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Le titre de « Roi des Rois ». Étude historique et comparative sur la monarchie en Éthiopie - article ; n°1 ; vol.2, pg 193-203

De
12 pages
Annales d'Ethiopie - Année 1957 - Volume 2 - Numéro 1 - Pages 193-203
11 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Werner Vycichl
Le titre de « Roi des Rois ». Étude historique et comparative sur
la monarchie en Éthiopie
In: Annales d'Ethiopie. Volume 2, année 1957. pp. 193-203.
Citer ce document / Cite this document :
Vycichl Werner. Le titre de « Roi des Rois ». Étude historique et comparative sur la monarchie en Éthiopie. In: Annales
d'Ethiopie. Volume 2, année 1957. pp. 193-203.
doi : 10.3406/ethio.1957.1269
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ethio_0066-2127_1957_num_2_1_1269LE TITRE DE ROI DES ROIS
ÉTUDE HISTORIQUE ET COMPARATIVE
SUR LA MONARCHIE EN ETHIOPIE
PAR
WERNER VYGICHL
a. Le problème
L'empereur d'Ethiopie porte depuis des siècles le titre officiel de Roi des Rois
(Negusa Nagast). Si ce fait est universellement connu, il se prête néanmoins
à des interprétations différentes et encore tout récemment on a vu des savants
exprimer des opinions contradictoires à ce sujet.
Tandis que Miss Margery Perham, dans son livre The Government of Ethiopia
(London, 1948), soutient que le titre de Negusa Nagast laisse supposer l'exi
stence d'un certain nombre de rois subordonnés (p. 81), M. A. Van den Ouden-
rijn répond, dans son compte rendu dudit livre (Bibliotheca Orientalis, n° VI,
1949, p. 37-38), que ces rois subordonnés ne figurent point dans la Constitution
éthiopienne {1) du 9 Hamlë 1923 (19-7-1931). De plus, le titre de Negusa Nagast
était traduit dans les documents officiels, pour la plupart rédigés en français
avant 1935, toujours par le terme d'Empereur et jamais par celui de Roi des
Rois. Enfin, le titre officiel de l'Impératrice est bien Negesta Nagastât «Reine
des Reines », comme il figure par exemple sur le sceau de l'impératrice Zaouditou,
et non «Reine des Rois».
Tous ces faits font penser que le titre de Negusa Nagast est, selon la concep
tion éthiopienne, moins l'équivalent du titre de Roi des Rois (King of Kings)
que plutôt de Roi parmi les Rois (King among Kings). Cette tournure exprime
une espèce de superlatif ou une qualité par excellence. Van den Oudenrijn cite
(1) Ces rois subordonnés ont pu exister à une période antérieure. Les grands empires de l'anti
quité avaient très souvent la souveraineté sur des royaumes limitrophes. AINJNALES D'ETHIOPIE 1<J/i
à cette occasion plusieurs expressions analogues se trouvant dans la Bible
éthiopienne :
— le cantique des cantiques (Cant., I, 1);
— l'esclave des esclaves (Gen., ix, 25) ;
— les cieux des cieux (Deut., x, 14);
— le Dieu des Dieux x, 17);
— le Seigneur des Seigneurs (ibidem).
Avec ces expressions, Van den Oudenrijn mentionne également le titre de
Sâh-in-Sâh (1) que porte le Chah d'Iran et une expression arabe Sultan es-Salàtïn,
«sultan des sultans».
b. La méthode
Vu l'importance qui revient, en Ethiopie, au cours de toute son histoire, à la
personne de l'Empereur, il est proposé de procéder par la suite à une étude
systématique en examinant :
— des expressions analogues et leur répartition géographique;
— l'emploi du titre de Roi des Rois chez d'autres nations;
— l'histoire du titre de Roi des Rois en Ethiopie même;
—du titre de Reine des Reines.
Bien entendu, il ne s'agit pas de réunir un très grand nombre de citations
similaires, mais de faire un choix des cas susceptibles de nous révéler la signifi
cation de ce titre en Ethiopie et chez d'autres peuples.
c. Quelques expressions de formation analogue
Les tournures du type de Roi des Rois, Cantique des Cantiques, telles que
Van den Oudenrijn les a citées d'après la Bible ne se trouvent pas dans toutes les
littératures. Je n'ai pas pu relever un seul exemple en berbère, en haoussa et en
nubien ^2^. Je ne pense pas non plus qu'on puisse en trouver en malais où la
répétition d'un mot n'exprime pas le génitif mais un pluriel (radja radja « rois »,
orang orang «hommes»). Il y a donc des aires où ces constructions font entièr
ement défaut. D'autre part, on peut supposer, avec un assez haut degré de probab
ilité sinon avec une sûreté absolue, que le titre de Roi des Rois s'est développé
dans une «zone positive», c'est-à-dire dans une région où ces tournures étaient
d'usage courant.
Voici encore quelques citations bibliques : Roi des Rois et Seigneur des
Seigneurs (I Tim., vi, 15, et Apoc, xvn, 5) dits de Dieu et vanité des vanités
(1) Expliqué par Sàh-ân Sâh. Sâh-ân est le pluriel régulier. H. Torczyner, Z. D. M. G., 85
(1931), p. 291, distingue les groupes par ono mas tiques en deux types, l'un exprimant une rela
tion réelle (roi dominant d'autres rois) et l'autre exprimant un superlatif (redoublement
expressif) [communication M. A. Caquot].
<2) M. O. Kôhler, actuellement à Windhoek, me signale l'expression de ombara jozombara
dans la langue des Héréros, qu'il considère dérivé du Nouveau Testament. Une explication de
tous les titres se trouve chez F. Rudolf Lehmann, Das Hâupllingtum der Herero in Siidwest-
afrika (Sociologus, Berlin, 1955, p. 28-43). ETUDES 195
(Eccl., xii, 10). L'emploi du titre de Roi des Rois dans deux passages du
Nouveau Testament remonte bien à l'Ancien Testament (Deut., x, 17 cité par
Van den Oudenrijn) en raison de sa liaison avec celui de Seigneur des Seigneurs
et non au titre du Roi des Rois de Perse bien connu parmi les populations de
langue araméenne.
Dans la littérature talmudique, on trouve pour Dieu l'expression melek malkë
ha-mmëlâkim «Roi des Rois des Rois» (ou «Roi des Empereurs») qui est
évidemment inspiré par le titre du Roi des Rois de Perse. D'autres expressions
sont rubbd de rubbâ «la grande majorité» (araméen, litt. «la plupart du plupart»,
sg.) et pWe fëlà'ïm (hébreu) «merveilleux» (litt. «merveille des merveilles»).
L'hébreu postbiblique connaît enfin des tournures comme gannâb sa ba-
gganndbïm «grand voleur», rammdy sa bd-rammâyim «grand escroc», saqrdn
sa ba-ssaqrdnïm «grand menteur» (litt. «voleur qui est parmi les voleurs», etc.)
qui correspondent aux anciennes tournures telles que sdmë ha-ssamdyïm «les
cieux des cieux» ou lë-^ôlmë 'ôldmïm «in saecula saeculorum».
En Egypte, la formule «X des X» ne constitue pas un trait caractéristique de
la langue. Le titre de Roi des Rois est attesté seulement au Nouvel Empire,
immédiatement après l'expulsion des Hyksos sous trois rois et ensuite, après un
silence de plusieurs siècles, à la basse époque. Le dieu Amoun ^ est appelé à
Medînet Hâbou ^- j^ > — 0 H * J »J ! «ancêtre (père des pères) de l'ogdoade des
dieux» (K. Sethe, Amun und die acht Urgotter, Abh. d. Pr. Ak. d. Wiss., 1929,
phil.-hist. KL, n° 4, § 108). Une variante citée par Sethe montre la graphie
^ ^ ^ ^ * yat yatu «père des pères». Horus d'Edfou est appelé Hr Hr-u
« Horus des Horus» (M. Alliot, Le culte d'Horus d'Edfou au temps des Ptolémées,
Le Caire, 1949, p. 59, n. 1).
En Mésopotamie, le titre de Roi des Rois se trouve dans des textes assyriens
dans plusieurs variantes : bel bëlë « Seigneur des Seigneurs », Sar bëlë « Roi des
Seigneurs», Sar sarrâni «Roi des Rois» et Sar kal malkë «Roi de tous les Rois».
Les citations, sont données à la section suivante. Il y a également la forme bëlet
bëlëti «Maîtresse des Maîtresses» (Ungnad, Babylonisch-assyrische Grammatik,
Munich, 1926, p. 106, 1. 24 : be-let be-li-e-ti).
Avec l'expansion du christianisme, ces tournures se propagent dans le monde
entier et plusieurs d'entre elles ont été reprises par les littératures nationales.
Toutefois, il ne semble pas que cette construction ait été beaucoup imitée en
dehors du domaine religieux (gueeez : Tabiba tabibdn «sapiens sapientium»),
II y a quand même quelques constructions qui ne sont pas d'inspiration
biblique. La princesse Badroulboudour des Mille et une Nuits («pleine lune des
pleines lunes ») s'appelle « la plus belle lune pleine ». Tahdfut at-tahdfut, l'œuvre
du philosophe Averroes, ne signifie pas, comme on l'a traduit longtemps, «vanité
de Averroes' la vanité» Tahafut mais al-Tahafut, «l'incohérence Oxford des and incohérences» London, 1954). (Simon Van den Berg,
Enfin, nous avons le titre de Beglerbeg (ou Beylerbey) qui désignait, sous
l'Empire ottoman, les hauts gouverneurs de Roumélie, d'Anatolie et de Syrie.
Ce titre de Bey des Beys est rendu en arabe par 'amïr ul-'umarâ" et en persan
par mïr mïrdn.
Une construction similaire existe en amharique, mais il s'agit du nom précédé
(1> Les dieux sont fréquemment appelés Seigneur des Seigneurs, p. ex. le bouc de Mendès
(Urkunden, II, 1, p. 31, 7).
13 196 ANNALES D'ETHIOPIE
du génitif singulier et non du génitif pluriel (Guidi, Grammatica elementare
délia lingua Amarica, Roma, 1952, p. 52, § 71 : la ripetizione dà enfasi ail'
espressione ?/}»(] ! fl,fl ï «un gran ladro» [«il ladro dei ladri»],
pessimo).
d. L'emploi du titre de Roi des Rois chez d'autres peuples
Une première étude à ce sujet a été publiée par F. Bilabel dans son Histoire
d'Orient (Geschichte Vorderasiens und Agyptens vont 16. bis 11. Jahrhundert,
Heidelberg, 1927, p. 207-214 : «Kônig der Kônige»). J'ai utilisé sa documentation
en y ajoutant quelques graphies d'après les textes originaux ainsi que plusieurs
nouveaux exemples (Inde, Indoscythes, Arménie du Moyen Age). De plus j'ai
examiné les conditions politiques lors de la première apparition de ce titre en
Egypte et en Mésopotamie.
1. Egypte
La mention la plus ancienne du titre de Roi des Rois se trouve sur une stèle
érigée du Sud du temple de Karnak par Amosis 1er (1580-1558 av. J.-C). Sur
cette stèle qui se trouve au Sud du temple d'Amoun, Amosis 1er s'appelle :
« Roi des Rois dans tous les pays »
(Sethe, Urkunden, IV, 15, 8 et Bilabel, Geschichte, p. 207). Le mot de roi est
ici n-sw . t qui désigne plus particulièrement le « roi de la Haute Egypte » par
opposition à by . t-y le « roi de la Basse Egypte » selon les deux parties jadis indé
pendantes du « Royaume Uni ». Cette fiction des deux royaumes est maintenue à
travers toute la durée de l'histoire égyptienne, bien que les différences administ
ratives et politiques se soient effacées peu à peu.
A l'époque d'Amosis Ier, ce dualisme se réduisit probablement au maintien
du titre n-sw.t by. t-y «roi de la Haute et de la Basse Egypte», des deux cou
ronnes, et de certains éléments plutôt symboliques car l'Egypte était devenue
depuis des siècles un état unifié et centralisé. Mais le fait que l'unification du
pays était partie du Sud, de la Haute Egypte, confère à cette dernière toujours
la priorité et c'est la raison pourquoi n-sw.t et non by. t-y est employé pour
désigner le roi.
Il n'y avait effectivement, en Egypte et au reste du monde qu'un seul n-sw.t
(roi de la Haute Egypte). L'emploi du pluriel dans la titulature d'Amosis Ier
s'explique par l'état d'anarchie dans lequel était tombée l'Egypte à l'époque des
Hyksos, juste avant l'avènement d'Amosis Ier, fondateur de la XVIIIe dynastie.
Il y avait, à cette époque plusieurs princes en Haute Egypte qui s'arrogeaient du
titre de n-sw t comme il ressort de la stèle du roi Nib-hepru-Rï1 Yentef trouvée
à Koptos (F. Ll. Pétrie, Koptos, pi. VIII, traduction de J. Breasted, Ancient
Records, I, § 773). En ce temps-là, le titre de n-sw.t avait perdu sa signification
primitive et c'est la raison pour laquelle Amosis Ier, qui régna sur toute l'Egypte,
se fit appeler par le titre de Roi des Rois. .
ÉTUDES 107
Thoutmosis III (1504-1450 av. J.-C.) s'appelle :
« Roi des Rois, Prince des Princes, Soleil de tous les pays »
(K. Sethe, Urkunden, IV, 887, 8), et Aménophis II (1) figure sur la stèle de
Amada comme n-sw.t ny-w-sw.t hq Jiq'-u «Roi des Rois, Prince des Princes»
(R. Lepsius, Denkmâler, III, 65 a, lignes 6-7). Ce titre se trouve répété sur la
copie de la stèle de cAmàda {Recueil de travaux, IV, 33) et au temple d'Amoun
de Karnak (Borchardt, Baugeschichte, 43). Après Thoutmosis III et Amén
ophis II (environ 1450-1425 av. J.-C), le titre de Roi des Rois est abandonné
en Egypte pour n'y revenir qu'à l'époque tardive sous les Ptolémées où son
emploi s'inspire évidemment du titre de Roi des Rois de Perse.
Ptolémée XIII (Neos Dionysos) est appelé à plusieurs reprises n-sw.t ny-w-
s-w.t p. ex. (Bilabel, Geschichte, p. 208) :
— ntr nfr ny-w-sw.t «le bon dieu, roi des rois» (Philae, 1er pylône, photo
graphie 513 du Musée de Berlin);
— « tu viens en paix, Roi des Rois » (Philae, Mammisi, photographie 416 du
Musée de Berlin);
— « Roi des Rois de la Haute et de la Basse Egypte, Prince qui gouverne
les Princes» (De Morgan, Cat. Mon., I, série II, p. 13).
Deux cas signalés par Diodore sont suspects. Il s'agit du roi Osymandyas
(probablement Ramsès II, d'après son «nom de trône» Wsr m'l.(t) R') dont le
tombeau portait l'inscription (3x<jiaîvs fixatXécov ùau^iavSvas (I, 47, 1) et du roi
'Eeaéôocris (*Senwosri) qui, après avoir soumis le monde entier, érigea en de
nombreux points de son empire des stèles sur lesquelles il se désignait comme
« Roi des Rois et Prince des Princes » (ou : Seigneur des Seigneurs) fixailsùs
(SotjiXscov hoc) $so-7tÔtïis âscnroTcov ^scrociotjis (I, 55, 7). Ici, le double titre de Roi
des bq" hq'-u Rois et (Thoutmosis Seigneur des III) Seigneurs et à la correspond, désignation en de égyptien, Dieu dans à n-sw.t la Bible ny-w-sw.t (Deut.
x, 17).
2. Assyrie
Tiglatpileser s'appelle dans l'inscription de son prisme sar kal malkë, bel
bêle, sar sarrâni (Rawlinson, The cuneiform inscriptions of Western Asia, I,
p. 9; Bilabel, Geschichte, p. 209).
Assur-nâsir-apli II porte le titre de Roi des Seigneurs (sar bêle), Seigneur des
Seigneurs, Roi des Rois (Rawlinson, Inscriptions, I, p. 19). Le même titre est
attesté pour Assarhaddon, le conquérant d'Egypte (Rawlinson, Inscriptions, I,
p. 48). Son fils Assurbânipal (668-626 av. J.-C.) s'appelle à plusieurs reprises
« Roi des Rois » (sar sarrâni), Streck, Assurbânipal, vol. II, p. 227, 233, 239,
241, 245 et «Roi des Rois de Kùsu et de Musur» (p. 361).
t1' Les trois premières mentions, sous Amosis I, Thoutmosis III et Aménophis II sont certa
inement inspirées par les éléments sémitiques ayant pénétré en Egypte pendant la période des
Hyksos. L'emploi du titre n-sw.t est suggéré, en plus, par le fait que le Delta se trouvait sous
la domination directe des Hyksos de façon que seuls des princes de la Haute Egypte pouvaient
revendiquer un titre royal (n-sw t — roi de la Haute Egypte). 198 ANNALES D'ETHIOPIE
Déjà Tukulti Namurta (1323-]260 av. J.-C.) porte le titre de «prince de tous
les rois » (rubu-e ka-al sarrâni) qui semble exprimer une véritable souveraineté
sur plusieurs rois subordonnés. C'est la première mention d'un titre se rappro
chant de celui de Roi des Rois en Mésopotamie (Schroeder, Keilschrifttexte aus
Assur historischen Inhalts, II, 60, 11).
En Babylonie, il n'y a qu'un seul cas d'attesté, celui de Néboukadnésar Ier,
appelé nâsik sarrâni « Chef des Rois » (Rawlinson, Inscriptions, V, 55; Bilabel,
Geschichte, p. 210).
3. Perse
C'est Darius Ier (521-486 av. J.-C.) qui est appelé le premier Hsâyatiya Hsâya-
tiyanam («Roi des Rois»), ce qui est traduit à Béhistoun en babylonien par
sarru ina naphar sarrâni, à Persépolis et dans l'inscription de Naqs-i-Rustam
par sar sarrâni (Bilabel, Geschichte, p. 210). Ce titre se trouve aussi dans la
Bible (Esdras vu, 12 : Artaxerxes, Roi des Rois). Ce titre s'est conservé en Iran
jusqu'à nos jours. La forme moderne sih-in-sâh est expliquée comme abrévia
tion pour sâh-ân sâh « Roi des Rois ». Sur la forme sâh, voir Nyberg, Hilfsbuch
des Pahlevi, II, p. 213 sâh (écrit avec l'idéogramme araméen malkâ).
4. Inde
Vers 165 av. J.-C. le gréco-bactrien Eucratidès prend le titre de tiéyas fixai-
"kevs « grand roi » traduit en pracrit comme râgadirâga (« Roi des Rois »), Grousset-
Auboyer-Buhot, V Asie orientale des origines au xvi siècle, p. 59.
5. Arménie
Tigrane Ier sous lequel l'Arménie s'éleva à une grande puissance s'appelle
sur ses monnaies ark'ayits* ark'ay « Roi des Rois » (G. Macdonald, The coinage
of Tigranes I, dans Numismatic Chronicle, 1902, p. 193). Il s'agit là d'une
traduction du titre persan.
Aussi les rois Bagratides du Moyen Age, p. ex. Asof Yergaf et Gagik I"
(990-1020 ap. J.-C.) portent ce titre qui se trouve dans de nombreuses inscrip
tions d'Ani, l'ancienne capitale royale d'Arménie,
6. Indoscythes
Le roi Kanichka (environ 78-103 ap. J.-C), Scythe de culture indienne, ir
anienne et grecque porte le titre de F)AOHANO[1AO (*sâhiâno sâh) «Roi des
Rois» (Grousset-Auboyer-Buhot, p. 69; Bartholomae, Awestasprache und
Altpersisch, p. 269, dans Grundriss der iranischen Philologie). Son titre de
dëvaputra « fils de dieu » aurait été créé, d'après Sylvain Levi {Journal Asiatique,
1934, I, 1) par un intermédiaire iranien le titre chinois de fien tseu
« fils du ciel ».
7. Palmyre
II est probable que Septimius Herodianos, deuxième fils de Zénobie, portait
le titre de «Roi des Rois» (Lidzbarski, Ephemeris, I, 85). ETUDES 199
e. Le titre de Roi des Rois en Ethiopie
Le premier document éthiopien mentionnant le titre de Roi des Rois (en écri
ture non vocalisée N-g-s N-g-s-t) est la stèle érigée par le roi cËzana à l'Ouest
d'Axoum relative à une expédition punitive contre les Bedjas rebelles (vers 425
ap. J.-C).
Le texte sabéen commence par les mots (vocalises d'après M. le professeur
Littmann) : 'Ezand malka Aksûm wa za Hemêr wa Raydân wa Habasat wa
Sabâ wa Salhë[n] wa Seyamô wa Kdsu wa Begd malka malkân « cEzana, roi
d'Axoum et de Hemêr, de Raydân et de Habasat de Sabâ et de Salhën, de
Seyâmo, de Kouch et de Bega (= Begâmeder), Roi des Rois » (Littmann, Athio-
pische Inschriften, dans Miscellanea Academica Berolinensia, Berlin, 1950,
inscription n° 1).
Le texte éthiopien qui ne diffère guère du sabéen rend le titre par N-g-s N-g-
s-t, c'est-à-dire Negûsa Negest.
Je pense qu'une étude de ce premier document peut nous éclairer sur la
signification revenant au titre de Roi des Rois. On y apprend que '"Ëzanâ avait
envoyé ses frères Sai'azana et Hâdefdh contre les Bedjas rebelles. A la suite de
cette expédition, six rois (sed destu nagast) des se soumirent avec leurs
peuples Çahizâbihomu). Ils furent expatriés avec leurs enfants (daqiqomu), et
leurs femmes Çanestomu), leurs peuples Çahzdbihomu) et leur bétail (ansesd-
homu) et installés, au centre de l'Ethiopie, à D-iv-l B-y-r-n (ou B-h-r-n?). Les gens
qui accompagnaient les 6 rois étaient au nombre de 4.400, le nombre des bœufs
s'élevait à 3.112 et celui des brebis et des animaux de ferme à 6.224.
Ces chiffres sont significatifs, car ils montrent quels étaient les effectifs dont
disposait un « roi » (N-g-s) au temps de cEzana. Répartis sur les 6 rois, on
obtient par « royaume » en moyenne environ 730 personnes, 519 bœufs et 1037
brebis et animaux de ferme. Même en supposant qu'une partie des sujets ait pu
se soustraire avec leur bétail à la déportation, l'effectif des 6 rois bedjas nous
semble minime.
En parlant de rois, on a généralement tendance à se laisser guider par l'accep
tion de ce terme telle qu'elle s'est développée, surtout en Europe, au Moyen
Âge et aux temps modernes. C'est dans ce sens qu'on parle du roi de France,
du roi d'Espagne, du roi d'Angleterre (mais de l'Empereur de Byzance). Or, ce
n'est qu'un développement secondaire de la royauté qui comprenait à ses débuts
des territoires beaucoup plus modestes. Dans l'antiquité, beaucoup de rois ne
possédaient qu'une seule ville. En Phénicie, nous avons des rois de Tyr, de
Sidon, de Byblos. En Grèce, il y avait de nombreux petits royaumes, depuis la
guerre de Troie jusqu'à l'époque historique. Les rois de Rome ne disposaient au
début que d'une seule ville et ce n'est que peu à peu que leur royaume
s'étendit.
Vu cet état de choses, on comprend pourquoi cEzana voulut se distinguer,
aussi par son titre de ces rois bedjas. Les 9 provinces dont il revendique la
royauté, d'Axoum jusqu'aux Bedjas, comprennent des territoires vastes et l'on
conçoit facilement qu'au Ve siècle le N-g-s d'Ethiopie représentait une puissance
supérieure à celle d'un N-g-s des Bedjas.
Il est probable que les 9 régions dont cEzana se réclame « Roi des Rois »
étaient à l'origine des royaumes indépendants. Bien que nous ne possédions pas
de document antérieur à celui de cEzana, il y a le Mashafa Têfut qui nous ANNALES D'ETHIOPIE 200
renseigne sur l'origine des rois d'Axoum. D'après ce texte, la reine de Saba
régnait la première et ensuite Ménilek, en compagnie de 12 rois et de 2 princes
qui lui étaient subordonnés. Ménilek régna sur Axoum et assigna à chacun des
12 rois un gouvernement (A. Caquot, Aperçu préliminaire sur le Mashafa
Tëfut de Gechen Amba, dans Annales d'Ethiopie, I, 1955, p. 97).
L'idée de l'Empire d'Ethiopie qui comprend plusieurs royaumes se trouve
clairement exprimée dans l'histoire d'Ethiopie du P. Manoel d'Almeida (vers
1625). Celui-ci distingue, comme de nombreux auteurs postérieurs, entre les
royaumes et les provinces (35 reinos, 17 provincias, p. 9). A cet endroit, il ajoute :
« e iuntamente se saiba que em nenhum destes reynos havia quando o Empera-
dor os senhoreava, nem ha hoje Reis proprios; porque todos os governava por
visoreis ou governadores postos de sua mâo, posto que em alguns nâo punha
estrangeiros senâo naturaes dos mesmos reynos, descendentes de seus antigos
Reis » (Historia Aethiopiae, Roma, 1907, p. 9).
Comme on voit, l'essentiel est la réunion de plusieurs royaumes dans l'orga
nisation politique supérieure qu'est l'Empire d'Ethiopie. Si ces royaumes étaient
réellement administrés par des rois subordonnés ^\ comme le dit le Mashafa
Tëfut, ou par des descendants d'anciennes dynasties royales, comme le dit
le P. Manoel d'Almeida — mais qui ne portaient plus le titre de Roi mais de oum
(Xumo) — ou s'ils étaient gouvernés par des vice-rois ou gouverneurs, peu
importait.
Si le titre officiel de l'empereur d'Ethiopie est bien Negusa Nagast, celui-ci
est désigné plus fréquemment par le titre plus simple de Negus. Tel est le cas
des chroniques, p. ex. des chroniques de Zar'a Yâcqob et de Ba'eda Màryàm
(éd. Perruchon, Paris 1893, Bibl. Éc. Ht. Et., fasc. 93) et même dans le Ser'ata
Mangest (2), le Manuel du Protocole Royal (J. Varenbergh, Studien zur âthio-
pischen Reichsordnun g, Strasbourg, 1915). Le titre de Negusa Nagast figure sur
les documents officiels, la correspondance du Souverain et sur les monnaies. S'il
se trouve dans un texte historique, il s'agit d'un cas particulier (E. Trumpp,
Gadla Adam, Munich, 1880 : flfl : fty°0 : ghC « 'i'bW * 'RCft ' (iht't s
1T<W ï il/*'"!' s UÛaofiP s Hll-bAhO) : hCl\ î «lorsque Hor, roi de
Perse, apprit ce qu'était celui qu'on appelait le Roi des Rois, il prépara ses
chars », p. 168, 20). Dans le cas cité, il s'agit d'ailleurs d'un texte traduit de
l'arabe.
D'après lob Ludolf (Historia Aethiopiae, Francoforti ad Moenum, 1681),
l'Ethiopie (Imperium Abassinum) comprenait à cette époque-là 26 royaumes ^
(régna) et 14 provinces (regiones). Parmi les royaumes figurent Amhara, Angot,
Bagemder, Damot, Dembea, Gafat, Gojam, Shewa, Tigra, etc. (Cap. m). Le
2e livre, chapitre Ier, traite de regibus Habessinorum eorumque variis titulis
nominibus et insignibus. D'après Ludolf, l'Empereur est appelé Neguça nagastë
za itiopia en raison de quelques rois subordonnés ou vice-rois (ad regulos non-
nullos subjectos aut proreges) qui portent également le titre de negus (régis) ou
de nagâsh (rectoris).
(1) ' Àmda Seyon avait été subitement attaqué par dix rois (negestât) à un moment où il
n'avait pas encore assemblé son armée (R. Basset, Études sur l'Histoire d'Ethiopie, Paris, 1882,
extr. du Journal Asiatique, p. 103).
'2> A côté du titre de Negusa Nagast.
(3' A. H. M. Jones et E. Monroe, Histoire d'Ethiopie, Paris, 1935 : les états tributaires,
bien que gardant leur nom de royaume, furent réduits de bonne heure au rang de province
(P- 90). 201 ETUDES
Les observations de Ludolf font une excellente impression. Il donne toutes
les expressions en écriture éthiopienne accompagnées d'une transcription phoné
tique (que je ne reproduis pas). De plus, il cite de grands fonctionnaires portant
les titres de Negus, de Nagaçi ou de Nagash, de Sum, de Râs et de Makwannen,
p. ex. :
— Negusa Gân (Rex Gàrï);
— Enarea Negus (Enarea Rex) ;
— Bahr Nagash (Regionis maritimi Rector);
— Gojam (Gojamae Rector) ;
— Gurage Shum (Gurage Prorex);
— Angot Ras et Tigré Macuenen (Liber II, cap. xvn).
Le titre de Nagâsi (gue'ez) ou de Nagâs (amharique) est formé de la même
racine que Negus. Il s'agit, selon la forme grammaticale, d'un participe, ce qui
suggère une traduction par « régent » (regens). En général, le titre de Negus est
réservé à l'Empereur (à côté du titre officiel de Negusa Nagast) et aux rois
indépendants (p. ex. le roi des Dankalis, le roi de Zeylac, etc.). Il semble pour
tant qu'à certains temps des gouverneurs de provinces aient porté ce titre.
Comme A. Caquot et A. J. Drewes l'ont récemment indiqué, l'ancien n-g-s-y
désigne bien le roi ^ et non le gouverneur (Annales d'Ethiopie, 1955, p. 33);
la Bible éthiopienne emploie les deux termes, Negus et Nagâsi, sans distinction.
En arabe, l'empereur d'Ethiopie s'appelle en-Nagdsi.
f. Le titre de Reine des Reines
A la fin de l'époque ptolémaïque, Marc Antoine confère à Cléopâtre le titre
de «Reine des Rois» (ftotcriXis fiaatkecov) et celui d'un Roi des Rois (jSaatXevs
fiacriXécov) à Ptolémée XVI Césarion, fils de Jules César et de (Cassius
Dion, 49, 41). Le titre de l'Impératrice d'Ethiopie est, non Reine des Rois, mais
Reine des Reines ('}<fltl't* : Î7fl^"p<î" *), comme l'a déjà signalé Van den
Oudenrijn. Ce titre se trouve déjà mentionné par le P. Manoel d'Almeida
(Naguesta Nagastat); il était, en ce temps-là, aussi courant que celui de Roi des
Rois (Historia Aethiopiae, I, 6).
Le titre de Reine des Reines est plus facile à interpréter que celui de Roi
des Rois. Il n'implique pas une véritable autorité sur des rois ou reines subor
donnés mais souligne la position tout à fait exceptionnelle revenant à l'Impérat
rice, en comparaison avec d'autres reines (notamment des reines des petits états
limitrophes).
Il existe une certaine analogie entre les titres de Roi des Rois et de Reine
des Reines avec ceux d'Archiduc et d'Archiduchesse créés en 1713 par la Sanc
tion pragmatique de l'Empereur Charles VI qui sont réservés aux seuls membres
(1) La formule rïiJP{D« s ftfl s iP"U «vive le roi !» (Zrmo à (Saa-iÀeu's) a dû être une locution
ancienne comme le fait remarquer Dillmann {Lexicon aethiopicum, s. v.) introduite dans la
Bible (I Rois, x, 24, etc.) ; voir A. Caquot et A. J. Drewes, Annales, 1955, p. 33. Actuellement
on n'emploie que le terme de Negus dans ce cas (proclamation du roi Dâwit, 1714-1719 : que
règne notre roi (Negus) Dâwit, fils de notre roi lyasul (Basset, Études, p. 183).

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