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Les Forçats innocents

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BnF collection ebooks - "En 1854, le petit village de Bannalec, à quelques lieues de Quimper, n'était pas encore relié aux villes voisines par le chemin de fer d'Orléans. Perdu au fond de la Basse-Bretagne et conservant avec un pieu amour du passé ses traditions et ses usages, c'était bien l'endroit le plus calme et le plus tranquille qu'il fût possible de rencontrer. On y portait alors dans toute sa pureté ce pittoresque costume breton qui disparaît chaque jour."

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Première partie
ILe complot

En 1854, le petit village de Bannalec, à quelques lieues de Quimper, n’était pas encore relié aux villes voisines par le chemin de fer d’Orléans.

Perdu au fond de la Basse-Bretagne et conservant avec un pieux amour du passé ses traditions et ses usages, c’était bien l’endroit le plus calme et le plus tranquille qu’il fût possible de rencontrer.

On y portait alors dans toute sa pureté ce pittoresque costume breton qui disparaît chaque jour. La terre elle-même y était plus simple, plus primitive, plus indomptée qu’ailleurs, pour nous servir de l’expression du poète, et les toits de chaume de ses demeures modestes s’y mariaient harmonieusement avec ses champs divisés à l’infini, ses landes, ses haies d’ajoncs et ses ravins pleins de mystères.

Les malfaiteurs y étaient à peu près inconnus et la tranquillité du pays était rarement troublée.

Aussi la population tout entière fut-elle épouvantée lorsqu’elle s’éveilla, le 18 janvier de l’année que nous venons de dire, à la nouvelle qu’un crime avait été commis avec une audace inouïe à Castel-Coudiec, petit village voisin.

On disait que les époux Guigourès, qui étaient fort avares et passaient pour riches, avaient été assassinés et dévalisés pendant la nuit par une bande de malfaiteurs.

Tout le monde fut bientôt sur pied à Bannalec, et pendant que les vieillards et les femmes commentaient le terrible évènement, les plus jeunes et les plus vigoureux des gas du pays prirent le chemin de Castel-Coudiec afin de voir eux-mêmes ce qui s’y était passé.

Nous, nous allons revenir au contraire sur nos pas pour entrer le 17 janvier à 9 heures du soir, c’est-à-dire la veille du crime, dans l’unique cabaret de Bannalec, qui était occupé par ses clients ordinaires.

Il se préparait au dehors une de ces nuits humides et glacées comme le voisinage de l’Océan les donne à nos côtes de l’Ouest pendant la mauvaise saison, et les buveurs, malgré l’heure avancée – à neuf heures, au village, la soirée est terminée, – se trouvaient si bien de l’atmosphère tiède et enfumée qui les enveloppait, qu’ils semblaient hésiter à affronter la bise pour regagner leurs logis.

 

L’année qui venait de s’écouler avait été mauvaise pour les cultivateurs, et on saisissait tout naturellement l’occasion de s’en prendre au gouvernement du mauvais rendement des terres, au lieu de songer à en améliorer la culture.

Deux hommes cependant ne se mêlaient pas à la conversation générale ; ils en profitaient au contraire pour s’isoler. Assis à l’écart, près d’une table, dans un des angles obscurs de la salle, ils causaient à voix basse et paraissaient attendre quelqu’un, car chaque fois que la porte s’ouvrait, ils se soulevaient pour mieux reconnaître le nouvel arrivant.

 

L’un de ces hommes, assez beau garçon, brun et fort, d’une trentaine d’années, se nommait Alain Ollivier ; il était marchand de bestiaux, et portait dans toute sa pureté le costume du pays.

Le second, plus âgé et dont les vêtements dénotaient une certaine aisance, s’appelait Marie Jambou.

C’était un cultivateur qui avait dans la contrée une assez mauvaise réputation. Véritable Breton à la tête carrée, aux épaules larges, au torse trapu, on le disait non seulement braconnier incorrigible, – ce qui, dans certains endroits, passe pour un péché véniel – mais on ajoutait encore qu’il était brutal et méchant et qu’il était préférable d’être son ami que son ennemi.

 

Si les habitués du cabaret n’avaient pas été aussi complètement absorbés par la politique, ils auraient aisément remarqué que Jambou et Ollivier n’étaient pas complètement d’accord.

Depuis près d’une heure, le cultivateur versait à boire coup sur coup à l’ouvrier, et usait de toute sa rhétorique pour le convaincre, inutilement à ce qu’il paraît, car à plusieurs reprises il s’était levé avec un mouvement de mauvaise humeur. Il avait souvent paru décidé à abandonner la partie et à laisser seul son compagnon.

Cependant, il avait repris chaque fois sa place, et il fallait que ce qu’il voulait obtenir d’Ollivier l’intéressât beaucoup, car, malgré son caractère violent, il était parvenu, tout en discutant, à ne pas élever la voix et à ne pas se mettre en colère.

Alain parut céder enfin et Jambou lui adressa un sourire de satisfaction accompagné d’une vigoureuse poignée de main.

Quel marché ces deux hommes venaient-ils donc de conclure ?

 

Un troisième personnage, comme ces deux premiers, s’était aussi éloigné des causeurs ; mais, lui, pour chercher le calme et la solitude au milieu du bruit.

C’était un homme d’une cinquantaine d’années, à la physionomie douce et honnête et du nom de Baffet. Il était en tenue de travail et ne paraissait s’être fait servir que pour la forme le verre de bière qui était devant lui.

Accoudé sur une table voisine de la porte de sortie, il semblait en proie aux plus graves préoccupations.

Son front pensif et ridé dans ses deux mains calleuses et noircies par la suie de la forge, le tuyau de sa pipe éteinte convulsivement retenu entre ses dents ; il n’écoutait certainement rien de ce qui se disait autour de lui.

On pouvait crier, chanter, faire de la politique, sa pensée était ailleurs. Plusieurs fois, depuis le peu d’instants qu’il s’était placé à cette table séparée, il avait pris dans sa poche un papier timbré, y avait jeté les yeux, puis l’avait resserré en le froissant avec colère et en murmurant : Ma pauvre femme, mes pauvres enfants !

 

Soudain il fut tiré de son accablement par le contact d’une petite main qui se posait sur son épaule, pendant qu’une voix jeune et douce lui disait :

– Je viens te chercher, père, la mère est inquiète.

Baffet se redressa, essuya furtivement une larme qui s’était échappée de ses yeux et se retourna vers celle qui lui parlait.

C’était sa fille Noémie, charmante enfant de dix-sept ans à peine, qui venait d’entrer au cabaret en compagnie d’un ouvrier du pays nommé Le Louarn, dont l’intimité avec Baffet ne plaisait à personne.

 

En effet, autant le père de Noémie était aimé et estimé dans le pays, malgré ses revers de fortune, autant on se défiait de Le Louarn, qui n’était rentré au village que depuis peu de temps et après avoir subi une condamnation à plusieurs mois de prison pour coups et blessures et vol de moissons.

Baffet ne l’ignorait pas, mais soit faiblesse, soit indulgence, il n’avait pas fait moins bon accueil à Le Louarn et était devenu son ami.

Du reste, on n’avait eu rien à reprocher à ce dernier depuis son retour à Bannalec. Simple journalier, il faisait tous ses efforts pour entretenir sa nombreuse famille, mais il n’y réussissait guère mieux que Baffet, malgré l’aide qu’était pour celui-ci le travail de deux de ses filles.

Noémie était l’aînée de ses quatre enfants, et elle était véritablement jolie alors avec ses grands yeux bleus, son teint rosé, sa physionomie douce et honnête. Sa sœur et elle, lorsqu’elles allaient aux pardons, n’étaient pas les moins courtisées des filles du village, où chacun rendait justice à leur bonne conduite et à leur amour du travail.

Mais, hélas ! les pauvres enfants, en cousant du matin au soir, n’étaient pas encore d’un secours bien sérieux pour la maison paternelle, que la mauvaise chance accablait depuis longtemps.

 

Baffet était dans de très mauvaises affaires. Après avoir d’abord tenu une auberge à Bannalec, il s’y était ruiné, et pour faire vivre les siens, il avait dû se mettre au service des autres, soit chez les cultivateurs, soit même chez le forgeron du village.

Malgré ses efforts cependant, on avait vu souvent les hommes noirs, comme on dit à la campagne, entrer chez lui, et sa brave et courageuse femme sentait bien que son mari commençait à se laisser gagner par le découragement et le désespoir.

Derrière Le Louarn et Noémie était entré aussi dans le cabaret un troisième individu qui, après avoir adressé à la jeune fille un bonsoir auquel elle n’avait répondu que froidement, s’était hâté de rejoindre Jambou et Ollivier.

 

– Eh bien ? dit le premier de ces deux hommes au nouvel arrivé qui se nommait Millour, et dont la petite moustache retroussée indiquait vingt ans à peine.

– Ça y est, répondit celui-ci, en vidant, sans se gêner le verre du cultivateur, mais motus ! il y a trop d’oreilles ici, filons ! La Scelin nous attend. D’abord il est temps d’aller se coucher.

Il avait prononcé ces derniers mots très haut, avec affectation, en suivant ses amis qui se dirigeaient vers la porte.

Au moment où il passait auprès de la table de Baffet, il chercha de nouveau à attirer les regards de Noémie ; mais la jeune fille, en le voyant venir, s’était rapprochée de son père et ne tourna pas même les yeux de son côté.

Millour sortit alors en étouffant un juron de colère et en murmurant :

– Ah ! c’est comme ça ; eh bien ! nous verrons si tu seras toujours aussi fière, mademoiselle Baffet !

Et il s’élança dans la rue pour rejoindre ses amis qui l’attendaient.

La nuit était complètement noire et la pluie commençait à tomber.

Les trois hommes, une fois réunis, se dirigèrent à travers l’obscurité vers une des extrémités du village.

Après la sortie de Millour, de Jambou et d’Ollivier, la salle du cabaret se trouva à peu près vide. Quelques amis particuliers de Baffet s’étaient groupés autour de lui et s’efforçaient de le dérider un peu. Noémie, elle, cherchait à l’entraîner, mais il résistait doucement aux prières de l’enfant.

– Quand tu te désolerais de la sorte, père, lui disait-elle en l’embrassant, ça ne t’avancera à rien.

– Ah ! c’est que tu ne sais pas, lui répondit le forgeron.

– Si, je sais, la mère me l’a dit : les huissiers sont venus et ils doivent revenir bientôt.

– Que deviendrons-nous, lorsqu’ils nous auront mis à la porte et que nous n’aurons plus rien ?

– Eh bien, Fanny et moi nous travaillerons plus que jamais, et le bon Dieu ne nous abandonnera pas.

– En attendant, interrompit Le Louarn, on meurt de froid et de faim à la maison. Et dire qu’il y en a qui en ont de trop !

– Le père Guigourès par exemple, lit l’aubergiste.

– Lui et bien d’autres ! Qu’est-ce qui veut venir avec moi à Castel-Coudiec ? Nous en reviendrons avec du bois et du blé pour longtemps.

– Tu es fou, Le Louarn, et tu ne devrais pas prononcer des paroles semblables, dit Baffet à son ami ; il vaut mieux encore se résigner comme Noémie.

– Ah ! ta fille, c’est une brave fille, pour laquelle ce propre à rien de Millour se fera casser les côtes, c’est certain, si je le rencontre encore sur ses talons.

– Comment ! Est-ce qu’il t’a dit quelque chose ? demanda Baffet à sa fille.

– Non, répondit celle-ci, mais en venant ici je l’ai rencontré ; il voulait me prendre le bras, et c’est au moment où je le lui refusais que Le Louarn, m’entendant me défendre, est arrivé. Millour alors s’est éloigné sans rien dire.

– Et il fera bien de ne pas revenir, termina Baffet en se levant, décidé enfin à rentrer dans sa maison. Lui et son ami Ollivier passent trop souvent devant ma porte.

– Oh ! je t’assure bien, dit Noémie en relevant son capuchon de laine sur sa tête, que Fanny ne fait pas plus attention à Ollivier que moi à Millour.

– C’est égal, ça fait jaser, fit Le Louarn en ouvrant la porte, et ces deux mauvais gas-là ont besoin d’une leçon. Allons en route, bonsoir père Gilbert.

– Bonsoir, répondit l’aubergiste auquel s’adressaient ces derniers mots ; bon courage et bonne nuit, si c’est possible par un temps comme celui-ci.

Puis le tavernier ferma sa porte derrière ses derniers clients, qui hâtèrent le pas pour rentrer chez eux, car la pluie n’avait pas cessé. L’obscurité était si complète qu’il fallait vraiment être du pays pour retrouver sa route.

Soudain, Baffet sentit que sa fille, dont il avait pris le bras, grelottait.

– Mais tu as froid, petite ? dit-il.

Et, sans attendre la réponse de son enfant, il retira sa vareuse et l’en enveloppa affectueusement, malgré sa résistance.

Il restait ainsi en bras de chemise, exposé à la pluie et à la bise, ce dont il paraissait se soucier fort peu. Il est vrai qu’à cette époque Baffet, quoique déjà âgé de plus de cinquante ans, était d’un tempérament robuste, sur lequel quelques minutes de froid ne pouvaient avoir que peu de prise.

Arrivé devant sa maison, il serra la main de son ami, avec lequel il n’avait pas échangé une parole depuis la sortie du cabaret, et il ouvrit sa porte pendant que Le Louarn prenait en courant la route de son logis.

Noémie entra la première ; mais elle avait à peine fait quelques pas dans le corridor qu’elle entendit son père pousser un cri de douleur et étouffer un jurement.

Sa mère, qui guettait ceux qu’elle attendait, s’était empressée de venir au-devant d’eux avec une lumière.

Elle jeta un cri de terreur en apercevant son mari couvert de sang. La porte de la maison, qu’il n’avait pas complètement fermée, s’était rouverte brusquement sur lui, chassée par le vent, et elle l’avait frappé violemment au visage.

– Ce n’est rien, femme, dit Baffet en s’essuyant la figure ; je n’ai décidément pas de bonheur aujourd’hui.

Puis il ferma la porte et suivit les deux femmes dans la pièce pauvrement meublée qui lui servait à la fois de chambre à coucher et de cuisine.

Ses enfants se partageaient une petite chambre voisine.

Mouillé par la pluie, le visage barbouillé de sang et de suie, le malheureux père de Noémie, qui de plus avait laissé croître sa barbe depuis huit jours, avait véritablement une physionomie qui épouvanta sa femme et sa fille.

Aussi se mirent-elles toutes les deux à l’essuyer et à l’éponger avec des serviettes, en lui faisant promettre de se raser le lendemain. Elles ne voulaient pas qu’il gardât plus longtemps ce visage qui leur faisait peur.

Baffet se laissa faire, promit en souriant tristement ce qu’on lui demandait, et quelques minutes plus tard, chacun s’efforçait, dans cette pauvre maison, de chercher dans le sommeil l’oubli des maux passés, ainsi que la crainte de ceux qui menaçaient l’avenir.

 

Pendant que Ballet rentrait chez lui, ainsi que nous venons de le raconter, Millour, Jambou et Ollivier avaient atteint les dernières maisons du village sans avoir rencontré personne.

Les deux premiers ouvraient la marche ; Ollivier les suivait presque machinalement.

Le grand air avait un peu diminué l’ivresse à laquelle l’avait poussé Jambou pour s’en rendre complètement maître. Aussi accompagnait-il d’une plaisanterie ou d’un juron chacun de ses faux pas sur le chemin détrempé par la pluie.

Les observations de Millour ne parvenaient pas à le faire taire.

– Avec ça qu’il fait un joli temps pour se promener, se contentait-il de répondre. Les poulpiquets eux-mêmes n’oseraient mettre le nez dehors.

 

En sortant de Bannalec, la grande route qui le traverse fait un léger coude, et après avoir franchi un petit ruisseau que l’hiver humide de ce pays change souvent en torrent, elle gagne par une pente rapide et dangereuse le fond du ravin.

C’est au bas de cette côte que se rendaient les trois hommes que nous suivons, chez la Scelin, qui y habitait une maison connue sous le nom du Moulin-Neuf de Saint-Cado.

Cette femme, d’un peu plus de trente ans alors, était tout à la fois la patronne et la maîtresse de Millour, qui, d’abord engagé chez elle comme domestique, était devenu promptement son amant. Cette liaison durait depuis près de deux ans déjà, mais la Scelin était une de ces maîtresses femmes qui n’abandonnent jamais, pour quelque raison que ce soit, la moindre parcelle de leur autorité. Millour le savait et il lui obéissait aveuglément.

Après cinq quarts d’heure de marche à peu près, nos trois voyageurs nocturnes étaient devant sa maison. Elle les attendait sur le pas de sa porte, malgré le froid et la pluie.

– J’ai cru que vous ne viendriez jamais, leur dit-elle dès qu’elle les eût reconnus.

– Dame ! c’est que la route n’est pas belle, répondit Millour en précédant ses compagnons dans une salle basse où brillait un grand feu de sarments. Ce sacré temps nous a au moins rendu un service ; grâce à lui nous n’avons pas rencontré un chat sur la route.

La Scelin, après avoir soigneusement refermé sa porte, s’était rapprochée des trois hommes qui s’étaient groupés auprès de la cheminée.

– C’est donc pour ce soir ? lui demanda Jambou en se frottant les mains d’un air joyeux.

– Oui, répondit la femme, à moins que vous ne vouliez donner au vieux le temps de cacher les écus qu’il a reçus aujourd’hui.

– Beaucoup ? fit instinctivement Ollivier, que le mot écu dégrisait tout à fait.

– Ah ! cela te réveille, dit la Scelin. Eh bien ! un millier au moins, mon gas, sans compter ceux que le vieil avare a fourrés dans quelque trou de sa cabane.

– Alors, en route pour Castel-Coudiec.

– Du tout, pas si vite, arrêta la femme ; d’abord il est trop tôt, et, de plus, vous allez me changer tous ces visages-là. Voulez-vous donc que Guigourès, sa femme ou sa servante, vous reconnaissent. J’ai là tout ce qu’il faut.

 

En disant ces mots, elle leur faisait voir de larges poêles à frire, dont le dessous avait une couche épaisse de suie et de charbon.

– Quand vous vous serez débarbouillés avec ça, mes gas, continua-t-elle en riant, je crois bien que le diable lui-même ne distinguera plus vos traits. Maintenant, à votre toilette, et, en la faisant, buvons un coup et causons un peu. Vous comprenez qu’il faut bien nous entendre.

Elle a raison, lit machinalement Ollivier.

– Vous savez qu’il est convenu que vous m’apporterez tous les papiers que vous trouverez ; ça, c’est ma part. Quant à l’argent, nous partagerons. Surtout pas de paroles inutiles ; Guigourès est un vieux malin qui serait capable de vous reconnaître à la voix.

 

En disant ces mots, la meunière barbouillait le visage de Jambou, et cette scène était vraiment sinistre.

Cette mascarade grotesque qui devait servir à commettre un crime et que les plaisanteries accompagnaient, avait quelque chose d’horrible.

Lorsque le tour de Millour fut arrivé, il recula malgré lui son visage des mains noircies que la Scelin en approchait.

– Ah ! ah ! mon gas, lui dit-elle en riant, après avoir réussi à le transformer comme ses compagnons, il est certain que si la Baffet te voyait en ce moment, elle n’aurait pas envie de t’embrasser.

La couche de noir qui couvrait le visage de l’amoureux de Noémie dissimula la rougeur qui y monta à ces mots de la Scelin, mais il ne put cacher le mauvais sourire avec lequel il murmura sans que sa maîtresse l’entendit :

– Oh ! il faudra cependant bien qu’elle y vienne un jour ou l’autre.

– Maintenant, c’est fini, poursuivit la meunière en versant à ses complices un dernier verre d’eau-de-vie ; à vous le soin. N’oublie pas ton fusil et ton pistolet, Jambou, et avant d’arriver là-bas, ne manquez pas de mettre vos chemises par-dessus les vêtements ; il n’y a rien de meilleur pour cacher sa tournure. Toi, Millour, je te recommande les papiers. Allons, il est minuit, en route ! Passez par le verger, c’est plus sûr.

Et précédant ces trois hommes, la misérable leur ouvrit la porte du moulin qui donnait sur la campagne.

IILe crime

La meunière suivit des yeux ses complices aussi longtemps que le lui permit l’obscurité, et seulement lorsqu’elle les eût perdus de vue et qu’elle eût cessé d’entendre le bruit de leurs pas, elle se décida à rentrer chez elle.

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