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Mémoire épisodique et déficit d'inhibition au cours du vieillissement cognitif : un examen de l'hypothèse frontale - article ; n°2 ; vol.105, pg 323-357

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36 pages
L'année psychologique - Année 2005 - Volume 105 - Numéro 2 - Pages 323-357
Résumé
l'hypothèse frontale du vieillissement cognitif suppose que les différences liées à l'âge dans des tâches de mémoire se manifestent principalement dans des conditions qui exigent un contrôle exécutif et impliquent le cortex préfrontal. Une version forte de cette hypothèse fait dépendre les changements liés à l'âge d'un déficit spécifique des mécanismes d'inhibition, tandis qu'une version faible suppose un lien d'ordre plus général entre certains processus stratégiques de mémoire et le fonctionnement exécutif. La présente note examine dans ce contexte les travaux effectués auprès de personnes âgées normales. La conclusion est que les changements liés au vieillissement cognitif dans le domaine de la mémoire épisodique ne peuvent pas s'expliquer uniquement par un déficit d'inhibition.
Mots clés : mémoire, vieillissement, inhibition.
Summary : Episodic memory, inhibition deficit, and cognitive aging : An examination of the frontal hypothesis
Cognitive aging is a mosaic of selective deficits and spared abilities. To account for such discrepancies, it has been assumed that age-related differences in memory tasks were mainly observed in conditions that require executive control and activation of the prefrontal cortex. The present theoretical note examines this frontal hypothesis by contrasting a strong and a weak version. The strong version explains memory declines in normal aging by a specific deficit of inhibition mechanisms. The weak version invokes more general links between some strategic memory processes and executive control. The note proceeds in three steps. First, it briefly surveys the different formulations of the hypothesis, which focus on various aspects of human cognition. Second, it considers the diversity of inhibition mechanisms and of memory processes. Third, it examines empirical evidence about age-related changes in memory performance and executive functions : analysis of individual differences, experimental investigations, and studies using neuro-imagery techniques. In conclusion, the literature does not support tentative explanations of cognitive aging that rely on a single factor called inhibitory deficit.
Key words : memory, cognitive aging, inhibition.
35 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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V. Charlot
P. Feyereisen
Mémoire épisodique et déficit d'inhibition au cours du
vieillissement cognitif : un examen de l'hypothèse frontale
In: L'année psychologique. 2005 vol. 105, n°2. pp. 323-357.
Résumé
l'hypothèse frontale du vieillissement cognitif suppose que les différences liées à l'âge dans des tâches de mémoire se
manifestent principalement dans des conditions qui exigent un contrôle exécutif et impliquent le cortex préfrontal. Une version
forte de cette hypothèse fait dépendre les changements liés à l'âge d'un déficit spécifique des mécanismes d'inhibition, tandis
qu'une version faible suppose un lien d'ordre plus général entre certains processus stratégiques de mémoire et le fonctionnement
exécutif. La présente note examine dans ce contexte les travaux effectués auprès de personnes âgées normales. La conclusion
est que les changements liés au vieillissement cognitif dans le domaine de la mémoire épisodique ne peuvent pas s'expliquer
uniquement par un déficit d'inhibition.
Mots clés : mémoire, vieillissement, inhibition.
Abstract
Summary : Episodic memory, inhibition deficit, and cognitive aging : An examination of the frontal hypothesis
Cognitive aging is a mosaic of selective deficits and spared abilities. To account for such discrepancies, it has been assumed that
age-related differences in memory tasks were mainly observed in conditions that require executive control and activation of the
prefrontal cortex. The present theoretical note examines this frontal hypothesis by contrasting a strong and a weak version. The
strong version explains memory declines in normal aging by a specific deficit of inhibition mechanisms. The weak version invokes
more general links between some strategic memory processes and executive control. The note proceeds in three steps. First, it
briefly surveys the different formulations of the hypothesis, which focus on various aspects of human cognition. Second, it
considers the diversity of inhibition mechanisms and of memory processes. Third, it examines empirical evidence about age-
related changes in memory performance and executive functions : analysis of individual differences, experimental investigations,
and studies using neuro-imagery techniques. In conclusion, the literature does not support tentative explanations of cognitive
aging that rely on a single factor called inhibitory deficit.
Key words : memory, cognitive aging, inhibition.
Citer ce document / Cite this document :
Charlot V., Feyereisen P. Mémoire épisodique et déficit d'inhibition au cours du vieillissement cognitif : un examen de
l'hypothèse frontale. In: L'année psychologique. 2005 vol. 105, n°2. pp. 323-357.
doi : 10.3406/psy.2005.29699
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_2005_num_105_2_29699L'Année psychologique, 2005, 105, 323-357
NOTE THÉORIQUE
Université catholique de Louvain
Unité Cognition et Développement
MEMOIRE EPISODIQUE ET DEFICIT D'INHIBITION
AU COURS DU VIEILLISSEMENT COGNITIF :
UN EXAMEN DE L'HYPOTHÈSE FRONTALE
Valentine CHARLOT et Pierre FeYEREISEN1
SUMMARY : Episodic memory, inhibition deficit, and cognitive aging : An
examination of the frontal hypothesis
Cognitive aging is a mosaic of selective deficits and spared abilities.
To account for such discrepancies, it has been assumed that age-related
differences in memory tasks were mainly observed in conditions that require
executive control and activation of the prefrontal cortex. The present theo
retical note examines this frontal hypothesis by contrasting a strong and a
weak version. The strong version explains memory declines in normal aging
by a specific deficit of inhibition mechanisms. The weak version invokes more
general links between some strategic memory processes and executive control.
The note proceeds in three steps. First, it briefly surveys the different for
mulations of the hypothesis, which focus on various aspects of human
cognition. Second, it considers the diversity of inhibition mechanisms and of
memory processes. Third, it examines empirical evidence about age-related
changes in memory performance and executive functions : analysis of
individual differences, experimental investigations, and studies using neuro-
imagery techniques. In conclusion, the literature does not support tentative
explanations of cognitive aging that rely on a single factor called inhibitory
deficit.
Key words : memory, cognitive aging, inhibition.
1. Correspondance : Pierre Feyereisen, PSP/CODE, 10, place du Cardinal-
Mercier, B-1348 Louvain-la-Neuve, Belgique. E-mail : Pierre. Feyerei-
sen@psp.ucl.ac.be. 324 Valentine Chariot, Pierre Feyereisen
REMERCIEMENTS
Le present travail a été réalisé grâce à une subvention du gouvernement de
la Communauté française de Belgique (Action de recherche concertée, conven
tion 98/03-215 « Le vieillissement cognitif : au-delà des facteurs généraux ») et
d'un mandat de Directeur de recherches du FNRS dont bénéficie le deuxième
auteur.
INTRODUCTION
Le vieillissement cognitif se caractérise par un ensemble de déclins
sélectifs et de fonctions préservées. Dans le domaine de la mémoire en par
ticulier, les changements liés à l'âge affectent les performances davantage
dans des tâches explicites de mémoire épisodique (rappel et reconnaissance)
que dans des tâches implicites (Light, Prull, La Voie & Healy, 2000 ; Prull,
Gabrieli & Bunge, 2000). Par ailleurs, il est généralement admis que le viei
llissement cognitif normal épargne la structure et le contenu de la mémoire
sémantique (Light, 1992).
Plusieurs théories ont été proposées pour rendre compte de cette hétéro
généité des performances (pour un exposé de synthèse, voir Feyereisen et al.,
2002). Elles ont pour point commun de supposer que le vieillissement atteint
les traitements les plus exigeants qui nécessitent un contrôle stratégique de
la part de l'individu, et qu'il épargne les processus automatiques n'utilisant
que peu de « ressources » (Welford, 1958-1964 ; Hasher & Zacks, 1979). Ces
théories se distinguent par la manière d'identifier les mécanismes de con
trôle et par la méthode utilisée : étude psychométrique des différences indi
viduelles, expérimentation ou investigation neuropsychologique.
Dans une perspective psychométrique, on suppose que les performanc
es dépendent d'un nombre restreint de facteurs généraux : la réduction de
la capacité de la mémoire de travail (Welford, 1958-1964), le ralentissement
de la vitesse de traitement (Salthouse, 1996) ou l'intégrité biologique de
l'organisme évaluée au plan sensori-moteur (Baltes & Lindenberger, 1997).
Ces facteurs représentent différentes manières d'opérationnaliser la notion
de « ressources de traitement » et d'en évaluer la quantité disponible pour
des personnes d'un âge donné.
Dans une perspective plus expérimentale, on peut manipuler la charge
cognitive de diverses façons, par exemple en ajoutant une tâche secondaire
à la tâche principale. La réalisation d'une tâche concurrente dégrade les
performances dans la tâche principale, pour autant que les deux tâches
impliquent la même composante de traitement (ou le même réservoir de
ressources). Le paradigme de double tâche permet ainsi de simuler la dimi
nution des ressources qui se produit naturellement au cours du vieilliss
ement (Craik & Byrd, 1982). Mémoire épisodique et déficit d'inhibition 325
Dans une perspective neuropsychologique, enfin, on suppose que les
changements observés chez la personne âgée sont la conséquence d'un déclin
sélectif dans le fonctionnement de certaines régions cérébrales, et en particul
ier de certaines structures du cortex préfrontal, alors que les régions posté
rieures seraient moins affectées (Dempster, 1992 ; Moscovitch & Winocur,
1995 ; West, 1996 ; Raz, 2000 ; Craik & Grady, 2002). Selon cette hypot
hèse, les fonctions cognitives qui se modifient au cours du vieillissement
normal seraient analogues à celles perturbées par une lésion frontale. Des
études concernant des patients souffrant de lésions cérébrales et des études
de neuro-imagerie chez des volontaires sains ont montré que le lobe frontal
intervient dans un grand nombre de fonctions cognitives de haut niveau, en
particulier les fonctions executives (par exemple, l'administrateur central
de la mémoire de travail) et les opérations stratégiques d'encodage et de
récupération dans des tâches de mémoire à long terme (Stuss & Levine,
2002 ; Cabeza & Nyberg, 2000).
Dans ce contexte, il semble pertinent de se poser la question de la
nature des relations éventuelles existant entre différentes manifestations
du vieillissement cognitif, et en particulier certains déclins des perfor
mances mnésiques et une diminution de l'efficacité des mécanismes de con
trôle exécutif. Cette question sera notre fil conducteur. Deux types de
réponses peuvent être envisagés.
Premièrement, on peut supposer l'existence de connexions étroites
entre des performances mnésiques et des fonctions executives impliquant
les unes et les autres des régions du cortex préfrontal (pour un exposé de
synthèse, voir Van der Linden, Meulemans, Marczewski & Colette, 2000).
Hasher et Zacks (1988), en particulier, ont attribué le déclin des performanc
es mnésiques à des déficits dans les mécanismes d'inhibition, et nous exa
minerons plus spécialement cette hypothèse sous sa forme actuelle (Zacks,
Hasher & Li, 2000). Pour ces auteurs, il existe deux types de mécanismes de
contrôle agissant au service des buts poursuivis par l'individu : des méca
nismes excitateurs qui activent l'information pertinente et des
inhibiteurs qui diminuent le niveau d'activation d'informations non perti
nentes. Le vieillissement épargnerait les premiers mais affecterait les
seconds. Ce déficit d'inhibition aurait plusieurs conséquences (Zacks
& Hasher, 1994) : une surcharge de la mémoire de travail encombrée
d'éléments superflus, un encodage moins sélectif et une augmentation de
l'interférence perturbant la récupération de l'information. Hasher, Zacks et
May (1999) établissent un lien entre leur conception et l'hypothèse frontale
du vieillissement cognitif, sans toutefois présenter les détails neuro-
anatomiques de cette relation. La proposition initiale de Hasher et Zacks
(1988) a inspiré un grand nombre de travaux expérimentaux, avec des
résultats parfois divergents, et elle a fait l'objet de controverses (voir
notamment Burke, 1997 ; McDowd, 1997 ; Zacks & Hasher, 1997). Ainsi,
selon Burke (1997), la plupart des études qui montrent un déficit
d'inhibition chez les personnes âgées utilisent des tâches de mémoire épiso- 326 Valentine Chariot, Pierre Feyereisen
dique. Pour elle, le mécanisme de base affecté par le vieillissement serait
plutôt la formation de nouvelles connexions en mémoire, en particulier cel
les qui lient le matériel appréhendé à son contexte spatio-temporel (Mac-
Kay & Abrams, 1996 ; MacKay & Burke, 1990).
Dans cette deuxième direction, on peut imaginer comme alternative à
l'hypothèse d'un déficit d'inhibition une relation d'ordre beaucoup plus
général entre mémoire et mécanismes de contrôle. Ce facteur général pour
rait correspondre à l'intelligence fluide nécessaire pour la résolution de pro
blèmes originaux, sans recours possible aux connaissances préalables (inte
lligence cristallisée). Ainsi, dans une étude analysant les relations entre le
vieillissement normal, l'intelligence et le fonctionnement frontal, Isingrini
et Vazou (1997) ont montré que, chez les personnes âgées, seules les tâches
mesurant l'intelligence fluide (les Matrices de Cattell et les Similarités de la
WAIS) et non celles mesurant l'intelligence cristallisée (les sous-tests de
vocabulaire et d'information de la WAIS) étaient significativement corrélées
aux mesures « frontales » (le Wisconsin Card Sorting Test - ou WCST - et
les tâches de fluences). Ces auteurs supposent que le vieillissement normal
est associé à une réduction de l'efficacité du fonctionnement frontal, qui
entraîne à son tour une réduction des performances en intelligence fluide,
mais également une des de méta-mémoire (Sou-
chay & Isingrini, 2001). Selon Duncan (1995), les similitudes entre les per
formances des patients frontaux et celles de personnes avec un faible score
d'intelligence fluide seraient dues à une difficulté de maintenir actif le but
de la tâche en cours dans une situation nouvelle.
Au vu de l'étendue de la littérature disponible pour l'examen de ces
hypothèses, nous nous limiterons à l'exposé des données récentes, apparues
après les premières formulations de l'hypothèse frontale et relatives à la
comparaison de personnes jeunes et âgées normales. Nous ne présenterons
pas les données relatives au vieillissement pathologique (maladie d' Alzhei
mer, etc.) pas plus que celles concernant les patients atteints de lésions
focales. Par ailleurs, nous ciblerons un type particulier de mécanisme de
contrôle inhibiteur. En psychologie cognitive, la notion d'inhibition est
utilisée en sens divers, dans des situations expérimentales très variées
(Arbuthnott, 1995 ; Kok, 1999) et il n'est donc guère étonnant qu'une cer
taine confusion règne à cet égard. L'inhibition peut porter sur des sources
de distraction dans l'environnement, sur des éléments intrusifs en mémoire,
ou sur des réponses motrices. Elle peut s'effectuer de manière délibérée ou à
l'insu du sujet. De manière générale, la notion d'inhibition fait référence à
un processus actif de réduction d'activation ou de résistance à une interfé
rence, tandis que la notion d'interférence concerne l'effet négatif que pro
duit un élément perturbateur, par comparaison avec une condition neutre.
Ici, à la suite de Hasher et al. (1999), nous nous centrerons sur les mécanis
mes de contrôle inhibiteur qui interviennent dans des tâches de mémoire
verbale en excluant de ce fait les travaux consacrés à l'attention sélective,
aux mouvements oculaires, à l'amorçage négatif, etc. Mémoire épisodique et déficit d'inhibition 327
La présente note comprend trois parties : en premier lieu, nous exami
nerons plusieurs propositions théoriques réunies sous le terme d'hypothèse
frontale permettant de concevoir au plan conceptuel un lien, étroit ou plus
global, entre performances mnésiques et contrôle inhibiteur chez la per
sonne âgée. Ensuite, nous tenterons d'identifier de manière plus précise les
différents processus qui interviennent dans les tâches de mémoire et dans
les tâches impliquant des mécanismes d'inhibition. Nous analyserons enfin
les études empiriques portant spécifiquement sur les liens entre mémoire et
inhibition.
LES FORMULATIONS THEORIQUES
DE L'HYPOTHÈSE FRONTALE
Plusieurs revues de questions ont présenté de manière détaillée les don
nées relatives à l'hypothèse frontale du vieillissement cognitif, qu'il s'agisse
des processus de résistance à l'interférence (Dempster, 1992) ou de certains
aspects de la mémoire à long terme (Moscovitch & Winocur, 1995 ; West,
1996). Ces variantes mettent l'accent sur différents aspects du fonctionne
ment cognitif.
Dempster (1992) propose d'expliquer les changements liés à l'âge tout
au long de la vie, dans l'enfance et au cours du vieillissement, par une
modification des mécanismes d'inhibition liés au fonctionnement du cortex
frontal. Les effets du vieillissement cognitif dans des tâches aussi diverses
que le test de Stroop, de Brown Peterson, le WCST ou des d'attention
sélective peuvent être interprétés comme des signes d'une sensibilité accrue
à l'interférence. Cette hypothèse rend également compte des déclins liés à
l'âge dans des tâches de rappel libre, lesquelles impliquent notamment
d'éviter la production de mots intrus issus de listes parallèles ou
d'associations libres. Au vu de l'hétérogénéité des situations nécessitant de
résister à de l'interférence, que celle-ci soit d'origine interne ou externe,
Dempster suppose que les mécanismes d'inhibition ne présentent pas un
caractère unitaire.
Moscovitch et Winocur (1995) développent l'hypothèse frontale du
vieillissement en se focalisant sur les fonctions d'apprentissage et de
mémoire. Ils passent en revue toute une série de tâches à la fois sensibles
aux lésions frontales et au vieillissement normal, tâches telles que
l'apprentissage associatif conditionnel, la mémoire de l'ordre temporel, la
mémoire de source ou la résistance à l'interférence proactive. Pour intégrer
ces données, les auteurs présentent un modèle appelé « Working with
Memory », qui distingue différentes composantes dans le fonctionnement
de la mémoire. Un sous-système comprenant l'hippocampe au sein du lobe
temporal opère de manière relativement automatique. Une autre compos
ante liée au fonctionnement du lobe frontal permet l'utilisation de straté
gies lors de l'encodage et de la récupération. Ces processus contrôlés et 328 Valentine Chariot, Pierre Feyereisen
adaptés à la situation interviennent pour coordonner, interpréter et élabo
rer l'information afin de construire un système associatif doté d'indices
d'encodage et de récupération efficaces. Plus récemment, Moscovitch et
Winocur (2002) ont passé en revue un ensemble de données permettant de
corroborer leur modèle et d'identifier les régions spécifiquement impliquées
dans les processus d'encodage (cortex préfrontal dorso-latéral) et de récupé
ration (cortex préfrontal ventro-latéral). D'autres auteurs présentent des
conceptions similaires. Dans sa Dynamic Filtering Theory, Shimamura
(2002) tente d'identifier les mécanismes exécutifs impliqués lors de la récu
pération en mémoire épisodique - sélection, maintien, mise à jour et re
direction (rerouting) des informations — en se basant sur l'étude de patients
souffrant de lésions frontales. Parkin (1997), de son côté, propose la notion
de « mémoire executive » comme complément au modèle de contrôle exé
cutif (SAS) proposé par Shallice (1988). Il souligne que la majorité des
tâches de mémoire et de contrôle exécutif font appel à une composante
d'encodage du contexte, largement dépendante du lobe frontal et affectée
par le vieillissement normal.
West (1996), pour sa part, présente une version plus synthétique de
l'hypothèse frontale en s'intéressant simultanément à deux domaines de
recherche particulièrement sensibles aux effets du vieillissement : l'atten
tion et la mémoire. Il propose un modèle regroupant sous une même foncgénérale d'intégration temporelle quatre processus plus spécifiques : la
mémoire prospective, la mémoire rétrospective, le contrôle de l'interférence
et l'inhibition de réponses dominantes. La mémoire prospective permet de
préparer l'exécution d'une réponse à un moment approprié. Les processus
de mémoire rétrospective permettent le maintien actif des informations
pertinentes sur lesquelles un schéma temporel a été construit. Les
de résistance à l'interférence agissent en vue d'éliminer de la mémoire
rétrospective les informations non pertinentes pour la tâche en cours.
Enfin, l'inhibition de réponses dominantes permet d'empêcher des réponses
fortement activées d'être produites dans une séquence d'actions. Trois de
ces processus — la mémoire rétrospective, la mémoire prospective et
l'inhibition de réponses dominantes — dépendraient du cortex préfrontal
dorso-latéral. Les processus de résistance à l'interférence, quant à eux,
impliqueraient le cortex préfrontal orbital. Selon West, tous ces processus
sont affectés par le vieillissement. Il faut cependant y ajouter, tout comme
le faisaient Moscovitch et Winocur (1995), les déclins liés à l'âge dans des
tâches de rappel ou de reconnaissance qui sollicitent probablement les
régions temporales médianes.
Signalons enfin les travaux de Braver et de ses collaborateurs qui éten
dent la notion de contexte à l'ensemble des représentations en mémoire de
travail intervenant dans le contrôle de l'action en cours : les instructions
fournies pour la réalisation de la tâche, les événements immédiatement
antérieurs, les réponses en compétition, etc. (Braver & Barch, 2002 ; Bra
ver et al., 2001). Les auteurs supposent que ces mécanismes de contrôle font Mémoire épisodique et déficit d'inhibition 329
intervenir une région particulière du cortex préfrontal, les aires dorso-
latérales, et qu'ils impliquent les systèmes de transmissions dopaminergi-
ques vers ces structures. Par ailleurs, ils simulent au moyen d'un réseau
connexionniste les performances dans une tâche qui requiert l'utilisation de
règles conditionnelles (AX- Continuous Performance Test). Dans ce para
digme, une série de lettres sont présentées individuellement avec la
consigne de réagir uniquement lorsque la lettre X suit directement la
lettre A. Les performances dépendent du maintien en mémoire et de la mise
à jour du contexte que constitue la lettre précédente, de manière à bloquer
les réponses inappropriés dans les essais de type BX ou AY. Les personnes
âgées se montrent en difficulté dans les successions de type BX, par contre,
elles font moins d'erreurs et répondent plus rapidement que les jeunes aux
successions de type AY, ce qui conduit les auteurs à postuler une diminut
ion de la sensibilité au contexte au cours du vieillissement. Cette hypot
hèse constitue une variante de l'hypothèse frontale qui fait dépendre le
déficit d'inhibition d'une difficulté à maintenir les représentations du
contexte en mémoire de travail.
A côté de ces différentes formulations de l'hypothèse frontale, d'autres
se montrent plus critiques. Une première remarque concerne la nécessité de
mieux prendre en compte les subdivisions possibles au sein du lobe frontal
(Phillips & Delia Sala, 1998). En effet, les effets de l'âge concernent surtout
les tâches impliquant la partie dorso-latérale du cortex préfrontal, à savoir
des des fonctions executives et de la mémoire de travail (WCST, Self-
Ordered Pointing Task et tâche de réponses différées). En revanche, ils tou
chent peu les tâches qui dépendent de la partie orbito-ventrale et qui sous-
tendent la compréhension des expressions faciales émotionnelles ou la régu
lation du comportement social (MacPherson, Phillips & Delia Sala, 2002 ;
Phillips, MacPherson & Delia Sala, 2002). Il n'est toutefois pas certain que
la cognition sociale soit totalement épargnée par le vieillissement (Maylor,
Moulson, Muncer, & Taylor, 2002). Quoi qu'il en soit, le lobe frontal inter
vient dans pratiquement toutes les fonctions cognitives supérieures
(Cabeza & Nyberg, 2000) et l'on connaît encore mal les spécificités fonc
tionnelles des sous-régions, une même structure pouvant être mobilisée par
différentes tâches (Duncan & Owen, 2000) ou, au contraire, remplir une
fonction propre (Moscovitch & Winocur, 2002).
Une deuxième critique souligne que les aires frontales interviennent
dans des fonctions de contrôle et de planification en interaction avec de
nombreuses autres structures, en particulier par l'intermédiaire de circuits
cortico / sous-corticaux comprenant les noyaux de la base et principale
ment le noyau caudé (Rubin, 1999). Greenwood (2000) insiste tout spécial
ement sur l'intérêt d'une analyse de ces interactions et montre par ailleurs
que le vieillissement affecte également, bien que dans une moindre mesure,
des fonctions visuo-spatiales d'attention, de reconnaissance des visages et
d'amorçage de répétition qui sont liées à des structures pariétales ou temp
orales. Les effets du vieillissement se feraient plutôt ressentir sur les rela- 330 Valentine Chariot, Pierre Feyereisen
tions dynamiques entre plusieurs structures plutôt que sur une zone loca
lisée, les fonctions dépendant de réseaux étendus étant les plus vulnérables.
Enfin, l'évaluation en tant que telle des fonctions dites « frontales » (ou
executives) pose des problèmes méthodologiques non négligeables (Rabbitt,
1997 ; Burgess, 1997 ; Bryan & Luszcz, 2000 a ; Rabbitt, Lowe & Shilling,
2001). Les tâches executives sont des mesures qui ne sont pas pures et qui
font appel à la fois à des fonctions executives et non executives, dans une
proportion souvent indéterminée. Les corrélations test/retest sont général
ement faibles et diminuent avec la pratique (Lowe & Rabbitt, 1997). Par
exemple, dans une étude comparant quatre versions du paradigme de
Stroop, Shilling Chetwynd et Rabbitt (2002) ne trouvent pas de corrélations
significatives entre les performances dans des paradigmes pourtant proches.
Les auteurs mettent en question la consistance des performances à un
niveau individuel et la validité du concept d'inhibition. Parallèlement, les
corrélations entre tâches dites executives ne sont pas supérieures à celles qui
existent entre tâches executives et non executives. Ces résultats sont confor
mes à l'idée selon laquelle les fonctions executives dépendent de réseaux
cérébraux distribués qui ne sont pas limités aux aires cérébrales antérieures
(Rubin, 1999 ; Greenwood, 2000). Bryan et Luszcz (2000 a) ont publié une
revue de questions dans laquelle elles s'intéressent à la validité et à l'intérêt
de l'utilisation de tests des fonctions executives pour la détection des effets
de l'âge dans le fonctionnement cognitif. Elles soulignent les problèmes
d'impureté de ce type de tâches et indiquent que, comparées aux personnes
atteintes de lésions frontales, les personnes âgées normales ne souffrent que
de très faibles déficits des fonctions executives. De plus, un certain nombre
de ces tests sont basés sur des capacités verbales ou sur des connaissances,
deux domaines qui sont relativement stables au cours du vieillissement. En
conséquence, les chercheurs sont conduits à choisir des tests frontaux plus
sensibles, stressants, fatigants et donc pénalisants pour les personnes âgées.
LA MULTIPLICITÉ DES COMPOSANTES EXECUTIVES ET MNÉSIQUES
On constate qu'une difficulté à résoudre dans le cadre de l'hypothèse
frontale du vieillissement cognitif découle de la complexité des tâches utili
sées dans lesquelles plusieurs composantes interviennent. D'une part, la
notion de « fonctions executives » vise tout un ensemble de mécanismes de
contrôle aux contours mal délimités. D'autre part, les tests dits frontaux
utilisés pour évaluer ces fonctions executives font également intervenir des
processus non exécutifs. De manière analogue, les performances dans des
tâches de mémoire, et les changements liés à l'âge en ce domaine, ne reflè
tent pas de manière univoque l'état d'une composante de traitement ou le
degré d'efficience d'un processus défini mais une combinaison de facteurs
que les analyses tentent de dissocier. L'examen de l'hypothèse frontale du
vieillissement demande donc que l'on précise à quelle forme d'inhibition et
à quel aspect de la mémoire l'on se réfère. Mémoire épisodique et déficit d'inhibition 331
La validité des mesures d'inhibition
Les fonctions executives en général, les mécanismes d'inhibition en
particulier ne forment pas un ensemble homogène. Une étude de Miyaké
Friedman, Emerson, Witzki et Howerter (2000) portant sur une centaine
de jeunes étudiants a notamment permis d'identifier des composantes dis
tinctes dans les fonctions executives : la capacité d'inhiber des réponses
dominantes, de mettre à jour les informations pertinentes et de passer
d'une tâche à l'autre (shifting). Une analyse factorielle confirmatoire a
montré que ces trois fonctions étaient modérément corrélées les unes aux
autres mais clairement séparables. De plus, des modèles d'équations struc
turales ont suggéré que ces trois fonctions n'étaient pas impliquées de la
même manière dans différentes tâches executives. La capacité de shifting
rend compte des performances au WCST ainsi que dans une tâche d'empan
qui mesure les capacités de la mémoire de travail verbale. L'inhibition joue
un rôle dans le test de la Tour de Hanoi. La génération aléatoire de nomb
res dépend de plusieurs facteurs, et particulièrement de l'inhibition et de
la mise à jour. Enfin, les performances dans les doubles tâches sont indé
pendantes de ces trois fonctions. La conclusion est que les fonctions d'inhi
bition, de shifting et de mise à jour se regroupent au sein d'un même facteur
(le « fonctionnement exécutif ») mais impliquent des processus distincts.
Ce fractionnement va plus loin, puisque le facteur « inhibition » lui-même
recouvre deux composantes indépendantes (Friedman & Miyaké, 2004).
Nous n'avons que très peu d'informations sur la question de savoir si le
vieillissement affecte les différentes fonctions executives de manière uni
forme ou non. En ce qui concerne l'inhibition, on a examiné cette question
en proposant une batterie de tâches faisant intervenir diverses formes
d'inhibition (Kramer, Humphrey, Larish, Logan & Strayer, 1994). Leurs
résultats ont montré que pour certaines mesures les différences liées à l'âge
étaient minimes. En effet, bien que les personnes âgées présentaient des dif
ficultés à bloquer une réponse automatique (paradigme du Stop Signal) et à
adopter de nouvelles règles de catégorisation dans le WCST, leur sensibilité à
la compatibilité entre stimuli et réponses, leurs scores aux tâches d'amor
çage négatif et leurs réponses à un questionnaire d'auto-évaluation (le
Cognitive Failures Questionnaire) étaient équivalents à ceux des jeunes
adultes. De plus, les diverses mesures d'inhibition n'étaient que peu corré
lées entre elles. Ces deux éléments — faibles effets de l'âge et absence de cor
rélations entre les tâches — ont conduit les auteurs à conclure que le déficit
d'inhibition lié à l'âge n'était pas uniforme.
Plus récemment, Hasher et al. (1999) ont distingué trois aspects du
contrôle inhibiteur : la fonction de filtrage qui limite l'entrée dans la
mémoire de travail aux informations pertinentes, la fonction de suppres
sion qui diminue l'activation en mémoire de travail des informations deve
nues non pertinentes, et la fonction de restriction qui empêche que les
réponses les plus disponibles ne soient produites avant que d'autres n'aient