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L'évolution de la taille des polytechniciens (1801-1954) - article ; n°3 ; vol.13, pg 373-406

De
35 pages
Population - Année 1958 - Volume 13 - Numéro 3 - Pages 373-406
L'accroissement rapide de la taille moyenne, phénomène propre à notre époque, a été observé dans de nombreux pays. On peut difficilement l'expliquer d'une manière précise car, de toute évidence, on peut distinguer à son origine l'action simultanée de plusieurs facteurs. L'étude de groupes restreints, ayant des caractéristiques bien déterminées, devrait préciser le mode d'action de ces influences. Les polytechniciens font l'objet de cette étude. Si, pour finir, on ne peut expliquer le mécanisme de leur accroissement statural, il n'en reste pas moins que certains faits, démontrant le pouvoir sélectif de la forme de leur recrutement, sont mis en évidence.
34 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Jean Sutter
René Izac
Tran Ngoc Toan
L'évolution de la taille des polytechniciens (1801-1954)
In: Population, 13e année, n°3, 1958 pp. 373-406.
Résumé
L'accroissement rapide de la taille moyenne, phénomène propre à notre époque, a été observé dans de nombreux pays. On peut
difficilement l'expliquer d'une manière précise car, de toute évidence, on peut distinguer à son origine l'action simultanée de
plusieurs facteurs. L'étude de groupes restreints, ayant des caractéristiques bien déterminées, devrait préciser le mode d'action
de ces influences. Les polytechniciens font l'objet de cette étude. Si, pour finir, on ne peut expliquer le mécanisme de leur
accroissement statural, il n'en reste pas moins que certains faits, démontrant le pouvoir sélectif de la forme de leur recrutement,
sont mis en évidence.
Citer ce document / Cite this document :
Sutter Jean, Izac René, Toan Tran Ngoc. L'évolution de la taille des polytechniciens (1801-1954). In: Population, 13e année,
n°3, 1958 pp. 373-406.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pop_0032-4663_1958_num_13_3_5669DE LA TAILLE L'ÉVOLUTION
DES POLYTECHNICIENS
(1801-1954)
L'accroissement rapide de la taille moyenne, phénomène pro
pre à notre époque, a été observé dans de nombreux pays. On
peut difficilement l'expliquer d'une manière précise car, de toute
évidence, on peut distinguer à son origine l'action simultanée
de plusieurs facteurs. L'étude de groupes restreints, ayant des
caractéristiques bien déterminées, devrait préciser le mode d'ac
tion de ces influences. Les polytechniciens font l'objet de cette
étude. Si, pour finir, on ne peut expliquer le mécanisme de leur
accroissement statural, il n'en reste pas moins que certains
faits, démontrant le pouvoir sélectif de la forme de leur recru
tement, sont mis en évidence.
1. L'ACCROISSEMENT DE LA TAILLE MOYENNE
T 'accroissement de la taille moyenne est le phénomène morphologique
-*-^ le plus frappant qui se soit manifesté dans les populations européennes,
depuis cent ans. Signalé par les anthropologues peu après 1850, le fait
semble admis maintenant, non seulement pour l'Occident, mais pour l'Amé
rique et l'Asie.
Si Buffon a, le premier, attiré l'attention sur l'aspect hétérogène de la
croissance de l'homme, c'est le génial observateur Villermé qui, d'emblée,
a caractérisé les facteurs qui font que les enfants croissent différemment selon
le milieu social auquel ils appartiennent. Une phrase extraite de sa première
étude (1829) [1] annonce toutes les constatations des recherches modernes :
« La taille des hommes devient d'autant plus haute, et leur croissance s'achève
d'autant plus vite que, toutes choses étant égales d'ailleurs, le pays est plus
riche, l'aisance plus générale; que les logements, les vêtements et, surtout la
nourriture sont meilleurs et que les peines, les fatigues, les privations éprouvées
dans l'enfance et la jeunesse sont moins grandes ; en d'autres termes, la misère,
c'est-à-dire les circonstances qui l'accompagnent, produit des petites tailles et
retarde l'époque du développement complet du corps ».
N. B. — Les chiffres entre crochets renvoient à des références placées à la fin de l'article. 374 l'évolution de la taille des polytechniciens (1801-1954)
Villermé a étudié la taille des individus de six départements ruraux. Dans
le même département, elle est d'autant plus élevée que le pays est plus riche,
cette richesse étant estimée d'après la fertilité du sol. La comparaison qu'il fit
entre les arrondissements de Paris est plus objective : la taille s'élève avec la
proportion des locataires imposables pour contribution personnelle, les diff
érences extrêmes allant jusqu'à 2 centimètres. Quetelet [2] confirma très tôt
les constatations de Villermé, en les amplifiant, sur des bases statistiques
encore valables aujourd'hui.
Depuis lors, les observations se sont accumulées. On en est venu rapide
ment, à incriminer la classe sociale, et les niveaux de vie, pour expliquer les
différences de développement, notamment l'insuffisance alimentaire. Les
études des cent dernières années ont permis d'isoler convenablement les
facteurs responsables (1). (Pour l'historique, voir Paton et Findlay [3]).
Quelques exemples instructifs : Orr [4], en 1936, après avoir étudié un
grand nombre de familles anglaises, classées en six groupes, selon leur revenu,
conclut : « L'examen de la composition des régimes des différents groupes
sociaux, montre que le taux qualitatif requis pour la santé augmente à me
sure que les revenus s'élèvent ». En France, Laugier, Weinberg et Cassin [5]
ont étudié, à l'aide de nombreux tests, les caractères physiques et mentaux de
650 enfants, âgés de 9 à 11 ans, issus d'un arrondissement pauvre de Paris.
Même dans ce groupe relativement homogène, la majorité des nombreux
caractères biologiques étudiés, était en corrélation effective avec les revenus
des familles et leur niveau de vie.
A salaire égal, la consommation des aliments protecteurs baisse encore dans
les familles nombreuses. La malnutrition et la taille réduite des enfants de cette
catégorie ont été souvent signalées. Dans une enquête correcte, Brocking-
ton [6] a montré, en Angleterre, sur près de cent familles d'une région indust
rielle, que dans les familles de trois enfants, 64 % des enfants étaient au-dessous
de la moyenne normale de développement, ce chiffre atteignant 83 % dans
celles de quatre, etc. Les facteurs non familiaux, capables de perturber l'al
imentation, donnent des résultats aussi néfastes. Les nombreuses études sur
l'effet des crises économiques, des guerres, montrent la répercussion profonde
sur la croissance des enfants (voir Sutter [7]). On ne peut donc s'étonner
d'observer des différences de taille d'un groupe social à l'autre.
La taille maximale est atteinte La phrase de Villermé, citée plus haut,
plus ou moins vite. comprend un concept essentiel : la
sance est d'autant plus rapide que les
conditions du milieu sont meilleures. Autrement dit, la taille tend vers une
M On ne peut qu'esquisser ici, les multiples problèmes qui se rattachent à l'évolution de
la taule des enfants et des adultes dans nos sociétés. Nous indiquerons, le plus souvent possible,
les œuvres les plus générales, où le lecteur pourra se reporter s'il veut approfondir ses connais
sances ou consulter une bibliographie plus complète. l'évolution de la taille des polytechniciens (1801-1954) 375
limite, un « plafond », atteint d'autant plus vite qu'on se trouve placé dans
de meilleures conditions. Il est important de connaître l'âge moyen où,
un groupe social, la taille limite est atteinte.
Quetelet [2], recherchant l'âge auquel la croissance se terminait à Brux
elles, fit les constatations suivantes, sur trois groupes de 300 sujets chacun :
Âge 19 ans 25 ans 30 ans
Taille moyenne 1.664 mm 1.675 mm 1.684 mm
Tailles supérieures à 1.800 mm ... 3 6 13
II en conclut qu'à 25 ans, la taille définitive n'est pas atteinte (1835). Ce
qui était aussi l'avis de Villermé. Trente-six ans plus tard, quand Quetelet
publiera son Anthropométrie, (1871) [8], il remarquera (p. 178) «après 23-
25 ans, l'augmentation est à peine sensible », ce qui fait penser que l'âge du
« plafond » s'était entre temps abaissé. L'atteinte plus ou moins rapide de la
taille maximale, son évolution dans le temps, sont essentiels à connaître, pour
apprécier si, réellement, la taille moyenne s'accroît. En effet, la plupart des
mesures de la taille sont faites sur des hommes de 20 ans, au moment du service
militaire. Si, autrefois, la taille limite était atteinte au delà de 25 ans et si elle
l'est maintenant, mettons à 21, l'accroissement de taille observé n'est évidem
ment qu'apparent. C'est bien ce qui a été établi.
Si, en effet, l'accroissement de la taille moyenne dans les populations occi
dentales est un fait constaté peu après le milieu du xixe siècle, sa réalité a pu
être mise en doute à cause du phénomène précédent. En France, Boudin [9],
dès 1863, parlait « de l'accroissement de la taille en France » ; Wroczynski [10],
en 1937, dressait un tableau où l'accroissement de la taille paraissait être réel
pour douze pays, depuis une époque remontant, pour quelques-uns, au XVIIIe
siècle. Au même moment, des auteurs allemands mettaient en doute cet accroi
ssement en faisant justement remarquer qu'il n'était qu'apparent et dû à
l'apparition plus précoce de la puberté et à l'accélération de la croissance
(Tandler, E. W. Koch, Meinshausen, analysés dans [10]). Ce dernier, sur un
échantillon assez important, montra que de 1892 à 1912, on ne pouvait déceler
qu'une différence insignifiante sur la taille des'adultes.
L'étude récente de Morant (1950) [11], statistiquement très correcte,
a confirmé ce point de vue, pour l'Angleterre, montrant à partir des recrues de
la R.A.F., et en s'appuyant sur les mesures disponibles, que la taille de
l'homme adulte a peu varié depuis soixante ans. Il donne (1949) [11] le
schéma suivant : jusqu'aux environs de 1900, l'Anglais atteignait sa taille
maximale à 26 ou 27 ans. Cette époque arrivait plus tôt pour les groupes
sélectionnés, étudiants par exemple, et plus tard pour les classes moins favo
risées. Depuis 1900, cet âge a constamment diminué. Le processus s'est
accéléré durant la seconde guerre, où l'âge a dû descendre à 21 ans. En
1949, il devait se situer entre 19 et 20 ans. Ce schéma a été confirmé, sur les
Écossais, par Clements et Pickett (1952) [12]. l'évolution de la taille des polytechniciens (1801-1954) 376
On ne peut affirmer que cette constatation soit valable pour tous les pays
d'Europe. Par sa remarquable étude, Kiil (1939) [13] a démontré que la taille
moyenne adulte des Norvégiens s'était accrue de près de 6 centimètres entre
1741 et 1939. A l'aide d'une étude poursuivie pendant trente ans, Holmgren
(1952) [14] a révélé qu'en Suède, l'accroissement a commencé au milieu du
xixe siècle (comme chez nos polytechniciens) et s'est poursuivi sans interrupt
ion. Entre les adultes nés dans le milieu du xixe siècle (âgés de 66 à 70 ans
en 1914) et le groupe des hommes âgés de 25 à 30 ans en 1930, la différence est
de 9,5 centimètres. Compte tenu de la perte de taille due à l'âge et estimée par
Morant (1949) [11] à 15 millimètres par périodes décennales, l'accroissement
de la taille des Suédois a été substantielle entre les deux époques étudiées. Le
fait ne semble pas non plus discutable pour la Hollande (voir Schneider [15]).
Les considérations qui précèdent intéressent des ensembles comprenant
plusieurs dizaines de milliers d'individus, ou plus. Même si, avec des échant
illons aussi importants, on démontre que la taille n'a pas varié sensiblement
dans le temps, cela ne veut pas dire que le phénomène n'a pas atteint certains
groupes restreints. Ici se pose le cas particulier des étudiants.
La taille des étudiants. On a constaté très tôt qu'elle était supérieure à celle
des jeunes du même âge, de classes sociales moins
privilégiées. Les documents sur ce point sont maintenant nombreux et cette
supériorité staturale doit être attribuée, sans doute, à la sélection sociale.
Le fait a été signalé dans de nombreux pays. Les documents sur les États-Unis
abondent (Bowles, 1932 [16]). En France, les historiques sont rares.
On ne dispose de chiffres précis, que depuis l'organisation véritable de l'hy
giène scolaire et universitaire. Nous examinerons plus loin ces données, quand
nous comparerons la taille des polytechniciens à celle des autres étudiants.
L'un de nous (Izac, 1955 [17]) ayant montré que les dispositions administratives
d'une célèbre grande école, l'École Polytechnique, permettaient de recuefflir
des documents précis sur l'évolution de la taille des élèves depuis la fin du
xvine siècle, nous avons été incités à entreprendre cette étude.
L'Angleterre dispose de données historiques sur la taille des étudiants.
Quetelet (1835) donne déjà, pour 80 étudiants de Cambridge, la moyenne
de 1,768 mètre, très élevée pour l'époque. Pearson (1902) [18], 1,75 mètre
pour 1.077 étudiants de Cambridge, Schuster (1911) [19], 1,765 mètre pour
959 étudiants d'Oxford. Cathcart, Hughes et Chalmers (1935) [20], 1,750
mètre pour 1.735 étudiants d'universités anglaises et écossaises. Tous chiffres
supérieurs à la moyenne de la population du même âge. Parsons (1928) [21]
observe que la taule moyenne annuelle des étudiants en médecine de Londres
n'est jamais, depuis vingt années, tombée au dessous de 1,752 mètre, alors que
celle des ouvriers du même âge est de 1,701 mètre. Récemment, Durnin et
Weir (1952) [22] ont trouvé 1,755 mètre pour 184 étudiants de Glasgow.
Martin, en 1939, au même endroit, donnait 1,700 mètre pour 9.600 hommes,
âgés de 20-21 ans. Ces chiffres démontrent amplement que la taille des étu- l'évolution de la taille des polytechniciens (1801-1954) 377
diants en Angleterre a toujours été relativement très élevée, et aussi, qu'elle
a peu varié au cours du temps.
Le cas des élèves L'École Polytechnique fut fondée en pleine
de l'École Polytechnique. période révolutionnaire à la fin de l'année 1793.
Au sein du désastre, Monge, Berthollet,
Chaptal pensèrent que, parmi les mesures propres à sauver le pays, devait
figurer la formation des ingénieurs et des techniciens dont on manquait.
L'idée d'une école à disciplines multiples fut soutenue devant le Comité de
salut public, qui décida finalement de créer une « École centrale des travaux
publics » (Loi du 11 mars 1794). Le 21 décembre 1794, 396 élèves, presque tous
pauvres, mais, a dit Michelet, « enragés de travail », entraient à l'École.
Les conditions d'admission étaient les suivantes : être âgé de 16 à 20 ans et
posséder une bonne connaissance de l'arithmétique, de l'algèbre et de la géo
métrie. Depuis cette époque, l'école n'a cessé de fonctionner régulièrement,
malgré les révolutions, les guerres, les changements de régime politique.
La promotion, numériquement la plus forte, fut la première, celle de 1794 :
396 élèves. La plus faible, celle de 1820 : 66.
Le recrutement est assuré par un concours annuel. Les candidats, dont le
nombre est assez constant (entre 1.250 et 1.400), sont tous titulaires des deux
parties du baccalauréat. Ils ont de plus préparé le concours, dans des classes
supérieures spécialisées. Le concours, où la connaissance des mathématiques
domine, est d'un niveau très élevé et représente, avec celui de l'École normale
supérieure, le plus haut degré de connaissances scientifiques exigées de jeunes
étudiants, en France, et, sans doute, dans de nombreux pays d'Europe.
On conçoit l'intérêt que présente l'étude de la taule au sein d'un échantillon
aussi sélectionné. Il n'est pas douteux, en effet, que les jeunes polytechniciens
font preuve d'aptitudes particulières envers les sciences mathématiques et
sont fortement sélectionnés sur ce point.
Les causes possibles Voyons d'abord rapidement les facteurs auxquels on
de l'accroissement a pu attribuer jusqu'ici, en tout ou partie, un accrois-
de la taille. sèment de taille.
1° La première explication, d'ordre statistique
ou méthodologique, tient justement au phénomène décrit plus haut : l'abaiss
ement de l'âge auquel on atteint la taille maximale. L'augmentation ne serait
alors qu'apparente et due à l'apparition plus précoce de la puberté. Si cette
hypothèse permet de considérer, d'un œil plus critique, les faits numériques,
elle ne peut expliquer à elle seule l'accroissement, quand sa réalité est démont
rée.
2° L'influence des exercices physiques et du sport a dû jouer aussi un rôle.
L'activité physiologique musculaire, par les modifications qu'elle apporte au
métabolisme, ayant un grand retentissement sur la croissance, le genre de tra- 378 l'évolution de la taille des polytechniciens (1801-1954)
vail effectué peut avoir des répercussions sur la stature. C'est ce que l'on a
observé depuis longtemps dans les diverses professions (voir, par exemple,
J. Bertillon [23]). Récemment, Milhaud [24] a encore montré, sur un échant
illon de 1.560 jeunes parisiens âgés de 20 ans et suivant la préparation mili
taire, des différences de tailles importantes : 1,722 mètre pour les non-manuels,
1,687 mètre pour les manuels.
Les constatations de nombreux chercheurs tendent jusqu'ici à la même con
clusion : si l'exercice n'accroît qu'à peine la taille, il augmente la croissance de
l'organisme enlargeur. (Voir Messerli (1917) [25]). Les données ne font malheu
reusement état que de sportifs ayant pratiqué des exercices de type ancien :
agrès, barres parallèles, épreuves de force, etc. Des observations du même
genre seraient utiles pour déterminer l'influence du développement du sport.
On peut penser, en effet, que l'évolution de la culture physique vers la gymnas
tique suédoise et l'athlétisme, ont favorisé l'évolution longiligne des générations
nouvelles.
3° Facteurs génétiques. Une des caractéristiques les plus importantes des
populations de notre époque est la disparition des isolats restreints. L'isolât
représente la population à l'intérieur de laquelle un individu a la possibilité
de se marier. Avant la période industrielle, les Européens vivaient repliés sur
eux-mêmes; le manque de communications, l'hostilité, souvent manifeste de
village à village, limitaient fortement le choix du conjoint. La mesure de la
dimension de l'isolât, c'est-à-dire du nombre des individus qui le composent,
peut s'effectuer à l'aide de la fréquence des mariages consanguins qui s'y
pratiquent. Or, la disparition de la consanguinité a permis de démontrer que,
dans les générations les plus récentes, chaque individu a eu la possiblité de
choisir son conjoint, dans une population de plus en plus nombreuse (Sutter
et Tabah [26]).
Preuve supplémentaire : La distance séparant le domicile des époux, au
moment du mariage, n'a cessé de croître depuis quatre-vingts ans, en France
(Sutter [27]). Cette hybridation générale a dû favoriser des phénomènes
d'hétérosis. L'exemple des espèces animales nous a révélé combien l'hybrida
tion augmentait la robustesse des organismes. Leur développement physique
est si manifestement amélioré qu'on a créé à ce propos, le terme de luxuriance
des hybrides. L'espèce humaine ne peut échapper à cette règle. Dahlberg [28]
a montré qu'on ne pouvait totalement expliquer l'augmentation de la taille des
Suédois par le facteur alimentaire, et que l'hétérosis, dû à l'éclatement des
isolats, avait dû jouer aussi un rôle important.
4° Phénomènes de groupe. Selon certains biologistes, surtout en Alle
magne, (de Rudder & Linke [29], Schwidetzky [30]), les individus mènent
de plus en plus une vie de type urbain et sont ainsi soumis, dès l'enfance, à des
stimulus de tout ordre, à des excitations continuelles qui agissent sur le dien-
céphale; les excitations auxquelles l'hypophyse est soumise seraient capables
d'accélérer la croissance et d'agir finalement sur la taule. Il y a là un aspect
écologique et sociologique qu'on doit accepter, tant son importance est grande
dans le règne animal (voir Chauvin [31]). l'évolution de la taille des polytechniciens (1801-1954) 379
5. Parmi les facteurs qui peuvent partiellement expliquer l'accroissement
de la taille moyenne, une place importante revient sans doute au facteur
alimentaire. Cette importance s'exprime de multiples façons, comme nous
l'avons expliqué dans un paragraphe précédent. L'amélioration générale du
niveau de vie, avec, comme corollaire, l'accroissement continu de la consom
mation de la viande, du lait, des légumes, des fruits et des vitamines, doit être
responsable de l'état de choses observé (voir Cépêde et Lengellé [32]).
IL ÉVOLUTION DE LA TAILLE MOYENNE DES POLYTECHNICIENS
De 1794 à 1956, 29.896 élèves ont été reçus à l'École Polytechnique. Tout
nouvel élève est inscrit sur un registre, la matricule de l'école, qui donne, pour
chacun, les renseignements suivants : 1. Date de naissance; 2. lieu de nais
sance; 3. Métier du père; 4. Adresse, autrement dit, lieu de résidence actuel;
5. Taille mesurée au moment de l'entrée.
Les données de la matricule n'ayant pas varié depuis 1794, on dispose
de ces renseignements pour caractériser chacun des élèves. L'étude a laissé
de côté les premières années (1794-1800) pour la raison suivante : la taille,
donnée d'abord en pieds et pouces, l'est ensuite en mètre et centimètres,
après l'adoption du système métrique. Mais la correspondance entre la toise
et le mètre, est, à cette époque, assurée tant bien que mal. L'attraction bien
visible des chiffres ronds, par exemple 1,65 mètre, 1,70 mètre, peut perturber
certains calculs. L'étude a donc porté de 1801 à 1954.
Les moyennes annuelles. La taille moyenne annuelle a été établie par l'un
de nous (Izac [17]) et englobe un total de 25.292
élèves français, les étrangers ayant été écartés. La courbe d'évolution de cette
moyenne (graphique 1) se divise nettement en deux périodes : avant et après
1852. Dans la première, la taille moyenne a subi des fluctuations annuelles
importantes. Elle s'est d'abord maintenue élevée, puis, de 1831 à 1836, fut
sensiblement plus basse. Après 1836, elle fut dans l'ensemble comparable
à la période précédant l'année 1830, mais dès 1842 elle s'est mise à décliner
pour atteindre le minimum de 1.670 millimètres ^ en 1852. A partir de cette
année jusqu'aux plus récentes, la taille moyenne n'a fait que croître, pour
atteindre 1.750 millimètres en 1952, soit une augmentation de 8 centimètres
en un siècle.
Cette augmentation de la taille moyenne annuelle apparaît d'une manière
frappante si, chaque armée, l'on groupe les élèves suivant les quatre catégories
W Dans le cours de cette étude, les tailles seront notées en mètre et centimètres, ou en
millimètres, selon les cas ; la première notation intéresse les mesures individuelles, la seconde,
les moyennes collectives. 380 l'évolution de la taille des polytechniciens (1801-1954)
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Graphique n° 1. — Évolution de la taille moyenne annuelle des polytechniciens
(1801-1954)
suivantes : a. taille égale ou inférieure à 1,60 mètre; b. égale ou inférieure à
1,65 mètre; c. supérieure à 1,75 mètre; d. supérieure à 1,80 mètre. Avant
1852, le pourcentage des tailles de la première catégorie oscille largement
entre 1,7 % et 13,8 %. Après avoir atteint son maximum, 17,5 %, en 1854,
il décroît ensuite continuellement : 7,2 % en 1880; 5,8 % en 1898; 1,8 %
en 1913; 0,8 % en 1942, pour pratiquement disparaître ensuite.
Dans la catégorie opposée, celle des tailles supérieures à 1,80 mètre,
le groupe oscillait avant 1852, de 0,8 % à 9,1 %. Après 1852, les chiffres
ont varié entre 0 % et 5 % jusque vers 1900. A partir de cette époque, le
pourcentage s'est accru sensiblement, atteignant, par exemple, 10,6 %
en 1905, se maintenant à ce chiffre, avec des fluctuations, jusqu'en 1928
(12,4 %), pour s'élever rapidement après 1935 et atteindre 18,2 % en 1949
et 19 % ei* 1952. Une représentation graphique montrerait que les courbes
matérialisant les catégories extrêmes ici définies, sont restées enchevêtrées
jusqu'en 1900. Le groupe des 1,80 mètre et plus, augmente dès lors sensible
ment, et, simultanément, celui des tailles égales ou inférieures à 1,60 mètre
s'effondre. Si l'on groupe les tailles extrêmes avec les intermédiaires, on observe
que 44,1 % des élèves, en 1852, et 5,2 % un siècle plus tard, avaient une taille
égale ou inférieure à 1,65 mètre; 8,5 % en 1852, 47,6 % en 1950, avaient
une taille égale ou supérieure à 1,75 mètre. 1
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Graphique n° 1 (suite). — Évolution de la taille moyenne annuelle des polytechniciens
(1801-1954)
La moyenne suivant huit périodes. Les constatations faites sur les
moyennes annuelles portent, certaines
années, sur de trop petits nombres pour qu'on puisse éviter des fluctuations
dénuées de signification. On a donc groupé les 154 années étudiées en huit
périodes, dont chacune rassemble les années où les moyennes ont varié dans
l'espace de 1 centimètre. Exemple: de 1.691 à 1.696 millimètres, de 1.701
à 1.708 millimètres, etc. Chaque période comprend ainsi un ensemble d'années
comparables entre elles. Ce groupement fait l'objet du tableau 1. Une cer
taine fluctuation s'est manifestée jusqu'en 1844-1863, période où la moyenne
a été la plus basse : 1801-1830 : 1.701 millimètres; 1831-1836 : 1.690 mill
imètres; 1837-1843, à nouveau 1.701 millimètres. A partir de 1844-1863, où
la moyenne était de 1.686 millimètres, celle-ci s'est régulièrement accrue:
1864-1888 : 1.693 millimètres; 1889-1900 : 1.704 millimètres; 1901-1935:
1.718 millimètres; 1936-1954 : 1.737 millimètres. De la valeur la plus basse à
la plus élevée, on observe donc 5,1 centimètres d'accroissement et 3,6 cent
imètres de 1801-1830 à 1936-1954.
Pour estimer quels groupes de taille avaient le plus évolué, nous avons
distingué 6 classes : 1. 1,60 mètre et au-dessous; 2. de 1,61 mètre à 1,65 mètre;
3. de 1,66 mètre à 1,70 mètre; 4. de 1,71 mètre à 1,75 mètre; 5. de 1,76 mètre
à 1,80 mètre; 6. 1,81 mètre et au-dessus. (Tableau I et graphique 2).
J. P. 800106. 3

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