La lecture en ligne est gratuite
Le téléchargement nécessite un accès à la bibliothèque YouScribe
Tout savoir sur nos offres

Partagez cette publication

Arlette Streri
L'espace et les relations inter-modalités
In: L'année psychologique. 1991 vol. 91, n°1. pp. 87-102.
Citer ce document / Cite this document :
Streri Arlette. L'espace et les relations inter-modalités. In: L'année psychologique. 1991 vol. 91, n°1. pp. 87-102.
doi : 10.3406/psy.1991.29446
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1991_num_91_1_29446L'Année Psychologique, 1991, 91, 87-102
Laboratoire de Psychologie
du développement et de l'éducation
de l'enfant1
L'ESPACE ET LES RELATIONS
INTER-MODALITÉS
par Ariette Streri
Le renouvellement de l'intérêt pour les recherches sur le
nourrisson a commencé par la découverte et le raffinement des
nouvelles techniques appropriées à l'étude des activités percept
ives chez l'enfant qui n'a pas accès à la communication verbale
des consignes. Mais ce renouveau trouve actuellement son
ampleur dans le débat d'idées que les nombreuses conduites
observées ont suscité. C'est à la fois une remise en question
théorique et un examen des pouvoirs et des limites des méthodes
utilisées qui fondent aujourd'hui les études sur le bébé. L'art
icle « Aspects génétiques de la perception » (Bresson, 1972)
conduisait à une réflexion semblable sur les conséquences des
méthodes pratiquées alors et leur lien avec les théories. Nous
reprendrons quelques-unes de ces remarques, même si les pro
cédures, la population ou les questions évoquées ne sont plus
les mêmes deux décennies plus tard.
Les recherches sur les relations entre modalités sensorielles
ont dominé pendant quelques années l'étude perceptive du
nourrisson. Les phénomènes observés ont à la fois suscité le
plus d'étonnement et inspiré le plus de méfiance. Il est vrai
qu'ils ont apporté une réponse définitive à l'alternative très
ancienne de l'unité ou la séparation des modalités sensorielles
à la naissance. Les premières études de Bower, Broughton et
Moore (1970) confirmées et précisées par celles de von Hofsten
(1979 ; 1982) et De Schonen et Bresson (1984) mettent en évi
dence un début d'intégration des espaces tactile et visuel dans
le geste d'approche d'un objet présenté visuellement à un
nouveau-né de quelques jours. La réaction d'orientation de la
1. lapsydee, 46, rue Saint-Jacques, 75005 Paris. 88 Ariette Streri
tête du nouveau-né à l'émission d'un son indique également
une coordination audition-vision dès quelques heures après la
naissance (Wertheimer, 1961 ; Butterworth et Castillo, 1976 ;
Alegria et Noirot, 1978). Parallèlement aux coordinations sen-
sori-mo trices précoces, une unité des sens est également mise
en évidence. Les expériences de Meltzofï et Borton (1979) et
Gibson et Walker (1984) révèlent, en empruntant une méthod
ologie éprouvée chez les jeunes enfants, que dès un mois le
nourrisson reconnaît visuellement des objets qu'il a préalabl
ement explorés oralement à partir respectivement des propriétés
de texture et de substance. L'hypothèse d'un centre amodal
(ou supramodal) perceptif existant dès la naissance ébranle
sérieusement l'idée d'une séparation initiale des sens et celle
également d'espaces hétérogènes. Ainsi, c'est non seulement des
conceptions anciennes qui sont bouleversées comme l'empirisme
et l'associationnisme de Locke ou Berkeley, mais même celles
plus récentes de Piaget et Stem.
Néanmoins le concept de « perception amodale » provenant
des premières recherches expérimentales demeure encore vague
de plusieurs façons. Tout d'abord, du fait de la précocité du
phénomène que cette notion recouvre, elle apparaît comme
révélant une capacité innée du nouveau-né de percevoir un
monde stable, cohérent, unifié en dépit des divergences struc
turales évidentes des modalités sensorielles. Or, ce n'est pas
parce qu'une capacité ou une fonction apparaît précocement
qu'elle demeure inchangée au cours du développement de l'org
anisme et de son interaction avec l'environnement. C'est donc
la genèse de cette unité qu'il s'agit maintenant de retracer.
D'autre part, la perception étant toujours le résultat d'une
activité de l'organisme traitant des informations extérieures
qu'il reçoit, il apparaît plausible de penser que l'unité perceptive
précoce résulte d'une élaboration du système cognitif du sujet,
et non d'une connaissance au sens d'un savoir déjà construit.
Enfin, le concept de perception amodale n'explique que par
tiellement comment les différentes sources d'informations sont
traitées par les systèmes modaux pour parvenir à cette unité.
Quelques réflexions méthodologiques...
Les chercheurs ont plus souvent souligné les faits, c'est-à-dire
les capacités perceptives et discriminatives révélées par les Hommage à François Bresson 89
techniques que les contraintes expérimentales imposées aux
bébés et la façon dont ils les gèrent. Par exemple, la procédure
d'habituation et celle du test de réaction à la nouveauté appli
quées à la modalité visuelle ont mis en évidence des capacités
intramodales discriminatives du nourrisson. A l'intérieur d'une
séquence temporelle réduite, le bébé regarde de moins en moins
longtemps un objet ou une figure géométrique qu'un expéri
mentateur lui présente de manière répétée, et manifeste ensuite
un intérêt (ou préférence) pour un nouvel objet ou une autre
figure. L'importance de la capacité perceptive observée masque
celle tout aussi fondamentale du bébé d'établir, même quelques
heures après la naissance (Slater, Morison et Rose, 1984), une
relation entre des événements dont on n'a aucune raison de
penser a priori qu'elle existe ou pourrait exister pour lui. Le
plus remarquable est que cette capacité de relier deux ou plu
sieurs stimulations ne semble pas se faire de manière aléatoire
mais sur des propriétés bien précises (cf. pour une synthèse,
Vurpillot, 1972 ; Gibson et Spelke, 1983). Le problème est
encore plus délicat à comprendre lorsqu'il s'agit de situations
dont le but est de mettre en évidence des relations entre modal
ités sensorielles. Sur quelle propriété de la stimulation, la
reconnaissance visuelle ou tactile s'efîectue-t-elle ? En effet, le
paradigme expérimental consiste à familiariser le bébé avec un
objet dans une première modalité puis à lui présenter dans
une autre modalité l'objet supposé « familier » et un nouvel
objet qui diffère du premier par une propriété. La logique de
ce paradigme est qu'un transfert des informations est obtenu
si les durées d'exploration obtenues diffèrent entre l'objet
familier et l'objet nouveau. Cette mise en relation est le résultat
d'une activité complexe du bébé à toutes les étapes de la pro
cédure puisqu'un transfert intermodal exige au moins trois
processus : traiter l'information dans une première modalité,
la mémoriser et la comparer aux informations présentées dans
la seconde modalité, ces dernières étant l'objet également d'un
traitement.
Les études sur la perception du nourrisson et de manière
plus cruciale sur les relations intermodales n'ont pas résolu le
problème déjà souligné par Bresson (1972) de l'ambiguïté de
la notion de stimulus et de réponse dans diverses procédures
expérimentales. Nous exclurons pour l'instant le problème du
statut de la stimulation plane par rapport à l'objet tridimen- 90 Arleite Streri
sionnel souvent souligné par Bresson. La notion de stimulus
demeure ambiguë bien que, d'une manière générale, le bébé est
placé dans des conditions d'exploration libre. La difficulté vient
de la définition du statut conféré par le bébé à une stimulation
qu'un expérimentateur lui présente. Par exemple dans les
expériences d'intermodalité, on présente au sujet un objet
pluridimensionnel défini par plusieurs caractéristiques structu
rales aussi bien que fonctionnelles. Or c'est sur une propriété
qu'on conclut à la présence ou à l'absence d'un transfert des
informations entre deux modalités. La réponse du sujet pose
également de difficiles problèmes d'interprétation. Le choix
d'un indice quantitatif, maniable statistiquement, simple à
enregistrer, contrôlable et pour toutes ces qualités, objectif, est
néanmoins imparfait. La durée du regard sur le stimulus, le
temps de tenue d'un objet permettent dans les expériences de
déterminer le critère d'habituation et de réaction à la nouveauté
et par conséquent de décider ce qui est familier ou nouveau
pour le bébé. Mais cet indice demeure ambigu dans la mesure
où l'on ne détermine pas avec précision dans ces durées la
part qui relève exactement de l'activité exploratoire du bébé
et celle qui résulte d'un regard atone ou d'une tenue lâche de
l'objet. D'autre part, le bébé préfère explorer l'objet familier à
la phase test de certaines expériences tandis que pour d'autres,
le stimulus nouveau est plus longuement regardé. On ne sait
pas très bien actuellement les facteurs qui déterminent cette
préférence. En ce qui concerne les expériences sur la relation
vision-toucher, il semblerait que cette préférence pour l'objet
familier ou le nouveau ne relève pas du facteur âge, les jeunes
bébés regardant plus longtemps le familier tandis que les plus
âgés préférant la nouveauté. Par exemple, dans l'expérience de
Meltzoff et Borton (1979) les bébés à l'âge d'un mois regardent
plus longtemps l'objet supposé familier après une phase de fami
liarisation buccale de quatre-vingt-dix secondes ; alors qu'au
même âge, les sujets de l'expérience de Gibson et Walker (1984)
regardent plus longtemps le stimulus nouveau après une fami
liarisation orale de soixante secondes. Le facteur durée brève
ou longue de la phase de familiarisation ne semble donc pas
non plus pertinent. Il apparaît que la différence sur plusieurs
dimensions entre l'objet manipulé et l'objet regardé soit un
facteur orientant la préférence pour le stimulus familier. Dans
l'expérience de Meltzoff et Borton (1979) où les différences Hommage à François Bresson 91
entre la tétine explorée oralement et la boule présentée visue
llement sont importantes ou bien dans nos expériences (Streri,
Millet et Molina, 1990) sur le transfert intermodal entre un
objet tridimensionnel manipulé et sa représentation bidimen-
sionnelle visuelle, de telles préférences pour le familier sont
observées. Par contre, dans les situations où les objets présentés
visuellement et tactilement aux bébés sont semblables, c'est la
préférence inverse, c'est-à-dire pour l'objet nouveau, qui est
obtenue.
A ces quelques remarques on peut objecter que la perception
n'étant pas observable directement, son étude est plus une
source d'ambiguïtés et de problèmes que de solutions claires
aux questions posées. Le comportement, par contre, observable
directement, échappe à cet inconvénient. Il n'en est rien au
regard du débat sur le statut réflexif ou intentionnel des coor
dinations sensori-motrices néo-natales. Il ne semble pas qu'on
soit parvenu à une conclusion claire sur la nature et la fonction
de ces compétences précoces ni sur leur rôle dans la formation
des conduites plus matures.
Espace et relations inier modales...
Une unité perceptive précoce apparaît paradoxale au regard
des spécificités des modalités sensorielles. Son existence dès la
naissance suggère qu'au-delà de leurs caractéristiques parti
culières les modalités fonctionnent de manière analogue dans
le traitement de l'information et éventuellement sur un espace
homogène. Or, comme le souligne Bresson (1972), si une certaine
homogénéité existe entre les informations auditives et visuelles
en ce qu'elles sont « à distance » et directionnelles, les données
tactilo-kinesthésiques se révèlent particulières. Bresson (1972)
analyse deux grandes disparités entre la vision et le toucher.
Parce qu'elle est toujours le résultat d'un déplacement séquent
iel de la main, des doigts, sur l'objet donc d'un contact, l'info
rmation lentement recueillie est successive, partielle et nécessite
la recomposition d'un parcours. La modalité tactilo-kinesthésique
s'oppose ainsi à la rapidité du traitement visuel, même si le
parcours d'une surface regardée nécessite souvent des saccades
et des fixations. Les données tactilo-kinesthésiques seraient
ainsi primitivement de nature topologique, tandis que les don
nées visuelles permettraient la perception d'un espace euclidien. 92 Ariette Streri
La seconde disparité entre les deux modalités demeure
classique. Le toucher serait le sens du « tridimensionnel » opposé
à la projection plane de la rétine. Le tact permettrait d'emblée
d'accéder aux trois dimensions de l'espace puisqu'on enserre un
objet dans sa main, le transporte, qu'on se déplace dans l'espace
physique, etc. La perception visuelle d'un objet serait toujours
le résultat d'un traitement d'une information bidimensionnelle.
Comment interpréter alors l'existence d'une unité perceptive
chez les nourrissons en tenant compte des particularités de la
modalité tactile et des divergences structurales et fonctionnelles
importantes qui la différencient de la vision ?
En ce qui concerne le fonctionnement analogue de la vision
et du toucher, nous avons adapté à la modalité tactile la tech
nique d'habituation et de réaction à la nouveauté fréquemment
utilisée en vision (Streri et Pêcheux, 1986a). Cependant, les
situations ne sont pas totalement homologues. L'espace tactile
et l'espace visuel sont séparés par un écran afin que la mani
pulation s'exerce sans contrôle visuel. Cette contrainte rend le
bébé de moins de quatre/cinq mois, dont la coordination préhen
sion-vision n'est pas achevée, plus dépendant de l'expériment
ateur. S'il tient un objet dans sa main, c'est parce qu'on le
lui a donné et si l'objet lui échappe, le bébé ne le reprend pas.
Par contre, le nourrisson peut porter le regard sur une partie
de son environnement, s'en détourner, y revenir, etc., autrement
dit contrôler sinon son exploration du moins le mouvement
de ses yeux. En dépit de cette différence dans la situation, on
peut mettre en évidence que, même dans la modalité tactile,
le bébé, dès l'âge de deux mois, manifeste une conduite d'habi
tuation, c'est-à-dire tient de moins en moins longtemps l'objet
au cours des essais, et de réaction à la nouveauté en tenant
plus longtemps un objet de forme différente. Sans contrôle de
la vision, le bébé perçoit tactilement une différence dans la
situation (Streri, 1987). Au cours de l'habituation, la mobilité
du bras est faible. Le bébé de deux mois ne tente pas de porter
à ses yeux ou à sa bouche l'objet qu'il tient. De manière réc
iproque, la vue d'un objet à. sa portée ne déclenche pas un geste
d'approche et d'atteinte. L'exploration tactile, bien qu'exis
tante, reste néanmoins faible et révèle une maîtrise insuffisante
du réflexe d'agrippement. Cette exploration se traduit d'abord
par une tenue ferme de l'objet. Au cours de l'habituation le
bébé desserre sa main et glisse ses doigts et son pouce à la surface à François Bresson 93 Hommage
de l'objet. Au-delà des réflexes d'agrippement et d'évitement
qui dominent son activité exploratoire manuelle (Twitchell,
1965 ; 1970), le bébé est capable d'extraire une information
sur la forme des objets. Par exemple, si au cours de l'habituation
il explore un objet percé d'un trou en son milieu et qu'on lui
présente à la phase test un objet non percé, il n'est pas rare
d'observer une recherche manuelle de l'orifice. Il s'agit certes
d'une différence de nature topologique et les données dont nous
disposons ne permettent pas actuellement de montrer que
l'invariance tactile obtenue est analogue à celle extraite par la
vision. Mais de semblables discriminations sont obtenues éga
lement avec des objets de forme euclidienne (étoile à six branches
vs fleur à six pétales ; carré vs disque). Il serait inexact de dire,
compte tenu de la qualité de l'exploration du très jeune bébé,
qu'il constate une différence entre objets. Vraisemblablement,
le bébé réagit à des changements dans les éléments qui composent
les formes (des pointes contre des arrondis). Mais nous ne pouvons
pas non plus admettre l'idée selon laquelle l'absence de sys
tèmes récepteurs conjugués dans la modalité tactile conduit à
ce que « les données du contact des surfaces ne peuvent guère
aboutir à d'autres invariances que l'isotopie et à d'autres trans
formations que les homéomorphies » (Bresson, 1972, p. 179),
l'invariance angulaire et dimensionnelle étant plus appropriée
au système visuel. En effet, une performance identique est
observée dans les deux modalités au même âge et avec les
mêmes objets qu'ils soient de formes euclidiennes ou topologiques.
La discrimination tactile et visuelle entre formes ne constitue
qu'une condition nécessaire d'une unité perceptive des info
rmations recueillies mais non une preuve suffisante. Elle permet
seulement de conclure qu'une absence de transfert intermodal
n'est pas imputable à des différences dans la performance de
l'une ou l'autre modalité.
En utilisant plusieurs procédures différentes d'intermodalité,
nous avons montré qu'une reconnaissance visuelle des formes
préalablement manipulées était obtenue chez le bébé de deux
mois. Par contre, une manuelle des objets
explorés visuellement en première phase n'a pu être mise en
évidence (Streri, 1987 ; Streri et Milhet, 1988). Autrement dit,
l'unité perceptive n'est que partielle puisqu'elle ne peut être
obtenue dans toutes les conditions de transfert intermodal.
Deux hypothèses sont possibles : 94 Arletle Streri
a) Le percept visuel serait de nature différente du percept
tactile. Par exemple, les données haptiques seraient essentie
llement topologiques et ne correspondraient pas aux données
visuelles métriques et de type euclidien. Cette hypothèse est
peu compatible avec les données sur les performances discri-
minatives tactiles observées et la mise en évidence d'un transfert
intermodal du toucher à la vision dans les mêmes conditions
expérimentales ;
b) Au cours d'une séquence d'habituation, l'exploration
tactile serait assez efficace pour permettre une discrimination
entre objets mais insuffisante pour la reconnaissance d'un objet
préalablement présenté dans une autre modalité ; l'information
extraite et traitée serait encore partielle.
C'est cette seconde hypothèse qui a retenu notre attention.
De la non-réversibilité du transfert entre la vision et le toucher
on peut tirer la conclusion que le percept élaboré visuellement
n'est pas au même niveau d'organisation que le percept élaboré
tactilement parce que l'activité manuelle fine du bébé est
inexistante et que la maturation des récepteurs tactiles est loin
d'être achevée. Quel est donc le niveau de représentation obtenu
par le bébé de deux mois après une exploration manuelle d'un
objet ? Cette différence de performance provient-elle de l'hét
érogénéité des espaces tactile et visuel déjà évoquée ?
Une suggestion de Bresson (1972), discutant la seconde dis
parité entre la vision et le toucher, peut fournir un début de
réponse à cette question. Il n'est pas évident que le déplacement
de la main au contact d'une surface fournisse des informations
tridimensionnelles pour le bébé de deux mois. Les mouvements
exploratoires des jeunes nourrissons se limitent, nous l'avons
vu, principalement aux doigts sans déplacement des bras. Le
« pavage » correspondant aux données serait plutôt une surface
qui se déroulerait dans le temps (« une variété plan-temps »)
et non le pavage d'un volume. Ainsi les espaces tactile et visuel
traiteraient de manière analogue une surface. Dans un de ses
séminaires consacrés à ce problème, Bresson, de manière anec-
dotique, « conseillait » aux kidnappeurs de rouler lentement en
voiture afin que leur victime ne puisse se constituer des repères
et se représenter ainsi l'itinéraire parcouru. Les virages, lignes
droites, montées et descentes sont perçus pareillement lors du
parcours lent d'une surface, effaçant ainsi toute irrégularité. Hommage à François Bresson 95
De manière plus technique, l'expérience de White, Saunders,
Scadden, Bach-y-Rita et Collins (1970) reprise par Bach-y-Rita
(1972) illustre cette idée de pavage tactile et d'analogie avec
la surface rétinienne. Il s'agit pour des sujets aveugles de
reconnaître des objets qu'ils filment à l'aide d'une caméra. Un
dispositif électrique transforme l'énergie lumineuse en impuls
ions électriques activant ainsi des vibrateurs tactiles disposés
sur une plaque et qui excitent les récepteurs cutanés du dos
des sujets. Ceux-ci reconnaissent les objets filmés si eux-mêmes
actionnent la caméra. Le traitement des informations reçues
lors de l'excitation de la surface du dos des sujets aveugles est
ainsi comparable au traitement de la surface rétinienne par les
voyants.
Néanmoins, cette expérience reste insuffisante pour conclure
à un traitement bidimensionnel d'un objet tenu par le bébé
d'un mois. L'exploration orale ou l'enserrement d'un objet, du
fait qu'il est englobé, sont peut-être suffisants pour donner une
information volume trique sans nécessité pour le sujet de déplacer
ses doigts sur la surface. Les expériences que nous avons réa
lisées sur le transfert intermodal des informations entre le
toucher et la vision chez le bébé de deux mois ont révélé que
le n'était pas, par excellence, le sens de la tridimen-
sionnalité. La perception tactilo-kinesthésique du bébé est vic
time de sa main qui se comporte en « kidnappeur intelligent »
lorsqu'elle explore un objet.
Testant l'hypothèse que le niveau d'organisation perceptive
du toucher était moins élaboré que celui procuré par l'explo
ration visuelle d'un objet, nous avons présenté à des bébés de
deux mois des figures ne spécifiant que le contour et la sur
face des objets. Dans la représentation bidimensionnelle des
objets ainsi esquissée, les informations de volume, de texture,
d'ombre, etc., étaient annulées. L'idée est que l'information
visuelle fournie par l'objet est trop complexe pour être reconnue
tactilement, tandis que celle fournie par une esquisse permett
rait cette reconnaissance (Streri et al., 1990). Si cette hypothèse
est vérifiée, alors il est possible d'obtenir un transfert réversible
entre les deux modalités dans des conditions de stimulation où
l'information spécifiée par un même objet serait bidimensionn
elle en visuel et tridimensionnelle en tactile. Efïectivements
une première expérience a permis de mettre en évidence qu'aprè,
exploration tactile d'une croix ou d'une bobine, le bébé reconnaît

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin