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Mariage, divorce et régime de filiation en Nouvelle-Bretagne - article ; n°4 ; vol.19, pg 479-496

De
20 pages
Revue française de sociologie - Année 1978 - Volume 19 - Numéro 4 - Pages 479-496
Michel Panoff : Mariage, divorce et régime de filiation en Nouvelle-Bretagne.
Chez les Maenge, ethnie mélanésienne de Papouasie-Nouvelle-Guinée, le divorce est peu fréquent par comparaison avec d'autres sociétés dites primitives. Plusieurs facteurs expliquent cette stabilité du mariage : la résidence adoptée par les conjoints, la force des liens de solidarité dans le groupe villageois et les relations de « clientèle ». A l'inverse, le divorce, quand il survient, semble être favorisé par la polygamie et l'absence de fiançailles. Tous ces faits montrent combien est inadéquate l'hypothèse classique qui associe la plus ou moins grande stabilité du mariage au régime de filiation en vigueur dans la société considérée. On profite de cette occasion pour mettre en lumière les implications théoriques et idéologiques des interprétations qui privilégient le rôle de la filiation dans la vie des sociétés étudiées par l'ethnographie.
Michel Panoff: Marriage, Divorce, and Filiation Structure in New Britain.
Divorce among the Maenge, a Melanesian people of Papua-New Guinea, is infrequent in comparison to other so-called primitive societies. Several factors account for such stability of marriage: the couples' place of residence; the strength of ties of solidarity among the village people; and client relationships. On the other hand, when divorce does occur it seems to be encouraged by polygamy and the lack of formal betrothal. All these facts show the extent to which the classical hypothesis associating the greater or lesser stability of marriage to the filiation structure within the society under consideration is inadequate. That becomes the basis for a consideration of the theoretical and ideological implications of analyses that give filiation a major role in the lives of the societies ethnographers study.
Michel Panoff : Ehe, Ehescheidung und Abstammungssystem in Neubrittanien.
Bei den Maengen, einem melanesischen Volksstamn in Papouasie — Neu Guinea, ist die Ehescheidung selten in Vergleieh zu anderen sogenannten primitiven Gesellschaf ten. Diese Stabilitat der Ehe ist mehrf ach erklärbar : durch den Wohnsitz der Ehepartner, die Kraft der Solidaritätsbindung innerhalb der Dorfgruppe und der Klientelverbindungen. Die Ehescheidung hingegen, wenn sie eintritt, wird offenbar von der Polygamie und das Fehlen der Verlobung beeinflusst. Diese Tatsachen zeigen, dass die herkommliche Annahme unangemessen ist, die mehr oder weniger grosse Stabilität der Ehe mit dem Abstammungssystem der betreffenden Gesellschaft in Verbindung bringt. Die Gelegenheit wird benutzt, die theoretischen und ideologischen Auswirkungen der Interpretation zu unterstreichen, die die Rolle der Abstammung ini Leben der von der Ethnographie betrachteten Gesellschaften bevorzugen.
Michel Panoff : Matrimomio, divorcio y regimen de filiación en Nueva- Bretaña.
Entre los Maenge etnia melanesiana de Papuasia-Nueva-Guinea esta poco frecuente el divorcio respecte de otras sociedades llamadas primitivas. Explican varios factores esa estabilidad del matrimonio : la residencia que adoptan los cónyuges la fuerza de la solidaridad dentro del grupo aldeano y las relaciones de « clientela ». Al revés cuando occurre el divorcio parece ser favorecido por la poligamia y la carencia de esponsales. Ensefian todos esos hechos como es inadecuada la hipótesis clásica que asocia la mayor o menor estabilidad del matrimonio con el régimen de filiación observado en la sociedad considerada. Se aprovecha esa ocasión para subrayar las implicaciones teóricas y ideológicas de las interpretaciones que privilegian el papel de la filiación en la vida de las sociedades estudiadas por la etnografia.
18 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Michel Panoff
Mariage, divorce et régime de filiation en Nouvelle-Bretagne
In: Revue française de sociologie. 1978, 19-4. pp. 479-496.
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Panoff Michel. Mariage, divorce et régime de filiation en Nouvelle-Bretagne. In: Revue française de sociologie. 1978, 19-4. pp.
479-496.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsoc_0035-2969_1978_num_19_4_6647Résumé
Michel Panoff : Mariage, divorce et régime de filiation en Nouvelle-Bretagne.
Chez les Maenge, ethnie mélanésienne de Papouasie-Nouvelle-Guinée, le divorce est peu fréquent par
comparaison avec d'autres sociétés dites primitives. Plusieurs facteurs expliquent cette stabilité du
mariage : la résidence adoptée par les conjoints, la force des liens de solidarité dans le groupe
villageois et les relations de « clientèle ». A l'inverse, le divorce, quand il survient, semble être favorisé
par la polygamie et l'absence de fiançailles. Tous ces faits montrent combien est inadéquate
l'hypothèse classique qui associe la plus ou moins grande stabilité du mariage au régime de filiation en
vigueur dans la société considérée. On profite de cette occasion pour mettre en lumière les implications
théoriques et idéologiques des interprétations qui privilégient le rôle de la filiation dans la vie des
sociétés étudiées par l'ethnographie.
Abstract
Michel Panoff: Marriage, Divorce, and Filiation Structure in New Britain.
Divorce among the Maenge, a Melanesian people of Papua-New Guinea, is infrequent in comparison to
other so-called "primitive" societies. Several factors account for such stability of marriage: the couples'
place of residence; the strength of ties of solidarity among the village people; and "client" relationships.
On the other hand, when divorce does occur it seems to be encouraged by polygamy and the lack of
formal betrothal. All these facts show the extent to which the classical hypothesis associating the
greater or lesser stability of marriage to the filiation structure within the society under consideration is
inadequate. That becomes the basis for a consideration of the theoretical and ideological implications of
analyses that give filiation a major role in the lives of the societies ethnographers study.
Zusammenfassung
Michel Panoff : Ehe, Ehescheidung und Abstammungssystem in Neubrittanien.
Bei den Maengen, einem melanesischen Volksstamn in Papouasie — Neu Guinea, ist die
Ehescheidung selten in Vergleieh zu anderen sogenannten primitiven Gesellschaf ten. Diese Stabilitat
der Ehe ist mehrf ach erklärbar : durch den Wohnsitz der Ehepartner, die Kraft der Solidaritätsbindung
innerhalb der Dorfgruppe und der Klientelverbindungen. Die Ehescheidung hingegen, wenn sie eintritt,
wird offenbar von der Polygamie und das Fehlen der Verlobung beeinflusst. Diese Tatsachen zeigen,
dass die herkommliche Annahme unangemessen ist, die mehr oder weniger grosse Stabilität der Ehe
mit dem Abstammungssystem der betreffenden Gesellschaft in Verbindung bringt. Die Gelegenheit wird
benutzt, die theoretischen und ideologischen Auswirkungen der Interpretation zu unterstreichen, die die
Rolle der Abstammung ini Leben der von der Ethnographie betrachteten Gesellschaften bevorzugen.
Resumen
Michel Panoff : Matrimomio, divorcio y regimen de filiación en Nueva- Bretaña.
Entre los Maenge etnia melanesiana de Papuasia-Nueva-Guinea esta poco frecuente el divorcio
respecte de otras sociedades llamadas primitivas. Explican varios factores esa estabilidad del
matrimonio : la residencia que adoptan los cónyuges la fuerza de la solidaridad dentro del grupo
aldeano y las relaciones de « clientela ». Al revés cuando occurre el divorcio parece ser favorecido por
la poligamia y la carencia de esponsales. Ensefian todos esos hechos como es inadecuada la hipótesis
clásica que asocia la mayor o menor estabilidad del matrimonio con el régimen de filiación observado
en la sociedad considerada. Se aprovecha esa ocasión para subrayar las implicaciones teóricas y
ideológicas de las interpretaciones que privilegian el papel de la filiación en la vida de las sociedades
estudiadas por la etnografia.R. franc, sociol., XIX, 1978, 479-496
Michel PANOFF
Mariage, divorce et régime de filiation
en Nouvelle-Bretagne*
L'étude statistique du mariage et de sa dissolution dans des sociétés
qui ne procèdent pas à l'enregistrement systématique de ces événements
par des moyens administratifs spécialisés (état civil, greffe des tribunaux,
etc.) pose de redoutables problèmes de méthode ou, plus humblement, de
technique. Malgré leur intérêt ces problèmes ne recevront ici qu'un
minimum d'attention. On se contentera de les évoquer au moment oppor
tun pour indiquer comment ont été recueillis les matériaux utilisés et
quel crédit leur accorder. C'est que le sujet a déjà été traité de manière
approfondie par plusieurs auteurs, Barnes (1949) notamment, auxquels
il suffit de se reporter pour voir dans le détail les difficultés du travail et
les précautions à prendre (1).
Le problème qui est à l'origine de cet article est tout autre : il s'agit,
une fois obtenus les chiffres des mariages et des divorces, de rechercher
les facteurs sociologiques qui peuvent rendre compte de la stabilité ou
de la fragilité du mariage dans une société particulière. Il existe, en effet,
une vigoureuse tradition anthropologique, particulièrement chez les
Anglais, qui postule la fécondité de la mise en corrélation de la stabilité
conjugale avec le régime de filiation en vigueur dans les sociétés
archaïques. C'est ainsi qu'on a longtemps soutenu, à partir de considérations
purement logiques, que les sociétés matrilinéaires étaient organisées de
telle manière que la précarité du couple y était nécessairement plus
grande que dans les sociétés patrilinéaires. L'article de Gluckman (1950)
reste le texte de référence à cet égard. Telle est l'hypothèse qui a inspiré
nombre de travaux ultérieurs et que l'on entend discuter ici en dégageant
les présupposés idéologiques qui sont implicites dans la façon de poser
le problème. Les matériaux nécessaires seront empruntés à une société
mélanésienne peu connue de Nouvelle-Guinée et ce sera donc aussi une
occasion de publier des données médites.
* Les matériaux utilisés pour le pré- cherche scientifique (Paris) et l'Austra-
sent article ont été recueillis au cours lian National University (Canberra),
de quatre missions effectuées de 1966 à (1) Les références bibliographiques se
1970 et en 1977. Le financement en a été trouvent en fin d'article,
assuré par le Centre national de la re-
479 Revue française de sociologie
II sera question des Maenge, population de 5.000 personnes environ
parlant une langue austronésienne et vivant dans l'île de Nouvelle-Bretag
ne, pour les deux tiers sur le bord de mer et pour un tiers dans la mont
agne à une ou deux journées de marche de la côte. A ces deux faciès
écologiques correspondent quelques différences dans l'organisation des
clans, la pratique de la magie et la culture matérielle. Bien que ces parti
cularités locales soient peu marquées et ne cessent d'ailleurs de s'estomper
avec l'unification progressive de la région accomplie par le cargo cuit
(Panoff, 1969), seuls seront pris en considération les habitants de la côte
afin d'éviter tout risque d'hétérogénéité dans la population étudiée. Econo
mie d'auto-subsistance reposant sur la culture de tubercules et l'élevage
du cochon, deux tâches essentiellement féminines, tandis que la pêche,
la chasse et les activités de cueillette restent marginales : voilà caractérisé
en une phrase le mode de vie des Maenge. Il faut ajouter que, hormis la
division du travail par sexe, il n'existe pas de spécialisation des fonctions
techniques qui exempterait certains individus des tâches productives pour
leur permettre de se consacrer au commandement, à la coordination des
efforts quotidiens, à l'accomplissement des rites magiques ou religieux, à
l'élaboration d'un savoir et à sa transmission. Il n'y a pas de chefs, et les
Maenge voient leur société comme égalitaire, même s'ils reconnaissent
bien parmi eux la présence de big men (pour employer la désignation en
usage dans la littérature ethnographique comme dans la langue verna-
culaire). C'est le village qui demeure le cadre de la vie sociale malgré
l'élargissement récent des horizons politiques qu'a su opérer le cargo cuit
local. Par village, il faut entendre une communauté de résidence contrôlant
un territoire propre, des passes dans le récif, des lieux de pêche, et com
prenant de 15 à 50 maisons conjugales et une ou plusieurs « maisons des
hommes » (édifices faisant fonction simultanément de tabernacle pour les
rites masculins, ,de salle de réunion, de dortoir pour les jeunes garçons et
les hommes célibataires, enfin d'auberge pour les visiteurs étrangers au
village). L'habitat est groupé autour d'une place de danse en terre battue.
Le premier missionnaire s'est installé dans la région en 1931 et la
mission catholique, avec l'aide de catéchistes locaux hâtivement formés,
devait s'employer par la suite à convertir cette population dispersée sur
un territoire de plus de 500 km2. Aujourd'hui les Maenge sont considérés
officiellement comme chrétiens à 100 %, mais le culte des morts avec les
repas communiels servis chaque nuit dans les cimetières, la réapparition
des autels de fécondité sur la place du village — que le missionnaire
affecte de ne pas voir — , la référence fréquente aux principaux person
nages de la mythologie pré-chrétienne, la persistance d'une certaine poly
gamie, etc. sont autant de raisons de parler plutôt d'une adhésion nominale.
Il reste pourtant, comme on verra, que les phénomènes du mariage et du
divorce en ont été affectés quelque peu. Pour en finir avec ce rapide
tableau, il convient de préciser que, de 1942 à 1944, les Japonais occupant
la Nouvelle-Bretagne établirent deux petits postes de surveillance dans
la zone côtière maenge et que les forces alliées y installèrent à leur tour
un camp pendant quelques mois en 1945.
Il y a une quinzaine d'années encore les hommes ne se mariaient pas
480 Michel Panoff
avant l'âge de 30 ans et certains d'entre eux attendaient même d'avoir
40 ans. La raison en était que la polygynie, jadis pratiquée systémat
iquement par les big men et toujours présente actuellement quoiqu'à un
degré moindre, se conjuguait aux multiples contraintes de la gérontocratie
pour imposer un célibat prolongé à la majeure partie de la population
masculine. Il n'en est plus de même aujourd'hui et la majorité des mar
iages contractés pendant ces deux dernières années se sont faits avec
des garçons de 20 à 25 ans. En effet, les jeunes gens ont conquis une relative
indépendance grâce au travail salarié dans les plantations, au dévelop
pement de l'économie marchande et à la possibilité qu'ils ont maintenant
de quitter leur village quand ils craignent d'y étouffer. Comme, dans le
même temps, l'autorité des hommes de plus de 50 ans n'a cessé de s'affaiblir
à mesure que les rites d'initiation les cruels tombaient en désuétude,
que l'instruction primaire et secondaire gagnait du terrain et que des
formes nouvelles de leadership s'offraient aux ambitieux, la conduite de
la politique matrimoniale n'est plus désormais le « domaine réservé » de
quelques anciens. Quant aux filles, qui se sont toujours mariées jeunes,
vers 18-20 ans et parfois dès 16 ans, elles continuent certes de le faire,
mais on peut prévoir que leur accès progressif aux écoles secondaires et
professionnelles, leur plus grande mobilité à travers le pays, etc. entraîne
ront tôt ou tard une élévation de leur âge au mariage. Il est donc très
probable que, dans l'avenir, les couples seront mieux équilibrés sous ce
rapport.
Une égalisation d'un genre différent est aussi en cours : la générali
sation du paiement « prix de la fiancée » (avale кипа en vernacu-
laire). Destinée à sceller l'union matrimoniale par la remise au groupe
de la femme d'objets précieux (les pseudo-monnaies cérémonielles) , cette
pratique ne s'observait naguère qu'à l'occasion de mariages primaires
contractés par les big men et les membres de familles influentes, le remar
iage de personnes veuves ou divorcées ne donnant pas lieu à cette pres
tation sauf, dans certains cas, lorsqu'un homme déjà marié antérieurement
épousait une femme qui ne l'avait jamais été. Ces dernières années, presque
tous les mariages connus ont été accompagnés d'un paiement de l'avale
кипа en billets de banque. Dans l'échantillon qui va être examiné et qui
comprend des couples mariés à des époques très différentes, cette presta
tion a eu lieu dans 50 % des cas environ.
Autre point de repère dans cette évolution, les fiançailles d'enfants,
qui étaient d'une extrême efficacité entre les mains des big men pour le
développement de leurs clientèles respectives, se pratiquent toujours, mais
un nombre croissant de mariages se font au mépris de ces arrangements,
les fiancés épousant des tierces personnes. Ce qui, en revanche, paraît
avoir disparu définitivement, c'est l'usage des fiançailles pré-natales, pro
cédé qui consistait à « marquer », c'est-à-dire à réserver une petite fille
dans le sein de sa mère au profit d'un garçon d'une dizaine d'années dont
les parents voulaient assurer l'avenir. Toutes ces indications préliminaires
étaient nécessaires puisque l'échantillon Ide la population qui va être
examiné comprend, par force, des individus mariés à des époques différentes
et ayant connu ainsi des situations différentes.
481 Revue française de sociologie
Quels sont donc les faits retenus pour cette étude ? Pas plus qu'il
n'existe de mot véritablement spécifique pour désigner le mariage en
maenge (pàli-ravung-rea : « action de se prendre l'un l'autre mutuelle
ment ») , il n'y en a pour le divorce : on dit « se séparer » (keke luve :
« délier, se délier ») . Et en face de ce mot passe-partout on constate qu'il
n'existe ni cérémonie ni acte solennel pour mettre fin à un mariage. Dans
la pratique langagière le mari est censé « quitter » (kâé) sa femme ou la
« chasser » (tague). Quant à la femme, elle est censée « quitter » son
conjoint, car les convenances ne lui reconnaissent ni l'autorité ni la force
physique nécessaires à une répudiation lors même que la résidence du
couple est uxori-locale et que le mari est, de ce fait, considéré à jamais
comme un étranger. On voit qu'il serait impossible de s'en tenir à un
recensement des couples dont les conjoints seraient dits « séparés » sans
plus; il faut de toute nécessité regarder au comportement réel des indi
vidus en cause.
Ce comportement peut être observé en deux temps : d'abord la rupture
proprement dite, puis les actes qui s'ensuivent. Dans les cas où l'initiative
de la rupture appartient au mari, il s'agit soit d'une répudiation, généra
lement motivée par l'infidélité de la femme ou par sa paresse invétérée
dans les tâches domestiques et agricoles, soit d'un abandon du domicile
conjugal par le mari qui va s'installer dans un autre village ou même
dans une autre région. Si le mariage avait été contracté avec paiement
du « prix-de-la-fiancée », la répudiation permet au mari d'en réclamer le
remboursement au moins partiel; la cause est, pourrait-on dire, «plai-
dable », tout dépendant de ses griefs et du rapport de force entre son
groupe et le groupe de sa femme. La fuite du mari, au contraire, lui
interdit tout recours, ce qui explique que souvent il choisira de contraindre
sa femme au départ, comme font actuellement de nombreux hommes aux
Etats-Unis. Parmi les moyens utilisés par les Maenge à cette fin, il faut
citer les mauvais traitements et surtout l'introduction d'une seconde
épouse dans la maison conjugale, procédé d'une efficacité éprouvée malgré
le caractère toujours largement admis de la polygamie. Dans les cas où
c'est la femme qui prend l'initiative de la rupture, la séparation résulte
soit d'un enlèvement consenti soit d'un retour à la maison ou au village
d'origine, la femme allant en visite chez ses parents et refusant ensuite
de réintégrer le domicile conjugal. Le dénouement va dépendre alors de
l'attitude des parents de la femme et de leur éloignement géographique,
la situation étant évidemment différente selon qu'ils habitent ou non dans
le même village que le couple en crise. Ils s'efforceront généralement de
persuader leur fille de revenir à son mari, lorsque le mariage aura donné
lieu au versement du « prix de la fiancée ». Il peut y avoir là un obstacle
tel que la femme finira quelquefois par se suicider (Panoff, 1977).
Ainsi est-il bien clair que la séparation des conjoints n'a pas le carac
tère manifeste et irréversible qu'a le divorce chez nous. Seul le rem
boursement du « prix de la fiancée », événement des plus dramatiques, a
valeur de sanction officielle, mais il est relativement rare. En définitive,
c'est donc le passage du temps et la formation éventuelle de nouveaux
liens conjugaux avec d'autres partenaires qui permettent de dire s'il y a
482 Michel Panoff
dissolution du mariage considéré. On peut imaginer les difficultés d'un
recensement systématique des cas de divorces comme celui qui est à la
base du présent travail. Il faut noter incidemment que l'influence de la
colonisation qui favorise parfois une clarification juridique des situations
de fait n'a pu agir ici, puisque l'église catholique est nominalement gar
dienne de la moralité indigène et ne reconnaît pas le divorce.
Les cas de divorce présentés ci-dessous ne sont évidemment que ceux
pour lesquels il a pu être établi que la séparation des conjoints durait
depuis deux années au moins. Qui mieux est, dans tous les cas sauf trois,
la séparation a été suivie soit du décès de l'un des ex-conjoints soit du
remariage de la femme (le remariage de l'homme est peu concluant puisque
la polygynie est permise, à la différence de la polyandrie qui ne l'est pas) .
Les moyens employés pour obtenir ces renseignements ont été le recen
sement de la population présente en novembre 1977 dans 5 villages côtiers
et la pratique systématique de l'entretien personnel avec chaque individu
actuellement séparé de son conjoint, quelle qu'ait pu être la durée de
cette séparation jusque là. Encore faut-il préciser que les 5 villages consi
dérés avaient déjà fait l'objet d'enquêtes approfondies entre 1967 et 1970
et que leurs habitants étaient personnellement connus de l'auteur, ce qui
permet de restituer un arrière-plan aux situations conjugales appréhendées
en 1977. A cet égard on peut signaler que deux couples qui semblaient
en 1970 s'être installés dans la séparation ont été retrouvés sept ans plus
tard unis à nouveau, nul remariage n'ayant eu lieu dans l'intervalle et
les parents des deux côtés ayant su exercer les pressions appropriées.
Seuls ont été exclus du recensement les individus, en majorité du sexe
masculin, absents pour une longue durée (ouvriers agricoles travaillant
sur de lointaines plantations, élèves de l'enseignement secondaire passant
toute l'année scolaire dans un internat). Quant aux villages retenus, on
doit les considérer comme représentatifs de la population maenge dans
son ensemble. Par leur taille ils jalonnent bien l'échelle des variations
existant dans la région, puisque le plus petit a 55 habitants et le plus grand
221. Leur situation géographique sur les deux côtes, Nord-Est et Sud-
Ouest, entre lesquelles se divise le littoral maenge, permet d'éviter que
des différences locales, si minimes soient-elles, n'échappent à l'enquête.
Enfin, leur éloignement de la petite station administrative de Pomio,
comme de la base missionnaire de Malmal, écarte le risque de comporte
ments atypiques comme pourrait en induire la présence de fonctionnaires,
de gendarmes et, plus généralement, de membres d'autres ethnies ayant
reçu une éducation différente.
La population recensée dans ces 5 villages s'élève à 683 personnes,
dont 311 du sexe masculin et 372 du sexe féminin, qui sont réparties en
156 maisons, soit une moyenne de 4,38 personnes par groupe domestique.
Cette population comprend 122 hommes et 161 femmes, soit un total de
283 individus, qui ont été mariés une fois au moins. Tel est donc l'échant
illon utilisé. On eût certes pu le souhaiter plus étoffé et il est exclu
d'emblée qu'on en tire de quoi répondre à toutes les questions que se pose,
par exemple, Roussel (1970) à propos du divorce en France. En particulier,
il sera impossible de calculer un taux annuel des divorces comme le font
483 Revue française de sociologie
habituellement les démographes et on devra se satisfaire de chiffres
portant sur une période de deux générations ou presque, pis-aller qui
risque de réduire l'intérêt d'éventuelles comparaisons avec les résultats
obtenus dans les pays dotés d'un appareil statistique perfectionné.
Mais c'est ici que doivent être rappelés les avertissements de Barnes
(1949) qui ont été évoqués plus haut en guise d'introduction. Opposant
les moyens dont disposent les statisticiens des pays européens aux res
sources limitées de l'ethnographe travaillant dans des sociétés archaïques,
cet auteur mettait en garde les enquêteurs contre la tentation de compenser
l'insuffisance de leurs données chiffrées par le recours à des informations
généalogiques ou à des témoignages de seconde main. Et il montrait
comment les résultats procurés par ces palliatifs pouvaient, pour des rai
sons qu'il serait oiseux de répéter ici, fausser irrémédiablement les conclu
sions sur la fréquence des divorces. En l'absence d'une comptabilisation
systématique des faits affectant l'état des personnes, seuls les témoignages
recueillis de la bouche même des intéressés et confrontés tant à leur propre
comportement qu'aux déclarations de tiers méritent créance. On s'est
attaché à suivre cette ligne dans l'étude de la société maenge.
Les 283 personnes ayant été mariées une fois au moins qui figurent
dans l'échantillon considéré ont vécu, depuis la date de leur mariage (de
leur premier mariage dans les cas où elles ont été mariées plusieurs fois)
jusqu'à la date du recensement, un certain nombre d'événements qui fo
rment l'expérience conjugale de la population et se trouvent récapitulés
dans le tableau I.
Tableau I.
Nombre Nombre Nombre Nombre MOYEN centage d'individus DE DIVORCES DE DIVORCES MARIÉS VÉCUS PAR AU M0INS PourITXP РОТЧ UNE FOIS PAR EUX INDIVIDU AYANT DIVORCE AU MOINS MARIÉ UNE FOIS
Hommes 122 6 0,05 6 4,9
Femmes 161 19 0,12 17 10,5
Pour utiles qu'elles soient, ces indications chiffrées restent cependant
insuffisantes. En effet, elles se prêtent mal aux comparaisons avec d'autres
sociétés, qu'il s'agisse de sociétés archaïques ou modernes. D'autre part,
et surtout, elles ne permettent pas d'évaluer la stabilité ou la fragilité du
mariage chez les Maenge, ce qui est le but à atteindre si l'on veut discuter
valablement les hypothèses de Gluckman et de ses continuateurs. Il faut
donc, délaissant le nombre des individus recensés dans chaque catégorie,
faire le compte, comme événements, des divorces et des célébrations de
mariage, et rapporter les uns aux autres. Il existe deux manières d'y
procéder et, partant, deux modes de calcul : on peut soit rapporter le
nombre de mariages dissous par un divorce au nombre de tous les mariages
célébrés pendant la même période (ratio A de Barnes), soit ne compter
que les unions qui n'auront pas été dissoutes par le décès d'un conjoint
484 Michel Panoff
et comparer à ce nombre la somme des unions dissoutes par un divorce
(ratio С de Barnes). Le premier mode de calcul est celui que les statisti
ciens des pays modernes utilisent le plus couramment; aussi va-t-il per
mettre des comparaisons entre divers types de sociétés. Quant au second,
il livre un pourcentage qui risque moins que le précédent d'être perturbé
par la mortalité, facteur à ne pas négliger dans les pays coloniaux et
ci-devant coloniaux. Les événements vécus par les 283 individus de
l'échantillon (mariage, divorce, décès du conjoint), ainsi que les taux de
divorce obtenus par les deux modes de calcul, sont présentés dans le
tableau IL
Tableau II.
Mariages Taux des Taux des Mariages dissous par Mariages dissous par divorces divorces contractés MORT un divorce № 1 № 2 DU CONJOINT
a b с b/a b/(a-c)
Hommes 141 6 19 4,25 % 4,92 %
Femmes 199 19 57 9,54 % 13,38 %
Ensemble .... 216 76 9,26 % 14,28 % 20
Avant tout commentaire, il convient de souligner que le nombre des
mariages contractés par les hommes de l'échantillon n'est pas susceptible
de s'additionner à celui des mariages contractés par les femmes, puisque
la grande majorité des individus de l'un des sexes se trouvent être les
conjoints de la grande majorité des individus de l'autre sexe, leurs mar
iages respectifs étant inévitablement comptés deux fois. Et il en est de
même, quoique dans une moindre mesure, pour le nombre des mariages
dissous par un divorce. Il s'ensuit que les chiffres correspondant aux deux
sexes réunis et figurant sur la ligne « Ensemble » du tableau ne sont pas
les totaux des colonnes a et b. En revanche les nombres de la colonne с
(«Mariages dissous par la mort du conjoint») peuvent bien évidemment
s'additionner, puisque le même mariage n'est pas susceptible d'être
compté deux fois, d'abord pour l'homme et ensuite pour la femme.
Cette précision étant apportée, plusieurs constatations s'imposent. En
premier lieu, les événements qui ont marqué la vie conjugale des femmes
de l'échantillon sont plus nombreux que ceux qu'ont vécus les hommes.
C'est ainsi qu'en rapportant le nombre des mariages contractés (Tableau II)
au nombre des individus ayant été mariés une fois au moins I),
on note que chaque femme a contracté en moyenne 1,24 mariage contre
1,15 dans le cas des hommes. En rapportant le nombre de mariages dissous
par un divorce (Tableau II) au nombre d'individus ayant divorcé une fois
au moins (Tableau I), on observerait encore une différence dans le même
sens, mais, comme ces nombres sont trop faibles pour être vraiment signi
ficatifs, il est sans doute préférable de ne pas y attacher grand prix. Par
contre, le nombre des mariages dissous par un décès est suffisamment
élevé pour autoriser des comparaisons entre les deux sexes. Il s'agit
d'ailleurs d'un facteur qui contribue à expliquer qu'il y a davantage de
485 Revue française de sociologie
mariages contractés par les femmes que par les hommes de l'échantillon,
et que le taux féminin des divorces est plus élevé que le taux masculin.
Rappelons en effet que toutes nos informations ayant été volontairement
limitées à la population actuellement vivante, seuls les événements conju
gaux survenus aux individus présents au recensement ont été pris en
considération. Aussi peut-on prévoir qu'une différence entre les sexes
quant à l'âge au premier mariage ou quant à la longévité affectera le
nombre des événements susceptibles de marquer la vie conjugale des
informateurs. C'est précisément ce qu'on observe ici : 1) jusqu'à cette
dernière décennie, la grande majorité des hommes, se mariant pour la
première fois à un âge tardif, ne vivaient pas assez longtemps pour faire
ultérieurement une seconde expérience matrimoniale. En raison de la
polygynie pratiquée par quelques privilégiés, ils étaient obligés d'épouser
une veuve ou une divorcée qui, à peine sortie de l'adolescence, était
devenue la femme d'un big man, si bien que ni le nombre des mariages
contractés ni celui des mariages dissous par divorce ne pouvait être le
même pour les deux sexes; 2) la longévité est différente selon les sexes,
comme le révèle notre échantillon où les femmes âgées de 60 ans et plus
sont deux fois aussi nombreuses que les hommes du même âge. Il s'ensuit
qu'une certaine proportion des hommes qui auraient pu communiquer leur
biographie et modifier ainsi les pourcentages calculés, sont morts et ne
figurent pas dans l'échantillon utilisé. Leur disparition a un effet encore
plus sensible quand il s'agit d'hommes polygames, car un seul décès fait
plusieurs veuves à la fois et entraîne une augmentation du nombre des
mariages dissous par la mort comptabilisé chez les femmes. Voilà ce qu'il
faut donc garder à l'esprit en comparant le taux des divorces pour les
deux sexes.
La deuxième constatation que réserve l'examen du tableau II, c'est que
le taux des divorces, quelle que soit la manière de calculer, quel que soit
le sexe, apparaît très faible en relation avec celui qui nous est connu
i
Tableau III*.
Taux de divorce n» 1 Taux n» 2 Société RÉGIME DE FILIATION
Lamba Patrilinéaire 33,1 41,8
— Nuer 9,4 13,0
— Somali Inconnu 19,3
— Goodenough 33,0 44,3
Yao Matrilinéaire 34,6 41,3
— Matupit 11,3 13,2
— Siuai 58,0 Inconnu
Maenge . . . . 9,2 14,3
Sources : voir note 2.
(2) Sources de ces taux de divorce : (1969), Siuai chez Oliver (1955), et pour
Somali chez Lewis (1961), Goodenough toutes les autres ethnies chez Barnes
chez Young (1972), Matupit chez Epstein (1949).
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