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La mémoire dans l'œuvre d'Alfred Binet (1857-1911) - article ; n°2 ; vol.94, pg 257-282

De
28 pages
L'année psychologique - Année 1994 - Volume 94 - Numéro 2 - Pages 257-282
Summary: Memory in the work of Alfred Binet (1857-1911).
If Alfred Binet (1857-1911) is famous as the author of the IQ test that bears his name, he is almost unknown, however, as the psychological investigator who generated original experiments and fascinating results in the field of memory. As Hermann Ebbinghaus, Binet was a pioneer in this domain of research. This article reviews in a diachronic perspective Binet's major contributions on memory: mnemonic virtuosity, visual and auditory memories, and influences of suggestibility on memory. The first contribution to the understanding of memory came from Binet's study of the role of this faculty in expert mental calculators (Inaudi and Diamandi) and in expert blindfold chess players. The second original contribution was his examination of children's visual memory for lines and auditory memory for words and prose (memory for ideas). The third original contribution was the pioneering work of Alfred Binet on eyewitness testimony. Although all these contributions are not often cited today in the psychological literature, we show that Binet's conclusions made nearly 100 years ago are mirrored in modem conceptualizations of memory and are still informative today.
Key words: memory, Binet, history of psychology.
Résumé
Si Alfred Binet (1857-1911) est célèbre grâce au test d'intelligence qui porte son nom, on a presque totalement aujourd'hui oublié son apport à l'étude psychologique de la mémoire. Il a pourtant été, comme Hermann Ebbinghaus, un véritable novateur dans ce domaine. Cet article présente et analyse dans une perspective diachronique les plus importantes contributions de Binet sur le sujet de la mémoire: les mémoires prodigieuses, les mémoires visuelle et auditive, et les influences de la suggestion sur la mémoire. Le premier travail de Binet sur la mémoire vient de l'étude du rôle de cette faculté chez les calculateurs mentaux (Inaudi et Diamandi) et chez les joueurs d'échecs qui jouent sans voir. La seconde contribution originale fut l'examen par Binet de la mémoire visuelle des lignes et surtout de la mémoire auditive pour les mots et la prose (mémoire des idées). La troisième contribution originale de Binet fut les travaux publiés dans le domaine du témoignage oculaire. Si toutes ces recherches ne sont pas souvent citées dans la littérature psychologique actuelle, nous avons montré que les conclusions de Binet avancées il y a presque un siècle y sont souvent reprises et que les données qu'il a rassemblées sont encore informatives aujourd'hui.
Mots clefs: mémoire, Binet, histoire de la psychologie.
26 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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S. Nicolas
La mémoire dans l'œuvre d'Alfred Binet (1857-1911)
In: L'année psychologique. 1994 vol. 94, n°2. pp. 257-282.
Citer ce document / Cite this document :
Nicolas S. La mémoire dans l'œuvre d'Alfred Binet (1857-1911). In: L'année psychologique. 1994 vol. 94, n°2. pp. 257-282.
doi : 10.3406/psy.1994.28755
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1994_num_94_2_28755Abstract
Summary: Memory in the work of Alfred Binet (1857-1911).
If Alfred Binet (1857-1911) is famous as the author of the IQ test that bears his name, he is almost
unknown, however, as the psychological investigator who generated original experiments and
fascinating results in the field of memory. As Hermann Ebbinghaus, Binet was a pioneer in this domain
of research. This article reviews in a diachronic perspective Binet's major contributions on memory:
mnemonic virtuosity, visual and auditory memories, and influences of suggestibility on memory. The first
contribution to the understanding of memory came from Binet's study of the role of this faculty in expert
mental calculators (Inaudi and Diamandi) and in expert blindfold chess players. The second original
contribution was his examination of children's visual memory for lines and auditory memory for words
and prose (memory for ideas). The third original contribution was the pioneering work of Alfred Binet on
eyewitness testimony. Although all these contributions are not often cited today in the psychological
literature, we show that Binet's conclusions made nearly 100 years ago are mirrored in modem
conceptualizations of memory and are still informative today.
Key words: memory, Binet, history of psychology.
Résumé
Si Alfred Binet (1857-1911) est célèbre grâce au test d'intelligence qui porte son nom, on a presque
totalement aujourd'hui oublié son apport à l'étude psychologique de la mémoire. Il a pourtant été,
comme Hermann Ebbinghaus, un véritable novateur dans ce domaine. Cet article présente et analyse
dans une perspective diachronique les plus importantes contributions de Binet sur le sujet de la
mémoire: les mémoires prodigieuses, les mémoires visuelle et auditive, et les influences de la
suggestion sur la mémoire. Le premier travail de Binet sur la mémoire vient de l'étude du rôle de cette
faculté chez les calculateurs mentaux (Inaudi et Diamandi) et chez les joueurs d'échecs qui jouent sans
voir. La seconde contribution originale fut l'examen par Binet de la mémoire visuelle des lignes et
surtout de la mémoire auditive pour les mots et la prose (mémoire des idées). La troisième contribution
originale de Binet fut les travaux publiés dans le domaine du témoignage oculaire. Si toutes ces
recherches ne sont pas souvent citées dans la littérature psychologique actuelle, nous avons montré
que les conclusions de Binet avancées il y a presque un siècle y sont souvent reprises et que les
données qu'il a rassemblées sont encore informatives aujourd'hui.
Mots clefs: mémoire, Binet, histoire de la psychologie.L'Année psychologique, 1994, 94, 257-282
NOTE HISTORIQUE
Laboratoire de Psychologie expérimentale
CNRS, URA 316, EPHE
Université René Descartes, Paris V1
LA MÉMOIRE
DANS L'ŒUVRE D'ALFRED BINET (1857-1911)
par Serge Nicolas
SUMMARY: Memory in the work of Alfred Binet (1857-1911).
If Alfred Binet (1857-1911) is famous as the author of the IQ test that
bears his name, he is almost unknown, however, as the psychological
investigator who generated original experiments and fascinating results
in the field of memory. As Hermann Ebbinghaus, Binet was a pioneer in
this domain of research. This article reviews in a diachronic perspective
Binet's major contributions on memory: mnemonic virtuosity, visual and
auditory memories, and influences of suggestibility on memory. The first
contribution to the understanding of memory came from Binet's study of
the role of this faculty in expert mental calculators (Inaudi and Diamandi)
and in expert blindfold chess players. The second original contribution
was his examination of children's visual memory for lines and auditory
memory for words and prose (memory for ideas). The third original contri
bution was the pioneering work of Alfred Binet on eyewitness testimony.
Although all these contributions are not often cited today in the psycholog
ical literature, we show that Binet's conclusions made nearly 100 years
ago are mirrored in modern conceptualizations of memory and are still
informative today.
Key words: memory, Binet, history of psychology.
1. 28 rue Serpente, 75006 Paris. 258 Serge Nicolas
INTRODUCTION
Alfred Binet (pour une biographie: Varon, 1935; Wolf, 1973)
passe en général pour l'homme des tests d'intelligence, comme
s'il n'avait guère fourni d'autres travaux ou, tout au moins,
comme si c'était là sa contribution essentielle à la psychologie.
Or l'œuvre de ce psychologue est remarquable sur bon nombre
de sujets (cf. Siegler, 1992), et en particulier à propos de celui
que nous allons traiter ici: la mémoire.
Lorsqu'on considère l'œuvre de Binet avec attention, on
s'aperçoit que la mémoire y est continuellement présente. Elle
fut étudiée à maintes reprises et sous des aspects très divers.
Dès ses premières publications (cf. Binet, 1883; Binet et Féré,
1886), sous l'influence des écrits de l'allemand Hermann von
Helmholtz (1866), il traite au niveau théorique de l'influence
inconsciente de la mémoire dans les perceptions et le raisonne
ment. Il devient ainsi avant Hermann Ebbinghaus (1885/1964)
(Nicolas, 1992; 1994a), un des premiers psychologues expérimen-
talistes à parler de ce que l'on appelle aujourd'hui la mémoire
implicite (Schacter, 1987), même si ce terme n'était pas utilisé
à l'époque. Durant cette période, Binet consacre son temps de
travail à rédiger des articles sur la doctrine associationniste en
psychologie et même un ouvrage en rapport avec ce sujet (Binet
et Féré, 1886). Il abandonne cependant très vite ce point de
vue en laissant plus de place ultérieurement à la vie mentale
inconsciente. Admis dans le service de Jean-Martin Charcot
(1825-1893), l'observation de sujets hypnotisés et hystériques
le conduira à une critique de l'associationnisme classique (Wolf,
1976). C'est cependant les cas de personnalités multiples (Binet,
1892&) mutuellement amnésiques qui lui fournirent la preuve
que les lois de l'association des idées étaient soumises à des
influences d'ordre supérieur et donc que la mémoire ne pouvait
pas trouver d'explication satisfaisante à l'intérieur de ce cadre
théorique2.
Après avoir été admis par Beaunis (1830-1921) au labora
toire de Psychologie physiologique à la Sorbonne en 1891,
Binet commença dès l'année suivante ses investigations sur les
2. Il a fallu attendre le déclin du béhaviorisme et le développement de la
psychologie cognitive pour que les américains, 75 ans après Binet, admettent
que la mémoire ne pouvait pas être expliquée dans le cadre de cette doc
trine. mémoire dans l'œuvre d'Alfred Binet 259 La
diverses formes de mémoire, avec l'idée directrice que ces recher
ches pourraient être de quelque utilité pour la pédagogie. Cons
cient du fait que la mémoire est une des fonctions psycholo
giques supérieures qui se prête le mieux à l'expérimentation, il
aborda essentiellement, dans des conditions que nous spécifie
rons dans la suite, trois grands thèmes de recherche : celui des
mémoires extraordinaires avec l'étude des experts en calcul
mental et au jeu d'échecs, celui des mémoires visuelle et audit
ive, et enfin celui de l'influence de la suggestion sur la mémoire.
1. Les mémoires extraordinaires
Pour Binet, il n'existe que des mémoires partielles, spéciales,
locales, dont chacune a son domaine propre, et qui possèdent
une indépendance telle, que l'une de ces mémoires peut s'affai
blir, disparaître, ou au contraire se développer à l'excès, sans
que les autres présentent nécessairement une modification cor
respondante3. Binet n'a pas utilisé les données de la pathologie
pour démontrer l'existence de ces mémoires partielles. Influencé
par les écrits du philosophe Hippolyte Taine (1828-1893), il
choisit l'étude de sujets présentant un développement hypertro-
fié de l'une de ces mémoires. Il a réuni en 1894 les résultats de
ses travaux (Binet et Henneguy, 1894) dans un ouvrage intitulé
«Psychologie des grands calculateurs et joueurs d'échecs». Cet
ouvrage traite en fait spécifiquement de l'importance de la
mémoire dans le calcul et aux échecs.
1.1. Les calculateurs mentaux
Binet a fait pendant près de deux ans l'étude de deux cal
culateurs mentaux: Jacques Inaudi et Périclès Diamandi. L'anal
yse approfondie de la mémoire de ces deux personnages const
itue la première étude psychologique des calculateurs ment
aux (Brown et Deffenbacher, 1975). Quelles sont les circons
tances qui ont conduit Binet à étudier ces deux de
profession ?
3. L'idée de l'existence de diverses formes de mémoire s'est développée
au cours du XIXe avec la réflexion de philosophes comme Maine de Biran et
les travaux des physiologistes comme Gall qui fonda la théorie des mémoires
partielles. Un siècle plus tard, il apparaît que le débat sur le problème de
savoir s'il faut considérer la mémoire comme une entité unique est très vif
(cf. Nicolas, 1993). 260 Serge Nicolas
Le 8 février 1892, le mathématicien Gaston Darboux (1842-
1917) présenta à une séance de l'Académie des Sciences un jeune
homme de 24 ans, petit et robuste, appelé Jacques Inaudi. Ce
personnage était connu à l'époque comme un grand calcula
teur mental de profession. Né en 1867 à Onorato dans le Pi
émont (Italie) d'une famille pauvre, Jacques Inaudi commença à
calculer vers l'âge de 6 ans, en gardant des moutons. Il ne
comptait ni sur ses doigts ni avec des cailloux, mais opérait de
tête sur les nombres dont son frère lui avait appris les noms
(ce n'est qu'à l'âge de 20 ans qu'il sut lire et écrire). Après une
vie mouvementée dans le Sud-Est de la France, il fut découvert
par un impresario, M. Thorcey, qui lui fit donner des représent
ations dans certaines grandes villes dont Paris où il vint s'ins
taller en 18804. Jacques Inaudi était connu pour exécuter ment
alement, avec une rapidité surprenante, des opérations arit
hmétiques portant sur un grand nombre de chiffres.
L'Académie, après avoir assisté à quelques-uns des exer
cices habituels de Jacques Inaudi, nomma une commission afin
d'étudier cet étonnant personnage. Dans cette si
égeaient plusieurs mathématiciens (Darboux, Poincaré, Tisserand)
et le neuro-psychiatre Jean-Martin Charcot à qui fut tout spé
cialement confié l'étude psychologique de ce calculateur pro
dige. Dès la première heure, Binet fut convié par Charcot à
étudier avec lui un sujet si intéressant. Binet (Binet et Henne-
guy, 1894, pp. 24-25) nous écrit qu'il a vu trois fois le jeune
calculateur à la Salpêtrière pendant que Charcot l' étudiait5 puis
l'a revu ensuite une quinzaine de fois sur une période de deux
années (1892-1893) au laboratoire de Psychologie physiolo
gique de la Sorbonne où il a bien voulu se rendre pour se sou
mettre à diverses expériences de mesure de sa mémoire.
Dans les premiers mois de l'année 1893, Binet eut aussi
l'opportunité d'étudier un autre calculateur répondant au nom
de Périclès Diamandi. Diamandi est né à Pylaros (îles Ionien
nes) en 1868 et appartient à une famille de commerçants de
grains. Contrairement à Inaudi il fit des études jusqu'à l'âge de
16 ans avant de s'engager dans la vie active. C'est à ce moment
4. Il est a noter qu'à l'âge de 11 ans Inaudi fut étudié par le célèbre neu
rologue Paul Broca (1880) qui écrivit même sur ce cas une petite note à
caractère anthropologique et psychologique.
5. Le rapport de Charcot parut le 7 Juin 1892 dans les Comptes Rendus
Hebdomadaires des Séances de l'Académie des Sciences (Charcot, 1892). La mémoire dans l'œuvre d'Alfred Binet 261
seulement qu'il s'aperçut qu'il avait de bonnes dispositions
pour le calcul mental. Ayant lu un jour dans un journal, par
hasard, le compte-rendu d'une séance donnée par Inaudi, il
voulut lui aussi devenir calculateur professionnel. Ainsi, en 1891
il abandonna le commerce pour donner des représentations
dans plusieurs pays européens. Arrivé en France, Périclès Dia
mandi exprima le désir d'être présenté à l'Académie des
Sciences6 dans le but de montrer ses aptitudes pour le calcul
mental afin qu'on puisse comparer ses performances avec celles
d'Inaudi. C'est dans ce contexte que Gaston Darboux encoura
gea Diamandi à aller voir Binet au laboratoire de Psychologie
physiologique de la Sorbonne. Après une conversation qu'eut
Binet avec Charcot à ce sujet, ce dernier proposa une collabo
ration dans le but d'étudier la mémoire de Diamandi. Celui-ci
se rendit au laboratoire pendant une quinzaine de séances, de 3
à 5 heures chacune, étalées sur plusieurs mois. Il ne rencontra
jamais Inaudi malgré la demande sans cesse renouvelée qu'il
formulait dans le but de se mesurer avec son rival7.
Les résultats des premières recherches sur Inaudi furent
d'abord publiées le 15 mai 1892 dans la Revue des Deux Mondes
(Binet, 1892a) puis dans les Bulletins du laboratoire de la Sor
bonne (Binet, 1893a, Binet et Henneguy, 1893)8. Une première
étude sur Diamandi fut publiée en Juin 1893 dans la Revue Phi
losophique (Charcot et Binet, 1893) sous la forme d'une courte
note. Les résultats obtenus après l'étude approfondie de ces deux
calculateurs prodiges furent rassemblés, complétés et publiés
dans l'ouvrage de Binet et Henneguy (1894). Quelles sont en
résumé les principales conclusions auxquelles a abouti Binet?
Premièrement, Inaudi et Diamandi sont capables d'effectuer
des opérations arithmétiques compliquées et calculent très vite.
6. C'est en date du 20 février 1893 que l'Académie confia l'examen de
Diamandi à la commission qui avait été chargée de faire le rapport sur
Inaudi (Bertrand, 1893). Cette commission semble avoir assisté à quelques
expériences mais aucun rapport ne fut publié.
7. Binet eut l'opportunité de rencontrer et d'étudier quelques années plus
tard (Binet, 1909) la sœur de Diamandi qui possédait une mémoire des chif
fres aussi étendue que celle de son frère.
8. Si la date de fondation du bulletin des Travaux du Laboratoire de Psy
chologie physiologique est 1892, le premier fascicule ne parût qu'en 1893.
Les deux bulletins qui furent édités en 1893 et 1894 recensaient en fait re
spectivement les travaux de l'année 1892 et 1893. Par commodité, on a gardé
ici les dates portées sur la page de titre de la revue (1893 et 1894). 262 Serge Nicolas
L'étude sur Inaudi a cependant montré qu'il n'est pas beau
coup plus rapide que des calculateurs de profession (caissiers
de supermarché), à qui l'on permettrait de faire les opérations
sur le papier. Le trait essentiel du calculateur prodige est de
faire des opérations de mémoire. Les résultats véritablement
extraordinaires auxquels arrivent ces personnages reposent
en effet avant tout sur une mémoire prodigieuse. Deuxième
ment, ils présentent un développement remarquable de la
mémoire des chiffres. Ainsi, Inaudi a par exemple l'habitude
de répéter des séries de 24 chiffres dans l'ordre (l'empan nor
mal est de 6 ou 7 chiffres) ou à rebours, mais son empan est
beaucoup plus important puisqu'il peut arriver à des séries
entre 40 et 50 chiffres dans l'ordre. Si l'apprentissage d'une
série de 25 chiffres ne prend que 25 secondes pour Inaudi ce
temps s'élève à 3 mn 30 s pour Diamandi. L'étude d'Arnould
(Binet et Henri, 1893), un mnémotechnicien de profession, a
montré que s'il met 3 minutes pour ce même apprentissage il
lui faut beaucoup de temps pour réciter les chiffres (31 secondes
contre 7 secondes à Inaudi et 9 secondes à Diamandi), cette len
teur est la conséquence directe de la stratégie mnémotechnique
utilisée à savoir un recodage chiffre -lettre9. Troisièmement, ces
deux calculateurs sont des exemples remarquables de mémoire
partielle. Chez Inaudi, par exemple, les autres mémoires, même
celle des lettres, sont très peu développées. Son empan pour les
lettres est normal puisqu'il est incapable d'en répéter plus de 5
ou 6. D'autres expériences faites sur ce calculateur avec des
matériaux non chiffrés montrent des capacités normales. Qua
trièmement, l'étude de ces deux calculateurs atteste l'existence
de deux types de mémoire, l'une visuelle et l'autre auditive. Dia
mandi se représente les chiffres visuellement mais pas sous la
forme d'une image photographique. Il effectue toujours un reco
dage qui lui permet de représenter le matériel sous
la forme de sa propre écriture. Inaudi, quant à lui, ne se sert pas
dans ses opérations d'images visuelles, mais d'images auditives
(il entend les chiffres mais ne les voit pas). Le calcul mental met
en œuvre ses organes phonatoires et Binet a montré que la
9. Binet et Henri (1896, p. 437) rapportent une anecdote sur Inaudi qui
avait pour ami un mnémotechnicien très habile: «Parfois, il font la gageure,
se trouvant ensemble, de retenir les numéros de fiacres qui passent; tous
deux y arrivent aussi vite, avec des procédés tout différents; huit jours après,
Inaudi ne se rappelle plus rien, et le mnémotechnicien se souvient encore.». La mémoire dans l'œuvre d'Alfred Binet 263
suppression articulatoire (subvocalisation) des chiffres (chan
ter une voyelle) a pour conséquence de diminuer ses perfo
rmances lors du calcul mental. De même, lorsqu'on lui présente
visuellement 5 nombres de 5 chiffres disposés en échiquier il
met beaucoup de temps à retrouver les chiffres suivant telle ou
telle direction (diagonale du carré par exemple). Il est le pre
mier exemple connu d'un grand calculateur mental qui n'est
pas visuel. Cinquièmement, les tours de force des calculateurs
prodiges ne peuvent pas être attribués à leur intelligence. En
effet, Binet n'a pas constaté chez les calculateurs prodiges
d'hérédité bien marquée pour l'aptitude au calcul mental. Étu
diant la littérature à ce sujet (Scripture, 1891), il constate que
la plupart d'entre eux sont nés dans des milieux pauvres, n'ont
subi l'influence d'aucun maître; leur précocité est remarquable.
À mesure qu'ils grandissent, ils tendent à se répartir en deux
groupes, les uns deviennent de grands mathématiciens et les
autres restent simplement des calculateurs prodiges, s'absor-
bant dans leurs calculs et ne manifestant, en dehors de leur
spécialité, qu'une intelligence moyenne voire médiocre. Sixi
èmement, Binet montre que seul un exercice répété contribue à
produire et à maintenir la supériorité que possèdent dans leur
spécialité les calculateurs prodiges. Il note par exemple qu'Inaudi
perdit beaucoup de sa capacité au calcul mental après qu'il ait
consacré un mois à des études dans les livres. On sait aujourd'hui,
par exemple, que l'entraînement accroît dans des proportions
considérables l'empan mnésique (Ericsson, Chase et Faloon,
1980).
Le résumé des principaux résultats obtenus par Binet montre
combien cet auteur a été un génial précurseur dans le domaine
de l'étude des calculateurs mentaux. Binet fut en effet le pre
mier à souligner l'importance de la mémoire dans le calcul et à
souligner le rôle de l'exercice et des stratégies dans ce
domaine. L'analyse plus récente des procédures de calculs util
isées par le mathématicien A. C. Aitken, considéré comme le plus
grand calculateur mental jamais étudié, a conduit Hunter (1962,
1977) à montrer l'influence des facteurs déjà décrits par Binet.
Mais les écrits du psychologue français contiennent également
d'autres informations qu'il convient de mentionner. En effet, Binet
a aussi décrit assez longuement comment les experts en calcul
mental exploitent leur connaissances afin d'augmenter leur
mémoire. Ce type de stratégie a récemment été avancé par
Chase et Ericsson (1982) pour expliquer la supériorité des cal- 264 Serge Nicolas
culateurs experts sur les novices. Selon ce principe d'encodage
mnémonique, l'expert enregistre une nouvelle information en
s'aidant des connaissances déjà acquises au cours de sa pra
tique. D'autre part, Binet avait aussi noté que les calculateurs
utilisaient une stratégie de calcul de gauche à droite, un résultat
en accord avec les analyses plus récentes qui ont été faites sur
d'autres experts en la matière (cf. Hunter, 1977; Smith, 1983).
Enfin, la découverte assez surprenante, concernant la capacité
de ces calculateurs à répéter en sens inverse de présentation
200 nombres présentés au cours d'une session de 2 heures, a
été soulignée récemment par Staszewsky (1988) avec d'autres
calculateurs. Si Binet fut un véritable pionnier des recherches
dans ce domaine, le contenu de l'ouvrage de Billet et Henneguy
(1894) est aussi instructif sur bon nombre d'autres sujets10.
1.2. Les joueurs d'échecs
L'intérêt de Binet pour les joueurs d'échecs qui jouent à
l'aveugle lui est venu en février 1891 (Binet, 1893&, p. 826) à la
faveur d'un événement qu'il mit en relation avec les écrits d'Hip-
polyte Taine. Il avait appris à l'époque qu'un jeune alsacien,
devenu par la suite un philologue distingué, du nom d'Alphonse
Goetz (1865-1934) avait joué huit parties en simultané et en
aveugle au Café de la Régence à Paris (ce personnage fut d'ail
leurs pendant plusieurs années le meilleur joueur français). Ayant
à l'esprit l'observation rédigée par Hippolyte Taine (1870) sur un
joueur d'échec dans son célèbre ouvrage intitulé «De l'Intelli-
10. Binet (Binet et Henneguy, 1894) a souligné le premier le rôle de
l'interférence rétroactive (cf. Florès, 1959) dans l'oubli en mémoire à court
terme : « La disparition du souvenir de 9 chiffres est presque infaillible quand
nous cherchons, après les avoir répétés, à en retenir une nouvelle série de 9.
À moins d'employer quelque artifice du genre de ceux qu'enseigne la mné-
motechnie, nous constatons dès que nous faisons un effort pour apprendre la
seconde série, que la première s'est complètement évanouie. Inaudi n'est
point sujet à ces faiblesses de mémoire. » (p. 56). On trouve aussi dans cet
ouvrage des remarques intéressantes sur ce que l'on appelle aujourd'hui
l'oubli dirigé ou motivé (Bjork, 1972; Epstein, 1972) : «La faculté d'expulser
de sa mémoire un fait dont la connaissance devient inutile peut être consi
déré comme un sérieux avantage pour l'individu qui la possède. Il me semble
que l'on doit arriver, par un effort volontaire, à développer en soi cette
modalité de la mémoire.» (p. 57-58). De même, Binet souligne l'importance
des connaissances préalables pour l'enregistrement en mémoire: «Le souven
ir sera plus tenace si on l'assimile lentement, si on cherche à nouer un
grand nombre de relations entre le fait nouveau et les faits anciens qui sont
dans la possession de notre mémoire.» (p. 58).

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