtés proches de Londres où
proviennent les autres acheteurs les nouveaux venus nécessaires pour assurer le
renouvellement de élite et remplacer les familles qui éteignent ou se trouvent
dans obligation de vendre Il semble ils proviennent surtout de la petite
gentry et du monde des hommes politiques distingués des grands commis des
hommes de loi autrement dit des mêmes milieux vraisemblablement que
dans tous les pays Europe Les grands commis ont la primauté aux xvie et
xviie siècles quand la corruption bat son plein les juristes au début du
xvine siècle les généraux et les amiraux en temps de guerre partir de la fin du
xvnie cet égard Angleterre ne diffère guère du reste de Europe
Les cadets et les affaires
Si la poussée des hommes affaires dans élite foncière se révèle finalement
modeste quelle est la situation inverse combien de cadets sortis de élite se
sont-ils établis dans les affaires comme on admet généralement Il
aucun doute que le système de primogeniture pratiqué en Angleterre obligeait
les cadets de quelque classe ils soient se débrouiller de leur mieux pour
assurer des moyens existence convenables Mais quel point sont-ils allés
chercher un emploi dans le monde des affaires plutôt que dans celui du droit
dans les forces armées ou enfin dans le clergé
Entre 1629 et 1673 parmi les 400 et quelques apprentis enregistrés Lon
dres seulement figurent comme fils écuyer soit une infime minorité ce
chiffre est confirmé par un sondage que nous avons fait dans les généalogies de
élite21 La raison pour laquelle un membre de élite foncière hésitait établir
son fils apprenti est liée au caractère servile de apprentissage est pourquoi
le choix une carrière dans les affaires se limite en fait aux grandes compagnies
de commerce outremer et aux banques dans lesquelles il avait pas
apprentissage De fait on relève quelques exemples de ce type surtout entre
1650 et 1710 Bien que Voltaire déclare en 1730 il en va toujours de même il
ne peut donner comme exemples de cadets de nobles passés aux affaires un
commis dans la Compagnie du Levant et un gouverneur de la Banque Angle
terre22 regarder de plus près il semble bien ailleurs que ce soit parfois le
fils qui force le père le placer dans les affaires plutôt que inverse est en
tout cas ce qui arrive sir Dudley North fils cadet de lord North et John
Verney fils cadet de sir Ralph Verney baronet
79

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