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L'étude mathématique des structures psycho-sociales - article ; n°1 ; vol.58, pg 119-131

De
14 pages
L'année psychologique - Année 1958 - Volume 58 - Numéro 1 - Pages 119-131
13 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Claude Flament
L'étude mathématique des structures psycho-sociales
In: L'année psychologique. 1958 vol. 58, n°1. pp. 119-131.
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Flament Claude. L'étude mathématique des structures psycho-sociales. In: L'année psychologique. 1958 vol. 58, n°1. pp. 119-
131.
doi : 10.3406/psy.1958.26664
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1958_num_58_1_26664L'ÉTUDE MATHÉMATIQUE
DES STRUCTURES PSYCHO-SOCIALES
par Claude Flament
Ces dernières années ont vu le développement rapide de trois tech
niques mathématiques de représentation et d'étude des structures
psycho-sociales (groupes, espaces de vie...) : la théorie des graphes, le
calcul matriciel et Y analyse relationnelle, adaptées aux nécessités de la
Psychologie sociale. Ces trois courants ont des origines historiques
distinctes, mais les auteurs, psychologues et mathématiciens, travaillant
en étroite collaboration, ont rapidement montré qu'il ne s'agissait en
fait que de trois traductions différentes d'une même réalité : les travaux
récents utilisent tel ou tel mode de description ou de raisonnement,
suivant les commodités de la démonstration.
Lewin, le premier, a proposé une approche topologique des phéno
mènes psychologiques (26, 26, 27). La topologie mathématique étudie les
propriétés qui se conservent dans des figures se déformant de façon quel
conque, les seuls invariants étant les relations de voisinage entre les
éléments des figures. Par exemple, les figures A et B sont topologique-
ment semblables. Lewin utilise une représentation par cartes planes
(flg. 1 et 2) traduisant graphiquement la structure du champ psycho-
Fig. 1 Fig. 2
logique ou de l'espace de vie d'un individu ou d'un groupe : chaque
élément du champ est symbolisé par une région R de la carte ; les limites
d'une région sont ses frontières ; deux régions sont dites voisines si
elles ont une frontière commune. La forme du dessin importe peu, du
moment que les relations de voisinage entre régions transcrivent bien
la réalité psychologique. Par exemple, si les de la figure 1
représentent diverses activités proposées à un sujet, la schématisation
sera exacte si l'on ne peut passer de l'activité Rx à l'activité R4 que par
l'activité R2 ou R3. 120 REVUES CRITIQUES
Ce mode de représentation par carte comporte quelques incommod
ités (13, p. 16), qui ne se rencontrent pas dans le modèle présenté par
Bavelas (2), élève de Lewin, et travaillant dans le même esprit. Le
schéma utilisé n'est plus une carte, mais un graphe, quoique l'auteur
n'utilise pas le terme.
La théorie des graphes (23) est un chapitre de la topologie : un graphe
est un ensemble de points auquel on associe un sous-ensemble de l'e
nsemble des lignes reliant tous les points pris deux à deux. La figure 3 est
un graphe. La correspondance d'un graphe et d'une carte est simple :
on fait correspondre à toute région Ri d'une carte de n régions, un
point Pi d'un graphe de n points ; si
deux régions Ri et R; ont une frontière
commune, on trace une ligne reliant les
points Pi et P/. Le graphe de la figure 3
transcrit la carte de la figure 1 (ou 2).
Les points d'un graphe, tout comme les
régions d'une carte lewinienne, peuvent
représenter des activités, des régions dans
un espace de vie, etc. Les relations de Fig. 3 . . ' , , , ., .
voisinage correspondent a des possibil
ités de passage d'une activité, ou d'une
région, à une autre. En fait, dans les travaux actuels, les points des
graphes symbolisent presque toujours des individus ou des objets, et
les liaisons des relations de communications ou d'influence, des attitudes
ou des opinions. Ce changement de signification provient des problèmes
psychologiques étudiés, non des particularités des graphes.
Le calcul matriciel a été introduit en sociométrie par Forsyth et Katz
(9 et 19). Une matrice est une table à double entrée. Si nous étudions
un groupe de n membres, construisons une matrice d'ordre n x n,
c'est-à-dire, comportant n lignes et n colonnes. Faisons figurer le ie indi
vidu en tête de la ie ligne, en tant qu'émetteur, ou sujet, d'un choix
ou d'un rejet sociométrique, et en tête de la ie colonne, en tant que
récepteur, ou objet, d'un choix ou d'un rejet. Dans la case (ij), à l'inte
rsection de la ligne (i) et de la colonne (/), i ^ /, inscrivons la valeur + 1
si le sujet (i) a émis un choix à l'égard du sujet (;'), la valeur — 1 si (i)
a rejeté (/), ou la valeur 0 si (i) n'a ni choisi ni rejeté (/). Les cases de
la diagonale principale (du coin supérieur gauche au coin inférieur droit)
sont nulles, puisque les sujets ne peuvent se choisir ou se rejeter eux-
mêmes. Cette manière matricielle de transcrire un sociogramme permet,
nous le verrons, d'analyser plus facilement la structure des groupes ;
matrice et sociogramme se complètent, quoi qu'en ait tout d'abord
pensé Moreno lui-même (33).
Festinger (7) a été le premier à signaler l'intérêt qu'il pouvait y
avoir à rapprocher les techniques matricielles du modèle de Bavelas.
En fait, les sociogrammes sont des graphes, plus complexes que ceux de
Bavelas, mais de même nature. Et l'on a rapidement montré que tout C. FLAMENT. l'étude des structures psycho-sociales 121
graphe peut se traduire par une matrice. Par exemple, la matrice su
ivante a la même signification que le graphe de la figure 3 (pour les
commodités de l'écriture, les cases nulles sont vides) :
Pi p2 p3 P4 P5 p6
1 1 Pi
1 1 1 p2
1 1 p3
1 1 1 1 p*
1 1 1 p5
1 1 p8
Tagiuri (39) utilise Vanalyse relationnelle pour traduire la réalité socio-
métrique. Une relation est un ensemble de couples de lettres, chaque
lettre désignant un élément (un individu) ; la présence du couple (ij)
indique l'existence d'une liaison d'un certain type entre les sujets (i)
et (/) ; l'absence d'un tel couple correspond à l'absence de liaison.
Tout graphe, ou toute matrice, peut donc se traduire par une relation.
Ainsi, le graphe de la figure 3, ou la matrice correspondante, donne la
relation suivante :
(Pi P,), (Pi P,), (P, P4), (Pi P5)
(P. P4), (P4 P8), (P4 P«). (P5 P.)
DESCRIPTION DES STRUCTURES
Pour la description des structures psycho-sociales, les graphes sont
particulièrement commodes : ils visualisent les phénomènes psycho
logiques beaucoup mieux que ne peut le faire la représentation matric
ielle ou relationnelle. C'est donc surtout dans le cadre de la théorie
des graphes que s'est accompli l'effort d'adaptation du langage mathé
matique aux nécessités de la psychologie.
Les graphes. — Bavelas n'a considéré que les graphes ordinaires :
toute ligne joignant deux points indique une liaison réciproque, et toutes
les lignes ont la même signification. Cela ne permet de représenter
que des réalités psychologiques extrêmement particulières. On a donc
introduit de nouveaux types de graphes. Dans un graphe orienté (en
anglais : directed graph ou digraph), les points sont reliés par des flèches, 122 REVUES CRITIQUES
et l'existence d'une liaison de P4- vers P/ : (P» > Pj)1, n'entraîne pas
forcément la liaison réciproque (Pj >Pi). Les liaisons d'un graphe
algébrique (en anglais, signed graph) sont affectées du signe ( + ) ou du
signe ( — ■), ce qui permet, par exemple, de considérer les sociogrammes
comportant choix et rejets comme des graphes. Un graphe évalué (1),
ou de force f (13), permet de représenter des phénomènes psychologiques
impliquant des liaisons d'intensités différentes : par exemple, des choix
sociométriques ordonnés. Un graphe de type k permet de représenter
simultanément des liaisons psychologiques de natures différentes ; par
exemple, liaisons fonctionnelles et liaisons affectives : k = 2. Dans un
graphe marqué (en anglais : rooted graph), certains points sont indivi
dualisés par une marque graphique quelconque ; par exemple, le leader
d'un groupe sera représenté par un carré, les autres membres du groupe,
par un rond ; plusieurs points d'un même graphe peuvent être marqués
différemment : un carré pour le leader, un triangle pour le déviant, un
rond pour les autres sujets.
On voit que, en principe, toute structure psychologique, aussi
complexe soit-elle, peut être représentée par la combinaison de ces
divers types de graphe. Harary et Norman, tous deux mathématiciens
travaillant au Centre de Recherche de Dynamique des Groupes, fondé
par Lewin, développent ces définitions et les illustrent abondamment (13).
On annonce des mêmes auteurs, associés à Cartwright, un ouvrage étu
diant spécialement les graphes orientés (14).
Apostel (1) fait porter son effort de définition au niveau structurel,
en fonction de la réalité à représenter ; il distingue quatre types de
graphes : 1° Les points représentent les états momentanés d'un système,
et les liaisons, les successions temporelles de ces états ; 2° Les points
représentent les parties d'un système, et une liaison, la détermination
causale de l'état d'une partie par l'état d'une autre ; 3° Si nous consi
dérons dans le temps un graphe du deuxième type, l'évaluation des
liaisons transcrira le nombre d'unités temporelles pendant lesquelles les
parties du système ont été liées causalement ; 4° En considérant deux
sortes de points et deux sortes de traits, correspondant aux définitions 1
et 2, on construit un graphe qui permet de tenir compte à la fois des
relations entre parties et entre états de parties du système décrit.
L'auteur démontre qu'à l'aide de ces quatre types de graphes, on peut
représenter n'importe quelle tâche intellectuelle. Il faut souligner que
les définitions proposées par Apostel répondent à des préoccupations
logiques autant que psychologiques (épistémologie génétique de Piaget,
35), tandis que celles de Harary et Norman visent uniquement à donner
aux psychologues un instrument de description omnibus, sans idées
théoriques préconçues.
1. On écrira simplement : (P^ Pj), qui se distingue de la relation réciproque
{Pi Pj) ; on a : (Pj Pj) = (Pj Pj) -f- {Pj P») : tout graphe ordinaire peut se
traduire par un graphe orienté, la réciproque n'étant pas vraie. FLAMENT. L'ÉTUDE DES STRUCTURES PSYCHO-SOCIALES 123 C.
Une réalité psychologique étant décrite par un graphe, il peut être
intéressant d'en analyser les composantes, ou sous-graphes : chaînes,
cycles, cliques, etc., notions que nous retrouverons à propos de leur
détection mathématique. Les propriétés structurales de chaque point
sont aussi un aspect important de l'analyse d'un graphe ; par exemple,
la sociométrie définit des étoiles et des isolés ; Lewin et Bavelas défi
nissent des régions intérieures ou extérieures, centrales ou périphériques1.
On a proposé des indices, mises en formules de ces caractéristiques :
indices de centralité (Bavelas, 3), de périphéralité (Leavitt, 24), d'indé
pendance (Shaw, 38).
La représentation matricielle peut en principe traduire toutes les
nuances d'un graphe, plus ou moins commodément, mais en général,
il y a perte de visualisation.
La relationnelle de Tagiuri (39) analyse un sociogramme
en diades, couples de deux sujets. Divers types de diades sont définis
en fonction de l'émission, ou de la non-émission, par chaque membre du
couple, des différentes liaisons possibles (en général, on considère le
choix, le rejet, et la conscience d'être choisi ou rejeté par l'autre) ; les
diades sont symétriques ou non, suivant que les émissions de chacun des
deux sujets vis-à-vis de l'autre sont identiques ou non. Cette description
permet une analyse fine au niveau du couple, mais fait perdre de vue la
structure d'ensemble.
RECHERCHES STRUCTURALES ET APPLICATIONS
La description d'une réalité est une étape scientifique très importante
en elle-même, mais qui ne montre toute son utilité que si elle permet
une élaboration plus complexe, conduisant à une connaissance plus
profonde de la réalité étudiée.
Les structures psycho-sociales traduites par les graphes sont de
deux ordres : un graphe peut représenter complètement une réalité stable,
du moins à l'instant considéré : c'est le cas des réseaux matériels de
communications, c'est-à-dire de systèmes de canaux de communications
considérés indépendamment de l'usage qu'on en fait ; c'est aussi le cas
d'un sociogramme. Alors deux types de problèmes se posent au mathé
maticien : détecter systématiquement certaines caractéristiques struc
turales qui risqueraient de passer inaperçues à la simple inspection
visuelle du graphe (analyse structurale d'un réseau de communication
ou d'un sociogramme) ; tester la causalité psychologique de l'apparition
de certains éléments structuraux, en les comparant à des structures aléa
toires (analyse statistique, essentiellement appliquée aux sociogrammes2) .
1. Définitions voisines, mais non semblables chez Lewin et Bavelas. Celles
de Bavelas sont généralement adoptées, comme plus commodes à l'usage.
2. En dehors de problèmes de ce type, l'analyse relationnelle offre par
elle-même peu d'intérêt : en effet, les développements mathématiques de
cette méthode revêtent la forme matricielle (6). REVUES CRITIQUES 124
Mais un graphe peut aussi représenter une réalité partielle ou dyna
mique. On étudiera par exemple les contraintes qu'un réseau (matér
iel) de communication peut exercer sur un processus d'information
ou de discussion ; ou bien, on traduira par un graphe une structure
d'influence, et on recherchera la transcription structurelle de cer
taines hypothèses psychologiques ; c'est ainsi que d'importants travaux
sur la définition mathématique de l'équilibre d'un graphe ont été
réalisés pour répondre aux besoins des psychologues étudiant certaines
propriétés logiques et psychologiques de structures intellectuelles ou
sociales.
Les auteurs utilisent, suivant le besoin, le raisonnement topologique
appliqué aux graphes, ou le calcul matriciel, ou combinent les deux
méthodes entre elles et avec d'autres techniques mathématiques. Nous
n'entrerons évidemment pas dans le détail des démonstrations.
DÉTECTION DES ÉLÉMENTS STRUCTURAUX
Festinger (7) a montré que si l'on élève à la puissance r une matrice
traduisant un graphe, la valeur apparaissant dans une case (ij) indique
le nombre de chemins distincts de longueur r allant de (i) vers (/) [un
chemin, ou chaîne, de m points (Pl5 P2, . . . , Pm) existe si existent les
liaisons (P!P2), (P2P3)> • • -, (Pm-i P»») ; sa longueur est [m — 1)]. A partir
de cette découverte importante, Ross et Harary (36) ont défini la matrice
des distances ou de structure, d'un graphe, qui peut se calculer sur
machine électronique (la distance d'un point à un autre est le plus court
des chemins joignant des points). Luce et Perry (31) ont calculé la
formule permettant d'identifier les chaînes redondantes de longueur
m ^ 3 (une chaîne redondante est un chemin passant deux fois par un
même point) ; Katz (20) a étudié le cas des chaînes redondantes de
longueur m ^ 4, et Ross et Harary (35) ont généralisé pour m > 4.
Un cycle est une chaîne retournant à son point de départ ; un cycle
complet, ou ligne d'Hamilton, est un cycle passant une fois, et une
seule, par tous les points du graphe ; Harary et Ross (15) ont étudié le
nombre de cycles complets existant dans un graphe. Une clique (terme
d'origine sociométrique) est un sous-graphe dont chacun des m membres
est lié directement à chacun des (m — 1) autres membres de la clique ;
Festinger (7) a montré la méthode pour identifier les cliques de
3 membres ; Luce et Perry (31) ont abordé la généralisation à m > 3,
résolue par (28), et par Harary et Ross (16). Ross et Harary (37)
établissent un procédé topologique et un procédé matriciel de détection
des points de liaison dans un graphe, c'est-à-dire, des points dont la
suppression entraînerait la coupure du graphe en plusieurs parties sans
aucune liaison.
L'intérêt de ces travaux est double : ils s'appliquent directement à
l'analyse des structures psycho-sociales, en particulier sociogrammes ou
réseaux de communications ; mais, de plus, ils visent à constituer un C. FLAMENT. L'ÉTUDE DES STRUCTURES PSYCHO-SOCIALES 125
corps de théorèmes, une théorie mathématique1 applicable à des pro
blèmes plus complexes, tels ceux de l'étude de l'équilibre d'un graphe.
En particulier, Luce et Harary, les auteurs les plus abondants, ont
presque toujours cette double préoccupation présente à l'esprit.
ANALYSE STATISTIQUE DES STRUCTURES
Katz (21) étudie la distribution aléatoire du nombre des isolés dans
un groupe social. Avec Powell, il étudie (22) les distributions de trois
types de sous-graphes : les sous-graphes formés par l'ensemble des
liaisons partant d'un point P», ceux formés par l'ensemble des liaisons
arrivant à un point P;, ceux formés par la réunion des précédents, ceci
dans tous les graphes de n points. Luce, Macy et Tagiuri (30), ainsi que
Tagiuri, Bruner et Kogan (40) déterminent le nombre possible des
diades sociométriques dans une situation donnée, et proposent des
courbes de répartition aléatoire. Dans tous ces travaux sont construits
des tests d'hypothèse nulle permettant de comparer distributions
aléatoires et observées, afin de déterminer si seul le hasard a joué dans
l'apparition des phénomènes. Mais le hasard est production humaine,
et se construit à partir d'hypothèses précises : or, les hypothèses pré
sentées sont souvent discutables du point de vue psychologique. Par
exemple, il n'est pas sûr que la détermination des diades se fasse un
iquement au niveau du couple ; il faudrait sans doute considérer les
phénomènes au niveau de toute la structure. Apostel (1) esquisse la
solution du problème des probabilités pour les relations n-adiques, les
diades de Tagiuri correspondant au cas où n = 2.
LES PROCESSUS DE COMMUNICATIONS
Bavelas (2) étudie la vitesse de propagation d'un phénomène trans
missible dans une structure2 ; il suppose qu'il faut une unité de temps
pour que la propagation se fasse d'un point du graphe à un autre immé
diatement voisin ; il étudie les temps minima nécessaires pour que le
phénomène atteigne l'ensemble de la structure en partant de certaines
régions du graphe (centrales, intérieures, extérieures). L'auteur tente
l'analyse d'une propagation en direction définie.
Le modèle de Bavelas a surtout été utilisé par ses élèves pour l'étude
des réseaux de communication, le phénomène se propageant dans la
structure étant une information, sous forme de message.
Leavitt (24) donne une formule permettant de calculer le temps
minimum de transmission d'un message dans un réseau de n points, et
1. De nombreux travaux de cet ordre, strictement mathématique, et sans
application psychologique directe, ne sont pas mentionnés ici ; on en trouvera
les références dans les articles cités.
2. Déplacement d'un individu dans son espace de vie, communication
dans un réseau... 126 REVUES CRITIQUES
indique les temps minima et les nombres de messages minima néces
saires pour accomplir une tâche d'information donnée dans les réseaux
de communications qu'il étudie ; mais il ne fournit aucune démonstrat
ion ; Bavelas (3) reprend la formule de Leavitt, mais n'en donne pas
plus de démonstration.
De nombreuses expériences, inspirées des travaux théoriques de
Bavelas, ont été faites sur les réseaux de communications, mais aucun de
leurs auteurs n'a apporté de développements au modèle originel. Il
nous semble que cette stagnation théorique gêne considérablement la
compréhension des résultats expérimentaux. En effet, nous pensons que,
pour bien juger des performances d'un groupe, il faut bien connaître
les contraintes que lui impose la situation dans laquelle il travaille ;
pour cela, il faut comparer systématiquement, par la méthode matric
ielle, le graphe représentant la structure des communications néces
saires pour accomplir une tâche donnée (programme d'activité), et le
graphe représentant la structure des communications possibles (réseau
de communications). L'école de Bavelas n'envisage que ce deuxième
terme de la situation1.
Chandessais (5) étudie le moral d'un groupe hiérarchisé, tel l'Armée.
Le moral dépend, en grande partie, de la reconnaissance chez autrui,
par chaque membre du groupe, de l'existence d'un but commun. Si le
groupe a une activité commandée d'en haut, son moral dépendra donc
de l'information commune que recevront tous les membres du groupe.
L'auteur étudie alors la propagation des informations dans le groupe,
en fonction des réseaux de communications officielles et officieux, des
processus de dégradation de l'information, et de quelques autres variables
moins générales. Ce travail montre bien l'intérêt qu'il peut y avoir à ne
pas considérer les réseaux de en dehors de leur utilisa
tion spécifique par le groupe.
LES STRUCTURES D'OPINION ET D'INFLUENCE
Newcomb (34) considère une structure psycho-sociale comportant
deux sujets A et B et un objet X, A et B étant définis par les attitudes,
croyances et connaissances de l'un vis-à-vis de l'autre, et de chacun
vis-à-vis de l'objet X. Le système A-B-X peut être représenté par un
graphe orienté et algébrique (attitudes positives ou négatives), quoique
l'auteur n'utilise que partiellement ces notions. On peut représenter par
un graphe de type ft = 2 le système A-B-X en tant que phénomène
pour A : d'une part, les attitudes de A vis-à-vis de X, de B et de lui-
même ; d'autre ce que A croit être les attitudes de B vis-à-vis
de A, B et X ; de même pour le système phénoménal de B. S'appuyant sur
les travaux de l'école de Festinger (8) et sur la théorie de Heider (17),
l'auteur considère les états de symétrie (d'équilibre) de ces structures,
1. Nous esquissons par ailleurs un modèle tenant compte de ces remar
ques (8 bis). FLAMENT. L'ÉTUDE DES STRUCTURES PSYCHO-SOCIALES 127 C.
et les processus d'équilibration (tendance vers la symétrie) : par exemple,
il y a équilibre pour A si, A ayant une attitude positive à l'égard de B,
A et B ont la même attitude vis-à-vis de X ; sinon, A aura tendance à
changer ses émissions ou à modifier celles de B par des communications
d'influence. Newcomb n'utilise la théorie des graphes (et encore non
explicitement) que pour représenter les états des structures, et non pour
mettre en équation la notion d'équilibre ou les processus d'équilibration.
Gartwright et Harary (4) présentent leur modèle comme la géné
ralisation de la théorie de Heider, et retrouvent les descriptions de
Newcomb comme cas particulier. Les auteurs considèrent des graphes
de trois points à liaisons réciproques en forme de cycles ; les liaisons
ayant les valeurs ( + 1) ou ( — 1), (graphe algébrique), on dit qu'il
y a équilibre si le produit des valeurs des trois liaisons est positif. C'est
la traduction directe des cas étudiés par Heider (17) ; on peut illustrer
ce problème en remarquant que si A est l'ami (+ 1) de B, et G l'ami
(+ 1) de B, la situation est cohérente (équilibrée) si G est l'ami (+1)
de A. De même, si A est l'ami (+ 1) de B, et que C est l'ennemi ( — 1)
de A et l'ennemi ( — 1) de B... Les auteurs généralisent à des graphes
de n points [n > 3) de structure quelconque, en considérant les zones
d'équilibre ou de déséquilibre du graphe, et son degré moyen d'équil
ibre. En introduisant la notion de semi-cycle1, ils peuvent analyser
l'équilibre de structures comportant des objets (récepteurs et non
émetteurs) et des individus (récepteurs et émetteurs). Ce modèle peut
être affiné en considérant des graphes de type k (plusieurs types de
liaison de nature différente) et de force / (graphes évalués) — permettant
de tenir compte des intensités relatives de ces liaisons. Les auteurs
n'abordent pas le problème des processus d'équilibration dans les
structures non équilibrées.
French (10), en reprenant certaines conceptions de Festinger (8),
établit, par une méthode mathématique non topologique, un modèle de
structures d'influence (social power). Un sujet exercera une influence
sur les opinions d'un autre sujet en fonction de leurs interrelations
(cohésion, confiance...). L'auteur suppose, pour simplifier, que si deux
sujets sont en relation d'influence, cette influence n'a qu'une seule valeur,
la même dans toutes les relations du groupe considéré. On peut donc
représenter la structure d'influence par un graphe orienté : on aura la
liaison (AB) si A exerce une influence sur B ; on n'aura pas de liaison de A
vers C si A n'exerce pas sur C. French dresse la matrice M
du leadership : il suppose que si A n'est soumis qu'à l'influence de B,
son opinion au temps (t + 1) dépendra pour moitié de sa propre opinion
au temps t et pour moitié de l'opinion de B au temps t ; si A est soumis
1. Les points A, B, C constituent un cycle si l'on a les liaisons orientées :
(AB), (BC), (CA) ; et un semi-cycle si l'on n'a, par exemple que : (AB), (BC).
(AC) : C est seulement récepteur.

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