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Leuba Les tendances fondamentales des mystiques chrétiens - compte-rendu ; n°1 ; vol.9, pg 415-426

De
13 pages
L'année psychologique - Année 1902 - Volume 9 - Numéro 1 - Pages 415-426
12 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Alfred Binet
Leuba Les tendances fondamentales des mystiques chrétiens
In: L'année psychologique. 1902 vol. 9. pp. 415-426.
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Binet Alfred. Leuba Les tendances fondamentales des mystiques chrétiens. In: L'année psychologique. 1902 vol. 9. pp. 415-
426.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1902_num_9_1_3495SENTIMENTS MORAUX ET RELIGIEUX 415 ÉMOTIONS,
Moralement, que vaut le rire? Ici, désaccord complet. Pour les uns,
c'est un justicier, stigmatisant tout ce qui est contraire à l'idéal
absolu de la perfection humaine ; pour d'autres, moins rigoureux, le
rire est « une brimade sociale »; c'est la conclusion de la jolie étude
de Bergson, qui admet que le rire châtie seulement Pinsociabilité
légère, faite de vanité; brimade souvent injuste et aveugle. Pour
d'autres enfin, le rire n'a point une fonction morale .-tantôt il tombe
juste, tantôt il tombe faux ; il est amoral.
Esthétiquement, le rire a une valeur; il cause un plaisir délicat,
c'est le rire des gens de goût.
Le livre se termine sans conclusion précise.
L'éclectisme de l'auteur, ou du moins de sa méthode, l'empêche
d'arriver à une conclusion personnelle, qui serait toujours un peu
arbitraire et trop partielle. Il se borne à dire, dans ses dernières
pages, que le rire, à tous les points de vue, est un accident, un épi-
phénomène. «Expression de l'individualité, il revêt autant deformes
qu'il y a de caractères, d'esprits différents, d'états d'âme différents.
Il ne rentre donc point dans une théorie générale, il n'est point objet
de science. » C'est bien sceptique!
Il me semble d'abord que cette élude devrait être reprise d'après
nature; après avoir fouillé les livres, il faudrait maintenant regarder
la nature riant.
L'analyse attentive et sans parti pris de beaucoup de cas risibles
faite d'abord in abstracto, ensuite par interrogation des personnes
qu'on aurait fait rire, permettrait certainement d'avancer la question.
Je pense qu'on devrait surtout considérer le rire comme un état
affectif; c'est une émotion; peut-être même est-ce une succession de
deux émotions qui se contredisent, luttent l'une contre l'autre et
cherchent à s'exclure mutuellement. Il y aurait à chercher dans cette
voie.
A. BlNET.
J.-H. LEÜBA. — Les tendances fondamentales des mystiques
chrétiens. — Revue phil., juillet et août 1902.
Leuba a déjà montré, par de nombreuses et importantes publica
tions du Monist et de VAmerican Journal of Psychology, combien il
s'intéresse à la psychologie de la vie religieuse; ces études ont été
faites surtout avec la méthode des questionnaires, ou par l'interroga
tion attentive — je dirais presque la confession — de personnes bien
douées au point de vue des sentiments religieux. La méthode qu'il
emploie dans sa nouvelle étude est différente : elle est historique;
l'auteur cherche à reconstruire, d'après des documents anciens, des
autobiographies, la psychologie de Mme Guyon, saint François de
Sales, sainte Thérèse, Ruysbroeck, Tauler, Suso. C'est un groupe
d'individus qu'il appelle les mystiques enrôlions el auxquels il recon
naît deux traits : l'instabilité de la sensibilité organique, — elle ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES 416
alterne entre, l'anesthésie et l'hyperesthésie ; et l'énergie tenace et
héroïque avec laquelle ces personnes poursuivent un idéal moral bien
•déterminé.
Nous pensons intéresser nos lecteurs en faisant de larges emprunts
ä l'étude de Leuba. C'est un travail extrêmement important, et il
nous semble que jusqu'ici aucun psychologue n'a pénétré aussi avant
^ans l'intimité de la vie religieuse.
Étant d'avis qu'il est nécessaire de meltre sous les yeux du lecteur
les données elles-mêmes, il a reproduit les passages les plus caracté
ristiques de certains mystiques. Nous donnerons après lui une bi
ographie de Mmc Guyon.
« La famille de Mine de La Motte Guyon1 appartenait à la haute
■noblesse. En 1656, on trouve même la reine d'Angleterre chez son
père, le priant de lui laisser emmener la jeune fille, âgée alors de
huit ans. Sa beauté et sa pétillante intelligence l'avaient charmée à. tel-
point qu'elle -désirait en faire une dame de sa.cour.
. « Tout enfant, on la met au couvent.
« Elle était d'un naturel vif, d'une sensibilité excessive, volontaire,
et quelque peu emportée. Joignez à cela une fierté et une vanilé plus
-que moyennes...
« Dès ses premières année?, elle est profondément impressionnée
par los idées et images religieuses qui hanlent les couvents. Elle
n'avait pas sept ans qu'elle rêve déjà de l'enfer et qu'elle brûle du
<lésir de souffrir le martyre. Elle a, au bout du jardin paternel, .une
chapelle dédiée à l'Enfant Jésus où elle fait ses dévotions, et souvent
elle lui porte son déjeuner.
« A douze ans, elle s'enferme tout le jour pour lire les œuvres de
saint François de Sales et la vie de Mmc de Chantai. Elle apprend dans
-ces ouvrages ce que c'est que « faire oraison » et, dès lors, elle pra
tique cet exercice spirituel. Pour satisfaire son besoin de mortifica
tion, elle vide les bassins de son père malade pendant que les valets
^ont dehors.
« Ce beau zèle dure une année ou deux, puis, comme elle devenait
femme, elle échange saint François pour des romans qu'elle «aime à
ia folie ». Alors survint le hideux arrangement qui jeta une jeune fille
■d'à peine seize ans, sans son consentement naturel, dans le lit d'un
gentilhomme bourgeois déjà mûr. Le mari, goutteux, gardait de plus
*en plus la chambre et finit par n'en presque plus sortir. Voilà donc la
jeune Mme Guyon devenue garde-malade d'un mari jaloux et cela sous
les yeux d'une belle-mère revêche et envieuse. C'est alors, dans
l'écrasante misère de cette déplorable union, qu'elle commence à
sentir le besoin de Dieu. Le monde réel la repousse; elle ira donc
retrouver le monde idéal de son enfance. Mais la nalure ne s'accom
moda pas lout d'un coup des déviations qu'on voulait lui faire subir;
elle réclamait les satisfactions coutumières, elle voulait retourner
1. Les données qui suivent sont tirées de X Autobiographie de Mme Guyon,
-à moins qu'une autre source soit indiquée. Nous nous sommes souvent
.servi de ses propres expressions (L.). SENTIMENTS MORAUX ET RELIGIEUX 417 ÉMOTIONS,
dans son ornière. Ce fut une longue et pénible guerre intérieure.
« Une année ou deux après son mariage, encore ballottée entre les
tendances primitives et un idéal irréalisable, elle s'adressa à un rel
igieux. Il lui répondit tout court : « Accoutumez-vous à chercher Dieu
« dans votre cœur et vous l'y trouverez. » « Ce fut, nous dit-elle, un
coup de flèche qui perça mon cœur de part en part... Je sentis en ce
moment une plaie très profonde, autant délicieuse qu'amoureuse...,
une onction qui, comme un baume salutaire, guérit en un moment
toutes mes plaies et qui se répandait même si fort sur mes sens que
je ne pouvais presque ouvrir la bouche ni les yeux. »
« Dès ce moment son état affectif est transformé; sa conversion est
achevée. Elle possède Dieu « dans son fond, non par pensée ou par
« application d'esprit, mais comme une chose que l'on possède réel-
« lement d'une manière très suave. »
Leuba dislingue chez Mm* Guyon deux éléments de la vie mystique:
le premier est un besoin affectif, un amour de Dieu qui est extrême
ment intense, qui a toute la chaleur et la volupté de l'amour; le s
econd est un désir de perfection morale. Nous traiterons ces deux su
jets sous deux chefs différents, en commençant par la perfection
morale.
1° Toute jeune, dans ses années d'innocente dissipation, Mme Guyon
avait des remords, avait honte de son égoïsme et de sa coquetterie, et
demandait à la Sainte Vierge sa conversion. Pour subjuguer ses dé
sirs, elle bénit les souffrances naturelles qui lui viennent de maladies,
et elle invente des tourmenls.
« Tous les jours, cette frôle femme se soumettait à de longues dis
ciplines avec des pointes de fer; elle se déchirait de ronces, d'épines
et d'orties qu'elle gardait sur elle; elle mettait des pierres dans ses
souliers; elle se privait de tout ce qui aurait contenté son goût. Sitôt
qu'elle sentait une répugnance, elle n'avait plus de repos qu'elle ne
l'eût surmonléfv Elle raconte, par exemple, comment elle mit dans sa
bouche un crachat. « II me fallut, un jour, que j'étais seule et que
« j'en aperçus un, le plus vilain que j'aie jamais vu, mettre ma
« bouche et ma langue dessus ; l'effort que je me fis fut si étrange que
<( je ne pouvais en revenir, et j'eus des soulèvements de cœur si vjo-
« lents que je crus qu'il se romprait en moi quelque veine et que je
« vomirais le sang. Je fis cela tout autant de temps que mon cœur y
« répugna; ce fut assez long. »
« Si elle se faisait souffrir pour vaincre l'homme naturel, il faut
bien dire aussi qu'elle se prit à aimer la souffrance pour elle-même.
Ses « croix » devinrent ses délices. « Je faisais, écrivait-elle, par
« exemple, toutes les austérités que je pouvais imaginer; mais tout
« cela était trop faible pour contenter le désir que j'avais de souffrir...
« Je me faisais souvent (sic) arracher des dents, quoiqu'elles ne me
« fissent point mal; c'était un rafraîchissement pour moi; lorsque
<( les dents me faisaient mal, je ne songeais pas à me les faire arra-
« cher, au contraire, elles devenaient mes bonnes amies, et j'avais le
« regret de les perdre sans douleur. » On pourrait se demander si les
pénitences qu'elle s'inflige, au lieu d'être un héroïque effort pour
i-'axmce' psychologique, ix. 27 ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES 418
extirper le mal, ne sont pas simplement l'indice d'une de ces perver
sions bien connues de la sensibilité. Son cas se distingue pourtant par
un point de la plus haute importance: elle ne perdit jamais de vue le
but moral de ses pénitences, pas même lorsqu'elle en jouissait. »
Cet état d'âme fit place ensuite à un retour à un état plus normal ;
elle se sentit retomber dans le pur naturel; elle craignit la douleur,
Un petit mal à la tête la faisait frémir, elle fuyait les mortifications,
cherchait à manger ce qui lui plaisait, fréquenta le monde, et se plut
à sortir, comme les autres femmes, la gorge découverte. Ce furent
sept années de sécheresse de cœur ; son retour en grâce fut déterminé
par un prêtre, le P. La Combe ; ils se firent réciproquement une forte
impression et ils échangèrent une longue correspondance. Son cœur
se réveille, et elle fait retour à Dieu. Quand ils se revoient après une
absence, elle décrit ainsi le bonheur qu'elle ressent: « II me sembla
qu'une influence de grâce venait de lui à moi par le plus intime de
l'âme, et retournait de moi à lui, en sorte qu'il éprouvait le même
effet, mais de grâce si pure, si nette, si dégagée, qu'elle faisait comme
un flux et un reflux, et de là allait se perdre dans l'un divin et indi
visible. » C'est à peu près le langage qu'elle emploie en parlant de
Dieu, et elle avoue avec une entière franchise qu'elle ne peut plus
distinguer le P. La Combe et Dieu. Les extases, les oraisons lui de
viennent faciles ; mais cette tendance à la jouissance ne fait pas à elle
seule le mystique chrétien, à moins qu'il ne soit qu'une Louise La-
teau ; chez M1»6 Guyon, comme chez fauler, il existe, en outre, une
hyperesthésie de la conscience morale, un besoin de se délivrer des
instincts mauvais; Mme Guyon s'astreint aux lâches journalières les
plus humbles; elle balaye elle-même la chapelle.
Leuba étudie avec soin ce caractère moral de la conscience mystique.
Les mystiques ne sont point tourmentés par le problème des dogmes;
ce qu'ils veulent, c'est la suppression des tendances qui ne sont pas
d'accord avec la volonté divine ; à ce but, le perfectionnement, ils ne
«ont pas poussés par la terreur; ils ont peu de relation avec les puis
sances sataniques, et le diable ne leur paraît jamais comme tentateur.
Ils ne sont pas davantage utilitaires, ils ne sont pas excités par l'espoir
"d'une récompense future; Mme Guyon a, du reste, donné un grand
retentissement à la doctrine de l'amour désintéressé, etTauleradit
que, aussi longtemps que l'homme cherche ou désire une récompense
future à ses actions, il est comme les changeurs du Temple. Leuba fait
ici une distinction très juste entre les actes qui sont accomplis après
représentation du plaisir qu'on s'en promet, et ceux qu'on accomplit
parce qu'on en trouve en soi la tendance.
Les luttes que le mystique livre à lui-même pour mater l'homme na
turel ont fait croire que les mystiques ressemblent à des scrupuleux
ou à des abouliques. Ce n'est pas l'opinion de Leuba. Le mystique ne
doute pas ; ce qui lé tourmente ce ne sont pas des scrupules, des hési
tations ridicules, des peurs injustifiées; il ne s'agit pas pour eux
d'éviter de marcher sur les fentes du plancher, de connaUre le nombre
des moellons d'un mur, ou de prendre garde aux épingles. Leurs
scrupules sont raisonnables, et reposent sur un fond dé moralité très SENTIMENTS MORAUX ET RELIGIEUX 419 ÉMOTIONS,
élevée; leur but est d'agir, non pas comme individu, mais comme re
présentant de l'humanité toute entière ; ils tendent « à la désindivi-
dualisation et par là à l'universalisation de l'action ».
2°Passons maintenant au second élément du mysticisme, l'extase. Si
l'extase n'est pas tout le mysticisme, elle en est le fruit le plus parf
ait. Le fait de l'extase ne peut être nié, c'est son interprétation qui
peut faire douté. Les mystiques supposent que, dans l'extase, ils ont
senti et vu Dieu, et en cette affirmation, ils croient rester dans le fait
de leur expérience, tandis qu'ils en font, au contraire, une interprét
ation. L'étude de l'extase religieuse, de l'union divine, de l'amour
divin, est d'autant plus intéressante qu'elle se trouve dans toutes les
religions, et qu'elle n'est pas autre chose que l'attitude la plus carac*
téristique de la religiosité chrétienne poussée à ses limites extrêmes.
L'extase est préparée par la croyance en un Dieu bienfaisant, une
adoration pour ce Dieu : l'extase même ressemble par beaucoup de
traits à l'état d'extase hystérique et hypnotique. Leuba donne en pas
sant quelques faits démontrant que sainte Thérèse et Mme Guyon
étaient bien réellement hystériques. Ainsi, en 1536, sainte Thérèse
connut une crise terrible qu'elle décrit ainsi :« De ces quatre jours,
il me reste des tourments qui ne peuvent être connus que de Dieu.
Ma langue était en lambeaux à force de l'avoir mordue... j'avais le
gosier si sec qu'il se refusait à laisser passer même une goutte d'eau...
mes nerfs s'étaient tellement contractés que je me voyais en quelque
sorte ramassée en peloton... je ne pouvais supporter le contact d'au
cune main; il fallait me remuer à l'aide d'un drap que deux personnes
tenaient par un bout. » Leuba commente ainsi cette description :
« Elle se trouva, en plus, frappée d'une paralysie presque totale qui
ne disparut que petit à petit dans le cours de trois années. Eh bien!
sainte Thérèse ne confond -pas ces pertes de conscience avec la
transe mystique. Elle n'y voit pas non plus la main du malin esprit;
c'est pour elle tout simplement une maladie. Ici elle se distingue
avantageusement de beaucoup de ses sœurs.
« Qu'il soit dit en passant que son récit nous fournit tout ce qu'il
faut pour diagnostiquer sûrement l'hystérie : hyperalgésies (douleurs
violentes au cœur, continuées pendant des années; sensibilité exces
sive de la peau, etc.); anorexie; contractures (spasmes du pharynx
ou de l'œsophage empêchant la déglutition; position contorsionnée
de certains membres) ; paralysies ; attaques convulsives, etc. Les indi
cations que l'on trouve dans la Fie de Mme Guyon nous semblent
aussi suffisantes pour conclure de même à l'hystérie. On rencontre
chez elle des attaques de sommeil, de l'anorexie, de l'hyperesthésie
cardiaque, des anesthésies, des spasmes, de la paralysie. Quant aux
autres mystiques du groupe que nous étudions, nous ne connaissons
aucune raison suffisante pour les déclarer hystériques. »
La transe mystique aurait, d'après Leuba, les deux caractères sui
vants : 1° le sujet entre dans l'extase mystique par la communion
avec Dieu, et il reste en rapport avec Lui aussi longtemps que la
conscience dupe; 2° cet état est dominé par des sentiments tendres;
l'extase mystique est une transe amoureuse, au moins chez des mys- ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES 420
tiques chrétiens. Les hallucinations peuvent manquer à l'extase,
mais elles sont fréquentes ; sainte Thérèse et Mme Guyon en décrivent
plusieurs. Ce sont des voix, et souvent aussi des hallucinations
visuelles dans lesquelles la couleur et autant la lumière prédominent
sur la forme. Citons encore l'auteur.
« On est frappé de la fréquence des apparitions lumineuses en
lisantles mystiques. Très souvent la vision ne revêt aucune forme
distincte, ce n'est qu'une lumière. Ruysbrooeck, par exemple, se sert
presque exclusivement des mois de lumière et de clarté, pour décrire
l'apparition du Père. Et ces termes ne sont pas des symboles ou des
métaphores, ce sont les noms propres de leurs sensations. Qu'on
se souvienne aussi que sainl Paul ne vit qu'une lumière sur le che
min de Damas; que Dieu n'apparut pas à Moïse, mais qu'il élait dans
le buisson ardent; que les apôtres virent à la Pentecôte des langues
de feu, etc.
« Les hallucinations auditives sont presque aussi fréquentes que les
visuelles. Sainte Thérèse distingue deux sortes de voix intérieures,
dont une seulement est de Dieu : « Quand c'est la seconde (la voix de
« la personne elle-même), le sujet se sent actif; il verra clairement
« qu'il n'écoute point, et les paroles qu'il forme ont je ne sais quoi de
« sourd, fantastique et manquent de cette clarté, caractère insépa
rable de celle de Dieu*. » Cette seconde parole intérieure inclut donc,
en plus des sensations auditives, les sensations motrices rudimentaires
qui accompagnent la parole mentale ordinaire, tandis que ce qu'elle
appelle voix divine est constitué par des sensations auditives pures2.
bien' en effet, une distinction qui correspond à la réalité. C'est là,
« 11 est un autre point que nous voulons relever ici. On n'arrive pas
du premier coup à l'extase complète. Une longue route y conduit et
On: n'y. avance à l'ordinaire que lentement. Il en est de la transe mys
tique comme de Thypnose : ce n'est souvent qu'après des essais
maintes fois répétés que se montrent les premiers, symptômes. En
Jes ramenant fréquemment, on réussit souvent à plonger le sujet dans
un sommeil de plus en plus profond, il faut généralement du temps
pour faire prendre au système nerveux de nouvelles habitudes. Ce
n'est qu'après neuf mois d'efforts sous la direction de son Abécédaire
que sainte Thérèse fut élevée à l'oraison de quiétude — un des degrés
inférieurs. Elle ne durait que quelques inslanls : « Je ne sais même si
c'est le temps d'un Ave Maria», nous dit-elle. L'oraison devint de
plus en plus fréquente sans s'approfondir cependant tout de suite.
Elle remarque qu'un grand nombre d'âmes arrivent à cet état et que
bien peu vont plus loin, Quant à elle, elle s'élève successivement jus
qu'au ravissement. Elle eh .prend si bien l'habitude qu'elle n'a pas
besoin d'être isolée pour y entrer.
1. Autobiographie, chap. xxv.
2. Voir Egger, la Parole intérieure et les travaux sur l'Aphasie (L.)..
Quelqu'un nous donnera bien un jour une étude sur le rôle de l'hallu
cination auditive et visuelle en religion. A presque tous les points cr
itiques de la vie des grands chrétiens Dieu intervint par la Voix ou par la
Lumière (L.). SENTIMENTS MORAUX ET RELIGIEUX 421 ÉMOTIONS,
<( Les visions n'apparurent qu'un an après la première oraison.
Elles aussi sont sujettes au développement. En voici un exemple tout
à fait intéressant : En 1559, elle eut pour la première fois la sensation
de la présence de Notre-Seigneur. Elle ne le vit ni des yeux du corps
ni de ceux de l'âme, elle le sentit seulement. Cette présence reparut
plusieurs fois pendant les jours suivants en se précisant. Au bout de
quelque temps elle le vit, non pas tout entier, d'abord, les mains
seulement : «la beauté en était si ravissante que je n'ai point de
« terme pour le peindre;.. Peu de jours après je vis sa divine figure
« et je demeurai entièrement ravie... Le jour de la fête de saint Paul,
a pendant la messe, Jésus-Christ daigna m'apparaîlre dans toute sa
cr très sainte humanité, tel qu'on le peint ressuscité. » Cette vision-
là, elle ne la vit jamais que des yeux de l'âme. Elle aurait bien voulu
remarquer la couleur et la grandeur des yeux du Fils de Dieu pour
pouvoir satisfaire la curiosité de ceux qui la questionnaient, mais elle
« ne mérita jamais une telle grâce». «Tous mes efforts, dit-elle,
« n'ont servi qu'à faire entièrement disparaître la vision. ».
« Ce que la sainte voit surtout ce ne sont pas les contours ou la
couleur, mais la lumière. Elle la mentionne souvent; elle dit, par
exemple : « La seule beauté de la blancheur d'une de ses mains sur-
« passe infiniment tout ce que nous saurions nous figurer» : à pro
pos d'une colombe « ses ailes semblaient formées d'écaillés de nacre
qui jetaient une vive splendeur». Parfois c'est du feu qui lui
apparaît. »
L'auteur présente ensuite une description très attentive de l'extase
dont il emprunte les traits aux trois grands mystiques, François de
Sales, sainte Thérèse et Mmc Guyon. Il n'a pas de peine à montrer
que, malgré quelques différences de langage, l'état est décrit de la
même manière; il est vrai que chacun le subdivise en degrés diff
érents; mais cela n'a pas beaucoup d'importance. 11 y a d'abord un
acte volontaire et réfléchi de l'esprit, que quelques-uns appellent
médilation, et qui consiste à choisir parmi plusieurs autres le sujet
sur lequel la réflexion va se faire ; puis la concentration a lieu sur le
thème choisi, thème qui inclut toujours l'idée de Dieu et de son
amour ; cette concentration de la pensée sur un point unique amène un
engourdissement des membres, puis un affranchissement des impres
sions externes et internes, à l'exception de celles qui constituent le
côté affectif de l'émotion et du sentiment. Ces dernières croissent, au
contraire, en intensité et restent de force associées à l'idée de Dieu
aussi longtemps qu'elles subsistent. Enfin, si l'extase se parachève,
l'inconscience vient mettre fin à la puissance nue qui survivait toute
seule.
Avec ce résumé explicatif, que nous empruntons presque entièr
ement àLeuba, il sera facile d'analyser et de coordonner les descrip
tions des divers mystiques. Nous nous contentons de reproduire celle
de François de Sales, que Leuba résume en employant le plus souvent
possible les propres termes de François.
Dans la méditation par laquelle l'oraison débute, l'âme «cherche des
« motifs d'amour», les tire à soi, puis les savoure. Cela fait, « elle met 42ât ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
«. a part ce qu'elle voit de plus propre à son avancement ». Elle enlre
alors dans la contemplation, qui « n'est autre chose qu'une simple et
« permanente attention de l'esprit aux choses divines». Elle diffère
de la méditation en ce que «celle-ci considère par le menu les
« objets propres à nous émouvoir, tandis que la contemplation est
«une vue toute simple et ramassée de l'objet qu'elle aime». Elle
consiste donc en une immobilisation de la pensée sur certaines idées
et images choisies à cause des sentiments tendres qu'elles évoquent.
Ajoutons encore un passage : « Tandis que la méditation se fait
« presque toujours avec peine, travail et discours, notre esprit allant
« de considération en considération, cherchant en divers endroils
« l'amour de son bien-aimé, la contemplation a toujours cette excel-
« lence qu'elle se fait avec plaisir d'autant qu'elle présuppose que
« l'on a trouvé Dieu et son saint Amour, qu'on en jouit et qu'on s'y
« délecte.
« Voilà le premier pas fait vers le repos de l'intelligence, la passivité
mentale, et en même temps vers l'accaparement de la conscience
par l'émotion tendre.
« A ce point l'âme est prête à entrer dans le recueillement amour
eux. On ne le produit pas par sa propre activité. La volonté a te
rminé son rôle au sortir de la contemplation : « C'est Dieu qui le
« lait en nous quand il lui plaît par sa très sainte grâce. L'âme y
« jouit d'une certaine douce suavité qui témoigne de la présence de
« Dieu. » De l'activité mentale, il reste bien peu de chose. L'âme a
conscience que Dieu est là près d'elle, et elle fait une sorte d'effort
pour se rapprocher de lui : « L'âme par un secret consentement se,
« retourne du côté de certaine partie où est le très aimable et très
« cher époux. Une extrême révérence et une douce crainte saisit
« parfois l'âme qui est dans cet état. » II lui arrive aussi « de demeurer
« comn:e destituée de vie; elle a de la peine à parler et à répondre;
« tous ses sens restent engourdis » jusqu'à ce que l'Epoux lui per
mette de revenir à elle-même.
« L'oraison passe donc ici dans une transe amoureuse incomplète.
L'âme a encore conscience de la présence de l'Epoux; elle reste en
rapport avec lui, elle l'entend toujours, mais elle ne peut plus lui
répondre, ou du moins seulement avec difficulté. C'est comme dans
l'hypnose : l'activité musculaire s'arrête avant que les sens extérieurs
cessent de fonctionner.
« II arrive quelquefois que la transe. s'accentue encore jusqu'à la
perte totale de la conscience : « L'âme cesse même d'entendre son
« bien-aimé, elle ne sent plus aucun signe de sa présence. Alors, à
« son réveil, elle peut dire, vraiment : J'ai dormi auprès de mon Dieu
« et entre les bras de sa divine présence et providence, et je n'en
« savais rien. » L'auteur du Traité décrit en artiste la sensation de
l'âme ensommeillée qui se sent glisser dans les bras du divin amant1,
« comme un baume fondu qui n'a plus de fermeté ni de solidité
1. 11 fait ici une subdivision qu'il appelle VEcoulement ou Liquéfaction
de Vâme en Dieu (L.). SENTIMENTS MORAUX ET RELIGIEUX 423 ÉMOTIONS,
« elle se laisse aller et écouler en ce qu'elle aime ; elle ne se jette pas,
« par manière d'élancement, ni elle ne serre pas, par manière
« d'union; mais elle va doucement coulant, comme une chose fluide et
« liquide, dedans la divinité qu'elle aime ».
L'opinion de Leuba est que l'hypnose — et l'extase n'est qu'une
variété de l'hypnose — ne présente pas de différence essentielle,
qu'elle soit produite par des moyens physiques, par exemple des
drogues, ou par la suggestion hypnotique, ou par des idées rel
igieuses. Il fait un parallèle suggestif entre l'union divine et les
phénomènes de lourdeur, d'assoupissement, de rétrécissement de
conscience qui se produisent chez un sujet qui s'endort tout doucement
sous l'influence de suggestions à la mode de Nancy. La principale
différence est que, dans l'extase religieuse, le sujet ne franchit pas cet
assoupissement pour passer à l'état de somnambulisme actif; on con
çoit que l'extatique religieux pourrait arriver à ce degré, et alors, au
lieu de subir passivement les caresses amoureuses de la divinité, il
deviendrait un agent actif de la volonté de Dieu. Leuba pense que si
le religieux n'arrive point à cet état d'hypnose, auquel un médecin
peut conduire graduellement son sujet, c'est parce que le religieux est
abandonné à lui-même, n'est pas gouverné par un hypnotiseur.
Leuba, après cette comparaison, examine successivement plusieurs
des tendances qu'il découvre dans l'extase mystique, et d'abord la
tendance à la jouissance organique. Cette question délicate est vraiment
traitée de main de maître, et les développements de l'auteur méritent
d'être résumés. Il remarque d'abord avec quelle prédilection les
mystiques se servent du langage de l'amour profane : amant, époux,
amoureux embrassements, liens de l'amour, béatitude, jouissance,
éternelle complaisance, immersion amoureuse. Voici quelques-uns des
passages choisis parmi les plus caractéristiques.
« JJ' est à peine nécessaire que nous revenions sur le cas de
Mme Guyon après ce qui en a été dit dans le premier article. Qu'on se
souvienne seulement, que, chez elle, la chair, impassible sous les
caresses maritales, s'allumait en la présence de l'époux céleste. Toute
jeune elle avait célébré ses noces avec Jésus enfant. Ce mariage elle
le renouvela dans son cabinet, devant l'image du fils de Dieu, le jour
qui suivit la mort de l'époux terrestre. Elle avait alors vingt-huit ans.
Il faut lire les chapitres xn et xm de sa Vie pour être renseigné sur
l'ardeur que peut atteindre l'amour spirituel. Elle aurait voulu mourir
pour être unie inséparablement à celui qui l'attirait avec tant de
force. La passion lui fait presque perdre la tête : « Je l'aimais dételle
« force que je ne pouvais aimer que lui... j'ai perdu l'inclination et
« l'appétit de tout le reste... j'étais comme ces ivrognes ou ces
« amoureux qui ne pensent qu'à leur passion. » Cela se passait pen
dant sa première période de bonheur.
« Sainte Thérèse goûtait habituellement d'enivrantes délices dans la
compagnie de son Seigneur. Tous les plaisirs de la terre pâlissaient
devant ceux-là; ils n'étaient plus que de la fange. Voici un passage
tout à fait frappant dont nous tirerons instruction tout à l'heure, en
discutant la possibilité de l'origine sexuelle d'une de& jouissances