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Le triomphe ambigu de l'aide humanitaire - article ; n°151 ; vol.38, pg 641-658

De
19 pages
Tiers-Monde - Année 1997 - Volume 38 - Numéro 151 - Pages 641-658
18 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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François Jean
Le triomphe ambigu de l'aide humanitaire
In: Tiers-Monde. 1997, tome 38 n°151. Coopération internationale : le temps des incertitudes ( sous la direction
d'André Guichaoua ). pp. 641-658.
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Jean François. Le triomphe ambigu de l'aide humanitaire. In: Tiers-Monde. 1997, tome 38 n°151. Coopération internationale : le
temps des incertitudes ( sous la direction d'André Guichaoua ). pp. 641-658.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/tiers_1293-8882_1997_num_38_151_5154- LA PARTICIPATION CROISSANTE ///
DE LA SOCIÉTÉ CIVILE
LE TRIOMPHE AMBIGU
DE L'AIDE HUMANITAIRE
par François Jean*
La montée en puissance de l'humanitaire au cours de la dernière décennie
s'est traduite par de profondes évolutions du dispositif d'assistance et des
modes d'intervention internationale dans les situations de crise. La réorien
tation des flux financiers en faveur de l'aide d'urgence et des ONG s'est
accompagnée d'un élargissement de la distribution des secours, de la péri
phérie vers le centre des conflits. La multiplication des intervenants interna
tionaux dans les situations de violence soulève des questions de fond sur le
rôle de l'aide humanitaire dans la dynamique des conflits et dans le processus
de privatisation des services sociaux à l'œuvre dans les pays en crise.
Depuis une dizaine d'années, l'adjectif humanitaire connaît une for
tune sans précédent et se décline en permanence en «catastrophes
humanitaires», «interventions humanitaires», «politiques humanit
aires ». Ce triomphe de l'humanitarisme est contemporain de la fin de
la guerre froide, fruit de l'illusion - accréditée par la notion de « com
munauté internationale » - d'une humanité enfin réconciliée autour du
refus de l'inacceptable et symptôme du désarroi face à l'impression de
« nouveau désordre international ». Il est de plus encouragé par l'omni
présence de la télévision, qui privilégie un rapport instantané, sentiment
al et amnésique à la réalité. Ce succès ambigu de l'humanitaire a trans
formé un engagement jusqu'alors marginal en composante importante
des relations internationales dans les situations de crises majeures. Le
label humanitaire est désormais si prisé qu'il est devenu un brevet de
légitimité pour toute action, ou simulacre d'action, diplomatico-mili-
* Directeur de recherche à la Fondation Médecins sans frontières.
Revue Tiers Monde, t. XXXVIII, n° 151, juillet-septembre 1997 642 François Jean
taire. Dans le même temps, nombre d'organisations des Nations Unies,
saisies par l'urgence, se sont tournées vers les terrains de conflit. Mais
cet emballement humanitaire, qui a connu son paroxysme lors de l'i
ntervention en Somalie, est aujourd'hui refroidi, comme en témoignent,
trois ans plus tard, les réactions à la crise des Grands Lacs. Il n'en reste
pas moins que les développements de ces dernières années se sont tra
duits par des évolutions sensibles du dispositif d'assistance et des modes
d'intervention internationale dans les situations de crise. Des évolutions
qui soulèvent des questions de fond sur l'action humanitaire, ses rela
tions avec les pouvoirs et son rapport aux sociétés dans lesquelles elle se
déploie1.
LE REDÉPLOIEMENT DU SYSTÈME DE L'AIDE
Le début des années 90 est marqué par un glissement de l'aide au
développement, pour l'essentiel engagée dans le cadre de relations
d'État à État, vers l'aide humanitaire, de plus en plus mise en œuvre par
des organisations non gouvernementales (ong)2.
Toutes les sources indiquent une augmentation sensible de la part de
Г « aide humanitaire » ou de Г « aide d'urgence » dans une aide publique
au développement (apd) en relative stagnation depuis la fin des
années 80. Selon le comité d'aide au développement (cad) de I'ocde, la
part des « secours d'urgence » (qui n'incluent pas l'aide alimentaire d'ur
gence) est passée de 1,35% à 5,75% de I'apd entre 1980 et 1993. Les
dépenses consacrées par les membres du CAD aux opérations de secours
d'urgence sont passées, sur la même période, de 610 millions de dollars
à 3 284 millions de dollars (en dollars constants). La tendance est simi
laire pour l'aide bilatérale dont la part consacrée aux secours d'urgence
est passée de 1,5% à 8,27% entre 1982-1983 et 19933. De même, pour
l'Office humanitaire de la Communauté européenne (echo), le volume
de l'aide d'urgence a été multiplié par 6,6 entre 1990
et 1994, passant de près de 120 à plus de 760 millions d'écus.
Cette redirection des flux financiers en faveur de l'aide humanitaire a
eu pour conséquence inattendue de conduire certaines institutions à
dépasser la dichotomie urgence/développement, fort à la mode dans les
années 80, pour mettre en avant un continuum urgence-réhabilitation-
1 . Le lecteur pourra aussi se reporter aux études de cas présentées par S. Adnan et С. В. Dulce dans
Revue Tiers Monde, n° 150, avril-juin 1997 (N.d.l.R.).
2. John Borton, Recent trends in international relief system, Disasters, 17 (3), 1993.
3. La part de l'aide d'urgence dans I'APD représentait, en 1993, 12,18% pour l'Allemagne, 17% pour
la Hollande, 12,38 % pour la Grande-Bretagne et 9,55 % pour les États-Unis. Le triomphe ambigu de l'aide humanitaire 643
développement. Prenant acte des évolutions du marché de l'aide,
nombre d'organisations internationales se sont repositionnées dans l'u
rgence et se piquent désormais d'intervenir sur les terrains de crise
ouverte. Mais, par-delà ces ajustements institutionnels, la dernière
décennie a été marquée par une profonde recomposition du champ des
acteurs dans le domaine de l'aide d'urgence : malgré l'entrée en scène de
l'humanitaire d'État, les organismes nationaux ne jouent encore - en
dehors des interventions « militaro-humanitaires » - qu'un rôle secon
daire sur des terrains marqués par la présence des organisations multilat
érales et, surtout, par la montée en puissance des acteurs privés.
Le rôle des ong dans la mise en œuvre de l'aide internationale s'est
considérablement développé depuis une dizaine d'années. Au-delà des
fonds privés, souvent considérables, qu'elles mobilisent auprès du grand
public, elles canalisent une part croissante des financements publics four
nis par les pays donateurs. Selon le Programme alimentaire mondial
(рам), la part des ong dans la distribution de l'aide a considé
rablement augmenté depuis une dizaine d'années, passant de 9,76 % à
20,96 % entre 1988 et 1994. Cette évolution est particulièrement marquée
dans les situations de crise : entre 1990 et 1994, echo a attribué aux ong
entre 45% et 67% de ses financements au titre de l'aide d'urgence.
En 1991, les ong canalisaient, en termes nets, plus de ressources que la
Banque mondiale. Cette place se confirme pour les principales crises du
moment. Ainsi, en 1994, les ong ont reçu 1 16 millions de dollars, soit plus
de 40 % de l'aide humanitaire de l'Union européenne pour Гех- Yougoslav
ie et 13 millions de dollars, soit près de 44 % de l'aide humanitaire euro
péenne au Libéria. Selon le Département des affaires humanitaires des
Nations Unies (dha), elles ont canalisé, en 1993, 100 millions de dollars,
soit 47 % de l'aide internationale à la Somalie et la même somme, soit
49% de l'aide d'urgence au Soudan. Des pourcentages souvent plus
importants que ceux des agences des Nations Unies1.
En bref, deux tendances se dégagent : la part de l'aide humanitaire
dans les flux d'aide en faveur des pays du Sud ne cesse d'augmenter et
les acteurs privés jouent un rôle croissant dans la mise en œuvre de l'a
ssistance internationale.
1 . Il ne s'agit bien sûr ici que de données fragmentaires et très largement incomplètes sur des catégories
assez mal définies ou ayant des définitions différentes selon les sources - « aide d'urgence », « aide humanit
aire », « ONG »... De surcroît, ces chiffres ne prennent en compte que les financements publics canalisés par
les ONG et n'intègrent pas les fonds privés, souvent considérables, drainés par celles-ci. Une recherche reste
à faire pour mieux évaluer, pour chaque crise, le volume des financements mobilisés et les grandes catégories
d'utilisation (aide alimentaire ou matérielle, transport, dépenses locales - emplois, services...). La difficulté à
obtenir des données fiables et synthétiques renvoie en partie à la complexité et à la fragmentation du système
d'aide d'urgence ; elle reflète surtout la relative opacité d'un dispositif d'aide internationale où, malgré l'am
pleur des sommes engagées, la notion A' accountability est encore très relative... 644 François Jean
Contournement des États et multiplication des acteurs
Dans les pays bénéficiaires, ces évolutions semblent porteuses d'une
remise en cause de l'État comme canal exclusif d'accès aux ressources
d'extraversion. Traditionnellement, en effet, l'État était le principal
bénéficiaire de l'aide internationale. Cela était particulièrement vrai de
l'aide au développement, qu'elle soit bilatérale ou multilatérale, qui
était, et reste pour l'essentiel, gérée par les autorités du pays bénéficiaire,
au risque d'alimenter les clientèles du pouvoir et d'exacerber l'enjeu de
la conquête de l'État et du partage du «gâteau national». L'idée de
mettre en œuvre des canaux plus directs a progressivement fait son che
min, principalement dans le domaine de l'aide d'urgence, porteuse, par
nature, d'une exigence de distribution rapide aux populations menacées
et, de surcroît, très sensible aux manipulations dans les situations de
conflit interne où elle représente un enjeu particulièrement important
pour les belligérants.
En 1977, l'administration Carter décidait de ne plus soumettre l'a
ssistance humanitaire à des conditions politiques, ce qui permit notam
ment l'acheminement d'une aide massive aux victimes de la famine
éthiopienne de 1984-1985, en dépit de l'hostilité des États-Unis à
l'égard du régime du colonel Mengistu. Mais l'aide américaine fut la
rgement canalisée par des ong pour la soustraire à l'influence des autor
ités éthiopiennes. La volonté d'établir une relation, sinon exclusive,
du moins privilégiée, avec les ong dans la mise en œuvre des opéra
tions de secours s'est donc manifestée dès le milieu des années 80 chez
certains bailleurs de fonds comme les États-Unis. Elle s'est ensuite
étendue à la plupart des pays donateurs, au premier rang desquels les
pays européens. Cette préférence non gouvernementale renvoie à la
volonté de limiter les détournements et l'instrumentalisation de l'aide
dans les situations de conflits et de s'assurer qu'elle parvienne effect
ivement aux populations les plus démunies sur le plan des relations de
pouvoir.
Dans les pays en conflit, l'État n'est plus le canal privilégié de di
stribution de l'aide internationale. Le temps n'est plus où le respect du
principe de souveraineté et la volonté des États d'interdire toute assi
stance aux zones contrôlées par les forces «rebelles» restreignait,
comme en Afghanistan, au Soudan ou en Angola, le marché de l'aide
aux seuls faubourgs du pouvoir. La logique d'intervention des ONG
renforce cette tendance au contournement des États. Contrairement
aux agences intergouvernementales du système des Nations Unies, les
ong, aussi respectueuses soient-elles des autorités nationales, ne les Le triomphe ambigu de l'aide humanitaire 645
LES ACTEURS HUMANITAIRES
Depuis quelques années, un nombre croissant d'institutions, des
plus inattendues - les organismes de développement - aux plus
improbables - les forces armées - s'engagent dans l'aide humanitaire
d'urgence. Pour enrayer sa dénaturation par l'utilisation opportun
iste qui en est faite, mais aussi pour mieux définir les acteurs, il
paraît essentiel de tenter de délimiter les contours et le contenu de
l'action humanitaire. Selon Rony Brauman, «l'action humanitaire
est celle qui vise à préserver la vie dans le respect de la dignité et à
restaurer dans leurs capacités de choix des hommes qui en sont pri
vés par les circonstances. Elle est mise en œuvre pacifiquement et
sans discrimination par des organismes agissant au nom des prin
cipes d'humanité, du droit des gens et des exigences de la conscience
publique»2. D'après cette définition, l'action humanitaire n'a pas
pour ambition, contrairement à d'autres chapitres de la solidarité
internationale, de transformer une société et elle est, en principe,
mise en œuvre par des organisations indépendantes et impartiales.
Au-delà de quelques programmes des Nations Unies, tels le Pro
gramme alimentaire mondial, l'Unicef et, surtout, le Haut commiss
ariat pour les réfugiés, les principaux acteurs humanitaires sont le
Comité international de la Croix-Rouge et un certain nombre
d'organisations non gouvernementales. Il n'est pas aisé de se repérer
dans le milieu des ONG, si foisonnant et si divers, qui ne cesse de se
développer. A défaut de typologie, tentons, pour commencer, une
généalogie. Au commencement étaient la Croix-Rouge et les
organisations caritatives, essentiellement confessionnelles. Les prin
cipaux développements institutionnels ont suivi les grands boule
versements du siècle. C'est ainsi qu'en 1919 ont été créés, notam
ment, Save the Children Fund et la Ligue des sociétés de la
Croix-Rouge (devenue récemment la Fédération des de la
Croix-Rouge), pour venir en aide aux populations civiles au sortir de
la première guerre mondiale. De même, la seconde guerre mondiale
a vu naître Norvegian People's Aid, International Rescue Comittee,
OXFAM ou Catholic Relief Service et l'immédiat après-guerre a été
marqué par l'apparition de nombreuses organisations ou fédé
rations : care, Caritas Internationalis, Lutherian World Federation,
1. Mark Dufïield, Complex Emergencies and the Crisis of Developmentalism, in Linking Relief and
Development, IDS Bulletin, vol. 25, n° 4, octobre 1994.
2. Rony Brauman, L'assistance humanitaire. Dictionnaire d'éthique et de philosophie morale (sous la
direction de Monique Canto-Sperber), PUF, 1996. 646 François Jean
World Vision... La plupart de ces organisations, créées pour porter
secours aux populations affectées par le conflit, se sont tournées, à
l'instar de la Banque mondiale et d'autres organisations interna
tionales, vers le « Tiers Monde » et le « développement » au tournant
des années 60. Enfin, la rupture avec le « tout politique » et le retour à
une démarche de solidarité par-delà les clivages idéologiques s'est tra
duit, à la fin des années 70, par l'apparition d'une nouvelle génération
d'organisations, personnifiée en France par des organisations telles
que Médecins sans frontières, Médecins du Monde, Aide médicale
internationale, Action contre la faim ou Handicap international.
L'apparition du « sans frontiérisme » et la montée en puissance de
l'humanitaire précèdent et accompagnent la fin de la guerre froide qui
sera à son tour marquée par une véritable explosion du marché de
l'aide d'urgence. Au début des années 90, l'engouement des États et
des Nations Unies pour l'humanitaire s'est notamment traduit par
l'apparition ou le développement de nouveaux « guichets d'urgence »
(echo, Office of Foreign Disasters Assistance...) drainant des fonds
considérables et devenus les financeurs principaux - et parfois exclus
ifs - de nombre d'ONG. La croissance des budgets de secours et le
développement d'une « culture de contrat » se sont traduits par une
multiplication des opérateurs sur les terrains de crise médiatisés. A cet
égard, le degré de dépendance vis-à-vis des financements publics est
sans doute l'un des critères les plus pertinents pour différencier les
acteurs humanitaires des «ong champignons» et autres sous-trai
tants des bailleurs de fonds. Dans les situations de crise, et particulièr
ement sur les terrains de conflit, l'indépendance des organisations
humanitaires à l'égard des pouvoirs politiques doit être sans équi
voque. C'est en effet, avec le respect du principe d'impartialité, une
condition nécessaire pour établir avec les belligérants un climat de
confiance minimal sans lequel, dans un contexte par définition très
tendu, l'accès aux populations menacées ne saurait être préservé.
considèrent pas comme des interlocuteurs obligés ; elles ont tendance à
favoriser des contacts directs avec les populations ou, du moins, avec
ceux qu'elles considèrent, à tort ou à raison, comme leurs «représent
ants » au niveau local.
Mais cette marginalisation des États ne participe pas seulement de la
volonté de soustraire l'aide à l'influence du pouvoir dans les pays bénéf
iciaires ; elle renvoie également à de profondes évolutions du processus
de décision et des objectifs de l'aide d'urgence dans les pays occiden- Le triomphe ambigu de l'aide humanitaire 647
taux. Les États restent les principaux bailleurs de fonds et conservent, à
ce titre, un rôle central dans les opérations de secours mais ils ne sont
pas des acteurs pivot dans un domaine qui renvoie de moins en moins à
des logiques politiques. L'aide humanitaire est certes devenue, depuis
quelques années, un instrument non négligeable de la politique étran
gère des pays occidentaux mais beaucoup d'interventions n'ont que de
lointains rapports avec des stratégies d'influence, de défense des intérêts
nationaux ou même avec des politiques d'aide cohérentes.
L'implication des pays donateurs recouvre tout un éventail de moti
vations allant des préoccupations humanitaires à des considérations
politiques, en passant par des « logiques d'image » liées à la volonté de
« faire quelque chose » pour répondre à l'émotion de l'opinion et par la
mobilisation de l'aide comme levier pour encourager la recherche de
solutions négociées1. Les décisions d'intervention participent de plus en
plus d'un processus non intentionnel, symbolique et financier plus que
strictement politique et essentiellement déterminé par les interactions
entre les médias, les opinions publiques, les bailleurs de fonds ou les
organisations non gouvernementales et intergouvernementales dans les
pays développés. De même, les États ne jouent pas un rôle déterminant
dans la mise en œuvre des opérations de secours, dans un contexte
marqué, depuis le début des années 90, par la multiplication des
intervenants sur les terrains de crise. Au Comité international de la
Croix-Rouge (cicr) et aux quelques organisations humanitaires trad
itionnellement présentes dans les situations de conflit sont, en effet, venus
s'ajouter la plupart des programmes des Nations Unies et le ban et l'ar
rière- ban des organisations non gouvernementales qui se sont multi
pliées au cours des dernières années.
Des États aux bailleurs de fonds
Mais cette remise en cause des États comme canaux privilégiés de
l'aide internationale ne se traduit pas pour autant par leur éviction des cir
cuits de l'aide d'urgence. Dans les pays bénéficiaires, les États restent en
effet les interlocuteurs privilégiés de la communauté internationale et
monnayent souvent au prix fort la possibilité, concédée aux agences de
secours, d'intervenir dans les zones échappant à leur contrôle. C'est ainsi
1 . Ce dernier point renvoie à la notion, un moment fort commentée, de « diplomatie humanitaire »
fondée sur l'idée que l'aide humanitaire pouvait être l'un des leviers du retour à la paix. Depuis quelques
années toutefois, cette idée, développée notamment dans Y Agenda pour la paix du secrétaire général des
Nations Unies, ne semble plus d'actualité. On retrouve cependant - à ceci près qu'il n'est pas question
ď « aide humanitaire » mais de « programme d'investissement » - cette même conception de l'aide interna
tionale comme accompagnement - ou substitut - d'un processus de paix, dans le cas des Palestiniens. 648 François Jean
qu'en dépit de l'ampleur des besoins dans les zones tenues par le spla, les
trois quarts de l'aide acheminée au Soudan en 1989-1990 furent distribués
dans les zones gouvernementales, avant d'arriver à une relative parité
en 19931. Les États, même affaiblis, disposent d'atouts non négligeables
pour tirer parti des opérations de secours se déroulant sur leur territoire.
Reste que les opérateurs de l'aide ont de plus en plus l'ambition de por
ter secours à toutes les populations menacées, indépendamment de leurs
relations avec le pouvoir central. Mais, en dépit de cette exigence d'impart
ialité, ils sont, dans les faits, souvent ressaisis par des contraintes polit
iques : en l'absence d'évaluation sérieuse des besoins ou dans un souci de
neutralité, les opérations de secours dans les zones de conflit sont parfois
mises en œuvre sur la seule base d'une répartition équitable entre les bell
igérants. Cet impératif d'équilibre est sans doute un facteur non négli
geable d'expansion du marché de l'aide. Et ce d'autant plus qu'il y a sou
vent convergence entre les intérêts des pouvoirs locaux et les besoins
institutionnels - en termes de visibilité médiatique et de présence opéra
tionnelle - des acteurs de l'aide qui se multiplient sur les terrains de crise.
Dans les pays donateurs également, les États ne restent pas inactifs et
ont peu à peu réinvesti le champ humanitaire qui, au départ, s'était consti
tué sinon contre eux, du moins en dehors d'eux. Sans même parler de l'im
plication des États, et de leurs forces armées, dans des opérations « mili-
taro-humanitaires », on observe une propension croissante des États à
intervenir sur un mode humanitaire, jusque dans les crises dénuées de tout
intérêt stratégique. L'entrée en scène de l'humanitaire d'État, dont témoi
gnent, notamment, la nomination, en 1988 en France, d'un secrétaire
d'État à l'action humanitaire ou la création, en 1992, de l'Office humanit
aire de la Communauté européenne et du Département des affaires
humanitaires des Nations Unies, s'accompagne, dans les crises médiatis
ées, d'une nouvelle volonté, perceptible chez certains pays donateurs,
d'intervenir sur le terrain pour renforcer leur visibilité en mettant en
œuvre leurs propres programmes de secours2. Ce nouvel activisme des
agences d'aide publique est encore embryonnaire mais la montée en puis
sance d'ECHO témoigne, au niveau européen, de l'arrivée des bailleurs de
fonds dans un espace humanitaire de plus en plus convoité.
Par ailleurs, le redéploiement du dispositif d'aide d'urgence au profit
des acteurs privés ne va pas sans ambiguïtés : le label « non gouverne-
1 . Miliard Burr et Robert Collins, Requiem for the Sudan : War, Drought and Disaster Relief on the
Nile, Westview Press, 1995.
2. Certains pays donateurs commencent à se doter de structures opérationnelles. Ainsi, après l'opéra
tion de secours en faveur des réfugiés kurdes, en avril-mai 1991, l'agence britannique de coopération (ODA)
a créé des Disasters Relief Teams qui sont intervenus en Irak puis en Bosnie. De même, ECHO s'est doté d'un
bras opérationnel, V European Community Task Force (ECTF), qui met directement en œuvre certains pro
grammes de secours européens en Croatie et en Bosnie. triomphe ambigu de l'aide humanitaire 649 Le
mental» masque mal la diversité des relations entre les ong et les
acteurs étatiques, civils ou militaires, et la part croissante des finance
ments publics canalisés par les ong soulève quelques questions de fond
sur le statut de ces organisations qui, pour certaines, restent des acteurs
autonomes susceptibles de définir leurs propres stratégies, tandis que
d'autres ne sont que de simples sous-traitants des bailleurs de fonds.
Cette dépendance croissante de nombre ď « ong » à l'égard des finance
ments publics est d'autant plus problématique qu'une économie de
l'offre commence à apparaître dans certaines situations médiatisées qui
suscitent une volonté d'intervention des pays donateurs : loin de définir
leurs priorités en fonction d'une évaluation des besoins, nombre d'ONG
tendent à se précipiter sur les financements disponibles, quitte à définir
ensuite des projets, souvent assez éloignés du souci humanitaire mais
répondant aux attentes des bailleurs de fonds1.
Il n'en reste pas moins que les circuits interétatiques sont désormais
parasités par de nouveaux acteurs et de nouveaux réseaux qui les débor
dent et les remettent en cause. Schématiquement, on est passé d'un sys
tème interétatique, essentiellement structuré par des logiques politiques,
à un jeu plus ouvert fondé sur des interactions complexes entre une mult
itude d'acteurs ayant des représentations, des modes d'intervention, des
«logiques d'entreprise» et des objectifs politiques et sociaux extrême
ment diversifiés sinon contradictoires.
L' « INTERNALISATION » DE L'AIDE HUMANITAIRE
Parallèlement à ces évolutions du dispositif d'assistance, les modalit
és de mise en œuvre de l'aide humanitaire se sont profondément trans
formées. A la fin des années 70, l'humanitaire ne jouait encore qu'un
rôle tout à fait secondaire dans les situations de crise. L'aide humanit
aire était non seulement insignifiante mais, de surcroît, quasiment
absente des terrains de conflit. Les agences d'aide, et particulièrement
les programmes des Nations Unies, étaient essentiellement engagés dans
des projets de développement et répugnaient à s'impliquer dans des
situations de crise ouverte. Ils étaient d'autant plus absents que leur res
pect du principe de souveraineté, inscrit dans la charte des Nations
Unies et scrupuleusement respecté par l'organisation internationale, les
met dans l'impossibilité d'intervenir dans des conflits internes sans l'a
ccord des autorités nationales.
I . Rony Brauman, Humanitaire, le dilemme. Textuel, 1996.