//img.uscri.be/pth/86862f6709d4a54068c4d6e1e3f7fde82c98fe46
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

La stature chez les Corses. - article ; n°3 ; vol.7, pg 235-278

De
47 pages
Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris - Année 1965 - Volume 7 - Numéro 3 - Pages 235-278
Etant donné l'importance du caractère stature en anthropologie, nous avons apporté à l'étude de la taille en Corse un soin tout particulier.
Les documents antérieurs sont, ici, très importants. Outre les données classiques de Broca, de Boudin et de Bertillon, nous avons eu la possibilité d'avoir en notre possession les tables d'une enquête portant sur 18.272 conscrits et qui furent établies avec des documents amassés entre 1873 et 1889 par L. Jaubert, médecin militaire. Usant des moyens statistiques, il nous a été possible d'entreprendre une interprétation complète de ces données, et de dresser des cartes de répartition cantonale des statures. Nous ne reviendrons pas ici sur ce qui a été longuement détaillé précédemment, rappelons seulement qu'à la fin du siècle dernier la taille moyenne était, en Corse, de 163,5 cm, les pôles de plus haute stature (avec une moyenne d'environ 165 cm) étant localisés dans les régions montagneuses ; c'est sur la côte Est que se trouvaient les habitants les plus petits. De l'étude approfondie à laquelle nous nous sommes appliquée, ressort la notion d'isolat en tant que caractéristique essentielle de peuplement en Corse : nombre de cantons voisins diffèrent entre eux statistiquement quant à leur moyenne de stature. Il est possible en outre de constater — et l'explication doit justement en être cherchée dans le cloisonnement des communautés, sous l'influence d'un relief très rude — combien, au cours d'une histoire qui vue de l'extérieur semble inextricable et tourmentée, semble s'affirmer une stabilité dans la mise en place des populations, au point que des concordances quasi totales s'affirment entre les points d'implantation et de circulation romains et les régions de plus petite stature. Il n'est pas jusqu'à un certain parallélisme entre les cartes de répartition régionale et la distribution des sites préhistoriques qui n'ait pu être évoqué (avec, évidemment, toute la prudence requise en ces sortes de rapprochements).
Comme il fallait s'y attendre, l'interprétation de nos données personnelles correspondant à l'époque actuelle met en évidence une sensible augmentation de la stature qui est alors, pour un âge moyen de 20 ans, de 167,5 cm. Pour une période que nous avons évaluée à 77 années, l'augmentation de la stature moyenne atteint une valeur de 4 cm, ce qui représente un coefficient d'augmentation diachronique de 0,52 mm /an. Nous sommes là dans les normes de grandeur des coefficients trouvés pour la France par différents auteurs ; par contre, la valeur est un peu inférieure au chiffre établi pour l'Italie, à partir des données rapportées par M. Cappieri, mais la Corse s'oppose fortement aux régions de l'Italie du Sud, y compris la Sardaigne, où l'accroissement de la stature entre 1870 et 1953 est presque nul (le coefficient trouvé pour la Sardaigne est seulement de 0,019 mm /an).
Deux faits doivent être mis en évidence : tout d'abord l'on constate, réduisant l'analyse au niveau de l'arrondissement, que l'évolution ne s'est pas faite d'une façon uniforme sur tout le territoire de l'île ; le Sud, puis le Nord ont davantage grandi que tout l'ensemble central, constitué par les arrondissements de Corte et d'Ajaccio. Le deuxième fait que nous désirons signaler à l'attention du lecteur est celui-ci : l'augmentation de la taille en Corse s'est bien traduite par une diminution de la fréquence des petites statures au profit des tailles plus élevées ; cependant, pour la totalité de la série dont nous disposons, nous avons pu constater que tant les très petites statures que les hautes tailles étaient peu touchées : il n'y a pas eu de modification sensible ni de l'écart-type, ni de la variabilité. Il est bien difficile d'avancer pour toutes ces constatations quelque explication. E. Schrei- der (1960) fait ressortir la grande complexité des problèmes posés ; de nombreux facteurs sont impliqués là : on peut parler de rupture d'isolats, due à une amélioration des conditions de circulation et à des conditions économiques différentes de ce qu'elles étaient au siècle dernier ; de fait, la circulation et le déplacement des personnes se sont, certes, accrus en Corse depuis 1890. Les cantons et les villages sont partiellement sortis de leur isolement, plus ou moins selon les régions ; n'oublions pas cependant que, pour la France, la Corse resterait comme le département à plus fort coefficient de consanguinité (J. Sutter et M. Goux). Nous pensons aussi que, outre ce premier et important facteur, il faut insister sur l'influence des faits économiques et de l'amélioration des conditions générales de vie. Ne serait-ce pas une telle explication qu'il faudrait avancer, en partie, pour expliquer la rupture qui s'est produite entre l'Italie du Sud et la Corse ? Au siècle dernier, cette dernière, en effet, s'intégrait parfaitement à tout le Sud de la péninsule italique, dont elle se sépare aujourd'hui sans ambiguïté. Il faut tenir compte aussi des données sociales : groupement démographique, urbanisation, scolarisation pour laquelle un gros effort a été réalisé dans l'île. Etant donné l'acquis que constitue maintenant l'interprétation des documents dus à L. Jaubert, une analyse actuelle de la stature en Corse, à l'échelle cantonale, devrait permettre de précieuses déductions, surtout si elle pouvait être conduite parallèlement à des enquêtes sur l'évolution de ces mêmes cantons dans différents domaines économiques et sociaux.
Si l'on écarte les raisons d'accroissement de la taille en fonction d'un brassage de populations différentes, restées longtemps fermées sur elles-mêmes, la généralité du phénomène observé ne laisse aucun doute sur l'influence des facteurs mésologiques — en donnant à ce dernier terme son sens le plus général possible. L'influence de l'hérédité sur la stature — encore mal connue dans ses modalités — reste cependant un fait acquis. En l'absence des brassages auxquels nous venons de faire allusion, il ne saurait être question d'un nivellement à l'échelle raciale. Pour les chercheurs prudents, sachant nuancer leurs appréciations, eu égard aux faits nouveaux de l'anthropologie moderne, la stature conserve, pensons-nous, une indéniable valeur anthropologique.
44 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Voir plus Voir moins