La lecture en ligne est gratuite
Le téléchargement nécessite un accès à la bibliothèque YouScribe
Tout savoir sur nos offres
Télécharger Lire

L'évolution récente de quelques modèles en psychologie sociale - article ; n°1 ; vol.57, pg 121-132

De
13 pages
L'année psychologique - Année 1957 - Volume 57 - Numéro 1 - Pages 121-132
12 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Voir plus Voir moins

R. Pages
L'évolution récente de quelques modèles en psychologie sociale
In: L'année psychologique. 1957 vol. 57, n°1. pp. 121-132.
Citer ce document / Cite this document :
Pages R. L'évolution récente de quelques modèles en psychologie sociale. In: L'année psychologique. 1957 vol. 57, n°1. pp.
121-132.
doi : 10.3406/psy.1957.26584
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1957_num_57_1_26584L'ÉVOLUTION RÉCENTE
DE QUELQUES MODÈLES THÉORIQUES
EN PSYCHOLOGIE SOCIALE
par Robert Pages
1. La conscience des modèles
La conscience des modèles est une étape importante dans le dévelop
pement scientifique : vient un moment où sous la diversité des vocabul
aires, la pullulation des hypothèses partielles plus ou moins vérifiées,
des sortes de configurations apparaissent en filigrane. Certains se
soucient alors de les expliciter en systèmes de définitions et d'hypothèses
fondamentales. D'autres fois, la tendance à la systématisation se pré
sente plutôt comme une entreprise « transcendante » aux matériaux
dont on dispose déjà, destinée certes à rendre cohérent le champ déjà
exploré, mais surtout, en fait, à élargir ce champ. Les deux aspects se
présentent en psychologie sociale. Nous pouvons trouver des exemples
extrêmes en ce sens dans les articles récents des deux dernières années1, 2.
2. De la statistique usuelle aux échelles pluridimensionnelles
Modèles statistiques usuels
L'importation des recettes de statistique en psychologie sociale s'est
faite sans grande conscience des implications de cette statistique, des
modèles probabilistes latents qu'elle convoie. Isambert essaie de définir
la nature du modèle usuel et son exposé met bien en valeur certaines
« inadéquations » de la statistique de la loi normale en psychologie. Il y
aura lieu seulement de rappeler que les objections relatives à l'hétéro
généité, à l'historicité et à l'interdépendance des éléments des populat
ions sociales touchent bien plus la sociologie descriptive que la micro
sociologie expérimentale. Il y a lieu d'autre part de s'orienter, à partir
des inadéquations actuelles, plutôt vers des solutions scientifiques même
1. On se référera utilement pour l'ensemble de la question au Bulletin
international des Sciences sociales,n° 4, 1954, introduit par Claude Lévi-Strauss.
2. Notons une fois pour toutes que les ouvrages qui font seulement l'objet
de mentions ou de rappels dans la présente revue, plutôt que d'analyses, ne sont
pas inclus dans la bibliographie finale mais dans le corps du texte ou en bas
de page. 122 REVUES CRITIQUES
partielles, que vers un doute général d'ordre philosophique. Par exemple,
la statistique « non paramétrique » au sens le plus large introduit de
nouveaux modèles de nature à lever certaines des difficultés de la statis
tique classique (Lambert a donné de ces techniques un aperçu en
français).
Toutefois, il y a dans ce type de statistique, une allure générale
« d'appauvrissement » des méthodes « normales » qui fait penser parfois
plus au parent pauvre qu'à un accroissement de généralité. Et pourtant,
c'est bien à la valeur généralisatrice de cet appauvrissement que font
penser les travaux que nous mentionnons ensuite.
La théorie structurale des échelles
Dans le cadre du débordement des modèles statistiques courants au
niveau de la classification et de la mesure, les travaux de Louis Guttman
sont certainement les plus généreux en nouveautés. Nous ne pouvons ici
que signaler ce développement sans prétendre à l'analyser de façon
poussée ni à le critiquer, alors que son auteur même se réfère constam
ment à ses travaux non publiés, voire à ses exposés oraux et note que ses
publications ne peuvent suivre le rythme des progrès. (La plupart des
travaux s'effectuent actuellement à l'Institut de Recherche Sociale
Appliquée d'Israël.) L'article de Guttman dans le Public Opinion Quart
erly est très commode en ce qu'il fournit un index méthodique de ses
travaux et de ses techniques, avec un commentaire succinct des plus
importantes. Il est plus systématique à cet égard que les chapitres, par
ailleurs bien plus détaillés, publiés dans l'ouvrage dirigé par Lazarsfeld
{Mathematical thinking in the social sciences, Glencoe, Free Press, 1954,
444 p.).
L'aspect principal à retenir est que l'A. considère qu'il développe non
pas telle ou telle technique particulière — celle des échelles hiérarchiques
par exemple — mais une « théorie structurale, » associée à une théorie des
« déviations à partir des structures », et dont le degré d'abstraction étend
la portée, en principe, bien au delà de la psychologie des attitudes et
même de la psychologie. En particulier, l'analyse factorielle classique,
dont le domaine d'exercice est, on le sait, fort étendu, se considère ici
comme un cas particulier, techniquement insuffisant, de la « théorie des
structures nodulaires » (un nœud ou classe nodale par référence à un
univers d'items1 est une sous-population dans laquelle pour toute paire
d'items les deux constituants sont statistiquement indépendants). La
même théorie intégrerait celle des structures latentes (de Lazarsfeld)
et ne serait elle-même sur le plan théorique et technique qu'une appli
cation de la « théorie des images ».
C'est donc à la théorie des images qu'il conviendrait, semble-t-il,
de s'attacher tout spécialement. Elle fournit des techniques générales
1 . On proposera ici un pluriel régulier pour ce mot, invariable en latin, dont
la signification d'élément d'inventaire est rare mais reconnue en français èh
dehors même de la psychologie {Larousse du XX* siècle)* pages. — l'évolution récente en psychologie sociale 123 R.
pour découvrir, par une élimination préalable des déviations, la « struc
ture commune » de données observées. Rappelons avec l'A. que la
méthode consiste essentiellement à prédire chaque item à tour de rôle
d'après le reste des items, dans un ensemble donné d'items. Ce sont les
valeurs prédites qu'on appelle « images » et les relations entre images
définissent la structure des parties communes aux différents items. Les
parties déviantes sont les « anti-images » qui peuvent être interdépen
dantes ou non. Les facilités de calcul fournies par cette méthode sont
soulignées, tant avec le matériel qualitatif qu'avec le matériel quantit
atif pour lequel Guttman mentionne une application à l'analyse facto-
rielle (« technique Béta d'Israël »). Un point à souligner ici est que l'ana
lyse des images se donne comme une méthode de traitement de 1' « erreur »
dans là construction des échelles, voire en l'absence d'échelle parfaite
ou même encore en l'absence de toute échelle. L'inexistence d'une
méthode de traitement de l'erreur, ou mieux « exception » à la « règle »
du parallélogramme, était une lacune majeure de l'analyse hiérarchique.
C'est elle qui donnait son caractère arbitraire à la notion de reproductibilité.
On sait que divers chercheurs ont tenté de corriger cet arbitraire
par le recours à la théorie probabiliste des signaux (de Shannon), dite
« de l'information ». En France notamment, G. Durain et S. Moscovici
s'inspirant des idées de J.-M. Faverge se sont attachés à l'application
de cette théorie aux échelles et quasi-échelles. Ils indiquent ainsi
le mode de calcul, à partir des notions d'entropie intragroupe et inter
groupe, d'un coefficient d'homogénéité qui mesure non pas le nombre
d'erreurs, mais le nombre de sujets sur lesquels ces erreurs se répart
issent, étant entendu que l'on considère qu'une échelle est meilleure à
nombre égal d'erreurs, si celles-ci sont réparties sur un nombre moindre
de sujets. Ce coefficient permet l'utilisation pour la prédiction de quasi-
échelles ayant une reproductibilité aussi basse que .75 (qui n'entraîne
pas d'altérations de l'ordre des sujets). De même, c'est à la quantité
d'information que les AA. demandent de mesurer la « consistance .»
d'une image, par rapport aux autres (dans le cadre de la théorie des
images rappelée ci-dessus). Le coefficient de consistance proposé à cette
occasion « varie avec la corrélation entre les réponses à l'item prédit et
les réponses aux n-1 autres items ». Notons que « consistance » signifie
cohérence.
Ainsi, à côté du problème de la dispersion, un problème immédiate
ment apparent dans l'analyse hiérarchique en elle-même était celui des
choix arbitraires successifs, volontiers implicites, que l'on peut faire de
certains items de référence pour ordonner les autres par rapport à eux
(en éliminant peu à peu les items « défectueux » !). La procédure même de
l'analyse d'images, quelle qu'en soit la technique ou le mode d'expression
mathématique, paraît s'adresser à cette difficulté. Il est évidemment
plus délicat de savoir si elle y répond parfaitement.
Si nous omettons de revenir sur la théorie des composantes princi
pales et celle du radex, exposées dans l'ouvrage déjà cité et si nous 124 REVUES CRITIQUES
mentionnons seulement des travaux sur la fidélité psychométrique dont
l'exposé peut trouver place ailleurs (encore que la notion de simplex,
par exemple, y soit particulièrement élaborée), il restera à citer la
théorie des facettes. Si nous formons tous les couples ab des éléments de
deux ensembles AB, pouvons écrire que l'ensemble G de tous ces
couples est le produit direct des ensembles A et B. On dit que G = AB.
On voit que si A compte n éléments pour m en B, G compte nm éléments.
C'est ce produit classique G que Guttman qualifie d'ensemble à 2 facettes
qui sont A et B. Ceci soit dit seulement pour la définition des mots et
pour comprendre que les notions en cause soient utilisées pour établir
des plans statistiques et expérimentaux. (Pour une population P, où
P x G = R, R est le nombre de réponses possibles.) Guttman revient
ici à une démarche qui lui est familière : il transpose la technique des
plans expérimentaux à la planification des questionnaires ou jeux d'items,
appliquant, par exemple, une technique économique comme celle du
carré latin, aussi bien à l'univers des contenus dénombré par G qu'à la
population P. La symétrie de principe des opérations applicables aux
items et aux sujets sur un scalogramme suggère assez bien l'intuition
d'une telle démarche.
Citons seulement encore, malgré son intérêt, l'étude de Hays et
Borgatta sur Vanalyse de distance latente, dans laquelle les méthodes,
relativement peu répandues, de Lazarsfeld sont évaluées et comparées,
quant à leur opportunité empirique pour différents usages, aux tech
niques de Guttman.
Les aspects pluridimensionnels des échelles
Mais la floraison des travaux de Guttman ou des recherches appa
rentées est loin d'être exclusive. Et c'est une raison de rester attentif à
des techniques variées même anciennement apparues (après tout,
Guttman a d'abord repris et développé un scheme scalaire déjà illustré,
notamment par Bogardus dans son échelle de distance sociale).
P. Fouilhé a appliqué la méthode des comparaisons par paires en
utilisant le procédé de Guilford dans le cas de personnages typiques des
journaux illustrés pour enfants. Il trouve des résultats intéressants par
l'utilisation d'une échelle moyenne établie sur la population et aussi en
étudiant le progrès avec l'âge de la cohérence interne des hiérarchies de
prestige établies par les sujets. Mais il note un fait éloquent : pas un seul
sujet n'a établi de hiérarchie conforme à l'échelle moyenne ! Et il conclut
qu'il y aurait lieu de tenir compte des dimensions multiples des réponses.
C'est dans ce sens qu'est justement orienté le travail de R. Abelson
qui s'inspire de méthodes développées en psychophysique (Richardson,
Attneave, Torgerson) autant que des idées de Lewin sur l'espace-de-vie.
L'A. utilise comme notion-clé celle de distance psychologique entre
énoncés soumis aux sujets qui sont donc chargés de faire entre les énoncés
des comparaisons de similitude ou de dissemblance. A partir des « di
stances » ainsi établies (par des modes d'échelles divers), il est possible R. PAGES. — L'ÉVOLUTION RECENTE EN PSYCHOLOGIE SOCIALE 125
d'établir une carte de ces distances, en appliquant un théorème dû à
G. Young et A. S. Householder (Psychometrika, 1938, 3, 19-22). Si l'on
ajoute à cette carte des énoncés (où les jugements des sujets sont ceux
d'experts, comme dans une échelle de Thurstone), la considération de
l'accord ou du désaccord des sujets avec les énoncés, on acquiert la
possibilité de définir la valence de chaque point de la carte, grandeur
algébrique analogue mathématiquement au potentiel électrique en un
point dans un champ de charges électriques. (La valence en un point P
est la somme des rapports entre la valence de chaque énoncé dans la
population et le carré de sa distance à P, plus 1.) Le tracé des courbes
de niveau de valence permet de définir aisément des régions où la diff
érence de potentiel est élevée (tension), des monts et des vaux qui peuvent
être multiples ou uniques de part et d'autre de la ligne d'altitude zéro
(degré d'intégration des valeurs), des zones de tension élevée tranchées
par la ligne zéro (conflit), des hauteurs isolées (instabilité). L'axe allant
d'un pôle à l'autre des réponses à un énoncé peut couper plusieurs fois
la ligne zéro. Ce type de figuration conduit, par exemple, à contrôler des
propositions du suivant, portant sur deux groupes expérimentaux :
« Les « socialistes » savent très bien en faveur de quoi ils sont, mais n'ont
pas d'unité en tête quant à ce qu'ils rejettent, tandis que les « conser-
« vateurs » savent très bien contre quoi ils sont, mais ne sont pas sûrs
de ce pour quoi ils sont. » II y a là un genre de techniques intéressant à
première vue, mais dont le rapport théorique avec les autres techniques
ne se laisse pas élucider par quelques considérations assez vagues sur
l'unidimensionnalité, telles que celles de l'A. au début de son article.
Un trait assez général des grandes théories actuelles de l'analyse des
dimensions en psychologie sociale, c'est la tendance à prétendre intégrer
comme cas particuliers les théories rivales (analyse des images, structure
ou distance latente, analyse factorielle...). De telles intégrations formelles
sont souvent faciles et dans les deux sens. Ce qui les rendrait fécondes,
ce serait : 1) De fixer les rapports de valeur et d'utilisation des diverses
techniques ; 2) D'aider à « comprendre » et à développer certaines « isolées » comme celle d'Abelson ; 3) De suggérer éventuelle
ment de nouvelles techniques. Quant à J ; unidimensionnalité », ce n'est
ni une vertu sacrée, ni un appauvrissement du réel : c'est seulement la
possibilité de mettre en ordre des données sur un axe (voire de les
mesurer, dans le meilleur cas). Il est bien clair qu'il y a autant d' « uni-
dimensionnalités » qu'il y a de modes d'ordination possibles dans un
ensemble de données — et de qui restent distincts autrement
que par erreur aléatoire.
Remarques générales sur les échelles
On voit que le type de problèmes qui est à l'origine de ce vaste
courant de travaux sur les échelles est celui d'une métrique, ou de la
détermination des variables ou des dimensions en psychologie sociale.
Ce problème se rapproche d'ailleurs de celui de la conceptualisation, car 126 REVUES CRITIQUES
sait-on ce dont on parle avant de savoir comment le mesurer ou du moins
l'ordonner ? Mais il y a deux remarques à faire : 1) Partis avec l'intention
de déterminer une variable isolée, les psychosociologues, d'une façon
ou d'une autre, aboutissent à analyser et à articuler leurs objets en
systèmes dans lesquels se présentent des dimensions multiples en rela
tions complexes ; 2) II n'y a aucun moyen d'isoler à cet égard les tenta
tives de la psychologie sociale de celles de la psychologie dans son
ensemble : avec Guttman, les développements en sociale
tendent à retentir sur la psychométrie et les tests, tandis qu'Abelson
(après Thurstone) s'inspire directement de la psychophysique.
3. La relation entre dimensions
et la construction expérimentale
Les deux types principaux de modèles
A côté de recherches qui élaborent un univers complexe sur des
préoccupations initiales d'unidimensionnalité et qui intéressent plus
spécialement la description systématique du monde « naturel » nous
trouvons d'autres types de modèles qui reposent plutôt sur la construc
tion expérimentale de relations entre variables1. La tendance est ici à
minimiser la difficulté métrique pour chaque variable et à concentrer
l'intérêt sur leurs rapports. Chez les auteurs peut-être les plus typiques
de cette tendance, tels que A. Bavelas ou R. Blake2, les problèmes de
mesure ne se posent presque jamais. Chez le premier, en particulier, le
matériel des expériences est plutôt physicaliste, c'est-à-dire que ce sont
finalement des grandeurs physiques qui sont, pour l'essentiel, chargées
de situer ei, d'exprkjjer les comportements.
Interactions et réseaux
Dans le cadre que je viens de définir, les travaux apparentés à la
sociométrie jouent un rôle intermédiaire par leur caractère semi-descriptif
associé à la simplicité immédiate de leur métrique. Nous disons « appa
rentés » parce que les développements les plus nouveaux s'écartent par
définition quelque peu des méthodes usuelles.
Approfondissant l'analyse de relations (affinités et perceptions) dans
des paires de sujets en interaction, Luce, Macy et Tagiuri lui-même,
fournissent une formulation mathématique plus systématique que celle
du groupe de robots à réactions aléatoires (cf. Ann. psychol., 1954, 54,
537-8) ; le but est toujours de construire les hypothèses nulles à partir
1 . Sur l'ensemble de ces questions on pourra consulter l'article de L. Festin-
ger qui traite en particulier des travaux de Simon et Guetzkow non commentés
ici et dont certains sont exposés dans le livre cité de Lazarsfeld.
2. C'est une préoccupation dont R. Blake ou J. Mouton font volontiers
état (1955) et qui est manifeste dans leurs travaux, trop nombreux et divers
pour être analysés ici. pages. — l'évolution récente en psychologie sociale 127 R.
desquelles les facteurs significativement efficaces peuvent être décelés,
(voir aussi l'exposé de Tagiuri, Bruner et Kogan).
Dodd, que nous rapprochons peut-être avec quelque désinvolture de
ce chapitre des interactions et des réseaux, exploite toujours sa « théorie
de l'interactance » {Ann. psychol., 1952, 52, 229-30) et l'applique ici à
la diffusion de messages : il crée une chaîne postale de cartes qui doivent
lui être retournées. C'est cette technique du retour des cartes, traité
comme l'équivalent du marquage d'un message, qui constitue la nou
veauté — en dehors de celle, toujours fraîche, d'hypothèses qui se
vérifient avec la fidélité d'une loi physique. (Est-ce là ce qui vaut à Dodd,
cité plusieurs fois dans le Manuel de Psychologie sociale de Lindzey, de ne
l'être jamais à la faveur de cette théorie empiriquement trop heureuse?)
Harary et Ross, sont des mathématiciens dont, d'après une commun
ication personnelle de D. Gartwright (juin 1955), le Centre de Dyna
mique de groupe d'Ann Arbor escomptait l'exploitation des idées mathé
matiques de Lewin, sinon précisément de sa combinaison de notions
topologiques et vectorielles. Or, l'examen des travaux de ces AA. montre
qu'ils se sont orientés surtout vers un raffinement des schémas socio-
métriques et de leur traduction matérielle. C'est ainsi qu'ils étudient
soit la situation de points privilégiés dans un graphe1, soit les conditions
d'existence de circuits de type particulier. Dans l'article cité, ils se
préoccupent des critères d'existence d'un « cycle complet » ou ligne de
Hamilton dans un réseau, c'est-à-dire d'une piste telle qu'une informat
ion émise par un membre d'un groupe lui retourne après être passée une
fois et une fois seulement par chacun des autres membres. Les AA. pré
sentent une formule générale du nombre de cycles complets dans un
réseau, établie par un raisonnement matriciel. (C'est le problème, déjà
abordé par les AA. de « La détermination des redondances dans les chaînes
sociométriques », cf. Psychometrika, 1952, 57, 195-208.)
On se rappellera à ce sujet que le cas de Harary et Ross n'est pas un
cas isolé. Les contributions mathématiques de l'école lewinienne partent,
paradoxalement, sur des thèmes qui trouvent dans les intuitions de
Moreno leur origine. Il ne s'agit ici que d'hypothèses à l'usage d'un
historien de la psychologie sociale, mais qui sont immédiatement
requises pour qui veut s'orienter parmi les tendances vivantes. On sait
que Festinger a perfectionné la transposition matricielle des socio-
grammes et son travail à cet égard se trouve directement à l'origine de
l'orientation vers la théorie des graphes. Il est plus important encore de
constater que les travaux de Bavelas et de son école sur les réseaux de
communications retrouvent en fait des thèmes mathématiquement
très analogues à ceux de la sociométrie en tant, précisément, que les
sociogrammes d'affinités sont très vite apparus, et directement à Moreno,
.comme des réseaux de communications dans lesquels les distances et
1. Graph ne signifie pas autre chose en anglais que graphique Mais ü est
commode en français de séparer le mot « graphe » dans son acception théorique
de la signification usuelle du mot graphique. REVUES CRITIQUES 128
les positions, centrales ou périphériques, avaient une signification imméd
iate. Les sociogrammes comme systèmes circulatoires des rumeurs ou
des conspirations sont les préfigurations descriptives des réseaux
expérimentaux de communication. Chose singulière pourtant, Bavelas
a formé ses conceptions concernant les réseaux à partir des représen
tations « topologiques » lewiniennes, pour chercher à pallier certaines
de leurs insuffisances (cf. sa thèse : A Mathemathical Model for Group
Structures, extrait de Appl. Anthrop., 1948, 12 p.). Il y a bien quelque
chose de très pregnant dans la sociométrie (qui est, bien plus profondé
ment, une « sociographie » ou « sociogrammatique »), puisque des tenta
tives de conceptualisation très poussées comme celle de Lewin finissent,
à travers ses meilleurs disciples, par subir son attraction. Revanche du
plus spontanéiste des inventeurs heureux sur le plus méthodique des
théoriciens des années 30. D'autre part, il se pourrait bien que les
essais lewiniens, maladroits dans l'expression, recèlent des possibilités
inexplorées.
Les tentations « cybernétiques »
Mais il est clair qu'actuellement, au delà des mathématisations
« autochtones » de la psychologie sociale, ce sont des inspirations extrin
sèques qui jouent le rôle majeur. Elles proviennent assez souvent de
l'ensemble composite et probablement, en fait, disparate, qu'on a tenté
de grouper sous le nom de « cybernétique ». (L'article de Finetti fournit
en ce sens un inventaire des thèmes mathématiques.) La théorie de la
transmission de l'information (Shannon) y joue un rôle important,
notamment dans les développements récents de l'étude des réseaux de
communications. Mentionnons ici les travaux en cours de Bavelas qui
tendrait sans doute à voir dans ce type de théories mathématiques la
forme véritable de réponse aux exigences lewiniennes de conceptuali
sation mathématique. (On a vu par ailleurs l'intérêt manifesté pour les
formules de Shannon dans l'élaboration des échelles.)
Une tentative de rapprochement à l'égard de la théorie des jeux est
opérée par Hoffman, Festinger et Lawrence dans le cadre d'une expé
rience de groupe.
Les variables en cause sont :
a) L'importance de la tâche (degré de validité prétendue du test qu'on
fait subir) ;
b) Le degré de comparabilité entre les membres de groupes de 3, où le
« rang » (intellectuel) d'un des (compère) est « fabriqué »
de sorte qu'il est tantôt égal, tantôt très supérieur. De plus, une
réussite supérieure initiale du compère est également fabriquée
par l'expérimentateur à l'insu des deux sujets naïfs.
Techniquement, on a des groupes de 3 sujets, chargés de reconstituer
des carrés à partir de pièces triangulaires, de façon que le travail ne
s'effectue avantageusement que par la formation de coalitions de deux
joueurs. pages. — l'évolution récente en psychologie sociale 129 R.
Voici les hypothèses vérifiées :
Les coalitions se forment de préférence contre le joueur qui obtient un
avantage initial. Celui-ci reçoit moins d'offres d'assistance et à plus haut
prix. En somme, le reste du groupe lui impose un handicap social après
des essais qui l'ont favorisé. La force de cette tendance est supérieure
quand la tâche est de haute importance pour les membres du groupe et ils se perçoivent comme pairs ou égaux. Bref : la concurrence
s'affaiblit entre gens qui ne sont pas de la même « catégorie » (au sens
sportif du mot) et quand ils ne s'intéressent pas à la tâche. Mais en dehors
de ces conditions défavorables à la compétition elle-même, l'avantage
initial de certains concurrents tend à les isoler et à se payer par une
sorte d'ostracisme.
Les AA. sont d'avis que leurs résultats ont un intérêt particulier
pour la théorie des jeux et ils trouvent que cela est clair dans la mesure
où « la conduite rationnelle » de marchandage dans la situation typique
du jeu est analysée avec l'idée que le seul mobile (« motivation ») en cause
consiste en une tendance de la part de chaque joueur à maximiser le
nombre total de points qu'il gagne.
En effet, ils empruntent à la théorie (et à la pratique) des jeux une
situation dans laquelle un total de points doit être divisé entre plusieurs
joueurs avec possibilité de coalition.
Mais, en fait, ils partent de l'idée que si le seul mobile présent était
le désir d'obtenir un nombre maximum de points, toutes les coalitions
entre membres seraient également probables. Or, disent-ils, on constate
dans l'expérience que les coalitions ne se font pas ainsi et ne se défont
pas au hasard. Les AA. montrent qu'il est possible d'introduire des
mobiles (ici la réaction à l'avantage initial d'un participant) qui gauchis
sent la distribution des coalitions. Et ils concluent à juste titre : « La
différence entre la prédiction « rationnelle » illustrée ci-dessus et la
commune prévision psychologique tourne autour de la nature et de la
variété des mobiles qui agissent dans les situations de marchandage. »
Ainsi, « la théorie des jeux spécifie que les choix des stratégies ou lignes
de conduite doivent s'opérer de façon à maximiser l'utilité. La présente
étude suggère que la nature de la fonction d'utilité pour les individus
n'est pas nécessairement invariante, mais est sujette à altération sous
l'effet des variables de situation qui peuvent différer considérablement
d'un contexte à l'autre ».
C'est dire assez clairement que les AA. trouvent dans la théorie des
jeux une sorte de robot (comme dit Tagiuri de son modèle sociométrique)
chargé de fournir le modèle du comportement absurde — le modèle
« rationnel » justement — tel qu'il ne se produit pas dans la réalité et
par rapport auquel on cherche à caractériser les conduites réelles par la
découverte de différences significatives. C'est un usage très particulier
d'une théorie. Elle ne sert pas à construire le modèle expérimental, mais
bien à retenir par filtrage en quelque sorte un résidu statistique, lui-
même non construit rigoureusement. Et c'est ce non construit
A. PSYCHOL. 57 9

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin