Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 2,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB - MOBI

sans DRM

Le Grand Philosophe des Temps modernes

De
230 pages

BnF collection ebooks - "Sur les confins ombreux du Lot-et-Garonne, où commencent ces vastes plaines, couvertes de forêts et de bruyères, qui s'étendent jusqu'à l'Océan, s'isole, comme une charmante oasis, la petite ville de Durance. Ville, c'est beaucoup dire peut-être, car Durance ne possède guères que quelques habitations, encore fort modestes ; mais ce sont les nobles et antiques ruines que l'on y rencontre, qui probablement lui ont valu ce titre glorieux."

BnF collection ebooks a pour vocation de faire découvrir en version numérique des textes classiques essentiels dans leur édition la plus remarquable, des perles méconnues de la littérature ou des auteurs souvent injustement oubliés. Tous les genres y sont représentés : morceaux choisis de la littérature, y compris romans policiers, romans noirs mais aussi livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou sélections pour la jeunesse.


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

etc/frontcover.jpg
À propos de BnF collection ebooks

 

BnF collection ebooks est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection fine réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF par un comité éditorial composé de ses plus grands experts et d’éditeurs, BnF collection ebooks a pour vocation de faire découvrir des textes classiques essentiels dans leur édition la plus remarquable, des perles méconnues de la littérature ou des auteurs souvent injustement oubliés.

Morceaux choisis de la littérature, y compris romans policiers, romans noirs mais aussi livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou sélections pour la jeunesse, tous les genres y sont représentés.

Éditée dans la meilleure qualité possible eu égard au caractère patrimonial de ces fonds, conservés depuis de nombreuses années par la BnF, les ebooks de BnF collection sont proposés dans le format ePub, un format ouvert standardisé, pour rendre les livres accessibles au plus grand nombre sur tous les supports de lecture.

Introduction

En voyant les affreux ravages que fait, tous les jours, parmi les hommes, cette bête apocalyptique qui s’appelle le Matérialisme, je me suis senti profondément ému, et j’ai pleuré sur ses victimes qui sont mes frères.

J’ai crié ma plainte au Seigneur !

Et j’ai cru entendre que sa voix me répondait : – écris, j’aiderai ton esprit d’intelligence.

Et, sous cette impression, j’ai écrit ce livre, pour arrêter la bête dans ses fureurs et la rejeter, vaincue, dans l’abîme.

Première soirée

Sur les confins ombreux du Lot-et-Garonne, où commencent ces vastes plaines, couvertes de forêts et de bruyères, qui s’étendent jusqu’à l’Océan, s’isole, comme une charmante oasis, la petite ville de Durance.

Ville, c’est beaucoup dire peut-être, car Durance ne possède guère que quelques habitations, encore fort modestes ; mais ce sont les nobles et antiques ruines que l’on y rencontre, qui probablement lui ont valu ce titre glorieux.

À quelques pas à peine de l’humble petite cité, se voile, sous les feuillages épais d’aulnes séculaires, la rivière de l’Avance. Et certes personne mieux que Clément Boucaud, le pêcheur, n’en connaît les sinueuses solitudes. D’après lui, ondes ne s’écoulent point en France, dont les fonds caverneux, murés par de grosses racines d’arbres, recèlent, dans leurs antres humides, des tanches et des brochets d’un goût plus exquis.

Il peut avoir raison. Mais bientôt, après avoir baigné les prairies qui mirent leurs plus belles fleurs dans ses eaux limpides, l’Avance quitte à regret ces lieux enchanteurs. Et elle s’en va loin, bien loin, au milieu des bois, au sein des bruyères, alimenter les lacs déserts, aux bords desquels l’oiseau de passage repose, le soir, ses ailes fatiguées.

La petite ville de Durance fut, dans le Moyen Âge, une baronnie très importante ; et, plus tard, son château seigneurial devint le principal rendez-vous de chasse du bon roi Henri. Mais depuis, et comme sur toutes choses, le temps a passé là avec ses heures cruelles, impitoyables ; et, les pics démolisseurs des révolutions y ont passé aussi.

Maintenant, dans les branches du lierre qui serpente autour de ces donjons en ruine, le lézard gris s’y chauffe au soleil ; et, quand la nature repose, il semble que le vent de la nuit, en glissant dans les fissures de ces vieux murs, y fasse entendre de longues plaintes.

Ainsi passe tout ce qui est matériel de ce monde maudit, et, dans l’homme, ce que Dieu a fait d’os et de chair, et, dans le monument, ce que l’homme a fait de marbre et de terre ; seuls les grands souvenirs ne passent pas, parce que les grands souvenirs sont des pensées, et que la pensée est immatérielle : elle est donc immortelle.

À une époque assez rapprochée de nous, trois hommes ou plutôt trois amis habitaient la petite ville de Durance.

Ils étaient tous les trois d’un âge différent. Le plus jeune, le comte Joseph, avait à peine ses vingt ans : c’est dire qu’il ne connaissait, de la vie, que les illusions qu’elle offre à cet âge. Le second était le docteur Soulès, le médecin du pays. Environ dans sa quarantaine, et père de famille, non seulement il se distinguait par son esprit subtil et fécond, mais encore par beaucoup de bon sens.

Malheureusement, ayant fait ses études à Paris, ses sentiments religieux laissaient un peu à désirer.

Le troisième était le baron de Javel. Que dirai-je de cet homme extraordinaire ? Que dirai-je de ce saint vieillard, de ce grand savant ou de ce profond penseur, qui paraissait savoir toutes choses ? Était-il un homme inspiré, ou était-il un grand génie ? Le lecteur en jugera par l’entretien que je vais placer sous ses yeux, et que j’offre à ses méditations.

De l’antique château seigneurial dont j’ai parlé, il reste encore une aile, tant bien que mal conservée, que les champêtres magistrats de la petite ville, convertirent en mairie, après l’ère révolutionnaire ; et qui plus tard revendue, est aujourd’hui le rendez-vous de chasse le plus fréquenté du pays, sous le nom de, Hôtel Henri IV.

Dans les mois consacrés à St Hubert, tout y est bruyant, tout y est plaisir, tout y est joie. Le matin, ce sont de grands aboiements de chiens ; ce sont de joyeuses fanfares, qui remplissent les bois d’alentour de sons harmonieux ; c’est enfin le départ des chasseurs, animés de cette verte espérance qui ne manque jamais. Le soir, c’est le triomphe, c’est le bonheur, c’est l’ivresse ; et, dominant ce tapage infernal, c’est Cazenave, le piqueur sans rival, racontant tous les ourvaris, tous les relancés qu’il a faits, en criant, de sa voix tonnante : Bélau, Bélau, Bélau ; Tayau, Tayau, Tayau.

Mais le temps de la chasse écoulé, l’hôtel Henri IV devient calme et tranquille ; et c’est dans une de ses vastes salles, que nos trois amis, le baron de Javel, le docteur Soulés, et le comte Joseph avaient l’habitude de se réunir pour prendre leur café. Il serait presque inutile d’ajouter que de très bons petits cigares de Tonneins, choisis par la bonne hôtesse, Mme Zuléma, étaient toujours le complément indispensable de ces charmants rendez-vous.

Ces trois messieurs causaient, parlaient, discutaient même un peu sur toutes choses. Tantôt ces entretiens étaient sérieux, tantôt ils l’étaient moins, mais ils étaient toujours instructifs.

Une après-dîner, le docteur y arriva d’un air tout pensif ; on devinait qu’il avait quelque grave question à adresser au grand et profond philosophe. Sa préoccupation même était telle qu’il avala son café tout d’un trait, au lieu de le savourer en le buvant peu à peu, comme il en avait l’agréable habitude ; et que, sans penser à allumer son cigare, qu’il tournait et retournait entre ses doigts d’un air distrait, il prit ainsi la parole :

Le Docteur

Me permettrez-vous, cher Philosophe, de vous adresser certaines questions quelque peu délicates, ou si vous préférez que je vous dise la vérité, extrêmement abstraites ? Vous expliquez toujours tout, voyons si vous expliquerez ce que j’ai à vous demander. En un mot, et sans le plus petit esprit de vengeance ou d’envie, je voudrais vous embarrasser un peu, ce soir.

Le Baron

Tout à votre aise, mon cher Docteur. Quelles sont donc ces questions si abstraites ? D’avance, je vous préviens que je n’ai voyagé ni dans la lune, ni dans les étoiles. Si ce sont de ces questions-là…

Le Docteur

Non, ce n’est pas précisément du monde planétaire que je voudrais vous parler ?

Le Baron

Mais alors ?

Le Docteur

Eh ! bien, je voudrais vous demander si vous croyez sérieusement à l’existence d’un Dieu ? Je vous entends prononcer ce mot-là très souvent. En parlez-vous comme tout le monde, c’est-à-dire par habitude, ou y croyez-vous sérieusement. D’après moi, et les lectures que j’ai faites, je nie absolument cette existence ; et je la regarde comme une de ces mille superstitions de nos bons vieux pères.

Le Baron

De quelles superstitions voulez-vous parler ?

Le Docteur

Mais de ces superstitions de l’ancien temps comme qui dirait : le bon Dieu des vieilles femmes, la Providence, l’Église, le catéchisme et tant d’autres puérilités pareilles. Nous n’en sommes plus là, monsieur le Baron. Aujourd’hui la science a marché. Elle s’est élancée de la terre vers le ciel, pour y étudier les astres, leur mouvement, leur existence. Le ciel antique et fabuleux et les sept cieux de l’honnête et bon apôtre St Paul ont disparu ; et nous apprenons que l’espace est rempli d’astres comme le nôtre, et qu’il n’y a pas autre chose.

Le Baron

Qu’il n’y a pas autre chose ? Et ce sont vos télescopes qui vous le disent ?

Le Docteur

Oui, monsieur, les télescopes, le bon sens et la raison. La science des Copernic, des Képler, des Newton a déchiré les voiles qui obscurcissaient notre intelligence. Notre personnalité humaine, dont nous faisions tant de cas, et à l’image de laquelle nous avions rêvé un Dieu et l’univers entier est sans importance. Lorsque la dernière paupière humaine se fermera ; lorsque notre terre deviendra insensiblement déserte, silencieuse, obscure ; que le soleil éteint ne se réveillera plus, d’autres soleils seront allumés sur d’autres mondes…

Le Baron, interrompant.

Un moment, monsieur : – d’autres soleils seront allumés sur d’autres mondes, – voudriez-vous me dire par qui ?

Le Docteur, embarrassé.

Mais… Mais… d’eux-mêmes probablement.

Le Baron

– Probablement – vous n’en êtes donc pas sûr ? Ah ! Docteur, voilà à quelles turpitudes amène un sot orgueil. Et si je m’exprime ainsi, ce n’est pas à vous certainement que je réponds, mais aux auteurs ridicules ou plutôt insensés que vous avez lus. Dites-moi, je vous prie, lorsque vous avez admiré un superbe mécanisme, n’avez-vous pas pensé en même temps au mérite de l’ouvrier qui l’avait fait ? Et l’homme raisonnable, l’homme ayant son bon sens, a-t-il jamais pu supposer qu’une machine, grande ou petite, se soit faite d’elle-même ? Copernic, Kepler, Newton, et tant d’autres, en étudiant l’astronomie, ont découvert des choses que l’on ignorait encore ? Très bien ; mais en quoi ces découvertes s’opposent-elles aux récits bibliques. Que font, je vous prie, la rotation, la vitesse, la forme, la grandeur d’une planète, de mille planètes, de cent millions de planètes aux vérités de notre religion ? Rien, absolument rien. Si vous me disiez que la science a découvert dans la nature, dans la sphère étoilée, des phénomènes, des secrets qui s’opposent à la Bible ? D’accord. Mais vous ne me dites rien de semblable ?

Le Docteur

– Ah ! pardon, monsieur le Baron, n’est-il pas écrit dans la Bible que Josué arrêta le soleil ? Et la science n’a-t-elle pas découvert que ce n’est pas le soleil qui tourne autour de la terre, mais que c’est la terre au contraire qui tourne autour du soleil ? Ne voilà-t-il pas une erreur flagrante, et tellement absurde qu’il y a de quoi en rire ?

Le Baron

– Pas autant de quoi rire, Docteur, qu’il vous le semble. Si vous me disiez que le soleil est immobile, je comprendrais la justesse de votre objection. Mais le soleil se meut aussi, Docteur ; et tout nous porte à croire que les planètes, qui tournent autour de lui, dépendent absolument de son mouvement. Maintenant croyez-vous qu’il soit plus facile d’arrêter un rouage secondaire que la puissance qui le fait mouvoir ? Non certes. Si vous arrêtez le rouage secondaire sans arrêter le grand rouage qui lui commande, c’est-à-dire la puissance qui le fait mouvoir, forcément il se brisera. Pensez un peu à quel cataclysme épouvantable notre planète eût été exposée si elle se fût arrêtée, et que le soleil et les autres planètes, auxquelles il impose sa puissance, eussent continué leur mouvement ? Vous voyez donc que Josué, fort de l’aide de Dieu, fut plus sage d’arrêter le soleil que d’arrêter la terre, de même que le meunier intelligent, pour arrêter ses meules, arrête d’abord le grand rouet qui les fait mouvoir. Ainsi, mon cher Docteur, votre objection n’en est plus une, et elle se dissipe en fumée comme toutes celles qu’on essaierait de faire encore. Que dis-je de faire encore ? mais c’est bien au contraire ; et la science ne vient-elle pas de constater une vérité du texte biblique, que, pendant plusieurs milliers d’années, et jusqu’à ce jour, on avait prise pour une erreur, pour une erreur immense, et complètement opposée au bon sens : que la lumière avait été créée la première et bien avant le soleil et les autres astres. Quelle erreur ! criait-on, à l’exemple de Voltaire et d’autres impies, quelle erreur absurde, comme si le soleil n’a pas été créé en même temps que la lumière, puisqu’il est lui-même la lumière. Et cependant tous se trompaient ; car Moïse, l’historien sacré, avait écrit : le premier jour, Dieu fit la lumière. Devant ce semblant de paroles insensées, les grands génies du XVIIe siècle s’étaient tus par respect. Mais, ô miracle, la science découvre tout à coup que la lumière, dont parle Moïse n’est pas le soleil, qu’elle est indépendante de cet astre-roi, et qu’elle a été créée avant lui. Ô grande vérité ! ô magnifique témoignage religieux ! Que dire après une telle constatation des vérités de la foi ? Que peut faire l’homme, monsieur, si ce n’est de se courber jusqu’à terre, en s’écriant : je crois, mon Dieu, je crois ! Vous me parlez de savants, savez-vous bien que les savants n’expliquent pas grand-chose d’une manière complète ? Croyez-moi, Docteur, c’est à Dieu, c’est au Créateur suprême qu’il faut en revenir ; à lui, toujours à lui ! J’ai lu dans certains ouvrages modernes, malheureusement trop répandus : « que l’ancienne nuit disparaissait pour faire place à un jour nouveau » appelez-vous un jour nouveau de ne plus croire à rien, et appelez-vous l’ancienne nuit, les célestes clartés des livres sacrés ? Où en serions-nous, mon Dieu ! et que deviendrions-nous, si nous n’avions plus de croyance ?

Le Docteur

Mais, monsieur, nous n’en serions pas plus malheureux. Ce que vous m’avez raconté de ce détail biblique peut être vrai. Mais je ne vois pas en cela une preuve certaine que Dieu existe. On dit que c’est probable, que c’est possible ? Je ne dis pas le contraire ; mais une probabilité et une possibilité n’ont jamais été une certitude.

Le Baron

Si Dieu existe, monsieur ? mais nous en voyons des preuves partout. Tout nous parle de Dieu dans la nature : Les fleurs des champs ; les mélodies des bois ; les flots menaçants expirant sur la plage ; l’éclair dans les sombres nuits ; la voix des torrents à travers les monts ! mais tout nous parle de Dieu, Docteur, jusqu’à l’homme lui-même, qui est sa plus grande preuve.

Le Docteur

L’homme, une preuve de l’existence de Dieu ?

Le Baron

Mais certainement, monsieur ; l’homme ne parle-t-il pas ? qui a enseigné l’homme à parler, si ce n’est Dieu lui-même en lui parlant ?

Le Docteur

L’homme parle de lui-même, monsieur de Javel. La parole est à l’homme comme un sixième sens de sa nature.

Le Baron

Mais alors, monsieur, si l’homme a parlé de lui-même, pourquoi le muet, qui peut parler, ne parle-t-il pas ?

Le Docteur

Le muet ne parle pas parce qu’il n’entend pas.

Le Baron

Vous voyez donc bien que l’homme ne parle pas, et n’a pas parlé de lui-même ; et que la parole ne lui est pas comme un sixième sens. Vous me dites que le muet ne parle pas parce qu’il n’entend pas ? qui donc le premier homme a-t-il entendu parler pour qu’il ait parlé, pour qu’il ait eu l’idée de parler, si ce n’est Dieu lui-même ?

Le Docteur

Dieu… Dieu… mais l’homme a entendu parler les animaux ?

Le Baron

Ah ! pardon, monsieur le Docteur, cette supposition est impossible : d’abord parce que les animaux ne parlent pas ; et ensuite si l’homme avait imité les animaux, il aurait eu, comme eux, un cri particulier. Or, l’homme a si peu imité les animaux, qu’en parlant, il va tout à l’encontre des lois qui font crier l’animal. L’animal aspire l’air en criant tandis que l’homme rejette l’air en parlant.

Le Docteur

L’homme parle parce qu’il pense.

Le Baron

Mais le muet aussi pense, et cependant il ne parle pas. Vous le voyez, Docteur, il vous est impossible de vous sortir de là, sans admettre, avec moi, que si l’homme a eu l’idée de parler, et s’il parle, c’est parce que Dieu lui a parlé. Ainsi vous pouvez dire à un muet, par les signes qui sont son langage : – Mais, monsieur, parlez, nommez un objet ; faites-vous un langage quel qu’il soit, mais parlez. – Le muet se mettra à rire, et il vous répondra, toujours en son langage, qu’il ne vous comprend pas, qu’il ne sait pas ce que vous lui demandez. Et si aujourd’hui on réussit à faire prononcer aux muets quelques paroles, ce n’est qu’à l’aide de la vue, et après des efforts inouïs. Donc pour que l’homme parle, il faut qu’il apprenne à parler ; et pour qu’il écrive, il faut qu’il apprenne à écrire. Et s’il parle, c’est parce que Dieu l’a enseigné à parler, et s’il écrit, c’est parce que Dieu l’a enseigné à écrire.

Le Docteur

À écrire ! que dites-vous là ?

Le Baron

– Pourriez-vous me fixer un temps, Docteur, où l’homme n’ait pas écrit ? Cherchez tant que vous voudrez dans les temps les plus reculés. Qui nous a dit que Noé ne sût pas écrire ? qui nous assure qu’il ne fut pas instruit et même très instruit ? Et à propos du langage, n’est-il pas écrit que le premier homme donna un nom à tous les animaux selon leur espèce ; comment aurait-il pu le faire s’il n’avait pas su parler ?

Le Docteur

– Et si l’homme avait été créé pour ne savoir ni parler, ni écrire, en supposant que les choses se soient passées comme vous le dites ?

Le Baron

– Si l’homme avait été créé sans savoir parler et sans savoir écrire, c’est-à-dire sans pouvoir communiquer sa pensée à ses semblables par l’ouïe et par la vue, il n’aurait pas été créé un être raisonnable et apte à former des sociétés.

Le Docteur

– Mais il y a bien des animaux qui vivent en société ?

Le Baron

– Vivre en société, c’est-à-dire en troupes, comme le font certains animaux, n’est pas la même chose que former des sociétés. Toute société humaine ne peut exister sans être régie par des lois. Les animaux ont des lois selon leur espèce, desquelles ils dépendent et ne peuvent point s’écarter. L’homme au contraire a été créé libre et maître, et propre à faire ses lois lui-même. Comment aurait-il été propre à faire des lois, et à les communiquer à ses semblables s’il n’avait su ni parler, ni écrire ? Donc, mon cher Docteur, de quelque manière que vous envisagiez cette question, vous êtes forcé d’admettre que Dieu enseigna l’homme à parler et à écrire.

Le Docteur, souriant.

– Absolument comme un professeur enseigne ses élèves.

Le Baron

– Et pourquoi pas ? qui vous a dit qu’il n’en a pas été ainsi ?

Le Docteur

Parce que j’ai lu dans tous les livres possibles, qu’en supposant que ce que raconte Moïse soit vrai, l’homme a été créé homme fait, comme on l’est à trente ans.

Le Baron

Ce n’est là qu’une opinion et pas autre chose. Vous allez facilement le comprendre. Si l’homme et la femme avaient été créés ayant toute leur croissance, leur créateur ne leur aurait pas dit : « croissez » la chose eût été impossible.

Le Docteur

– Mais ce mot-là peut s’entendre d’une autre manière, comme par exemple : « croissez en nombre. »

Le Baron

Le Créateur qui savait la valeur des mots aussi bien que nous, ne se serait pas servi d’une expression impropre ; d’autant plus qu’il ajoute après ; ou plus tard « multipliez ». D’ailleurs le mot croître, employé isolément n’a jamais voulu dire, grandir ou grossir en nombre ? Ainsi tout nous porte à croire qu’Adam et Ève, furent créés enfants, dans un état parfait d’innocence, et qu’ils vécurent ainsi plusieurs siècles, la vie d’alors étant différente de ce qu’elle est aujourd’hui. Et ce sont ces siècles de bonheur, que le premier homme et la première femme passèrent dans le paradis terrestre, que la tradition nous a conservés sous le nom de l’Âge d’Or. Dieu, qui s’était plu dans cette création d’êtres à son image, les aimait bien tendrement. Il les visitait souvent sous une forme humaine, et il les instruisait. Et Adam et Ève savaient et comprenaient toutes choses. Ils étaient tous les deux d’une merveilleuse beauté ; et la splendeur de leur corps était si éclatante que les anges, des cieux, descendaient pour les admirer. Dieu lui-même se plaisait beaucoup à les regarder, et quelquefois à écouter les suaves mélodies qu’ils chantaient tous les deux sur les bords fleuris de L’Arraxe ou de l’Euphrate.

Le Docteur

– Ce que vous me racontez là est certainement très joli, très poétique ; mais rien ne me prouve que ce soit vrai ; et ne croyant pas à la vérité de votre récit, je n’y vois pas là la preuve de l’existence de Dieu. Cette preuve de la parole ne me satisfait pas non plus. Je voudrais une preuve plus claire, plus probante.

Le Baron

– Vous êtes difficile, Docteur.

Le comte Joseph
Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin