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Les manuscrits du «Regimiento de Principes» et l'«Amadís» - article ; n°1 ; vol.5, pg 207-222

De
17 pages
Mélanges de la Casa de Velázquez - Année 1969 - Volume 5 - Numéro 1 - Pages 207-222
16 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Mme Sylvia Roubaud
Les manuscrits du «Regimiento de Principes» et l'«Amadís»
In: Mélanges de la Casa de Velázquez. Tome 5, 1969. pp. 207-222.
Citer ce document / Cite this document :
Roubaud Sylvia. Les manuscrits du «Regimiento de Principes» et l'«Amadís». In: Mélanges de la Casa de Velázquez. Tome 5,
1969. pp. 207-222.
doi : 10.3406/casa.1969.997
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/casa_0076-230X_1969_num_5_1_997>
LES MANUSCRITS DU «REGIMIENTO DE PRINCIPES»
ET L'«AMADIS»
Par Sylvia ROUBAUD
Membre de la Section Scientifique
Peu d'érudits se sont penchés jusqu'à ce jour sur le Regimiento de
Principes, version castillane d'un célèbre traité latin, écrit dans le dernier
quart du XIIIe siècle par Gilles de Rome et destiné, ainsi que l'indique
son titre, à l'éducation du prince 1. L'influence du De Regimine Prin-
cipum, non seulement en France où il fit l'objet, dès sa parution, de nomb
reuses traductions 2, mais dans le reste de l'Europe médiévale 8 et en
particulier dans la péninsule ibérique, n'est cependant pas négligeable:
le Canciller Ayala en recommande la lecture dans son Rimado 4; le fils
du roi Joâo I en aurait fait l'adaptation portugaise 6; le Marquis de Santilla-
na en possédait quatre exemplaires dans sa bibliothèque 6. Et on n'igno-
1 En l'occurrence, comme en témoignent les premiers mots de la dédicace («... domini
Philippi, régis Francorum, primogenito Philippo...») à l'héritier de Philippe le
Hardi, le futur Philippe le Bel qui monta sur le trône en 1285; c'est donc avant
cette date que fut achevé l'ouvrage rédigé à son intention. Sur la vie et l'œuvre de
Gilles de Rome (Egidio Colonna) et sur la place qu'y tient le De Regimine Prin-
cipum, on consultera avec fruit l'article de F. Lajard in Hist. Lilt, de la France,
t. XXX, p. 421 et suiv. (en part. p. 517-539); voir aussi P. N. Mattioli, Studio
critico sopra E. Romano, dans Antologia agostiniana, I, Roma, 1896 et G. Boffitto,
Saggio di bibliografia egidiana, dans La Bibliofilia, années X et XI.
2 F. Maillard, Les traductions du «De Regimine Principum» de Gilles de Rome, in
École des Chartes, Position des Thèses, 1947, p. 93-96, cite, outre la traduction
d'Henri de Gauchy en 1282, une demi-douzaine d'adaptations françaises échelonnées
de 1330 à 1450.
3 Hors de France, la première traduction vit le jour en Italie dès 1288; un ms. de
l'Escorial, daté du XVe siècle, conserve également une traduction catalane du
carmélite Arnau Stanyol, qui fit l'objet d'une première édition barcelonaise en 1480
et d'une réimpression en 1498.
4 Strophe 625-626, B. A. E., LVII, p. 444: «Quai regimiento deven los principes te-
ner / Es escripto en los libros que solemos leer; / Egidio el Romano, omne de grant
saber, / In regimine principum lo fue bien componer. / Non euro de escrevirlo pues
y lo fallarâs, / Mejor que lo dirfa, ally tu lo veras: / Nobles ensennamientos, que
plaser tomarâs, / Por ende de desirlo, escusado me avéras.»
6 Elle fut éditée à Venise en 1502. Voir Ciudad de Dios, t. 87 (année 1911), p. 195-200.
6 Mario Schiff, La bibliothèque du Marquis de Santillana, Bibl. de l'École des Hautes
Études, n° 153, Paris, 1905, p. 209-211, indique qu'il s'agit de la traduction fran- 208 SYLVIA ROUBAUD
re pas que plus d'un ouvrage éducatif de don Juan Manuel a hérité,
soit en puisant directement à la source latine, soit, plus probablement,
en empruntant à ses imitations castillanes, de bon nombre de préceptes
énoncés par le brillant disciple de Saint Thomas 1.
L'attrait exercé sur les esprits médiévaux par les «Sommes» en tout
genre explique aisément une telle vogue ainsi que le rôle de modèle ou
de réservoir de maximes joué par l'œuvre égidienne pendant plus de deux
siècles. Aussi méthodique dans sa charpente qu'exhaustive dans son con
tenu — et conforme en cela à la tradition thomiste — elle épuise en effet
sa matière selon une division tripartite, qui traite successivement de la
formation du futur chef d'État, de sa conduite domestique et du gouver
nement de ses sujets. Sous le couvert de ces trois rubriques — «morale
économie, politique», selon la terminologie de l'époque — envisagées
du double point de vue de la théorie et de la pratique, il n'est pas de détail
auquel le De Regimine, dédaigne de toucher, qu'il s'agisse des tâches les
plus propres à occuper les jeunes filles ou des rites à observer à la table des
princes, ni de question capitale, fondements religieux de la hiérarchie
sociale, problèmes de droit international, définition philosophique et
théologique du Souverain Bien, à laquelle il n'apporte de réponse.
Ce n'est cependant que vers 1345, près d'un siècle après qu'il fût
passé, sous sa forme latine ou française, au rang de manuel classique
de la pédagogie aristocratique, que l'entourage du futur Pedro el Cruel 2
porta son choix sur lui pour le faire servir à l'«ensenamiento del muy no
ble infante» et en confia la traduction à un moine du nom de Juan Garcia
de Castrogeriz, sur lequel les manuscrits (lorsqu'ils le nomment, ce qui
n'est pas toujours le cas) sont bien avares de renseignements biographi
ques 3. Quant à l'édition, princeps et unique, de cette adaptation, elle sortit
çaise d'Henri de Gauchy, de la version catalane d'Arnau Stanyol, du Regimiento
castillan (manuscrit du fonds Osuna qui porte aujourd'hui la cote 10223 à la
Biblioteca Nacional de Madrid) et du texte latin dont il n'a retrouvé que les tables.
Voir l'introduction de S. P. Molenaer à son édition de Li Livres du gouvernement
des Rois, a XIIHh century version of Egidio Colonna's Treatise «De regimine
principum», New York, 1899, qui rappelle que Gilles fut l'élève de saint Thomas
soit en Italie soit à Paris où il acquit par la suite le titre de docteur en Théologie.
Les mss. précisent que le commanditaire du volume fut «don bernabé obispo de
osma»; notons que l'édition du Regimiento commet une erreur sur son nom en
l'appelant «Bernardo», erreur relevée par Foulché-Delbosc (voir Revue Hispanique,
année 1906, p. 358, note 1).
«... e acopiolo frey Johan Garcia de Castro xeris, de la orden de los frayles menores
confessor de la rreyna de Castilla...» dit l'incipit du ms. Escorial k-I-5, l'un de ceux
qui citent son nom. Nicolas Antonio, Vêtus, II, p. 179, et après lui, Amador, ne
font que reprendre les termes de cet incipit. Quant à la date de la version castillane «REGIMIENTO» ET L'«AMADfS» 209 LE
des presses de «Meynardo Ungut e Stanislao polono: compafieros» à
Seville en 1494 1 sous le titre de Regimiento de Principes et il n'en reste que
d'assez rares exemplaires 2.
Textes manuscrits et texte imprimé se réclament, les uns et les autres,
de «Don Fray Gil de Roma de la orden de Sat Agustin» et se présentent
comme des transpositions «de latin en romace» du traité original. Leur
fidélité vis-à-vis de celui-ci n'est toutefois que fort relative, phénomène
qui n'a rien de surprenant pour qui est familiarisé avec les critères, ex
trêmement flexibles, de la traduction au Moyen Age et que les lecteurs,
peu nombreux, du Regimiento ont été unanimes à souligner. Bien plus
déconcertantes sont les divergences d'opinion auxquelles a donné lieu
cette infidélité de la version castillane par rapport au De Regimine.
Amador de los Rios, le premier, à notre connaissance, qui se soit livré à
son analyse et se soit efforcé de lui tailler une place dans le courant de la
littérature didactico-morale du XIVe siècle, à côté d'ouvrages tels que le
Viridario de fray Jacobo de Benavente 3, affirme, en se fondant sur l'am
bitieuse présentation placée par l'auteur en tête du premier chapitre, que
le Regimiento élargit considérablement la portée du latin par la masse de
commentaires qui l'enrichissent et le rénovent 4. Foulché-Delbosc, qui
s'est intéressé moins au contenu du Regimiento en lui-même qu'à sa
ie terminus ad quem en est fixé par l'accession au trône de Pedro el Cruel qui eut
lieu en 1350: le Regimiento fut donc sans doute écrit dans la décennie qui précéda
cet événement.
1 Ces indications sont fournies par le colophon: «Fenesce el libro: intitulado Regi
miento de principes. Impresso ëla muy noble e muy leal cibdat de Sevilla. A es-
pensas de maestre corrado aleman: e de Melchior gurrizo: mercadores de libros.
Fue impresso por Meynardo Ungut: e Stanislao polono: compafieros.» Suit l'indi
cation de la date, 20 octobre 1494. Notons que l'édition ne comporte aucune ment
ion du nom de Juan Garcia et se réfère uniquement, dans son «encabezamiento»,
à Gilles de Rome.
8 La Biblioteca Nacional de Madrid en possède plusieurs dont, curieusement, l'un
(1.445) attribue en note l'ouvrage au Tostado; trois autres se trouvent respective
ment à la Bibliothèque de l'Escorial, à celle de la Facultad de Filosofia y Letras de Mad
rid et à la Biblioteca Provincial de Saragosse; enfin il en reste deux à la Bibliothèque
Nationale de Paris (Rés. E. 105 et Rés. E. 48) et un (S. 67 Incunable) à la Biblio
thèque Mazarine. On trouvera une description soigneuse de l'édition dans la
teca Pedagôgica, de R. Blanco y Sânchez, Madrid, 1912, t. IV, Apéndice, p. 494
et suiv., n° 2880, et des informations supplémentaires dans le Catâlogo de los Ma-
nuscritos Castellanos de la Real Biblioteca de El Escorial, de J. Zarco Cuevas, II,
p. 145-148.
8 Amador de los Rios, Hist. Crlt. de la Lit. Esp., Madrid, 1863, t. IV, p. 339-343.
* Menéndez y Pelayo qui qualifie le Regimiento de «ampliaciôn de la obra de Egidio»
et le met, à côté d'ouvrages de Lulle et de don Juan Manuel, au nombre des traités
politiques médiévaux, se fait l'écho de ces conclusions: voir La Ciencia Espanola,
Madrid, 1888, t. III, p. 209.
14. — Mélanges. 210 SYLVIA ROUBAUD
tion avec un autre recueil de préceptes éducatifs, les Castigos e Docu
mentes attribués au roi don Sanche IV S prétend au contraire que
l'apport personnel de l'adaptateur castillan est faible, en qualité sinon en
quantité. Ni l'un ni l'autre de ces érudits ne semble néanmoins avoir
soumis les divers manuscrits à un examen attentif ni les avoir sérieus
ement comparés au texte latin d'une part, à celui de l'incunable de l'autre
— comparaison seule susceptible pourtant d'éclairer les avatars subis par
la version espagnole 2.
C'est à cet examen que procéda, au début du siècle, le Père B. Fernan
dez Alvarez 8. Il fut ainsi amené à reconnaître, dans l'ensemble des
versions groupées sous la dénomination commune de Regimiento, deux
séries dissemblables: l'une qui grossit la traduction littérale du latin en lui
superposant des ajouts successifs et successivement modifiés, l'autre
qui l'abrège en n'en conservant que l'armature: traitements opposés
mais typiques tous deux de la vulgarisation telle que la concevaient les
clercs du Moyen Age. Les conclusions du Père Fernandez, quelque valables
qu'elles puissent être, reposent toutefois sur des éléments d'appréciation
partiels et demandent à être, sinon révisées, du moins complétées; son
étude, outre qu'elle est essentiellement bibliographique et ne s'attache
qu'accessoirement aux remaniements internes infligés à la version cas
tillane primitive, se limite en effet aux exemplaires conservés à la Bibli
othèque de l'Escorial *.
Notre propos est de la parfaire et, en dissipant certaines confusions,
R. Foulché-Delbosc, Le Livre des tCastigos e Documentes» attribué au roi Don
Sanche IV, dans Rev. Hisp., t. XV, 1906, p. 340-371; voir aussi P. Groussac,
Le Livre des «Castigos e Documentes» attribué au roi Don Sanche, ibid., p. 212-339.
Tous les deux établissent que, des deux versions des Castigos, la plus longue est
pétrie d'emprunts au Regimiento.
Amador a cependant consulté deux manuscrits: celui qu'il a vu à la Biblioteca de
la Academia de Historia sous la cote D. 75 a échappé à toutes nos recherches, mais
la façon dont Amador cite simultanément les paginations des deux mss. laisse
supposer qu'il offrait un texte identique à l'autre, Escorial h-III-2, sur lequel
nous aurons l'occasion de revenir longuement. Foulché-Delbosc, quant à lui, n'a
manifestement eu recours qu'à l'édition; il cite avec compétence, outre ceux dont
Amador lui transmet les cotes, trois mss. de la Bib. Nacional, mais se borne, ce
faisant, à répéter les erreurs de Gallardo, Ensayo, II, Apéndice, p. 31 et 61 (lequel
confond d'ailleurs Egidio Colonna et Guido délie Colonne, l'auteur de la Historia
Troyana latine): seul P. 3, aujourd'hui 1800, correspond en effet au Regimiento;
Bb. 88, aujourd'hui 9236, est un exemplaire du De Regimine latin; enfin Bb. 31 n'a
rien à voir avec notre texte.
B. Fernandez Alvarez, Incunables espanoles de la Biblioteca del Escorial, dans Ciu-
dad de Dios, t. 87, année 1911, p. 41-47, 107-118, 195-200 et 355-359.
Deux des mss. de la Bib. Nac. — 1800 et 12904 — y sont cependant rapidement
mentionnés. «REGIMIENTO» ET L'«AMADfS» 211 LE
d'élucider le problème posé par la présence dans le texte castillan d'un
passage totalement étranger au traité de Gilles de Rome: celui qui,
en termes plus qu'obscurs, fait allusion à YAmadis dont, ainsi que chacun
sait, l'apparition dans la littérature péninsulaire demeure enveloppée
de mystère et dont l'élaboration, avant que Garci Rodriguez de Montalvo
ne fixât, vers 1490, la forme sous laquelle il s'est transmis jusqu'à nous,
continue à alimenter d'innombrables conjectures. L'un des intérêts, et
non le moindre, du Regimiento, réside effectivement dans cette mention
qui, perdue dans la masse des gloses castillanes destinées à illustrer la
pensée égidienne et découverte, au hasard de la lecture de l'incunable,
par Foulché-Delbosc % attesterait la notoriété, dès le milieu du XIVe
siècle, du plus ancien des romans de chevalerie espagnols.
La version longue du Regimiento.
Les manuscrits du Regimiento conservés jusqu'à ce jour sont au
nombre de neuf, dont six correspondent à la version que nous appelle
rons «longue», c'est-à-dire qui augmente de développements et d'anecdotes
propres au texte castillan l'original latin 2. Ces enrichissements, dont
les modalités nous intéressent plus que le contenu ou la valeur intrinsèque,
consistent le plus souvent en citations tirées des Écritures ou des Pères
de l'Église, ou en «enxemplos» de toute sorte puisés dans le répertoire
traditionnel de l'érudition médiévale — fables mythologiques, auteurs
antiques, références à l'histoire ancienne ou, ce qui est plus rare, contemp
oraine 3.
Les six manuscrits se répartissent également entre la Biblioteca
Nacional de Madrid et celle de l'Escorial qui en possèdent chacune trois 4.
Cinq d'entre eux sont fragmentaires, soit qu'ils présentent des folios
abîmés ou des lacunes 5, soit qu'ils s'interrompent abruptement au mi-
R. Foulché-Delbosc, La plus ancienne mention d'Amadis, dans Rev. Hisp., t. 87,
année 1906, p. 815.
On en trouvera une description in R. Blanco y Sânchez, op. cit., n° 2870-2879, dans
Y Inventario de la Bib. Nac. et dans le Catâlogo de Zarco Cuevas. Nous nous bor
nerons, quant à nous, à relever ce qui, dans les mss., n'a pas été signalé ou peut
éclairer notre propos.
Il est à noter que le De Regimine lui-même comporte maintes citations et allusions
du même genre, dont le Regimiento, jamais avare de fioritures, multiplie le nombre
sans autre intention apparente que celle de permettre au compilateur de faire
étalage de son érudition personnelle.
Bib. Nac: 1800, 10223 (ancien exemplaire du Marquis de Santillana) et 12904;
Escorial: h-I-8, h-III-2 et k-I-5.
C'est le cas de B. N. 12904 auquel il manque les quatorze premiers folios et qui ne
commence qu'au milieu du chapitre VII, livre I, lère partie, et celui de B. N. 1800
qui, outre des mots et lignes en blanc, présente des «trous» dus à la disparition, 212 SYLVIA ROUBAUD
lieu ou à la fin du livre II *; l'absence du livre III y est d'autant plus
regrettable que c'est celui où figure la mention d'Amadis qui nous occupe.
Seul le sixième est complet 2 et comporte les trois grandes sections de la
division tripartite à laquelle obéit le traité latin de Gilles de Rome.
Quant à l'époque de leur rédaction, elle se situe dans l'ensemble au début
du XVe siècle 3, sans qu'il soit possible de leur assigner de dates que très
approximatives, les leçons respectives des manuscrits n'offrant, comme
on verra, aucune prise à l'établissement d'une filiation chronologique.
Seul l'un d'eux — B. N. 12904 — semble n'être que de quelques années
postérieur au travail d'adaptation initial, ainsi que l'indiquent les der
nières lignes de son colophon; on y distingue une mention de lieu («la
cibdat de toro») et une autre de temps («março del ano... mil e T...[res-
cientos]») qui, bien que difficilement lisibles et partiellement effacées,
ne laissent aucun doute, surtout la seconde, sur la vétusté de la copie,
laquelle remonte à coup sûr aux dernières années du XIVe siècle.
Pour ce qui est du texte lui-même il est sensiblement identique dans
cinq sur six des manuscrits — B. N. 1800, 10223 et 12904 et Escorial
h-III-2 et k-I-5 — restriction faite des lacunes de hasard présentées par
quelques exemplaires et de différences minimes, dont les plus marquantes
se trouvent dans les divers «encabezamientos» 4; quatre d'entre eux
offrent une particularité commune supplémentaire que nous avons déjà
déplorée: l'abandon de toute la dernière section correspondant au l
ivre III du De Regimine et même d'une partie du livre II. Fortuite ou
délibérée 8, cette malencontreuse amputation, en dehors de laquelle leur
en six endroits différents, d'un ou de plusieurs folios (la numérotation de ceux-ci
ne s'en trouve cependant pas affectée: le folio 45 v° correspond, par exemple, au
milieu du chapitre IV, liv. II, lère part., et le 46 r° au début du chapitre VII).
1 Le livre II comprend trois parties. B. N. 12904 et 1800 ainsi qu'Esc. h-III-2
s'achèvent à la fin de la 3e part., dernier chapitre (lequel est complet dans Esc. 12904
et B. N. 1800, tronqué dans Esc. h-III-2); B. N. 10223 et Esc. h- 1-8 omettent toute
la 3e partie et se terminent à la fin de la 2e, dernier chapitre (complet dans l'un
comme dans l'autre).
2 II s'agit d'Esc. k-I-5, tns. en bon état offrant un texte homogène et sans solution de
continuité.
8 Contrairement au Père Fernandez Alvarez et à Zarco Cuevas, op. cit., la Biblioteca
Pedagôgica de Blanco y Sânchez a tendance à vieillir certains mss. de l'Escorial
et à les faire remonter à la fin du XIVe siècle. On n'ignore pas combien il est diffi
cile d'assigner une date précise aux mss. écrits en «redonda de libros», calligraphie
qui fut en vigueur depuis le premier tiers du XIVe et jusqu'à la fin du XVe siècle.
4 Certains citent Juan Garcia, d'autres non. Voir p. 218, note 2.
6 Le caractère ardu ou épineux de certains thèmes politiques abordés par Gilles de
Rome dans son livre III explique peut-être l'élimination de ce dernier que nous
avons observée dans plusieurs copies castillanes. Toutefois un accident de trans
mission nous paraît plus probable. «REGIMIENTO» ET L'«AMADfs» 213 LE
contenu est en tous points analogue à la leçon complète en trois livres du
cinquième manuscrit, confère à ce dernier — Escorial k-I-5 — une valeur
unique, puisqu'il est, avec celui des fragments de YAmadis que découvrit
et publia A. Rodriguez Mofiino S le plus vénérable peut-être des docu
ments sur lequel l'antique roman ait, au détour d'une page, laissé son
empreinte. Copies tronquées ou transcription intégrale, ces cinq manusc
rits appartiennent en tout cas à une même famille (R) de textes uniformes,
dans laquelle il convient de ranger également celui, disparu aujourd'hui
mais très voisin, à n'en pas douter, de k-I-5, qui servit à l'établissement
de l'édition sévillane en trois livres de 1494.
Au sein de cette famille R qui, si l'on ajoute aux cinq manuscrits la
version de l'incunable, compte finalement six représentants, deux textes
tranchent donc sur les autres, l'un par s»n ancienneté, l'autre par son in
tégrité; tous sont analogues dans le contenu 2, dont nous nous bornerons
pour le moment à remarquer qu'il présente de considérables différences
avec celui de l'original latin et que, loin d'en offrir la traduction littérale,
il n'en a repris mot à mot que des bribes: les titres de chapitres 8 et, à
l'intérieur de ceux-ci, des lambeaux en apparence hétéroclites, enrobés
dans un ensemble qui les commente ou les prolonge, mais qui semble en
tous les cas destiné à faciliter au lecteur la compréhension de l'énoncé
égidien, souvent abstrait et non exempt de sécheresse *.
A. Rodriguez Monino, El primer manuscrite del Amadis de Gaula, Madrid, 1957.
La reproduction des fragments de V Amadis y est accompagnée d'une note pa
léographique de A. Millares Carlo, d'une étude linguistique de R. Lapesa et de com
mentaires généraux de Rodriguez Monino.
Les variantes présentées par les divers textes sont négligeables. Ainsi, dans le
chap. I, liv. I, lère part., la formule «conviene de saber» de B. N. 10223 et Esc. k-I-5
devient «conviene de notar» dans Esc. h-III-2 et «es de notar» dans l'édition; là
où Esc. h-I-8 et k-I-5 disent «conviene en taies cosas usar», l'édition modifie en
«conviene en taies obras usar». Dans le chap. II, la leçon d'Esc. k-I-5 porte «in-
duze este capitulo», celle de h-III-2 et de l'édition «induze este maestro», etc. Notons
cependant que certaines innovations de semblent inspirées par le souci de
moderniser des tournures trop archaïques: par exemple, au chap. 20, liv. I, 2e part.,
elle propose «le sacan las entrafias» au lieu de «le tajan los mienbros del cuerpo»
dans les mss., et au chap. 19, liv. II, 3e part., «quan desvergonçado es este fecho»
au lieu de «quan desaguisado es este fecho».
Ils sont, en libellé et en nombre, conformes au latin dans tous les mss. Certains
en donnent en outre une récapitulation, sous la forme soit d'une table générale
placée en tête du volume (Esc. k-I-5) soit de tables partielles séparant les parties
de chacun des livres (B. N. 1800 et Esc. h-I-8). Seule exception, la 2e part, du liv. II
castillan comporte 22 chapitres au lieu des 21 du De Regimine, par suite de la divi
sion en deux du dix-septième chapitre latin.
Le compilateur castillan explique dans son premier chapitre que «el pueblo non
puede ser atan sotil que pueda aprender rrazones sotiles. Et por ende conviene
que se den enel (le Regimiento) rrazones gruessas e palpables e enxienplos muchos... Planche I
Manuscrit du Regimiento de Principes, Escorial h-I-8, fol. 2 v°. LE «REGIMIENTO» ET L'«AMADfS» 215
L'unique vestige d'une catégorie de textes (r) différente de la précé
dente est le sixième de nos manuscrits — Escorial h- 1-8. S'il n'est parti
culièrement remarquable ni par son âge 1 ni par son intégrité 2, il a,
par contre, le mérite de sauvegarder dans sa dualité le dessin originel du
Regimiento, en scindant distinctement, tout au long de ses chapitres, les
deux composantes — traduction littérale, glose castillane — sur l'articu
lation desquelles reposait l'adaptation primitive du traité latin. La pre
mière s'étale en gros caractères au centre des folios, encadrée par la
seconde qui, plus menue et serrée dans sa calligraphie, occupe en deux
colonnes l'espace réservé aux marges: disposition qui illustre admirable
ment les différences de nature et de volume de l'une et de l'autre et, partant,
met en lumière la double exigence qui présida à leur assemblage — respect
scrupuleux de la lettre égidienne d'une part, désir d'en rendre l'esprit
accessible au public espagnol de l'autre.
La traduction du latin, précise et sobre, n'attire pas spécialement
l'attention si ce n'est par son exactitude; calquée sur le texte de Gilles de
Rome, elle ne subit certainement aucune altération au cours de sa trans
mission éventuelle d'une copie à une autre et, telle qu'elle subsiste dans
Escorial h-I-8, elle est sans doute conforme à celle qu'effectua le clerc
initialement chargé de mettre le De Regimine à la portée de l'infant
don Pedro. Au contraire, le texte marginal qui l'entoure à la façon d'un
ornement tout autant que d'un commentaire — la «conpilaçion» comme
l'appelle son auteur — offre des traces assez visibles d'adultération,
qui affectent le déroulement logique du discours: incohérence dans
l'exposé, passages abrupts d'un raisonnement au suivant, interruption
subite d'une enumeration 3; ces fréquents hiatus laissent à penser que la
glose originelle dut faire l'objet de divers remaniements ultérieurs dont
h-I-8 a fixé l'un des aspects mais non l'état définitif. »
A ce point de l'analyse, une comparaison entre les commentaires de la
E aqui conviene de notar que estos enxienplos non estan enel testo todos quantos
aqui sse podrian traer. Et por ende es anadida esta conpilaçion en que estan muchos
enxienplos e muchos castigos e buenos donde sse pueden todos enformar muy
bien...» (leçon d'Esc. h-III-2). Il ne fait d'ailleurs que développer une idée déjà expri
mée par Gilles de Rome qui insiste sur la nécessité de recourir à des images «sensi-
biles et superficiales» et à un raisonnement «grossum et figuralem».
Voir p. 212, note 3. Le Père Fernandez Alvarez et Zarco Cuevas pensent que sa ré
daction date du début du XVe siècle. Blanco y Sânchez de la fin du XIVe.
Voir p. 212, note 1.
Les chap. I et II, liv. II, 2e part., sont particulièrement représentatifs de ces dé
fauts. On y trouve le troisième terme d'une enumeration dont les premiers ont été
omis et plusieurs paragraphes dont la succession témoigne d'évidentes disconti
nuités.