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Rappel et reconnaissance : les processus d'encodage et de recherche - article ; n°2 ; vol.80, pg 501-521

De
23 pages
L'année psychologique - Année 1980 - Volume 80 - Numéro 2 - Pages 501-521
Résumé
Depuis un peu plus d'une décennie, deux grandes conceptions théoriques ont tenté d'intégrer les différences empiriques observées entre le rappel et la reconnaissance. La première classe de théories nie, ou minimise, l'existence d'un processus de récupération de l'information en reconnaissance. La seconde classe de théories insiste, au contraire, sur l'unité fondamentale des activités d'encodage et de récupération mises en œuvre dans le rappel et la reconnaissance. L'interprétation « moniste » est aujourd'hui largement dominante. Tulving a d'ailleurs été jusqu'à déclarer que la distinction entre le rappel et la reconnaissance avait perdu toute utilité. Cette conclusion est peut-être prématurée. Notre argumentation se fondera sur les deux propositions suivantes : 1) il existe des faits expérimentaux qui incitent à penser qu'il y a des différences, dont la signification théorique n'est pas encore parfaitement élucidée, entre les processus de récupération qui caractérisent la reconnaissance et ceux qui se manifestent au rappel; 2) les processus de récupération en reconnaissance semblent impliquer une activité de recherche mnêsique intentionnelle et conditionnelle. On peut se demander si la nature des opérations de recherche ou la nature des informations mnésiques concernées est la même en rappel et en reconnaissance. Nous présenterons ici une solution du problème qui semble corroborée par des résultats expérimentaux que nous avons obtenus récemment. Nous postulons en effet que la recherche mnêsique en reconnaissance se fonde sur un processus d'associations « en chaîne » dont le point d'origine est constitué par le contexte même de la reconnaissance et dont l'objectif est de parvenir à l'évocation mentale d'un nouveau contexte susceptible d'élever la familiarité globale de la situation de reconnaissance.
Summary
For a bit more than ten years, two major theoretical conceptions have attempted to reconcile the empirical differences between recall and recognition. The first family of theories negates or minimizes the existence of a process of information retrieval in recognition. The second group, on the other hand, stresses the basic unity of the encoding and retrieval activities utilized in recall or in recognition. The monist position is largely dominant today. In fact, Tulving went so far as to declare that the distinction between recall and recognition has lost all usefulness. This conclusion is perhaps a bit premature and our arguments are based on the following two propositions. First, experimental evidence exists which leads one to think that there are differences, whose theoretical significance is not yet completely elucidated, between the processes of retrieval which characterize recognition and those which operate during recall. Secondly, the retrieval processes in recognition include an intentional and conditional search activity. We may ask if the nature of the search operations or the nature of the mnesic data concerned is the same in recall and in recognition. We present here a solution to this probiem which appears to be substantiated by recent experimental results. We postulate that mnesic search in recognition is based on « chain » associations whose starting point is the actual context of the recognition and whose purpose is to mentally evoke a new context which can increase the overall familiarity of the recognition situation.
21 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Guy Tiberghien
Rappel et reconnaissance : les processus d'encodage et de
recherche
In: L'année psychologique. 1980 vol. 80, n°2. pp. 501-521.
Citer ce document / Cite this document :
Tiberghien Guy. Rappel et reconnaissance : les processus d'encodage et de recherche. In: L'année psychologique. 1980 vol.
80, n°2. pp. 501-521.
doi : 10.3406/psy.1980.28336
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1980_num_80_2_28336Résumé
Résumé
Depuis un peu plus d'une décennie, deux grandes conceptions théoriques ont tenté d'intégrer les
différences empiriques observées entre le rappel et la reconnaissance. La première classe de théories
nie, ou minimise, l'existence d'un processus de récupération de l'information en reconnaissance. La
seconde classe de théories insiste, au contraire, sur l'unité fondamentale des activités d'encodage et de
récupération mises en œuvre dans le rappel et la reconnaissance. L'interprétation « moniste » est
aujourd'hui largement dominante. Tulving a d'ailleurs été jusqu'à déclarer que la distinction entre le
rappel et la reconnaissance avait perdu toute utilité. Cette conclusion est peut-être prématurée. Notre
argumentation se fondera sur les deux propositions suivantes : 1) il existe des faits expérimentaux qui
incitent à penser qu'il y a des différences, dont la signification théorique n'est pas encore parfaitement
élucidée, entre les processus de récupération qui caractérisent la reconnaissance et ceux qui se
manifestent au rappel; 2) les processus de récupération en reconnaissance semblent impliquer une
activité de recherche mnêsique intentionnelle et conditionnelle. On peut se demander si la nature des
opérations de ou la nature des informations mnésiques concernées est la même en rappel et
en reconnaissance. Nous présenterons ici une solution du problème qui semble corroborée par des
résultats expérimentaux que nous avons obtenus récemment. Nous postulons en effet que la recherche
mnêsique en reconnaissance se fonde sur un processus d'associations « en chaîne » dont le point
d'origine est constitué par le contexte même de la reconnaissance et dont l'objectif est de parvenir à
l'évocation mentale d'un nouveau contexte susceptible d'élever la familiarité globale de la situation de
reconnaissance.
Abstract
Summary
For a bit more than ten years, two major theoretical conceptions have attempted to reconcile the
empirical differences between recall and recognition. The first family of theories negates or minimizes
the existence of a process of information retrieval in recognition. The second group, on the other hand,
stresses the basic unity of the encoding and retrieval activities utilized in recall or in recognition. The
monist position is largely dominant today. In fact, Tulving went so far as to declare that the distinction
between recall and recognition has lost all usefulness. This conclusion is perhaps a bit premature and
our arguments are based on the following two propositions. First, experimental evidence exists which
leads one to think that there are differences, whose theoretical significance is not yet completely
elucidated, between the processes of retrieval which characterize recognition and those which operate
during recall. Secondly, the retrieval processes in recognition include an intentional and conditional
search activity. We may ask if the nature of the search operations or the nature of the mnesic data
concerned is the same in recall and in recognition. We present here a solution to this probiem which
appears to be substantiated by recent experimental results. We postulate that mnesic search in
recognition is based on « chain » associations whose starting point is the actual context of the and whose purpose is to mentally evoke a new context which can increase the overall
familiarity of the recognition situation.L'Année Psychologique, 1980, 80, 501-521
NOTES THÉORIQUES
Département de Psychologie, Université de Paris VIII1
RAPPEL ET RECONNAISSANCE :
LES PROCESSUS D'ENCODAGE
ET DE RECHERCHE
par Guy Tiberghien*
SUMMARY
For a bit more than ten years, two major theoretical conceptions
have attempted to reconcile the empirical differences between recall
and recognition. The first family of theories negates or minimizes the
existence of a process of information retrieval in recognition. The
second group, on the other hand, stresses the basic unity of the
encoding and retrieval activities utilized in recall or in recognition.
The monist position is largely dominant today. In fact, Tutving
went so far as to declare that the distinction between recall and
recognition has lost all usefulness. This conclusion is perhaps a bit
premature and our arguments are based on the following two
propositions. First, experimental evidence exists which leads one to
think that there are differences, whose theoretical significance is not
yet completely elucidated, between the processes of retrieval which
characterize recognition and those which operate during recall. Second
ly, the retrieval processes in recognition include an intentional and
conditional search activity. We may ask if the nature of the search oper
ations or the nature of the mnesic data concerned is the same in recall
1. 2, rue de la Liberté, 93200 Saint-Denis.
2. Cet article reprend le texte de l'exposé, fait par l'auteur, lors de la soutenance
d'une thèse de doctorat d'Etat présentée, conjointement, par Pierre Lecocq et
Guy Tiberghien à l'Université de Paris VIII le 10 mars 1980. Le jury était
composé de S. Ehrlich, C. Florès (président), J.-F. Le Ny (directeur), G. Noizet
et J.-F. Richard. 502 G. Tiberghien
and in recognition. We present here a solution to this problem which
appears to be substantiated by recent experimental results. We
postulate that mnesic search in recognition is based on « chain »
associations whose starting point is the actual context of the recog
nition and purpose is to mentally evoke a new context
which can increase the overall familiarity of the recognition situation.
Sous l'influence d'une conception méthodologique dominante, la
psychologie expérimentale s'est parfois limitée à une stricte description
des phénomènes observables et de leurs relations. Mais une
empirique, aussi précise soit-elle, ne suffit pas à constituer une
science. L'objectif de la psychologie, comme de toute autre activité
scientifique, ne consiste donc pas à accumuler des faits. L'objectif
prioritaire de la psychologie consiste, à partir d'une observation aussi
rigoureuse que possible, à construire des entités permettant d'intégrer
un nombre croissant de phénomènes en une représentation simplifiée
susceptible de nous donner à voir une réalité insoupçonnée. Les
« données », comme leur nom l'indique, ne sont que la matière
première de l'investigation scientifique et ce qui nous intéresse
fondamentalement c'est toujours ce que l'on peut en inférer. D'ailleurs
l'analyse des données n'est-elle pas, elle-même, le résultat d'une
inference dont la nature statistique ne peut évidemment pas dissimuler
le fait qu'elle renvoie à une distribution, c'est-à-dire à un modèle de
la réalité qui n'est pas directement observable ? Un tel contexte
épistémologique justifie l'importance que l'on peut accorder à la
notion d'indicateur psychologique. On sait qu'un indicateur est
un comportement observable qui nous informe sur les propriétés
d'un processus psychologique hypothétique. Mais un ne
se constate pas, d'une certaine manière il s'invente. Définir ou
isoler l'indicateur activité psychologique hypothétique, c'est
définir également certaines des propriétés de cette activité inobser
vable. Mais il est tout aussi évident que c'est la représentation
théorique momentanée d'une activité psychologique non observable
qui nous incite à sélectionner, dans le champ empirique, certains
faits de préférence à d'autres. L'indicateur psychologique, comme
l'indicateur physico-chimique d'ailleurs, ne permet pas d'affirmer
l'existence d'un processus ou d'une activité particulière, il en constitue
plutôt un indice. Par ailleurs, les variations corrélatives de plusieurs
indicateurs ne permettent pas d'affirmer automatiquement qu'ils ren
voient à une même réalité non directement observable ; symétriquement
d'ailleurs, leur indépendance apparente ne permet pas davantage
d'affirmer qu'ils n'ont rien à voir avec une même réalité. Ainsi,
le choix de certains paradigmes ou de certaines opérations de
d'interprétation; mais, d'un autre point de vue, nos représentations
mesure est, d'un certain point de vue, constitutif de nos systèmes Rappel et reconnaissance : encodage et recherche 503
théoriques momentanées déterminent le choix de tel ou tel indicateur
de la réalité (Feyerabend, 1979, p. 90).
L'étude de la mémoire humaine n'échappe évidemment pas aux
difficultés épistémologiques et méthodologiques soulevées par ce
concept d'indicateur. A l'aide de l'entité « mémoire », le psychologue
tente en effet de décrire et d'unifier un nombre considérable
d'observations et de généralisations empiriques. Mais les phénomènes
que nous regroupons sous cette appellation générique ne cessent
d'être décomposés et recomposés en fonction, précisément, des
méthodes de mesure utilisées, des matériels employés et des concepts
explicatifs imaginés. C'est ainsi que des comportements que nous
considérons aujourd'hui comme des indicateurs de processus mnémon
iques étaient, il n'y a pas si longtemps, considérés comme de
simples manifestations de l'apprentissage, voire du conditionnement.
Le choix de nouveaux indicateurs a modifié notre représentation
même de la mémoire jusqu'à y englober des phénomènes qui étaient
mis en relation, dans le passé, avec d'autres entités psychologiques
comme le langage ou l'intelligence. Tout indique donc que le concept
de mémoire évolue en fonction des diverses opérations qui le fondent,
et en particulier en du choix de ses indicateurs privilégiés.
Mais les différents indicateurs de la mémoire ou, si l'on préfère, les
différents moyens d'accès au souvenir, sont-ils bien reliés à une
seule et même réalité, ou ne sont-ils, en définitive, révélateurs que
de la diversité des activités psychologiques habituellement désignées
sous ce vocable simplificateur de mémoire ?
La question précédente n'est pas seulement abstraite puisque l'on
sait que, malgré de multiples variantes, il existe deux façons
particulièrement privilégiées d'accéder aux représentations mnésiques :
le rappel et la reconnaissance. Ces deux indicateurs se comportent de
manière suffisamment différente pour que l'on puisse se demander
s'ils nous informent sur la même réalité psychologique. Il apparaît,
tout d'abord, que les caractéristiques observables des situations de
rappel diffèrent notablement de celles des situations de reconnaissance.
Dans le rappel, l'information à récupérer en mémoire — autrement
dit, la « cible » — n'est pas perceptivement disponible et elle doit
donc être évoquée mentalement ; dans la reconnaissance, au contraire,
l'information sur laquelle porte la décision de mémoire est toujours
perceptivement disponible. On ne peut cependant affirmer qu'il n'y
a aucune ressemblance entre ces deux situations. En effet, dans le
rappel comme dans la reconnaissance, il y a toujours des informations
contextuelles, plus ou moins complexes, mais perceptivement dispon
ibles. On se rappelle et l'on reconnaît dans un contexte défini, ce
dernier pouvant être éventuellement le même dans les deux cas. Les
situations de rappel et de reconnaissance ne sont donc que partiellement 504 G. Tiberghien
différentes. Il faut bien constater, néanmoins, que la plupart des
psychologues qui ont étudié ces deux indicateurs du souvenir ont
accordé plus d'importance théorique à leurs différences qu'à leurs
similitudes. Il est vrai que les caractéristiques des comportements
observés dans le rappel et la reconnaissance étaient également fort
dissemblables. On a pu observer, en effet, que, toutes choses étant
égales par ailleurs, le nombre de reconnaissances correctes s'avère
toujours supérieur au de rappels corrects. De plus, il est
tout à fait classique de constater une nette supériorité de la fréquence
des fausses reconnaissances par rapport à la fréquence des intrusions
qui se produisent au rappel. De toute façon, même en tenant compte
simultanément de ces deux paramètres, le « rendement mnémonique »
de la reconnaissance demeure supérieur à celui du rappel. Enfin, le
rappel et la diffèrent également par la nature de la
question posée : dans le rappel, l'individu doit rechercher une info
rmation ; dans la reconnaissance, doit porter un jugement
sur l'occurrence d'une information. Cet ensemble de différences, à la
fois quantitatives et qualitatives, conduit à se demander si le rappel
et la reconnaissance ne sont que deux indicateurs interchangeables
et reliés, de façon spécifique, aux mêmes processus psychologiques
inobservables. Ces deux indicateurs ne renvoient-ils pas, au contraire,
à des processus psychologiques de nature différente que nous assi
milons, de façon erronée, à une même entité ?
Une telle interrogation, sous des formulations diverses, a été
exposée dès le début de ce siècle (Titchener, 1899; Woodworth, 1922;
W. McDougall, 1923). Les tentatives de réponse ont cependant été
largement différées en raison, vraisemblablement, de l'hostilité déclarée
du behaviorisme à l'égard de toute théorie de la mémoire. N'ayant nul
besoin du concept de mémoire, le behaviorisme n'a évidemment pas
ressenti la nécessité de s'interroger sur la signification des différences
entre le rappel et la reconnaissance (Watson, 1925). En termes s-R,
les différences de comportement entre le rappel et la reconnaissance
pouvaient être imputées aux simples différences objectives caractérisant
ces deux situations. Cela a conduit, progressivement, le psychologue
behavioriste à envisager les divers tests de rétention sous un angle
strictement taxonomique et à les considérer, peu à peu, comme
relativement neutres par rapport à leur objet d'étude (Osgood, 1953).
Cette neutralité théorique n'entraînait pas, pour autant, une neutralité
opérationnelle puisqu'il est évident que la pratique behavioriste a
sensiblement privilégié le rappel comme méthode d'investigation des
apprentissages verbaux. Cette préférence était indiscutablement déter
minée par l'isomorphisme parfait existant entre le paradigme s-r et
la structure même des situations de rappel, en particulier celles
dites « avec contraintes ». Ainsi le rappel était considéré, implicitement,
comme un instrument d'étude plus valide que la reconnaissance ; la Rappel et reconnaissance : encodage et recherche 505
reconnaissance était considérée, tout aussi implicitement, comme un
instrument plus sensible que le rappel puisqu'elle était capable
d'accéder à des souvenirs qui ne pouvaient pas être spontanément
évoqués par l'individu. Cette contradiction était soigneusement
contournée et, au lieu de se demander pour quelles raisons psycholo
giques le rappel semblait moins efficace que la reconnaissance, les
psychologues behavioristes et néo-behavioristes ont préféré se demander
comment il était possible de comparer ces deux indicateurs, théorique
ment interchangeables, mais affectés différentiellement par quelque
biais situationnel d'origine aléatoire. La sous-estimation, voire la
négation, du problème théorique allait conduire insensiblement à une
hypertrophie d'incertaines manipulations méthodologiques (Fabre,
1977). L'utilisation de multiples techniques de correction « pour le
hasard », quel que soit leur degré de sophistication mathématique,
n'était plus dès lors que l'aveu d'une incapacité à poser et à résoudre
un problème théorique qui allait s'avérer fondamental.
Il a donc fallu près d'un demi-siècle pour que cette discussion
théorique, prématurément abandonnée sons l'influence du behaviorisme,
soit enfin reprise systématiquement vers la fin des années soixante.
L'évolution du behaviorisme, et sa nécessaire révision, a tout d'abord
incité des chercheurs de plus en plus nombreux à postuler certaines
constructions hypothétiques entre le stimulus et la réponse. Le
développement des recherches en linguistique et en psycholinguistique
se heurtait, parallèlement, au difficile problème de la signification
et de son organisation en mémoire (Cofer, 1978). Les convergences
entre ces lentes évolutions et la diffusion massive de la technologie
informatique allaient redonner toute leur importance aux problèmes
théoriques de la mémoire humaine. A l'égard du problème qui nous
occupe, cette évolution s'est traduite par une mise en question du
réductionnisme méthodologique que nous avons précédemment évoqué.
En effet, s'il existe des processus hypothétiques de traitement de
l'information intercalés entre le stimulus et la réponse, des processus
différents appliqués à des situations différentes peuvent tout aussi
bien provoquer des comportements identiques que des comportements
différents. Autrement dit, en termes fonctionnalistes, les aspects
différentiels des situations de rappel et de reconnaissance sont tout
à fait insuffisants pour expliquer la différence de performance que
l'on observe, classiquement, entre ces deux modalités particulières
d'interrogation de la mémoire (Tiberghien, Lecocq, 1973 ; Lecocq,
Tiberghien, 1973). Si la présence, extérieure au sujet, du stimulus à
reconnaître « singularise » la situation de reconnaissance quand on
la compare au rappel (Florès, 1958), elle ne peut de toute évidence
suffire à expliquer une telle différence. Ce qui nous intéresse, ce n'est
pas de constater les différences entre le rappel et la reconnaissance,
c'est plutôt de dégager la structure causale qui les détermine. Cela 506 G. Tiberghien
revient, en définitive, à s'interroger sur l'unité ou la diversité des
activités psychologiques impliquées dans la mémoire. Les psychologues
ont d'abord été attirés par tout ce qui différenciait le rappel de la
reconnaissance mais ces deux indicateurs peuvent très bien ne mettre
en œuvre que des activités psychologiques fondamentalement identi
ques. Or la mémoire nécessite des activités complexes transformant
tout d'abord des informations perceptives éphémères en représentations
mentales durables auxquelles pourra être ultérieurement appliquée
une procédure plus ou moins complexe de récupération. Il s'agit donc
de savoir si ces opérations d'encodage et de récupération sont de même
nature et portent sur les mêmes informations dans le rappel et la
reconnaissance.
Si le rappel et la reconnaissance ont été essentiellement décrits
comme des procédures de récupération du souvenir, ces dernières ne
peuvent évidemment pas être dissociées des caractéristiques du
système d'informations disponibles en mémoire. Or la description
d'un tel système ne peut s'effectuer sans introduire divers postulats
relatifs à la nature de la trace mnésique, à son format et aux opérations
psychologiques de mise en mémoire. Il n'est donc pas surprenant que
certains psychologues se soient interrogés sur la place exacte des
opérations d'encodage dans la genèse des différences observées
entre le rappel et la reconnaissance. Et, tout d'abord, n'était-il pas
fondé de se demander si ces deux indicateurs utilisaient bien des
informations mnésiques de même nature ? L'activité de reconnaissance
pourrait bien ainsi n'exiger qu'une simple trace « perceptive », tandis
que l'activité d'évocation exigerait une authentique trace « mnésique »
résultant elle-même de l'association entre la trace perceptive d'un
stimulus et la trace perceptive de la réponse. Une telle conceptual
isation s'apparente aux théories médiationnelles de l'apprentissage
qui ont connu une certaine vogue vers le milieu des années soixante.
Malheureusement cette théorie des deux traces (Adams, 1967) n'a été
étayée que par un très petit nombre d'arguments expérimentaux,
souvent fort indirects et parfois susceptibles d'interprétations concurr
entes. De plus, d'un point de vue strictement théorique, les propriétés
fonctionnelles des traces perceptives et des traces mnésiques n'ont
jamais été clairement définies et l'on ne voit pas encore, aujourd'hui,
ce qui pourrait bien les différencier. Cependant, et sans invoquer de
phénomènes ayant une nature différente, il est possible que le rappel
et la reconnaissance utilisent des informations mnésiques de format
différent. L'activité de reconnaissance pourrait ainsi opérer sur des
représentations mnésiques de forme imagée, alors que le rappel serait
concerné par des représentations mnésiques de forme verbale. Cepen
dant les données expérimentales, recueillies dans de nombreuses
situations et avec des matériels divers (Paivio, 1976 ; Noury, Swerdtle,
Tiberghien, 1976), ne permettent pas de conclure à l'existence d'une Rappel et reconnaissance : encodage et recherche 507
interaction stable entre le format de la trace mnésique et les
caractéristiques du test de rétention (fig. 1 et fig. 2).
100 ^ .. -• Reconnaissance
9r""" • 90
1 80
•§" 40 ^^O Rappel
"§30
20
10
Verbal Image
Format de l'encodage
Fig. 1. — Influence du format de l'encodage (verbal ou imagé) sur le pourcentage
de réponses correctes dans le rappel et la reconnaissance. Le matériel à mémoriser
était constitué de mots concrets pouvant être étudiés sous leur forme verbale ou
imagée (Adapté de Paivio, 1976, p. 118).
Les interprétations précédentes, qu'il s'agisse de la théorie « des
deux traces » ou de la théorie des deux codes, sous-estiment considé
rablement le caractère intentionnel et finalisé de la plupart des
opérations d'encodage. Or, la plupart des informations à rappeler
ou à reconnaître ont été encodées dans des conditions particulières
et, surtout, à des fins d'utilisation ultérieures bien précises. De plus,
l'individu possède une connaissance relative des diverses modalités
de récupération de l'information à laquelle il est momentanément
exposé. On ne mémorise pas un itinéraire de haute montagne comme
un itinéraire de métro, ni le plan d'un cours comme l'intrigue d'une
œuvre romanesque. Notre mémoire sociale, et ses diverses annexes
(fichier, agenda, calendrier, annuaire), privilégie d'ailleurs un mode
particulier de récupération du souvenir fondé sur la reconnaissance.
C'est au cours même de son développement génétique que l'individu
apprend à apprécier, avec un degré de réalisme suffisant, la difficulté
objective des diverses situations de récupération du souvenir (Levin,
Yussen, De Rose, Pressley, 1977). Il existe donc une « méta-mémoire » qui
n'est rien d'autre que la représentation subjective, partielle et
déformée, des lois de fonctionnement de notre propre mémoire.
Dans ces conditions, les différences entre le rappel et la reconnaissance
ne sont peut-être que la simple conséquence des stratégies différentielles
d'encodage développées par l'individu en fonction de l'anticipation 508 G. Tiberghien
cognitive du mode d'utilisation de l'information 'mnésique. En termes
plus opérationnels, on peut supposer que les opérations d'encodage
et les traces mnésiques qui en résultent sont fonction de la procédure
d'interrogation de la mémoire à laquelle s'attend l'individu. Les données
expérimentales présentent, de ce point de vue, une très nette dissymétrie
cnv
0,0
-0,1 j» Reconnaissance
) Rappel -0,2
-0,3
-0,4
-0,5
-0,6
Verbal Image
Format de la récupération
Fig. 2. — Influence du format (verbal ou imagé) de la récupération sur le
rappel et la reconnaissance du diamètre de pièces de monnaie. Dans la situation
de rappel, le sujet doit estimer de mémoire le diamètre de diverses pièces de
monnaie en l'exprimant verbalement en millimètres (forme verbale de la récu
pération) ou en effectuant une reproduction graphique de ces mêmes pièces
(forme imagée de la récupération). En situation de reconnaissance, le sujet doit
choisir l'estimation correcte du diamètre parmi plusieurs estimations quantitatives
(forme verbale) ou parmi plusieurs représentations graphiques (forme imagée).
(D'après Noury et al., 1976).
selon que la mémoire est examinée par le rappel ou par la reconnais
sance. Dans le cas d'un rappel, la majorité des expériences montre que
la performance mnésique est toujours la plus élevée quand le sujet
a anticipé, au moment de l'étude, le test de rétention qu'il recevra
effectivement. Dans le cas dîme reconnaissance, l'anticipation d'un
test de rappel libre peut s'avérer aussi efficace que
test de reconnaissance {fig. 3). On est donc loin d'être en présence
d'une loi générale et, d'ailleurs, lorsque l'anticipation du test de
rétention parvient à exercer une influence facilitatrice sur la perfo
rmance mnésique, c'est presque toujours en interaction avec d'autres
variables de situation relatives aux caractéristiques du matériel ou
aux aspects temporels de l'étude et du test. On comprend alors que,
malgré de nombreux efforts expérimentaux, il n'a guère été possible
de dégager une relation causale entre l'anticipation du test de rétention
et une stratégie spécifique d'encodage fondée, par exemple sur la
révision mentale, l'organisation subjective ou l'imagerie. On ne dispose

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