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L'Évolution économique du dix-neuvième siècle

De
477 pages

BnF collection ebooks - "Après être demeuré presque stationnaire pendant des milliers d'années, le matériel de la production a commencé à se transformer, grâce à l'application de la science à l'industrie. Cette transformation date déjà de plusieurs siècles : on pourrait dire qu'elle débuté par l'invention des armes à feu, qui a renouvelé le matériel de guerre, mais c'est depuis l'invention de la machine à vapeur qu'elle s'est accélérée."

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Préface

Supposons que les expositions périodiques de l’industrie, au lieu de dater d’un siècle à peine, remontent à un millier d’années, et que nous possédions la série des comptes rendus illustrés de ces exhibitions des produits du travail de l’homme, nous ne trouverions, surtout dans la galerie des outils et des machines, que bien peu de changements jusque vers la fin du dix-huitième siècle. Le rouet de la fileuse demeurait tel qu’il était au temps où la chaste Lucrèce méritait ce compliment du poète :

Elle vécut chez elle et fila de la laine.

Le métier du tisserand battait comme à l’époque où Aristote disait que l’esclavage serait nécessaire jusqu’à ce que la navette marchât seule ; la charrue n’avait guère été perfectionnée depuis Triptolème et l’on n’avait pas dépassé les Romains dans l’art de construire des routes. Mais voici tout à coup que le mouvement succède à l’immobilité, et qu’en moins d’un siècle un nouveau matériel, d’une puissance extraordinaire, s’improvise et prend la place de l’antique outillage. La machine à vapeur fait son apparition bientôt suivie de celle des métiers mécaniques, puis viennent les bateaux à vapeur, les chemins de fer, la télégraphie électrique, les machines-outils, les locomobiles et les machines agricoles : on sème, on moissonne, on bat le grain par des procédés mécaniques et on commence à labourer à la vapeur. Aucune branche de travail n’échappe à l’invasion irrésistible du progrès, et cette transformation de la machinery de la production en détermine une autre, non moins considérable, dans l’économie des entreprises : la manufacture remplace le petit atelier, et les ressources individuelles ne pouvant plus suffire à l’établissement et à la mise en œuvre de l’outillage colossal de la nouvelle industrie, on a recours à l’association des capitaux et au crédit ; on invente l’action et l’obligation au porteur : en moins d’un demi-siècle, la seule industrie des chemins de fer détermine la création de près de 100 milliards de valeurs mobilières. L’accroissement de la puissance des moyens de production et de transport élargit les débouchés, et, malgré les obstacles que leur oppose un régime économique suranné, les échanges internationaux qui se comptaient naguère par millions se chiffrent maintenant par milliards. Cet agrandissement de la sphère des échanges substitue la concurrence au monopole et établit entre les peuples une dépendance et une solidarité réciproques. Les conditions d’existence des sociétés sont changées. Une ère nouvelle a commencé dans l’histoire du monde.

Quelle impression une transformation si prodigieuse et, en même temps, si inattendue, car, à part quelques rêveurs, nul ne l’avait prévue, a-t-elle faite sur les esprits ? Cette impression a été singulièrement confuse, et, en tout cas, très mélangée. La classe lettrée qui donnait le ton aux autres avait puisé dans l’étude de l’antiquité un certain mépris pour les arts matériels, et il lui répugnait de croire que des changements, si importants qu’ils fussent, dans la manière de fabriquer les étoffes, de fondre le fer, d’extraire le charbon, et même de transporter les hommes et les marchandises, pussent exercer une influence déterminante sur les destinées de l’homme. D’ailleurs, il ne semblait pas que ces changements fussent possibles, en dehors d’une sphère assez bornée. On était bien convaincu, par exemple, que l’agriculture échapperait toujours, en vertu de sa nature particulière, à l’action du progrès industriel, et, au moment où nous écrivons, on considère encore généralement comme une utopie l’idée de mobiliser la propriété foncière. À la veille du premier voyage du Sirius, les savants démontraient l’impossibilité de l’application de la vapeur à la navigation transatlantique, et les hommes politiques les plus éminents n’attribuaient pas aux chemins de fer beaucoup plus d’importance qu’aux montagnes russes. Les âmes religieuses s’effrayaient volontiers de l’encouragement que l’augmentation de la production allait donner aux appétits matériels, et elles n’étaient pas éloignées d’attribuer à l’influence du démon les progrès de la science et de l’industrie. Dans un mandement demeuré célèbre, l’archevêque de Besançon n’affirmait-il pas que les chemins de fer avaient été inventés pour punir les aubergistes qui donnaient à manger gras le vendredi ? Si, dans les couches supérieures de la société, on appréciait avec tant de légèreté, et parfois d’une manière si étrange, les merveilleuses productions du génie des inventeurs, comment la foule des ignorants leur aurait-elle assigné leur véritable portée ? Comment les ouvriers, que les métiers mécaniques privaient de leur travail accoutumé et dont la concurrence commençait par abaisser les salaires, n’auraient-ils pas brisé les machines et maudit la concurrence ? Comment, enfin, les socialistes auraient-ils pu faire écouter leurs critiques et populariser leurs systèmes s’ils ne les avaient point accommodés à l’ignorance et aux préjugés de la multitude ?

Il importe cependant, au plus haut point, que l’on ne se méprenne point sur la valeur et la portée d’un ensemble de phénomènes qui ont déjà profondément modifié les conditions d’existence des sociétés et qui sont destinés, selon toute apparence, à les modifier davantage encore. L’opinion est une force, et quoiqu’elle n’ait point, sur l’arrangement des choses humaines et la direction des sociétés, l’influence toute puissante que ses courtisans lui attribuent, elle possède une sphère d’action qui va s’étendant chaque jour ; elle peut retarder des progrès nécessaires en s’obstinant à conserver des institutions vieillies, ou bien encore en s’engouant pour des idées fausses et en s’efforçant de les appliquer jusqu’à ce que l’expérience en ait fait justice ; elle peut, au contraire, en accordant son appui à des vérités nouvelles, hâter l’avènement d’un meilleur état de choses. Supposons, par exemple, qu’elle acquière une notion plus exacte du progrès industriel et de ses conséquences, qu’elle le considère, non seulement comme le véhicule indispensable du bien-être matériel, mais encore comme la condition sine qua non du progrès moral ; supposons que la concurrence, tant calomniée, lui apparaisse sous son vrai jour, à la fois comme le stimulant énergique et nécessaire de la production et le régulateur, merveilleusement simple et efficace, de la distribution de la richesse ; supposons, enfin, que l’opinion sache, d’une manière positive, où est la vérité et où est l’erreur, en matière de progrès économique, ne mettra-t-elle pas toujours la puissance dont elle dispose au service de la vérité, au lieu de la mettre, comme elle le fait trop souvent, au service de la routine ou de l’utopie ?

Analyser l’ensemble des phénomènes de l’Évolution à laquelle nous assistons ; en étudier le développement et la direction, sans oublier les perturbations auxquelles ils ont donné lieu, montrer les changements qu’ils ont déterminés dans les conditions d’existence de l’homme et de la société, et en déduire ceux qu’ils sont destinés à déterminer encore, à mesure que l’Évolution avancera dans son cours ; réconcilier ainsi avec le progrès ceux qui le redoutent, faute de le connaître, ramener ceux qui le cherchent sur une fausse piste, voilà la tâche que nous nous sommes proposée. Nous ajouterons que cette tâche ne pouvait guère être entreprise plus tôt, car c’est seulement depuis trente ou quarante ans que l’on a commencé à voir se produire quelques-uns des phénomènes les plus considérables de l’Évolution économique – la transformation des moyens de communication, la multiplication des valeurs mobilières, le développement du commerce international, l’unification des marchés – et qu’il a été possible d’en apprécier les conséquences.

Dans la première partie de cette étude1, nous avons analysé la grande industrie et la concurrence, puis nous avons examiné les premiers effets de l’apparition de ces deux phénomènes, en essayant de les rattacher à leurs causes. Dans la seconde partie, nous nous sommes proposé, à la fois, de rechercher les origines de l’Évolution et d’esquisser le nouvel ordre de choses qu’elle est destinée à établir.

Sans doute, au point où en est aujourd’hui la science, on ne saurait prédire la marche des sociétés comme on prédit celle des astres. Cependant, nous sommes déjà en mesure d’affirmer en nous appuyant sur des données positives, que l’humanité ne retournera pas en arrière et qu’elle n’ira pas davantage où les socialistes, les communistes et les nihilistes ont la prétention de la conduire. Elle suit sa voie et il ne dépend d’aucun système et d’aucun homme de l’en faire dévier, car le mouvement auquel elle obéit est la résultante de tous les progrès qu’elle a accomplis depuis son origine.

1Cette première partie et le commencement de la seconde ont été publiés dans le Journal des Économistes, du mois de janvier 1877 au mois de juin 1879.
I
La grande industrie et la concurrence
CHAPITRE I
La grande industrie

Transformation du matériel et des procédés de la production sous l’influence de l’application de la science à l’industrie. – Que cette transformation est encore à ses débuts. – Qu’elle se poursuivra jusqu’à ce que la force physique de l’homme ait été entièrement remplacée par des moteurs mécaniques ou des agents chimiques. – Conséquences de cette transformation.

Après être demeuré presque stationnaire pendant des milliers d’années, le matériel de la production a commencé à se transformer, grâce à l’application de la science à l’industrie. Cette transformation date déjà de plusieurs siècles : on pourrait dire qu’elle a débuté par l’invention des armes à feu, qui a renouvelé le matériel de guerre, mais c’est depuis l’invention de la machine à vapeur qu’elle s’est accélérée, en s’étendant successivement à la plupart des branches de l’industrie humaine : bornons-nous à citer, parmi les plus importantes, les industries textiles et, en particulier, la fabrication des étoffes de coton et de laine, la métallurgie, l’extraction de la houille, les transports par terre et par eau (chemins de fer et bateaux à vapeur), la télégraphie, l’imprimerie, dont les presses, mues par la vapeur, ont récemment centuplé la puissance, la fabrication des machines et des outils, etc., etc. Dans la production agricole, la transformation du matériel et des méthodes a commencé plus tard, mais elle va se développant chaque jour ; l’agriculture est entrée à son tour dans les voies de la grande industrie ; on peut en dire autant des établissements, des procédés et des instruments servant à la circulation et aux échanges ; le crédit et le commerce se sont établis sur un plan plus vaste ; bref, presque aucune des branches du travail humain n’est demeurée stationnaire. Cependant, cette transformation en est encore à ses débuts. Jusqu’où sera-t-elle poussée ? On peut affirmer qu’elle ne s’arrêtera, dans les ramifications de plus en plus nombreuses de la production, qu’au point où, dans l’opération productive, un moteur mécanique ou un agent chimique cesse de pouvoir suppléer à l’action d’une force intelligente ; mais ce point est beaucoup plus éloigné qu’on ne l’avait supposé d’abord. Combien de machines ou de procédés chimiques exécutent des œuvres qui paraissaient naguère exclusivement du ressort de l’intelligence ! En tout cas, l’expérience nous autorise pleinement à affirmer que, dans toutes les fonctions et opérations où la force physique de l’homme est employée comme moteur, elle peut être remplacée par un agent mécanique ou un procédé chimique, de manière à ne laisser à l’homme qu’une besogne de direction ou de surveillance. Or, si l’on considère l’état actuel d’avancement de l’ensemble des branches de la production, on se convaincra qu’une multitude infinie de progrès sont encore à réaliser ou à propager avant que cet objectif soit atteint, mais, d’un autre côté, il est permis d’affirmer aussi qu’il peut être atteint et qu’il le sera.

Quelles sont les conséquences de ce grand phénomène ? Ces conséquences sont nombreuses et diverses. Nous nous contenterons d’examiner les plus importantes, au double point de vue économique et social. On peut les résumer ainsi : 1° augmentation de la puissance productive de l’homme ; 2° transformation et élévation de la nature du travail productif ; 3° changement de la proportion requise du travail et du capital dans la production ; 4° agrandissement et transformation du mécanisme des entreprises ; 5° extension illimitée de la sphère des échanges impliquant la solidarisation indéfinie des intérêts ; 6° généralisation de la concurrence, devenue à la fois le régulateur de la production et de la distribution de la richesse.

Essayons d’en donner une idée, par une analyse aussi succincte que possible.

I

– Augmentation de la puissance productive de l’homme. – En quoi la force mécanique est supérieure à la force physique de l’homme comme moteur de la production. – Exemples : la mouture du blé, la machine à coudre, l’imprimerie, la locomotion, la photographie. – Tendance égalitaire du progrès industriel.

Lorsque l’homme était réduit à demander sa subsistance aux industries primitives de la récolte ou, pour nous servir de l’expression consacrée, de la cueillette des fruits naturels du sol, de la chasse et de la pêche, la nécessité de pourvoir aux premiers besoins de la vie et de se défendre avec des armes grossières contre les animaux et les hommes de proie, absorbait presque entièrement son activité. Sa puissance productive était alors au minimum. Les découvertes et les inventions qui ont successivement donné naissance à l’agriculture et aux premiers arts l’ont accrue dans une proportion considérable, en mettant à son service des forces et des agents productifs empruntés à la nature. Cependant, dans cette seconde période de l’industrie humaine, la force physique de l’ouvrier n’en est pas moins demeurée, dans le plus grand nombre des branches de l’activité sociale, le principal moteur de la production. Or, cette force est à la fois coûteuse et bornée. En comparant les frais de production de la force physique dans les contrées où la subsistance et l’entretien de l’homme considéré et employé comme une simple bête de somme coûtent le moins cher, à ceux de la force mécanique dans les régions où elle peut être produite dans les conditions les plus économiques, on trouve qu’un kilogrammètre de force provenant de la consommation de substances végétales ou animales revient à un prix incomparablement plus élevé qu’un kilogrammètre de force obtenue par la mise en œuvre d’une chute d’eau ou par l’emploi d’une machine alimentée au moyen du bois et du charbon de terre1. En outre, la force mécanique peut être produite et appliquée sur un point donné en plus grande quantité et avec plus d’intensité que ne peut l’être la force physique. Quelques milliers de portefaix pourront bien transporter autant de marchandises et de voyageurs qu’une locomotive, mais non point avec une vitesse égale. La substitution de la force mécanique à la force physique n’a donc pas seulement augmenté en quantité la puissance productive de l’homme, elle l’a augmentée encore en intensité et en efficacité.

Depuis la naissance de la civilisation, c’est-à-dire depuis l’avènement de l’agriculture et des premiers arts, cette substitution d’une force productive supérieure et à bon marché à une force inférieure et chère, s’est opérée graduellement et presque sans interruption. On peut certainement constater un progrès marqué à cet égard en comparant l’outillage des antiques civilisations de l’Inde, de l’Assyrie et de l’Égypte, à celui de l’Europe civilisée, au commencement du dix-huitième siècle. Cependant, dans un grand nombre de branches de travail, et surtout dans la plus importante de toutes, l’agriculture, le changement est demeuré presque insignifiant : à la fin, aussi bien qu’au début de cette immense période qui constitue l’ère de la petite industrie, le travail physique apparaît comme le principal moteur de la production. Il en a été autrement depuis l’apparition de la machine à vapeur, et de cette multitude d’inventions mécaniques et d’applications chimiques qui ont ouvert l’ère de la grande industrie : à dater de ce moment, la substitution de la force mécanique à la force physique s’est opérée avec une rapidité progressive, et ce mouvement ne s’arrêtera, selon toute apparence, que lorsque celle-ci aura complètement cédé la place à celle-là. C’est pourquoi on est fondé à dire que l’avènement de la grande industrie marque dans la vie de l’humanité une évolution pour le moins aussi importante que celle qui a eu pour point de départ la création de l’agriculture et des premiers arts, se substituant aux procédés rudimentaires à l’aide desquels les hommes des âges primitifs pourvoyaient à l’entretien de leur existence.

M. Michel Chevalier s’est occupé spécialement, comme on sait, de la différence de productivité de l’industrie humaine dans ces deux périodes, et cette différence est énorme. Il l’évalue de 1 à 150 pour la mouture du blé, et à un chiffre plus élevé pour la filature et le tissage des étoffes. La fabrication des tricots fournit un exemple plus saisissant encore : une femme, habile à tricoter à la main, fait 80 mailles par minute ; avec le métier circulaire, elle peut en faire 480 000 : la progression est de 1 à 6 000. Citons enfin l’exemple de la machine à coudre : « D’après MM. Wheeler et Wilson, de New-York, il faudrait, pour confectionner une chemise d’homme quatorze heures vingt-six minutes du travail d’une couturière ; il suffit d’une heure seize minutes avec la machine. Celle-ci faisant 640 points à la minute dans la toile fine, une ouvrière n’en fait que 23, vingt-huit fois moins2. »

Ces exemples, que nous pourrions aisément multiplier, suffisent pour montrer dans quelle énorme proportion s’est accrue la puissance productive dans les branches d’industrie que le progrès a transformées. Il serait intéressant toutefois de calculer aussi exactement que possible cet accroissement dans chacune. On s’expliquerait mieux alors le développement extraordinaire de la production, depuis un siècle, dans les pays où la grande industrie s’est implantée. On pourrait se rendre compte aussi, en considérant les branches de travail, encore si nombreuses, qui ont été à peine touchées par le progrès, de l’accroissement possible de production, et, par conséquent, de richesse qui reste à réaliser et qui se réalisera à mesure que s’accomplira la nouvelle évolution industrielle.

Quoique bien des causes agissent de nos jours pour ralentir cette évolution, sinon pour l’arrêter – guerres, révolutions, système prohibitif, crises de tous genres – elle poursuit son cours avec une accélération continue de mouvement, elle le poursuit à la fois en avançant et en s’étendant. Dans les pays qui tiennent la tête de la civilisation industrielle, le nombre des inventions et des découvertes nouvelles s’augmente chaque année – la statistique des brevets suffirait, au besoin, pour l’attester à défaut d’autres témoignages3 ; – ce qui veut dire que la petite industrie cède de plus en plus la place à la grande, tandis que, d’une autre part, on voit cet outillage perfectionné s’imposer aux nations les moins avancées, et même à celles qui paraissaient vouées à une immobilité séculaire.

Dégageons maintenant le résultat essentiel de ce phénomène. Ce résultat, déjà suffisamment visible, c’est l’accession progressive de tous les membres des sociétés humaines, y compris les plus humbles, aux biens et aux jouissances de la civilisation, demeurés, jusqu’à nos jours, le monopole d’une faible minorité ; c’est l’universalisation de ces biens et de ces jouissances, allant de pair avec leur accroissement spécifique. C’est une pyramide dont la base s’élargit en même temps que sa hauteur s’accroît. Citons encore quelques exemples. Avant l’invention de l’imprimerie, en admettant que tous les membres des sociétés civilisées eussent éprouvé le besoin d’une culture intellectuelle, il eût été impossible de multiplier les manuscrits de façon à mettre à la disposition de cette multitude les matériaux de l’instruction. À plus forte raison, n’aurait-on pu leur fournir tous les jours, et pour ainsi dire à toute heure, des informations sur les faits et les évènements qui se produisent dans les diverses régions du globe. Cette double impossibilité, l’imprimerie et la presse, aidées des chemins de fer, de la poste et du télégraphe, l’ont fait disparaître. Déjà, nous pouvons constater que, dans les pays où la grande majorité de la population sait lire : aux États-Unis, en Suisse, en Allemagne, l’imprimerie suffit, et au-delà, pour subvenir au besoin généralisé de la lecture. La presse, de son côté, est outillée de manière à alimenter la consommation la plus étendue : informations politiques, économiques, commerciales, scientifiques, artistiques, etc. ; elle fournit en abondance, et à un bon marché extraordinaire, tout ce qui peut intéresser l’esprit ou piquer la curiosité. C’est l’alimentation intellectuelle rendue quotidienne et universalisée. Sous le rapport de la quantité, la production intellectuelle, aidée du puissant instrument de propagation que l’industrie perfectionnée a mis à son service, peut suffire dès à présent à tous les besoins ; quant à la qualité, elle dépend de l’état du goût, des mœurs du consommateur ; elle commence naturellement par être très basse ; elle se raffine à mesure que le goût se purifie et que les mœurs se polissent. – Avant l’invention et la multiplication des bateaux à vapeur et des chemins de fer, les voyages, surtout à de longues distances, étaient le privilège presque exclusif des classes riches et de leur domesticité. Aujourd’hui, ils sont à la portée des classes les plus pauvres. En outre, quelque grande que fût sa fortune, un voyageur ne pouvait, il y a un siècle, dépasser 15 ou 20 kilomètres à l’heure ; maintenant riches et pauvres indistinctement voyagent à raison de 40, 50 et 60 kilomètres. Avant l’établissement de la poste aux lettres, ceux-là seulement qui avaient les moyens de voyager eux-mêmes ou d’expédier des messagers, pouvaient entretenir des relations régulières avec leurs parents, leurs amis ou leurs clients éloignés. Grâce à la poste, les rapports se sont à la fois régularisés et généralisés, et la réforme postale a donné toute son efficacité à cet instrument de communication. Un ouvrier anglais reçoit maintenant une lettre d’Australie pour une somme insignifiante, et en moins de temps qu’il n’en fallait, il y a un siècle, à un lord pour recevoir, à Londres, un message venant d’Écosse ou d’Irlande. Depuis l’invention de la télégraphie électrique, le progrès est devenu, sous ce rapport, encore bien autrement saisissant et décisif. Moyennant une somme relativement modique, et qui sera un jour réduite autant que l’a été la taxe des lettres par la réforme de Rowland Hill, riches et pauvres peuvent recevoir des nouvelles dans un espace de temps cent fois, mille fois moindre que celui dans lequel les plus puissants monarques de la terre, servis par les plus agiles courriers, recevaient les leurs. – Avant l’invention de la photographie, les privilégiés de la fortune pouvaient seuls obtenir la reproduction de leur image, encore cette reproduction péchait-elle toujours, sinon par le mérite artistique, du moins par la fidélité. La photographie l’a mise à la portée du grand nombre, en la perfectionnant à l’avantage de tous.

Si nous appliquions le même procédé d’analyse aux innombrables inventions et découvertes qui sont à l’œuvre, principalement depuis un siècle, pour transformer le matériel de la production, nous arriverions toujours au même résultat, savoir à l’accroissement de la productivité de l’industrie, impliquant l’accession possible de tous les membres des sociétés civilisées aux biens et jouissances réservés auparavant à une petite minorité.

Aussi, a-t-on pu dire avec raison que la tendance naturelle du progrès industriel est à l’égalité. Cependant, si le progrès élève la condition de la majorité, ce n’est pas en abaissant celle de la minorité. Au contraire ! La part de la minorité dans les fruits du progrès s’accroît moins que celle de la majorité, mais elle s’accroît. Pour reprendre l’exemple que nous avons cité, l’ouvrier qui reçoit une dépêche télégraphique se trouve, en ce qui concerne la transmission des nouvelles, élevé au même niveau que le millionnaire ; mais la situation du millionnaire s’en trouve-t-elle amoindrie ? Non, elle s’est améliorée, puisque le télégraphe lui apporte les nouvelles avec plus de célérité que ne pouvaient le faire les agents de transmission dont il se servait auparavant. L’ouvrier a gagné à ce progrès plus que le millionnaire, mais celui-ci y a gagné de son côté. On peut donc affirmer que l’augmentation de la puissance productive de l’homme, déterminée par la transformation progressive de l’industrie, a pour conséquence naturelle de diminuer l’inégalité des conditions, tout en les élevant.

1On sait que le kilogrammètre est l’unité de travail. C’est le travail correspondant à l’élévation d’un poids de 1 kilogramme à 1 mètre par seconde. Le cheval-vapeur fournit 75 kilogrammètres.L’homme ne peut, dans les meilleures conditions possibles, effectuer en dix heures qu’un travail de 220 000 kilogrammètres. En une heure, une machine de 1 cheval-vapeur fait 270 000 kilogrammètres, soit plus qu’un homme en dix heures. On peut donc avancer qu’il faut, en général, 10 hommes pour faire le travail d’une machine de 1 cheval-vapeur.(HENRI DE PARVILLE, Causeries scientifiques.)
2Introduction aux rapports du jury international de l’exposition de 1867. 1 vol in-8.
3Voici quel a été le nombre total des brevets délivrés en France, du 9 octobre 1844 à la fin de 1877, en vertu de la loi organique du 5 juillet 1844 :Ajoutons que la progression dans le nombre des brevets délivrés est constante. De 1862 à 1877, par exemple, ce nombre s’est élevé de 4 410 à 5 610.(Annales du commerce extérieur. Situation économique et commerciale de la France.)
II

– Transformation et élévation de la nature du travail productif. – Que le progrès industriel exonère l’homme de la servitude du travail physique pour lui demander seulement le concours de son intelligence et de ses facultés morales. – Exemples : l’industrie des transports, le métier des armes et la guerre. – Que les armes à longue portée exigent chez le soldat moins de courage physique et plus de force morale. – Augmentation de la responsabilité résultant de l’agrandissement du matériel de la production. – Conséquences de l’élévation de la nature du travail. – Développement des facultés intellectuelles et morales.

Le travail à l’aide duquel l’homme pourvoit à sa subsistance et à son entretien commence par être d’une nature presque exclusivement physique, l’intelligence n’y intervient que dans une proportion très faible. Si une certaine dose d’intelligence est nécessaire pour découvrir le gibier, en apprenant à connaître ses habitudes, il faut surtout de la force musculaire pour l’atteindre et le frapper, du coup d’œil et de la dextérité avec l’art de lui tendre des pièges. La force et la ruse, voilà les qualités qu’utilisait principalement le chasseur, armé d’un épieu ou d’un arc, et ces qualités ne diffèrent pas, d’une manière sensible, de celles que déploient les animaux carnassiers. Lorsque l’agriculture et les premières industries apparaissent, c’est encore la force physique qui demeure le grand moteur de la production. Sans doute, la direction des travaux productifs exige alors l’application de l’intelligence. Les hommes qui répandaient la fécondité dans la région du Tigre et de l’Euphrate et dans la péninsule de l’Inde, en y établissant d’immenses et ingénieux réseaux d’irrigation, qui réglaient les inondations du Nil, qui construisaient les palais et les édifices de Ninive, de Babylone, de Thèbes, de Karnak, mettaient en œuvre leurs facultés intellectuelles ; mais cette classe dirigeante de la production a été, dès l’origine, ce qu’elle est restée de nos jours : une infime minorité en comparaison de la multitude qui obéissait à ses ordres et exécutait ses plans.

Maintenant, de quelle façon procède le progrès ? Il procède, comme nous l’avons constaté plus haut, par la substitution successive, et de plus en plus complète, du travail des agents mécaniques ou chimiques au travail physique de l’homme, en ne laissant finalement à celui-ci que des fonctions de direction et de surveillance. Or, en vertu de leur nature propre, ces fonctions exigent presque exclusivement la mise en œuvre des pouvoirs de l’intelligence, et elles n’utilisent que d’une manière accessoire la force des muscles. Si l’on étudie à ce point de vue les différentes industries que le progrès a jusqu’à présent, et à des degrés divers, transformées, on obtiendra invariablement ce résultat : remplacement, dans les travaux productifs, de l’effort physique par l’effort intellectuel dirigeant l’emploi de forces mécaniques ou chimiques. Dans l’industrie de la locomotion, par exemple, ce phénomène est particulièrement sensible, et nous avons eu l’occasion de le signaler ailleurs en analysant la part du travail dans la production :

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