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G. de Montmollin
VI. Le phénomène de normalisation à l'intérieur d'un groupe
social
In: L'année psychologique. 1953 vol. 53, n°2. pp. 539-551.
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de Montmollin G. VI. Le phénomène de normalisation à l'intérieur d'un groupe social. In: L'année psychologique. 1953 vol. 53,
n°2. pp. 539-551.
doi : 10.3406/psy.1953.30123
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1953_num_53_2_30123VI
LE PHÉNOMÈNE DE NORMALISATION
A L'INTÉRIEUR D'UN GROUPE SOCIAL
par G. DE MoNTMOLLIN
L'étude de l'influence du groupe sur l'individu est d'une incon
testable portée théorique et pratique; lorsque les modalités et les
constantes en auront été mises en évidence, la description et l'expli
cation du comportement et de l'apprentissage social, ainsi que celle
des dynamiques de groupe, seront considérablement en progrès et
l'application de ces lois envisagée avec rigueur et efficacité. Repre
nant les réflexions des philosophes et les intuitions des sociologues,
les psychologues ont cherché à faire apparaître les modifications
que subissaient les perceptions, les jugements, les opinions, les
attitudes, les actions des individus du fait de l'appartenance à un
groupe, à définir les conditions d'un tel phénomène et les relations
qui pouvaient exister entre l'apparition ou l'intensité du phénomène
et certaines variables de la situation expérimentale ou sociale; ce
problème ouvre d'importantes perspectives dans le domaine de la
psychologie sociale, mais aussi dans celui de la connaissance de
l'individu, connaissance plus concrète, plus totale, située dans un
contexte plus réaliste que la position traditionnelle qui étudie des
sujets isolés, séparés artificiellement de leurs milieux sociaux : les
études expérimentales de psychologie sociale viennent ici compléter,
à un niveau supérieur d'analyse, les études de psychologie indivi
duelle.
Le problème n'est pas nouveau 1, mais son étude systéma
tique commence surtout avec Shérif (19), qui, dans une expé
rience bien connue sur le mouvement autocinétique, fait appar
aître l'existence d'une norme sociale d'appréciation, différente des
normes individuelles antérieurement constituées et dont l'i
nfluence se manifeste encore sur les individus lorsqu'on leur demande
1. Cf. J. F. Dashiell. Experimental studies of the influence of social
situations on the behavior of individual human adults (in C. Murchison,
Handbook of social psychology, ch. XXIII, 1097-1158). 540 BEVUES CRITIQUES
d'apprécier individuellement, en une session expérimentale posté
rieure, la grandeur du mouvement... Cette expérience très contrôl
ée, fait intervenir un certain nombre de variables fixes, dont
l'étude a été reprise plus en détail par d'autres psychologues, sans
que les conclusions soient diminuées ou contredites; Shérif rapporte
ce phénomène à un processus individuel de changement de réfé
rence, dont il fait du reste le thème de tout son système d'ex
plication psychologique. Après lui, l'étude expérimentale de la
« pression sociale» a surtout porté sur le phénomène de sug
gestion. On s'est d'abord demandé s'il y avait une liaison entre
l'ambiguïté du stimulus et l'intensité de la suggestion : Schon-
bar (18), reprenant le schéma expérimental de Shérif, mais en
utilisant un stimulus objectif, a montré que là encore intervenait
un phénomène de normalisation sociale, dont les conditions et les
modalités d'apparition confirmaient en tous points les résultats de
Shérif; Coffin (9) a établi de façon ingénieuse et définitive que le
degré de suggestion était proportionnel à l'ambiguïté du stimulus :
ce stimulus peut du reste être sensoriel ou social, comme l'ont
montré les subtiles expériences d'Asch et de ses collaborateurs
(1, 2); et l'ambiguïté peut résulter de la subjectivité du stimulus
(Shérif, 19), de la finesse des différences à percevoir qui se trouvent
plus ou moins proches du seuil différentiel (Asch, 1, 2), de la comp
lexité de la structure objective d'une figure ou d'un dessin
(Luchins, 15), du manque de clarté de la définition du stimulus,
dans le cas d'un classement d'items (Asch, 1, 2) ou encore de l'im
précision des consignes. Bien que le phénomène soit manif
este à des degrés élevés de précision du stimulus, la plupart des
expériences ont surtout utilisé un matériel d'étude moyennement
structuré.
Le phénomène de suggestion qui polarisait l'attention en ce
domaine, et dont Coffin (9) fait la revue historique dans un article
majeur, a peu à peu changé de perspective; la suggestion, mode
spécial de réponse, et la suggestibilité, trait individuel de propen
sion au changement, n'ont plus été considérées comme des phé
nomènes indépendants de la situation sociale; leur étude, surtout
avec Luchins (15), se situe au niveau des interrelations indivi
duelles dans un même groupe. La suggestion sociale est alors
définie comme un processus d'influence et mise en relation avec la
personnalité ou le rôle des individus en présence. La caractéristique
méthodologique de ces expériences consiste en l'utilisation de sujets
de connivence qui donnent du stimulus, avant les sujets expér
imentaux, une estimation ou une interprétation standardisée et
convenue à l'avance.
Le développement expérimental de la psychologie des groupes,
l'intérêt porté au comportement de groupes tels que groupes de
discussion, comités, conférences, etc., ont amené un nouveau chan- DE MONTMOLLIN. LE PHENOMENE DE NORMALISATION 541 G.
gement de perspective dans l'étude de la normalisation interne
d'un groupe. On a davantage considéré le groupe comme une
unité fonctionnelle, résolvant unitairement et coopérativement un
problème; les psychologues ont alors cherché quelles relations appar
aissaient entre l'uniformisation des perceptions, des jugements, des
attitudes et des actions des différents individus et les conditions
propres au groupe, conditions de volume, de durée, de structure :
c'est ainsi qu'à l'heure actuelle, l'étude de la suggestion sociale
cherche principalement à mettre en évidence l'influence de variables
comme les motivations collectives, le climat social, les rapports
interindividuels, les rôles réciproques, et enfin les modes de com
munication dans le groupe.
La « cohésion » est définie par Festinger et ses collabora
teurs (10), comme la résultante des forces qui maintiennent
ensemble les membres du groupe, ou encore comme l'attraction
que le groupe exerce sur ses membres et qui est fonction à la fois
de la motivation qu'ont les à participer au groupe et
de la satisfaction qu'ils en retirent; la cohésion est une condi
tion importante du comportement de groupe; sa définition dyna
mique permet, avec un maximum de vraisemblance et de rigueur
opérationnelle, grâce à son analogie avec les phénomènes phys
iques, de faire varier quantitativement les situations expériment
ales, et, ainsi, de rendre compte d'un grand nombre de proces
sus complexes. Il n'est pas, à l'heure actuelle, de psychologue qui
n'utilise ce concept, dont le caractère de modèle mathématique
n'est pas sans séduction, et auquel Cattell rattache sa théorie de
la « syntalité » spécifique du groupe. C'est en faisant varier les
types et les degrés de cohésion que Back (3), dans une très belle
étude, dont le schéma méthodologique est un modèle du genre,
étudie comment dans un groupe de deux s'établit l'accord après
discussion; l'attraction qu'un groupe exerce sur ses membres peut
être basée sur personnelle des membres les uns pour
les autres, sur la réalisation d'une tâche commune, ou sur le prestige
du groupe; pour chacune de ces motivations, l'auteur établit expé
rimentalement deux degrés de cohésion. On donne à chacun des
partenaires une série de trois photographies représentant trois
phases d'une situation sociale; les deux séries diffèrent légèrement
l'une de l'autre; on demande à chaque sujet de classer les trois
photographies et d'écrire une histoire qui leur donne une signifi
cation; l'expérimentateur ramasse les images et les feuilles de
réponse et demande aux sujets de discuter ensemble sur l'inte
rprétation à donner; après quelques minutes de discussion, les sujets
sont séparés et, sans leur représenter les photographies, l'expéri- 542 REVUES CRITIQUES
mentateur leur demande de donner « ce qui leur semble être la
meilleure interprétation des photographies ». Les résultats montrent
des différences selon le degré de cohésion et selon le mode d'attrac
tion du groupe. Les groupes de haute cohésion font plus d'effort
pour entrer en discussion et atteindre un accord, sont affectés
par la situation expérimentale, montrent une pression sociale
plus efficace (les membres de ces groupes changent plus d'opinion
pour rejoindre la position de leurs partenaires) et cette influence
est inégalement distribuée entre les membres. Lorsque la cohésion
est basée sur l'attraction personnelle, la discussion prend la forme
d'une conversation plaisante et durable, et les essais d'influence
sont subjectivement valorisés, leur échec porté avec rancune; si
la cohésion est fondée sur la réalisation de la tâche, la discussion
est marquée par le désir d'en terminer rapidement et efficacement
avec la tâche, elle est courte et limitée aux interventions qui
sont jugées par les individus nécessaires au but du groupe; enfin
lorsque la cohésion est basée sur le prestige du groupe, les membres
se risquent très peu à mettre en danger la situation du groupe
et leur position dans le groupe : ils agissent avec prudence, parci
monie, se concentrent sur leurs propres actions et ajustent mutuel
lement leurs rôles personnels : la discussion est courte, comme évitée,
les partenaires s'en tiennent surtout à leurs positions premières. Ce
qui met en lumière la conclusion selon laquelle l'influence sociale
ne dépend pas de l'action du partenaire, mais de l'intérêt qui
porte l'individu à entrer dans l'activité du groupe.
Il semblait jusqu'alors établi qu'un groupe cohésif était un
groupe productif : les expériences sur le climat social de groupes
coopératifs avaient mis en évidence une relation positive. Cepen
dant, une précision et une limitation importante à cette relation
sont apportées par l'étude de Schachter, Ellerston, McBride et Gre
gory (17). Faisant travailler des groupes de trois sujets à une tâche
de classement de cartes qui requiert une certaine coopération, sous
quatre conditions variables (haut ou bas degré de cohésion; induc
tion de groupe à travailler vite ou lentement) les communications se
faisant par écrit, les auteurs trouvent qu'il n'y a pas de relation entre
cohésion et haute productivité : dans le cas où le groupe incite ses
membres à une haute productivité, les sujets des groupes cohésif s
ou non cohésifs acceptent l'induction du groupe et améliorent leur
production de façon marquée; dans le cas où le groupe incite à une
basse productivité, les groupes cohésifs acceptent davantage l'i
nduction du groupe, et, en conséquence, produisent moins que les
groupes non cohésifs; il semble ainsi que la productivité de groupe
doive être conçue comme fonction du succès du groupe à influencer
ses membres. D'après cette étude, la suggestion sociale à l'intérieur
d'un groupe jouerait comme déterminant de l'efficacité du groupe;
ce processus est lui-même lié à la manière dont s'établissent les DE MONTMOLLIN. LE PHENOMENE DE NORMALISATION 543 C
relations interpersonnelles et les communications à l'intérieur du
groupe.
C'est pourquoi l'étude de la structuration interne d'un groupe
définie en termes d'organisation des rapports interindividuels, offre
un intérêt si considérable aux recherches actuelles de psychologie
sociale.
Bovard (5, 6, 7, 8), dans un vaste schéma expérimental, fait varier
la structuration de groupe et en étudie l'effet sur le degré de confor
mité collective (5), l'intensité des relations affectives (6), les modalités
de compréhension d'un problème (7). Dans une première étude (5),
il utilise deux sortes de groupes (119 sujets dans chacun d'eux) :
l'un, appelé «groupe centré-sur-le-groupe», est caractérisé par l'eff
acement du meneur et la possibilité de libre discussion offerte aux
membres ; l'autre, « groupe-centré-sur-le-meneur », est caractérisé par
le rôle autoritaire du meneur qui limite au maximum les possibilités
d'interaction verbale entre les participants; ces deux groupes co
rrespondent à deux classes de psychologie dont les méthodes d'en
seignement sont nettement différenciées; ils sont testés au début
et à la fin du semestre par une expérience en deux sessions : l'une
individuelle où il s'agit d'évaluer par écrit la longueur d'un rectangle
vert sur rectangle gris qui sert de fond; l'autre collective, où l'exp
érimentateur ht les résultats à haute voix et annonce la moyenne
du groupe, après quoi les sujets écrivent de nouveau l'estimation
de la longueur du rectangle qui est à nouveau présenté à leurs yeux.
La convergence, changements subis par les évaluations indivi
duelles sous l'influence du groupe, et la divergence, dispersion des
résultats individuels avant la présentation publique des résultats,
sont calculées pour les sessions expérimentales du début et de la
fin du semestre. Les résultats montrent que le groupe-centré-sur-le-
groupe montre plus de convergence à la fin du semestre que le
groupe-centré-sur-le-meneur; et que la divergence des estimations
individuelles à la fin du semestre est plus grande dans les sections
centrées-sur-le-groupe que dans celles qui sont centrées-sur-le-
meneur. L'auteur interprète ces résultats en montrant que la diff
érence fondamentale entre ces deux sortes de groupes se trouve être
la somme d'interaction verbale de membre à membre, que les indi
vidus des groupes centrés sur le groupe tendent à faire les mêmes
jugements extrêmes que s'ils étaient seuls, tandis que les individus
centrés sur le meneur, plus isolés les uns des autres, sont plus sujets
à la pression sociale; celle-ci serait perçue comme une anticipation
intériorisée de la désapprobation du groupe vis-à-vis de toute
action autonome; l'absence de communication verbale rendrait les
sujets moins conscients des limites exactes de la zone de compor
tement à propos de laquelle le groupe réclame une conformité, ils
auraient tendance à surestimer cette zone, et, en conséquence, à
restreindre tout jugement personnel. Cependant si ceci explique à 544 REVUES CRITIQUES
la fois la plus grande convergence collective et la plus grande
divergence personnelle des individus centrés sur le groupe, la haute
corrélation de ces deux mesures ne rend compte que de la moitié
de la variance; une seconde hypothèse est alors avancée: la confor
mité d'un individu à une norme perceptive collective est fonction
de la manière dont il aime le groupe; par cette interprétation, l'étude
de Bovard rejoint l'étude précédente, en maintenant à côté de
l'influence de la structuration du groupe, celle de l'attraction exercée
par le groupe sur ses membres; par son cadre expérimental, cette
étude confirme également l'importance sociale de l'interaction ver
bale qui fait par ailleurs l'objet de très nombreuses et très impor
tantes études.
L'importance des relations affectives dans le processus de groupe
fait l'objet d'une expérience du même auteur sur 104 sujets
(4 groupes) (6). Dans le groupe centré sur le groupe, il y a davan
tage de liens affectifs entre les individus et entre les individus et
le groupe; le facteur qui détermine cette intensité d' affect est le
maintien d'un haut niveau d'interaction verbale de membre à
membre; pour les deux sortes de groupes, le groupe comme-tout a
une note d'affect plus importante que les individus^ cette supérior
ité est significativement plus accentuée dans le processus centré,
sur le groupe, pour lequel on constate également une plus grande
dispersion des évaluations individuelles. Les limitations de juge
ment et de sentiment qu'impose aux sujets la limitation de l'i
nteraction verbale, entraînent une incertitude concernant les limites-
de la zone d'exigence du groupe et une restriction générale du
comportement chez les individus des groupes centrés sur le me
neur; la différenciation affective établie parles sujets entre le groupe
comme-tout et les membres individuels, indique en outre que le
type de groupe face à face utilisé dans cette expérience est rée
llement perçu par les sujets et objets de réactions affectives. L'in
fluence de l'interaction verbale est ici encore déterminante : elle
permet de corriger les distortions qui existent dans les perceptions-
de soi et des autres, ce qui entraîne l'établissement de liens affectifs
positifs fondés sur des perceptions réalistes et sur la satisfaction
que le sujet en tire pour son équilibre intérieur. Ici apparaissent net
tement, bien que rapidement évoqués, l'importante liaison entre le
comportement social, lui-même déterminé par la structure sociale,
et l'équilibre personnel de l'individu. Une expérience similaire (7)
amène Bovard à proposer à deux groupes de 25 membres chacun de
résoudre un problème de relations humaines par une discussion col
lective. La discussion est enregistrée et par ailleurs le comportement
des groupes observé par deux expérimentateurs. Dans le groupe cen
tré sur le groupe, les individus analysent davantage leurs sentiment*
que les faits objectifs montrent une plus grande capacité d'identifi
cation avec le héros du problème, atteignent une plus grande com- DE MONTMOLLIN. LE PHENOMENE DE NORMALISATION 545 G.
préhension (insight) des dynamismes de personnalité impliqués dans
le problème. L'auteur interprète ces résultats en fonction des conclu
sions de l'étude précédente : un haut degré d'interaction verbale
dans un petit groupe amène une haute atmosphère affective dans
laquelle les individus se sentent plus libres d'exprimer leurs sent
iments hostiles ou amicaux; cette interaction verbale élève également
le niveau d'empathie en permettant la correction des perceptions
incorrectes de soi et des autres, ce qui expliquerait la plus grande
identification avec la malade et la plus grande compréhension du
cas manifesté par les individus centrés sur le groupe. Dans un
article du Journal of Educational Research (8), Bovard résume
l'expérience et ses résultats pour les appliquer à la psychologie d'une
classe scolaire. La perception que les individus ont du groupe, la
satisfaction qu'ils éprouvent à participer à l'activité commune,
apparaissent liées à la perception du rôle qu'ils jouent et à la
perception de leurs personnalités individuelles; cette perspective
phénoménologique en psychologie sociale, sans prétendre, malgré
les querelles, apporter l'explication totale de tout le comportement
social, n'en a pas moins l'incontestable intérêt de rassembler un
certain nombre de faits et de mettre l'accent sur des motivations
puissantes.
L'étude de Bovard met également en évidence l'importance de
l'interaction verbale dans les processus sociaux; évidence qui intro
duit directement les nombreuses études actuelles sur les faits de
communication dans les groupes. Nous ne les envisagerons que d'un
point de vue particulier : dans quelle mesure le processus d'unifor
misation sociale est-il influencé par les différents modes de commun
ication?
Festinger et Thibaut (10) se sont livrés à une expérience intéres
sante sur les modalités de communication et leur influence sur
la conformité à la norme du groupe. 61 groupes composés de 6 à
14 membres ont été ainsi étudiés : on leur donnait un problème
à étudier et, avant la discussion de groupe, chaque sujet notifiait,
selon un code, son opinion aux autres membres; avait lieu ensuite
une discussion par voie écrite dont chaque élément ne pouvait
s'adresser qu'à un seul partenaire à la fois : les opinions des
sujets étaient ensuite de nouveau exprimées; les groupes étaient
présentés aux sujets comme délibérément composés de membres
ayant tous le même intérêt pour la tâche ou de membres ayant des
intérêts divergents ou une connaissance inégale du problème :
6 variables expérimentales sont ainsi utilisées. Les résultats montrent
que lorsqu'il y a des opinions largement diversifiées dans un groupe,
les communications tendent à s'établir principalement dans la direc
tion de ceux des membres qui ont exprimé des opinions extrêmes;
si, dans un groupe, la pression en vue de l'uniformité et la perception
de l'homogénéité sont grandes, les membres communiquent davan- 546 REVUES CRITIQUES
tage avec ceux qui ont des opinions extrêmes et il y a plus de change
ment dans les opinions qui se ramènent alors à une opinion uniforme.
Étudiant un autre aspect du processus d'uniformisation de l'opinion
dans un groupe, Festinger, Gérard, Hymovitch, Kelley et Raven (11)
essaient de noter si la conscience qu'il existe une réponse correcte
au problème proposé modifie les processus de discussion, de pression
et d'influence mutuelle des membres. 443 sujets forment 64 groupes
expérimentaux de 6 à 9 membres qui ont antérieurement subi un
questionnaire d'intérêts, d'éducation et de critères de choix affectif,,
ce qui permet de faire varier systématiquement les groupes selon
l'attraction exercée par le groupe, condition directe de cohésion;.
à certains de ces groupes, on promet de démontrer après la discussion
la solution correcte, à certains autres, on fait croire qu'il y a parmi
les membres du groupe des experts qui connaissent la réponse du
problème; les prises de position individuelles avant et après la dis
cussion, ainsi que la discussion elle-même ont lieu par écrit; avant
la discussion, on communique aux sujets un compte rendu nominal
fictif des opinions des membres du groupe selon lequel une large
distribution existe dans le groupe. Les résultats montrent que lor
squ'une opinion correcte est supposée exister, il y a moins d'essais
d'influence et une moindre pression en vue de l'uniformité; les liens
du groupe sont moins définis de sorte que les non-conformistes
sont moins exclus; toutefois, dans le cas d'une forte cohésion de
groupe qui entraîne une forte tendance à l'uniformité, la tendance
à changer d'opinion, à influencer les autres et à définir les liens du
groupe en excluant les opinions hétérodoxes est surtout forte de
la part des extrêmes; il y a, à cet égard, une. nette différenciation
des sujets d'opinion moyenne et des non-conformistes.
Schachter (16) étudie avec des groupes réels, et une technique
similaire, un aspect voisin du problème des communications : 4 types
de groupes, comprenant chacun 8 groupes de 5 à 7 membres, qui
correspondent à 4 sortes de clubs de loisirs d'une cité universitaire^
aux membres naïfs sont ajoutés 3 participants de connivence dont
l'un doit exprimer systématiquement une opinion extrêmement non
conformiste, le second l'opinion moyenne tandis que le troisième
doit passer au cours de l'expérience d'une opinion extrême à l'opinion
moyenne du groupe; les variables expérimentales utilisées sont le
degré de cohésion du groupe, défini par l'attirance que la participa
tion au groupe exerce sur les individus, selon que cette attirance est
attraction personnelle ou intérêt pour la tâche, et le degré de compét
ence du groupe pour la tâche, selon qu'elle relève ou non de ses
activités habituelles. L'auteur observe la direction des communicat
ions, les processus de rejet, la force de la pression en vue de l'un
iformisation de l'opinion, et la dépendance des participants les uns
envers les autres. Les résultats montrent que dans les groupes hau
tement cohésifs et compétents, les communications adressées au DE MONTMOLLIN. LE PHÉNOMÈNE DE NORMALISATION 547 G.
non-conformiste par ceux qui ne le rejettent pas, croissent cont
inûment pendant toute la discussion, tandis que celles des membres
qui ont une tendance forte ou modérée au rejet offrent un maxi
mum, puis un déclin; dans les autres conditions expérimentales, les
communications adressées aux non-conformistes par tous les autres
sujets croissent pendant toute la discussion, tandis que peu de com
munications sont à l'individu « moyen » et au sujet qui
change d'opinion; très précisément, les communications qui sont
adressées à ce dernier décroissent au fur et à mesure qu'il se rapproche
de l'opinion moyenne.
La suggestion par le prestige est présentée dans quelques études
expérimentales comme un cas particulier de la suggestion sociale :
le sujet est influencé par un individu particulier du groupe;
cependant, il s'agit bien d'un phénomène social, car les auteurs
donnent, comme origine du prestige, le rôle attribué par le groupe à
l'individu inducteur, et perçu comme prestigieux par l'individu
conformiste; il s'agit bien d'une interrelation individuelle de membre
à membre, mais à laquelle le groupe social dans lequel elle a lieu
donne support et dynamisme. L'intérêt de l'étude de Block (4) qui
porte sur un groupe de deux, très particulier puisqu'il s'agit de l'e
xpérimentateur et du sujet, met en évidence le rôle d'autorité joué
par l'expérimentateur aux yeux du sujet, situation hiérarchique qui
valorise et affecte la situation expérimentale tout entière, loin qu'ainsi
elle réponde aux exigences de neutralité de la psychologie individuelle
de laboratoire; en effet la situation d'un groupe de deux est presque
toujours structurée selon une référence ascendance-soumission; pour
le sujet, l'expérimentateur est une « autorité »; il s'agit de tester com
ment la réponse du sujet à une suggestion de l'expérimentateur,
standardisée pour tous les groupes, est indicatrice de ses réactions;
54 étudiants choisis de façon homogène ont ainsi été testés : l'exp
érimentateur demande au sujet qui se trouve devant lui de réaliser
une tâche de rangement « jusqu'à ce qu'il désire cesser le travail »
(mesure de la satiété du sujet); à ce moment, l'expérimentateur pose
la question standard : « Ne voulez-vous pas en faire plus? »; étant
donné la satiété du sujet, la question de se présente
comme une suggestion autoritaire qui crée un conflit chez le sujet
entre son désir de s'arrêter et la pression qu'il subit. S'il reprend la
tâche et qu'il s'arrête au bout d'un moment, l'expérimentateur
pose de nouveau la question; ce processus se répète jusqu'à ce que
le sujet refuse de reprendre la tâche. L'expérience consistait à mettre
en évidence les différents types de réactions des sujets et à essayer
de trouver des relations avec des caractéristiques de personnalité...
Les sujets sont testés par le T. A. T., par le Berkeley Ethnocen-