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La draperie des Pays-Bas. Flandre et Hainaut - article ; n°1 ; vol.4, pg 41-52

De
13 pages
Mélanges d'histoire sociale - Année 1943 - Volume 4 - Numéro 1 - Pages 41-52
12 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Georges Espinas
La draperie des Pays-Bas. Flandre et Hainaut
In: Mélanges d'histoire sociale, N°4, 1943. pp. 41-52.
Citer ce document / Cite this document :
Espinas Georges. La draperie des Pays-Bas. Flandre et Hainaut. In: Mélanges d'histoire sociale, N°4, 1943. pp. 41-52.
doi : 10.3406/ahess.1943.3090
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_1243-2571_1943_num_4_1_3090REVUES CRITIQUES
LA DRAPERIE MÉDIÉVALE
===== DES PAYS-BAS
FLANDRE ET HAINAUT
« La précoce exportation des produits de l'industrie drapière des Flan
dres vers la Méditerranée au xne siècle, comme l'apparition des galère»
italiennes dans les ports flamands dès la fin du xnr3 siècle, sont pour ainsi
dire des phénomènes fondamentaux, des jalons de l'histoire économique
de l'Europe médiévale », écrit Mlle Doehaerd au début de son travail1.
Les sources françaises et flamandes ayant été déjà complètement exploi
tées à ce sujet, pense- t-elle, elle s'est tournée, à l'autre « pôle » écono
mique, vers les Archives italiennes2. Après l'érudit américain Reynolds,
qui s'est occupé du fonds notarial génois pour la période 1179-12003, —
elle a continué l'exploitation du même fonds pour les temps suivants
(Г200-1З42), Elle s'est bornée à lui, comme attirée par son- ancienneté (il
commence en n56 : à Marseille, les minutes notariales ne remontent
qu'à i?48, par sa continuité (il se poursuit presque régulièrement jus
qu'au début du xix6 siècle), рат sa richesse (il ne comprend pas moins de
17.600 volumes) et enfin par son prodigieux intérêt : formé de documents
privés qui constituent une source d'histoire juridique, économique et so
ciale à la fois, il permet « de saisir sur le vif l'un des centres les plus vi
vants du négoce méditerranéen ». Tous défilent alors devant le banc du
notaire pour conclure, rédiger et perpétuer des accords et contrats : cette ,
documentation est d'autant plus précieuse que son analogue n'existe pas —
[en principe*]1 — dans le Nord, où les notaires n'apparaissent que beau
coup plus tard.
Les archives notariales génoises méritent d'être d'abord considérées к
titre « archivistique » et diplomatique, comme le notariat doit l'être
d'un point de vue historique. Qu'il suffise de dire que le fonds génois
contient l'ensemble des -minutes authentiquas des actes reçus par les no
taires et couchés par eux sur leurs cahiers — rcartularia, — alors que les
grosses exécutoires remises aux parties ont presque toutes disparu. A unje
époque où une grande partie des opérations commerciales se faisait à
crédit. \e notaire fut requis d'en rédiger les titres probatoires que ses regisr
très nous ont conservés. La nature de ces actes n'a pas à vrai dire urne
1. Les relations commerciales entre Gênes, la Belgique et l'Oatremont ď après
les archives notariales génoises aux m8 et *xive siècles. Bruxelles, Palais des Aca
démies. Rome, Academia Belgica, 19.41, 2 t. en 3 vol. I. Introduction, xxiv-259 P->
5 planches et 4 tableaux ; П-Ш, Textes [Reproduction de minute*!] et tables.
1.З00 p 'Une pagination unique}. Institut hietorique belge de Rome. Etudes d'his
toire économique et sociale ; vol. II-IV
3. M1" Doehaerd, nous tenons à le dire, est déjà l'auteur d'uïie très originale
et intéressante étude que nous ne pouvons que signaler ici, Les galères génoises
dans la Manche et dans la mer du Nord à la fin du хнг3 siicle et au début du
xive (Bulletin de l'Institut historique belge de Rome ; 193e, t.XiIX, p. 1-76).
3. Voir sa bibliographie, qui remonte à 1939-З1, dan» la Bibliographie placée
■en tèle du présent travail.
4. Voir à ce sujet plus loin. 42 ANNALES D'HISTOIRE SOCIALE
très grande variété et « leur aspect reste monotone », monotonie qui re
flète d'ailleurs la vie économique même, un état de choses qui ne se mod
ifie que très peu et très lentement — mais « c'est dans ce cadre rigide
que se glisse la foule des détails exprimant les imperceptibles, transfo
rmations doi climat des affaires ». De ces textes, certaine par leur nature
- correspondent à l'expression propre de l'activité économique de la ville :
contrats d'achats, de transports, prêts, commandes, contrats de societas,
lettres de change, alors que d'autres ne s'y rapportent qu'accidentell
ement : inventaires de biens, testamente, locations d'immeubles. Leur
étuďe offre un réel intérêt par l'examen des « clauses finales », « clauses
de style », faite à titre juridique : sanctions, promesses et obligations, ou
renonciations. Mais, leur intérêt n'est pas moindre pour l'histoire des mou*
\ements commerciaux, à titre géographique ou quantitatif, lieux de pro
venance et de production des produits, quantités en poids et en valeur, h,
condition qu'on les réunisse du point de vue « exhaustif », qu'on ne se
borne pas à reproduire les seuls documents concernant les relations dé
Gênes avec la Belgique actuelle, mais qu'on rassemble tous les textes inté
ressant l'ensemble des rapports du port italien de Gênes, lieu de réunion
des marchands de toute la Péninsule, avec le Nord -Ouest de l'Europe, avec
tous les homines de Ultramontibus. Quant au 'cadre chronologique, si l'au
teur, pour des raisons indépendantes de lui, n'a pu commencer son tra
vail qu'avec l'année 1200, il l'a poursuivi jusqu'en 1З421, pendant une
période correspondant à l'accomplissement et à l'ouverture de deux grands
cycles économiques : une phase terrestre d'échanges se faisant par l'entre
mise des Foires de Champagne jusqu'à la fin du хш6 siècle, et une phase
maritime die relations s'exécutant entre Gênes et Bruges ou Londres, qui
commence à s'épanouir à ce moment pour dépasser peu à peu la première.
A
Quelles sont les relations de Gênes avec l 'Outremont aux xine et
xiv9 siècles ? Gênes, jusqu'au xe siècle, n'a guère connu qu'une « vie
d'économie fermée », il vit sur lui-même et sa formation et son apogée
postérieures ont peu de précédents. Mais, au Xe siècle, la nécessité de se
libérer des Musulmans et, à cette fin, d'avoir unie flotte de guerre, fut le
point de départ d/un essor aussi rapide qu'extraordinaire, qui va faire de
la ville <( la plus brillante commune de la Méditerranée occidentale, la
cité la plus riche dei l'Italie », « la citta superbia nobilis ». Dès la fin du
siècle en effet, c'est un marché fréquenté par des marchands étrangers,
par des homines de Ultramontibus venant y vendre des torselli lanei et des
telae qui ne peuvent être que des produits de l'industrie drapière flamande
et linière d'autres pays, arrivant par la vallée du Rhône, mais devant être
réexportés2. Les Croisades ensuite développèrent singulièrement ce premier
1. « Nous avons pu poursuivre la lecture des irinutiers génois jusqu'en t34a ;
quoique limité par des considerations tout к fait extérieures, ce cadre chronolo
gique (1300-1З43)... p©ut trouver une justification scientifique » (p. 66-67) : l'arrêt
des recherches en i34a ne tient pas en somme à des raisons historiques, tout en
n'y étant pas contraire.
a « Les foires du Midi où se 'vendent Les produite de l'industrie drapière sep
tentrionale, sortie de sa chrysalide d'industrie domaniale pour prendre les carac
tères d'une industrie travaillant pour l'exportation. » (iP. 89). L'expression est très
jolie et mériterait en principe d'être conservée : après la chrysalide domaniale
renfermée serait venu le papillon diapré qui vole et se répand partout. Mais, si
charmante soit-elle, il ne faut l'employer, croyons-nous, qu'awc une certaine
réserve, car si à une chrysalide a succédé un papillon ou, moine poétiquement,
i une industrie domaniale une industrie exportatrice, il n'existe' entre les deux DRAPERIE MÉDIÉVALE 43 LA
essor. Elles furent pour Gènes, comme pour Piee et Venise, non seulement
une guerre de religion, niais, surtout, une guerre d'affaires d'où sortirent
l'établissement de marchés génois en Syrie et toute une politique de
mainmise et de pénétration dans les îles servant d'escales aux navires en
route vers l'Orient. D'autre part, Gênes entre en relations avec les foires
de Provence, puis de Champagne qui les supplantèrent — ceci par les voies
pon seulement rhodaniennes mais transalpines et de façon à expédier à tra
vers l'Orient tout ce dont les Européens qui résidaient en Syrie avaient
besoin comme produits de l'Occident : en particulier les draps flamands
fabriqués pour l'exportation. Les relations maritimes par contre n/existent
pas encore au xir3 ni même au xiir9 siècle et les Lltramontains n'arrivent
■sur la Méditerranée que par la voie de terre Mais Gênes forme certa
inement un des centres d'émigration du Nord et en particulier de la Flan
dre et, inversement, des marchands italiens y passent pour se rendre en
Champagne Le commerce avec le Levant se fait donc par les seuls Génois ;
celui avec la Champagne s'exécute plutôt par les Astésiens et les Ultra-
mon tains ; enfin, la ville s'ert d'intermédiaire entre la Toscane et les Foires.
Le commerce méditerranéen a ainsi constitué « les prémices » de la for
tune de Gênes, les rapports avec l'Outremont, terrestres d'abord., mari-
limes ensuite, ont amené son apogée et l'ont conduite à sa place domi
nante dans la sphère médiévale, en même temps que leur établissement n'a
pas été sans contribuer à l'essor économique de l'Europe occidentale ; les ,
montagnes, puis la mer, ont été des traits d'union entre les deux centre*,
de production et d'échange et comme des causes de développement pour
1 un et l'autre.
L'étude de l'organisation du commerce montre que les individus nom
breux qui touchaient au négoce, qu'ils eussent à y participer comme
parties ou cautions et témoins, étaient de toutes catégories économiques
■et sociales, étaient non seulement artisans et commerçants, mais même
fonctionnaires. Cependant, le mercator avait comme trait général, suivant
le caractère commun de l'économie médiévale, de n'être pas un spécialiste,
mais de s'intéresser à toutes les branches d'affaires comme $e manipuler
toutes les espèces de marchandises. Ce sont surtout à l'origine des mar
chands de tissus et d'épices, dépassés depuis is5o par une catégorie de
« marchands de grande allure », de vrate hommes d'affaires qui monop
olisaient le grand commerce. Certains furent plus spécialement ban
quiers, s'occupant déjà de toutes les opérations de banque modernes et
organisations qu'une suite chronologique et non pas une succession1 causale.
L'une n'a рае enfanté, engendré l'autre, qui en serait sortie. Le passage de la
première à la seconde reste encore inconnu (Voy. Laurent, La draperie des Pays-
Bas, 27 es ), maie on peut croire en tout cas qu'il y a eu non pas évolution,
mais révolution ; ill n'y a pas eu transformation. — Laurent aurait d'ailleurs
-commis une erreur en disant « qu'aucun des ateliers domaniaux cité3 dans la
n. précédente (28, n. 1) ne ее trouve dans un centre qui s'est développé ultérie
urement » (28, n. 2) Son premier exemple précisément, celui des prestations de
ladmones par des ancillae d'une villa du monastère de SainktBertin, prouverait
bien plutôt le contraire, puisque Saint-JBertin est la première origine de Saint-
Omer. Nous employons cependant le conditionnel, parce que, contrairement à ce
que pense Laurent, la signification du terme de ladmones reste inexpliquée et
róen ne prouve en définitive qu'il s'agit ainsi de tissus (fabriqués dans un gyné
cée (Voy. Pirenne, Draps de Frise ou draps de Flandre, p. З12, n. 4, 3i4. Viertel-
jahrschrift fur Swial=und Wirtschaftsgeschichte, VII, 1909). Au reste, l'existence
d'un gynécée domanial à Saint-Bertin eût-elle été réelle, et celle d'une dra
perie exportatrice à Saint-Omer, qui a été réelle, ne veulent pas dire que le pre
mier organisme a produit le second — pas plus que le monastère n'a produit la
ville. 44 ANNALES D'HISTOIRE SOCIALE
adonnés aussi, à des -entreprises commerciales, bien que « et c'est vraiment
une des caractéristiques -de cette efflorescence économique », les réalisant
sans technique originale « se contentant de formes juridiques et de pro-,
cédés désuets ». Des courtiers existaient, burtout génois, mais encore
étrangers. Les accords commerciaux, écrits par les notaires, étaient de
différents types, généraux ou particuliers, chacun avec sa technique jurb
dique-économique déterminée : c'était spécialement la célèbre commande,
qui <( a connu à Gènes une vogue extraordinaire », comme répondant aux
exigences du commerce avant tout maritime "; la lettre de change com
mence à se dessiner ; le contrat d'assurance maritime et le prêt d'assu
rance apparaissent aussi, mais il y a peu de sociétés et aucune des grande»
compagnies de l'Italie intérieure. Tous ces contrats et accords concernent
la plupart des problèmes po^és par l'économie médiévale. Un© grande
variété de monnaies de compte et de paiement ont cours dans tout lie
territoire s 'étendant de la Syrie à Londres. Le crédit, qui agit pour substi
tuer l'économie argent à l'économie nature, joue un- grand rôle. Le gou
vernement, de son côté, n'était pas sans s'occuper de la levée d'impôts,
publier des lois qu'appliquaient des magistrats spéciaux et exeroer un
contrôle en réglementant certaines professions telles que celles des court
iers et des notaires, bien que les marchands pussent vivre à Gênes d'une
vie de grand© liberté et agir en toute initiative, quand la ville ne met
pas son devetum.
Gênes, cité commissionnaire entre le Levant et l'Occident, est donc
certainemjent au xme siècle une ville des plus riches et un port des plus-
actifs. Mais les Génois sont avant tout des marins qui exercent dans la
Méditerranée une activité de distribution des marchandises qui leur sont
apportées par d'autres, restant pour cet approvisionnement tributaires
surtout des Astésiens et- des Ultramontains. De ces derniers, en 1200, le
groupe le plus important est celui d'Arras, chargé même de représenter
''ensemble des étrangers : les homines de Arazo ouvrirent la voie aux
autres Ultramontains pour les mener au port de Gênes1, ils sont tes-
plus nombreux parmi les autres Flamenses, avant tout habitants de la
Flandre et de l'Artois, mais aussi de Tournai et de Saint-Quentin. Ce
sont essentiellement des agents commerçants entre Gênes et la Champag
ne, où ils rencontrent dies Flamands du Nord. Ils sont de préférence à
Gênes des marchands de draps qu'ils reçoivent en Champagne, mais
inversement ils achètent sur la Méditerranée des produits orientaux qu'ils
amènent au Nord, tout « en se ménageant des capitaux disjK>nibles dans
des villes champenoises, grâce à la conclusion à Gênes même d'accords de-
change remboursables dans les places septentrionales ». Ils sont au reste
fixés à Gênes pour un temps plus ou moins long, comme riches négoc
iants, plutôt marchands que détaillants, mais ils sont à la fois mar
chands et financiers, et aussi tisserands. Les Anglais, ensuite, sont des
orfèvres. Parmi les Mosans, les gens de Langres se présentent comme
marchands au détail, ceux de Verdun comme financiers et courtiers. Et il
y a enfin des Allemands et des Suisses. Cette exportation de gens du Nord
tient dans l'ensemble au développement de l'industrie textile et aussi &
l'existence — qui en résulte — de riches marchands remnjissant tes con
ditions nécessaires pour faire partie d'une organisation hanséatique, c'est-
1. Voy. à oe sujet Laurem, La draperie dans les Pays-Bas, 47 ws. DRAPERIE MÉDIÉVALE 45 * LA
à-dirè pour disposer de capitaux et s'exporter, bref, pour former un pa
triciát commercial. Qui dit ville drapante, Ou même « toilante », dit ville
qui engendre de puissants, marchands internationaux.
Les marchandises les plus importantes sont donc les draps1. Ceux-ci
étaient avant tout flamands, mais les partis Francie ou francigeni doi
vent désigner en réalité les étoffes de la Flandre comme celles de la
France : c'est qu'à partir de i25o « la vague des marchands ultramon-
lains trafiquants à Gênes se meurt » pour laisser alors l'initiative du com
merce des draps aux Génois et à d'autres Italiens pour lesquels la désigna
tion précise de l'origine des tissus avait moins de valeur que pour leurs
prédécesseurs. Cependant, dès le début du xiv6 siècle, les draps ultramon-
tains diminuent eux-mêmes, en raison de la croissance de l'industrie
indigène. "On importait également des toiles venant d'Allemagne, de
Liège, Eplnal et Reims. Les étoffes arrivaient par l'entremise des foires,
puis de divers.es voies, et à leur arrivée approvisionnaient trois parties-
territoriales : Gênes ; les environs et toute la Ligurie ; enfin, les colonies
génoises de la Méditerranée, du Levant et du Proche-Orient. Les achats se
faisaient en gros, demi-gros ou au détail, et les accorde de diverses natu-
Tes, contrats de vente ou de transports, se concluaient suivant l 'endroit
■de distribution des marchandises.
L'importation des tissus à Gênes était en effet non pas une absorption
par la vůle, mais un échange dont ses marchands étaient les courtiers.
Le transit nécessitait l'emploi et le déplacement d'individus comme de
capitaux : il existe des agents capitalistes, preneurs de change, ou com
merçants, emprunteurs et donneurs de change ; trois individus peuvent
séparément : fournir les capitaux et les marchandises nécessaires à l'achat
des draps ; se déplacer pour les acquérir en Flandre et en Champagne,
et se charger de leur transport ; il y a aussi des mandataires, et ils ne
sont «pas toujours des Génois, car Gênes vit autant des étrangers que de
ses propres citoyens. Le trafic entre Gênes et foires est essentiellement
capiialistique et cosmopolite. Seulement, à partir de i25o environ, les
Flamands cessent de s'employer pour ces échanges, remplacés par d.es
Génois et des Italiens : l'importance croissante des réunions champenoises
peut déterminer les Méridionaux à se rendre eux-mêmes au Nord pour
conserver à leur ville toute l'intensité de son commerce, en même temps
<fue les Flamands ne virent plus la nécessité de se déplacer vers la Méd
iterranée. Les Foires semblèrent continuer, quoiqu'on en ait dit, à mont
rer une grande activité pendant les deux premières décades du xive siè
cle, mais elles perdirent beaucoup de leur importance, sinon pécuniaire,
mais commerciale, dès que la voie maritime nouvelle reliant Gênes à la
Flandre et à l'Angleterre fut ouverte et employée, alors que les relations
franco-génoises restèrent liées à la voie de terre. En outre, les Génois se
rendirent en nombre au d.elà des Foires en Flandre et en Angleterre.
Mais, taindis que le commerce des donnait bien exclusivement de
l'argent, dans les régions plus septentrionales, les Génois eurent recours
surtout à la technique de la commande, genre de contrats qui s'appli
quait surtout au commerce des marchandises. Le trafic maritime comp
renait encore trop d'éléments incertains роит qu'on se contentât d'y
envoyer de l'argent, mais il nécessitait une initiative permanente.
De quatre tableaux, que nous ne pouvons omettre, deux donnent les
importations annuelles de draps ultramontains dressées par pays et établies
i. Pour les autres marchandises, vay. t. III, table V, matières d'échange. 1
'46 ANNALES D'HISTOIRE SOCIALE
en quantités monétaires ; les deux autres donnent le mouvement 'd'af
faires entre Gênes et les Foires, ou la France, l'Angleterre et l'Allemagne
indiquent la nature des accords, les montants investis, la destination et
Jes différentes sortes d'agents actifs. L'ouvrage s'appuie sur un recueil
de 1.877 documents qu'accompagnent diverses tables1.
Que Mlle Doehaerd nous permette trois simples remarques concernant
«a documentation et son étude. « Les minutes notariales, dit-elle, consti
tuent pour l'histoire de notre pays au Moyen Age, un ordre de sources
tout à fait neuf, en ce sens que l'institution du notaire public n'appa-
^ laît dans nos régions septentrionales qu'à une époque tardive. » (P. 4-)
En principe, cette remarque ne saurait qu'être parfaitement juste. Cepen
dant, on voudra bien observer qu'il existe dans les Pays-Bas une caté-
\ gorie de pièces, un fonds d'archives, qui, avant l'arrivée des notaires,
correspond tout à fait aux minutes notariales du Midi, qui sont exact
ement comme elles des documents privés et qui offrent, une valeur de
sources, juridiques, économiques et sociales, ^gale à la leur : ce sont les
actes de droit privé passés devant l'échevinage, qui jouent dans les villes
septentrionales exactement le même rôle pré-notarial qui est dévolu aux
notaires dans les cités méridionales2. Ces actes sont conservés soit comme
documents isolés en cbirographes ou en pièces scellées, soit même encore,
dans des registres dits « registres aux embrévures »3f paraissant être
l'équivalent intégral des cartulaires des notaires génois. Il existait de^
ces actes dans les Paye-Bas trois dépôts principaux dans trois métropoles
drappantes, Douai, Ypres et Tournai. Le premier existe toujours et, soit
dit en passant, nous l'avonis personnellement dépouillé4 ; les deux aut
res, celui d'Ypres fort beau5 et celui de Tournai incomparable6 — on par
lait de 600,000 docum/entSj-dotnt combien avant r35o ? — ont (été détruits-
1. La publication de сев documents ne semble soulever aucun© observation
Nous aurions simplement désiré l'inscription marginale des datée des pièces et
une numérotation des lignes pour la facilité du lecteur et du chercheur.
2. « Les villes, devenues depuis le xir9 siècle des communes et ayant acquis
la juridiction, avaiont dès lore qualité pour conférer aux actes l'authenticité et,
par conséquent, pour recevoir les contrats des particuliers. Les communes du
Midi instituèrent... des notaires publics ; dans le Nord, les magistrats municip
aux... reçurent eux-mêmes сев contrats. Ces actes eurent, au regard dee juri
dictions municipales, l'autorité dont jouissaient ailleurs les contrats dressés par
les notaires publics.. L'un des exemplaires, conservé aux archivée de l'échevi-
nage..., jouait le rôle de la minute des actes notariée « (Giby, Manuel~~àe diplo-
matique, 801.) Vo\. d'ailleurs Mus, Etude diplomatique sur la juridiction gra-
' • cieuse des èchevins en Belgique (1Í5O-130O) (Annales de la Société d'Emulation
è de Bruges, t. 80, 1-937. Cf. Annales d'histoire sociale., I, З80, ig3^).
3. Il en existe à Arras, mais non, comme le dit Giry, à Douai, ville sur
r laquelle la rédaction de GLry n'est pas exacte (Manuel, 854 : voy. La Me urbaine
de Douai ; I, &4i. n. 1 et ss ). Л
4. Voy. La vie urbaine de Douai, passim.
5. Voy. des Mahez, La lettre de foire à Ypres au хнг8 s. Contribution à l'étude
\ des papiers de crédit (Mém. couronnés et autres mém. p par l'Académie royale.,:
| de Belgique. Classe des lettres... : t 65. Bruxelles, rgoi) H publie r6i de ce*
1 actes sur un total de 7.000, qui existaient avant la destruction des archives en
1 191 4 et se succédaient de 13 A9 à 1391.
6. Voy. V/fîrriest, Un fonds d'archives d'un intérêt exceptionnel. Les « chiro-
graphes » de Tournai (Annales du Cercle archéologique de Mons ; t. 66. Gimbloux,
1939). Il publie 5o de ces actes et a bien voulu noue dire qu'il en avait copié un
millier (Voy. Annales d'histoire sociale ; III, i<>4i, ф. i43). DRAPERIE MÉDIÉVALE 47 LA
respectivement en igi4 et ig4o, et on n'a publié de ces collections, surtout
•Je la troisième, que de véritables bribes ; la pléthore du Dépôt de Tournai
peut même être considérée comme ayant constitué une sorte d'obstacle à
sa connaissance. Quelles ressources maintenant offraient ces trois fonds
pour l'étude et la draperie ? Le Dépôt de Douai, nous devons le dire, ne
noue a pas servi1. Mlle Dbehaerd n'aurait pu évidemment explorer celui
d'Ypres. disparu depuis un quart de siècle2 ; lui aurait-il été possible
d'explorer le troisième3 ? Ces trois fonds ne remontaient d'ailleurs pas
dans le temps aussi haut que les minutes génoises de notaires et ne pré
sentaient une véritable abondance de textes qu'à partir dp milieu du
XIIIe siècle4 ; en principe ils ne devaient intéresser que les rapports
. des villes des Pays-Bas avec les foires de Champagne, qui servaient de
place intermédiaire, et non pas directement avec Gênes5. Les remarques
précédentes n'ont plus à vrai dire, en raison «les disparitions de igi4 et
10Д0, qu'une valeur théorique : nous croyons cependant qu'elles méri
taient d'être faites, parce qu'il ne nous semble pas exact de penser que
les Archives notariales génoises n'ont pas leur équivalent — ou, plus
exactement, qu'elles ne l'ont pas eu — dans les Pays-Bas.
Les deux autres remarques sont simplement des Tegrets. Le travail
de MUe Doehaerd est en somme une étude des relations d.rapières
flamandes-génoises. Elle a joint, nous l'avons dit, à son exposé deux t
ableaux donnant l'exportation des' tissus ultramon tains à Gênes pendant
la période étudiée ; de plus, trois des tables qui suivent ces documents
el dont l'une concerne les matières d'échanges, l'autre les modes d'emb
allage et de transport et une troisième les poids et mesures, intéressent
plus ou moins complètement les tissus. Les sept tableaux et tables ne
peuvent qu'avoir été établis avec un soin extrême et tels qu'ils sont,
' offrent déjà une particulière utilité. Mais, sont-ils assez complets, du
moins les deux premiers ? Les premiers n'auraient-ils pas dû donner la
nature dès tissus ajou'tée à la ville de production ? En tout cas, les
seconds auraient pu présenter plus de détails, d'une part, en mentionn
ant, par genre de drap, toutes les espèces6 par exemple selon les cou»
leurs, ce qui aurait permis de se représenter leur totalité chaque
genre, et, de l'autre, en indiquant par ville les différents genres et espè
ces de draps, ce qui aurait permis de voir l'ensemble de chaque produc- '
1. Bonwier (Etude' critique sur les chartes de Douai) a publié de son coté cent
«hirographes, mais sans intérêt pour les questions qui nous occupent (Zeitschriff
fur romanische Philologie ; t.XILI-XIV, 1889-1890)
2. La publication de Des Marez, citée plus haut, contient un acte relatif à
Gênes (n° 68, du 19 sept. 1276)
3. La de Verriest pe. donne également aucun acte intéressant.
4. Douai commence en 1204, Tournais, en 1197.
5. D'autres dépôts du <Nord contiennent des actes de droit privé,
ainsi, croyons-noue, à Valenciennes pour le xrv' siècle, où le fonds des chirogr
aph» semble être resté absolument inexploré encore ; et certainement à Saint-
Orner, mais sans intérêt pour les problèmes actuels (Voy. J. de Pas, Saint-Omer*
Vieilles rues. Vieilles enseignes, VI. (Mém. de la Société des Antiquaires de la
Morinie., t. 3o, Saint-Omer, 1910-1911) et sane doute ailleurs ; voy. Giry, Manuel,
467-468, maie ce relevé ne concerne que les publications de documents et non le»
fonds documentaires et de plus remonte à 1896.
6. Ainsi, drap stanfort noir (n° 10) ; serge noire (11), drap bleu d'Ypres (13),
stanfort teint (ÍO9), stanfort bntn et bleu de Lille (79), noir (83), blanc (91), jaune
(зо5), biffe rayé et drap ialdatus blanc d'Ypres (1176),' etc.. Drap vert de Camb
rai (jo), drap etanfort d 'Arras (i4), etc.. 48 ANNALES D'HISTOIRE SOCIALE
tion locale. Nous ne faisons pas bien entendu ces remarques pour le
simple plaisir d'en adresser à l'auteur, mais parce que nous pensons
qu'on ne saurait être trop complet dans l'examen de la technique, en
raison de l'importance, des difficultés et du caTactère encore embryonn
aire de son étude.
Un second et dernier regret. L'auteur a intitulé beaucoup trop mo
destement la partie de son travail qui contient l'étude : « Introduction ».
Une introduction de plus de a5o pages n'est pas chose coutumière. Serait-
ce cependant en raison de cette dénomination que cette partie se te
rmine brusquement sans la moindre conclusion ? Mais, nous croyons que
cette dernière, sans être obligatoire, n'aurait pas manqué d'utilité, en
nous donnant en particulier un résumé de Fhistoire die ces relations
commerciales : elles ne se déroulent pas toujours sur le même plan,
mais elles subissent une évolution et de divers points de vue : on a
pu s'en rendre compte, qu'il s'agisse des individus, des courants, des mar-
chandbes ou même des techniques commercials — et nous en oublions
peut-^tre. Il aurait été intéressant, croyons -nous, <\ç montrer ces
changements successifs comme de nous présenter un tableau comparatif
de l'état, de l'organisation de ces relations au début et à l'achèvement de
la période considérée.
Os quelques remarques secondaires formulées, on peut dire que la
connaissance du très beau travail de M1Ie Doehaerd éveille dans l'esprit
du lecteur français d.eux sentiments également accusés. Le premier
est de haute estime.
Les sources se composent de 1.900 documents, pour la plupart
très réduits et qui tous constituent des actes de pratique : ce sont des
documents de détails. Après les avoir réunis, il a donc fallu, pour les
étudier, les classer, les diviser et les subdiviser, extraire de chacun
d'eux le ou les renseignements, si minimes' .fussent-ils, qu'ils pouvaient
offrir, ensuite les comparer et tirer enfin de chaque groupe artificiell
ement formé des conclusions générales. Le travail était donc extrêmement
long et minutieux et demandait une attention et un soin achevés. L'au
teur l'a parfaitement accompli et a su utiliser au mieux ces textes, à
tous points de vue1. Le grand mérite de son étude en effet ne vient pas
seulement de sa valeur pour l'histoire économique pure, pour l'histoire
descriptive, narrative du commerce, qui était peut-être la partie de son
ouvrage la moins technique à rédiger, tout en nécessitant de préférence
des idées générales qui ne font pas défaut, mais ce mérite vient aussi du
grand intérêt que l'ouvrage présente jpour les autres parties du problème
à traiter : le côté diplomatique par l'étude des archives des notaires en
général et, plus spécialement, de la forme des contrats et accords consi
dérés de ce point de vue ; le côté administratif, par l'exposé de l'orga
nisation du commerce et du rôle des partis en cause ; le côté capitaliste
par la considération de l'union entre le négoce et l'argent ; le côté social
par la connaissance de la situation privée des parties en rapports et le
1. M1" Doehaerd n'a évidemment pas épuisé d'un© façon complète, nous ne
dirons pas le sujet, mais les sujets de son travail, en ce sens qu'elle n'a pas exa
miné par le menu chacun dee actes qu'elle a puHiés4 : chacun en effet pourrait
faire l'objet d'une étude spéciale de détail dans un but particulier, mais cet exa-
jnen méticuleux ne pouvait être naturellement Tobjet d'un travail général et
cette remarque ne représente si peu que ce soit une critique LA DRAPERIE MÉDIÉVALE 49
côté juridique avec l'examen juridique-économique des divers types de
contrats. Sauf la partie sociale, les autres présentent chacun une nature
très technique, très déterminée et nécessitant des connaissances particul
ières ; les éléments juridique et diplomatique surtout ne concernent
qu'indirectement l'économie dont ils ne sont plutôt que les alentours.
L'auteur a fait tous ces exposés avec une parfaite compétence et une
extrême facilité, se démêlant avec aisance de tous ces problèmes ardus et
délicats et ne négligeant aucun des points de détail à traiter. U<ne telle
étude fournit ainsi une très précieuse contribution directe à la connaissance
de ce sujet pour ainsi dire inépuisable à l'histoire de la draperie flamande.
Mais, en le constatant, comment noù# défendre, nous Français, d'un réel
sentiment de mélancolie ? •
L'ouvrage dont nous nous occupons traite de deux points essent
iels, la draperie dans les Pays-Bas en général et en particulier à Arras,
et les foires de Champagne. Si on considère la première question, voici
la seconde fois que le rôle primordial d 'Arras a été découvert et mis en
lumière, d'abord pour l'achèvement du xne siècle par un travailleur amér
icain1, ensuite le хш* par un auteur belge ; nous pourrions ajou
ter que la draperie des villes de Champagne a été étudiée par une erudite
américaine encore2 et nous ne saurions oublier l'œuvre générale d'H. Laur
ent3. Quant à la seconde question, celle des Foires, les recherches fran
çaises en sont restées en somme à l'ouvrage évidemment remarquable de
Bourquelot, mais qui, datant de i865, remonte maintenant à plus de
trois quarts de siècle ; entre temps, Huvelin ne ->'°п est occupé qu'accidentel
lement dans un travail de premier oçdre d'ailleurs.4 Que font, non
seulement dans les recherches spéciales parmi les archives italieimes,
mais dans l'étude générale de ce sujet qu'on peut appeler fondamental
pour l'économie médiévale — que font, nous ne dirons même pas les seuls
travailleurs artésiens, mais, si on en excepte quelques excellents articles
techniques dus au très regretté A. Sayous5, l'ensemble des chercheurs fran-
•çais, et en particulier les membres â/& l'Ecole française de Rome6 ?
Certes, il s'agit d'une histoire économique essentiellement internationale,
certes, il n'y a rien de plus « mondial » que l'exportation des draps des
Pays-Bas et les foires de Champagne — et à ces moments l'Artois et la
Champagne n'étaient pas encore proprement français. Ce seraient ainsi
des sujets livrés par essence aux xecherches des travailleurs de toutes orifaudrait' gines ? Soit, du moins jusqu'à un certain point. En effet, il ne
pas se contenter absolument de cette raison un peu trop facile, car il ne
semble pas mal aisé de répondre que si les étrangers se sont occupée Ûb
ces question® qu'on peut considérer comme intéressant les origines de
i. Reynolds bien entendu (voy. plus haut).
а. Chapin (Mlee E.), Les villes des foires de Champagne des origines au début
•du xv* siècle. 19З7 <IBibliotheque de l'École des Hautes Etudes).
3. Un grand commerce d'exportation au Moyen-jlge. La draperie des Pays-Bas
*n France et dans les pays méditerranéens (xi^-xv* siètles) ждЗБ.
h. Essai historique sur le droit des marchés et des foires (1897).
5. La bibliographie des travaux de Sayous, donnée par M11* Doehaerd, renferme
quatre articles relatifs à Gênes, d'autant plus précieux que l'auteur, en raison
de ea formation bancaire avait une compétence toute spéciale pour traiter les ques
tions financières techniques ; il est d'autant plus regrettable qu'il ne se eoit
jamais résolu à donner un livre véritable sur des sujets qu'il connaissait si bien.
б. Combien existe- t-il, dans la partie médiévale de la Bibliothèque de l'Ecole
française de Rome, de volumes consacrée à l'histoire économique ?
4 iv

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