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Régimes globaux de prohibition et trafic international de drogue - article ; n°131 ; vol.33, pg 537-552

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17 pages
Tiers-Monde - Année 1992 - Volume 33 - Numéro 131 - Pages 537-552
16 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Ethan A. Nadelmann
Régimes globaux de prohibition et trafic international de drogue
In: Tiers-Monde. 1992, tome 33 n°131. pp. 537-552.
Citer ce document / Cite this document :
Nadelmann Ethan A. Régimes globaux de prohibition et trafic international de drogue. In: Tiers-Monde. 1992, tome 33 n°131.
pp. 537-552.
doi : 10.3406/tiers.1992.4706
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/tiers_0040-7356_1992_num_33_131_4706GLOBAUX DE PROHIBITION RÉGIMES
ET TRAFIC INTERNATIONAL DE DROGUE*
par Ethan A. Nadelmann**
Présentation
Ce texte est extrait d'un article plus général de l'auteur sur les régimes
globaux de prohibition dans la société internationale. Cet article a pour
objet d'étudier les dynamiques d'émergence et de développement des
normes en matière de prohibition au niveau international et au niveau des
Etats nationaux. Ainsi traite- t-il successivement : de la piraterie maritime,
de l'esclavage et du trafic d'esclaves, du faux monnayage, du détournement
aérien, du trafic de femmes et d'enfants à des fins de prostitution et du tra
fic de substances psychoactives contrôlées, en introduisant d'autres
domaines comme l'environnement qui constitue un champ nouveau essentiel
sous contrôle.
Ce texte offre une mise en perspective très large des problèmes de la
drogue et de la prohibition fondée à la fois sur l'histoire et sur la comparais
on. La référence comparative porte non seulement sur les différents
domaines d'interdiction, mais aussi et surtout sur les différentes substances
psychoactives, illégales et légales, avec notamment le cas de l'alcool.
D'autres articles de ce numéro de Tiers Monde ont montré la place
centrale de l'intervention de l'Etat et de la loi, avec les régimes de prohibit
ion, dans la formation des marchés, tant du côté de l'offre que de la
demande. Ici, le texte montre, en plus, comment la construction des normes
internationales constitue un enjeu entre les pays et un instrument de pou-
* Cet article de Ethan Nadelmann, intitulé Global prohibition regimes : the evolution of norms
in international society, a été publié dans la revue International Organisation, 44, 4, Autumn 1990.
Nous remercions la World Peace Foundation et le Massachusets Institute of Technology de nous
permettre de reproduire cet extrait.
*♦ Ethan Nadelmann est professeur à la Woodrow Wilson School of Public and International
Affaire, Princeton University, Etats-Unis.
Revue Tiers Monde, t. XXXIII, n° 131, Juillet-Septembre 1992 538 Ethan A. Nadelmann
voir de certains d'entre eux, notamment du Nord sur le Sud, avec le rôle
actuellement dominant des Etats-Unis en matière de drogues illicites. Il
discute aussi les limites de l'efficacité des régimes globaux de prohibition
dans ce domaine.
P. S. et M. S.
Le désir qu'éprouvent les individus de modifier leur état psychique est
l'une des rares constantes dans l'histoire de l'humanité civilisée : il en est de
même pour ce qui est de l'usage des substances psychoactives pour y parven
ir1. L'alcool, le tabac, l'opium, le cannabis, le café et la coca ont été respec
tivement utilisés dans différentes sociétés sous diverses formes pendant plu
sieurs centaines et dans certains cas plusieurs milliers d'années — tout
comme nombre d'autres substances psychoactives2. Il en a été fait usage
dans un but médical, rituel ou comme divertissement et elles ont été perçues
autant comme un grand mal que comme un grand bien ; chacune a été sou
mise à un contrôle gouvernemental ; leur usage et leur commerce ont fait
l'objet de sanctions allant de la peine de mort à l'amende, l'assignation à
résidence et autres mesures prévues par la réglementation. Chacune de ces
drogues a été abondamment disponible sur un marché entièrement
incontrôlé. Avant le XXe siècle aucun modèle global n'a pu être élaboré à
partir des normes et des mesures légales régissant le commerce et l'usage de
ces substances. Aujourd'hui, la grande majorité des Etats a adhéré au
régime de la prohibition globale des drogues. Presque tous ont maintenant
ratifié la Convention unique des Drogues narcotiques de 1 96 1 et 90 environ
ont signé celle qui, en 1 97 1 , lui a succédé. La production, la vente et même
la possession de cannabis, de cocaïne et de la plupart des opiacés, hallucino
gènes, barbituriques, amphétamines et tranquillisants, en dehors des
canaux strictement réglementés de la médecine et de la science, sont main
tenant passibles de sanctions pénales dans pratiquement tous les pays ; les
organes de justice pénale se sont sérieusement impliqués tant dans les
enquêtes que dans la répression des violations des lois antidrogue et la
1. Voir Andrew Weil, The Natural Mind (Boston, Houghton Mifflin, 1972), p. 37-38. A propos
de cette affirmation, on peut noter une exception historique : les Esquimaux, dont l'environnement
limite considérablement la possibilité de cultiver quoi que ce soit, semblent n'avoir jamais utilisé de
substances psychoactives avant d'avoir été en contact avec les civilisations occidentales.
2. Voir Ernest Abel, Marijuana : The first Twelve Thousand Years (New York, Plenum Press,
1980) ; Charles E. Terry et Mildred Pellens, The Opium Problem (New York, Bureau of Social Hyg
iene, 1928), p. 53-60 ; Joseph Kennedy, Coca Exotica (New York, Cornwall Books, 1985) ;
F. W. Fairholt, Tobacco Its History and Associations (Londres, Chapman & Hall, 1859) ; et Louis
Lewin, Phantastica Narcotic and Stimulating Drugs, 2e éd., trans. P. H. A. Wirth (Londres, Kegan
Paul, 1931). Régimes globaux de prohibition 539
rhétorique de la « guerre des drogues » a, elle aussi, été globalisée. Le pro
cessus de l'évolution de ce régime doit être compris comme la confluence
des perceptions, des intérêts et des valeurs morales dans les couches domi
nantes des Etats les plus puissants — une influence particulière étant
exercée par les partenaires nord-américains, dans l'élaboration du régime
qui serait conforme aux normes qu'ils souhaitent privilégier.
Jusqu'à la première partie du XIXe siècle, le gouvernement britannique
a été le partenaire principal du commerce de l'opium. Les intérêts
financiers étaient si importants que les efforts déployés vers la fin de 1830
par le gouvernement de la Chine impériale dans le but de stopper les arr
ivages d'opium en provenance des Indes britanniques ont été réprimés par
la force armée1. Toutefois c'est à l'intérieur de la Grande-Bretagne que
— pendant la Guerre de l'Opium — naquit l'opposition au commerce de
ce produit et cette opposition se renforça au cours des années qui suivi
rent. Comme ce fut le cas lors du mouvement anti-esclavagiste, les Quak
ers britanniques se distinguèrent rapidement en tant que pionniers de la
campagne antidrogue ; en effet un grand nombre de dirigeants de cette
organisation s'impliquèrent activement dans l'un et l'autre de ces deux
mouvements 2. En 1874, les Quakers fondèrent la Société anglo-orientale
pour la Suppression du Commerce de l'Opium. Cette dernière joua un
rôle prépondérant durant les quatre décennies suivantes, en mobilisant
l'opinion contre ce trafic, par le prosélytisme auprès du public et aussi par
la pression exercée sur le gouvernement3. Les membres de l'organisation
furent soutenus dans leurs efforts par les missionnaires (qui rendaient
l'opium responsable de leur sérieux échec en Chine)4, par d'autres associa
tions anti-opium et par des hommes politiques appartenant en majorité
au Parti libéral. Des parallèles avec la campagne anti-esclavagiste ont été
établis par les militants anti-opium, et soulignés dans le pamphlet publié
en 1898 par la Société pour la Suppression du Commerce de l'Opium inti
tulé « The Unchangeableness of Sin : The Slave Trade a Century ago and
1. Voir John King Fairbank, Trade and Diplomacy on the China Coast (Cambridge Mass., Har
vard University Press, 1953) ; P. W. Fay, The Opium War 1840-1842 (Chapel Hill, University of
North Carolina 1975) ; et Brian Inglis, The War (Londres, Hodder & Stoughton, 1976).
2. Voir Bruce D. Johnson, Righteousness Before Revenue : The Forgotten Moral Crusade
Against the Indo-Chinese Opium Trade, Journal of Drug Issues, 5 (automne 1975), p. 304-326 ; Peter
D. Lowes, The Genesis of International Narcotics Control (Genève, Librairie Droz, 1966), p. 58-84 ; et
Geoffrey Harding, Opiate Addiction. Morality and Medicine (Londres, Macmillan, 1988), p. 38-46.
3. Voir J. B. Brown, Politics of the Poppy, The Society for the Suppression of the Opium
Trade 1874-1916, Journal of Contemporary History, 8 (juillet 1973), p. 97-111. Voir aussi Virginia
Berridge et Griffith Edwards, Opium and the People. Opiate Use in Nineteenth-Century England (New
Haven, Conn., Yale University Press, 1987), p. 173-194.
4. Berridge et Edward, Opium and the People, p, 198. Ethan A. Nadelmann 540
the Opium Revenue Today »'. La victoire du Parti libéral aux élections
de 1906 permit aux forces anti-opium d'atteindre leur principal objectif
qui était d'obtenir du gouvernement britannique qu'il s'engage à éliminer
progressivement toutes les exportations d'opium en provenance des Indes
britanniques vers la Chine. Bien que la baisse des revenus substantiels pro
venant de ce commerce ait aidé à convaincre les moins impliqués dans la
cause anti-opium, le retournement de la politique du gouvernement br
itannique reflétait presque intégralement le triomphe de l'élan moral (rel
igieux et humanitaire) sur les intérêts politiques et économiques.
Toutefois, à la différence du rôle assumé par la Grande-Bretagne
dans la campagne anti-esclavagiste, celui qu'elle joua dans la lutte ant
iopium n'alla pas jusqu'à soutenir une campagne agressive et globale
contre ce commerce. Le principal élan pour une approche davantage
multilatérale fut donné par les Américains, surtout par les missionnaires
revenus d'Extrême-Orient. « Leur rôle a été si important — a écrit
Arnold Taylor — ... en évoquant la naissance du mouvement, sa format
ion et le travail fourni par ses membres à ses débuts, que la campagne
internationale aurait pu, très justement, être qualifiée de mouvement
missionnaire — ou mieux encore — de diplomatie missionnaire. »2 Aux
missionnaires s'est très vite ralliée une grande diversité de groupes
d'intérêts économiques et politiques ainsi qu'un éventail éclectique de
pionniers de causes morales. Leurs efforts mis en commun furent larg
ement couronnés de succès et devinrent un stimulant pour l'élaboration
aux Etats-Unis d'une législation antidrogue aussi bien fédérale que
d'état, ainsi que pour la création d'un régime global de prohibition de la
drogue, qui s'appuyait sur des conventions internationales et sur les
Agences de Contrôle de la Drogue des Organisations internationales.
L'apparition d'une législation du contrôle de la drogue dans de nom
breux pays au cours des dernières décennies du xix6 siècle et des pre
mières décennies du XXe furent, en partie, la conséquence des premiers
progrès qui révolutionnèrent la technologie de production de ces subs
tances : l'extraction de la morphine et de l'héroïne à partir de l'opium,
l'extraction de la cocaïne de la plante de coca, le perfectionnement des
méthodes d'injection hypodermique3. Ces progrès furent accueillis avec
1 . Johnson, Righteousness Before Revenue.
2. Arnold H. Taylor, American Diplomacy and the Narcotic Traffic, 1900-1939. A study in Inter
national Humanitarian Reform (Durham, nc, Duke University Press, 1969), p. 29.
3. Voir Berridge et Edwards, Opium and the people, p. 135-149 ; H. Wayne Morgan, Drugs in
America : A Social History, 1800-1980 (Syracuse, ny, Syracuse University Press, 1980), p. 22-28 ; et
N. H. Jones, A Critical Study of the Origins and Early Development of the Hypodermic Syringe,
Journal of the History of Medicine, 2 (1987), 1947, p. 201-249. Régimes globaux de prohibition 541
grand enthousiasme par les professions médicales, les laboratoires, les
fabricants de spécialités pharmaceutiques, ainsi que par les usagers de la
drogue. La morphine et l'héroïne furent perçues à juste titre comme un
progrès dans le traitement de la douleur et sont, aujourd'hui encore, uti
lisées à cet effet1. La cocaïne fut, elle aussi, reçue comme un remède
miracle et continue toujours d'être utilisée pour des anesthésies locales
et partielles2. Les deux opiacés ainsi que la cocaïne ont également été
popularisés en tant que fortifiants pour une grande variété de maux, le
vin Mariáni et le Coca-Cola étant les plus connus parmi ces produits3.
Mais l'engouement pour ces drogues a dû être tempéré par une vigilance
accrue à l'égard du danger potentiel qu'elles représentent et le contrôle
des gouvernements sur leur distribution a fini par être perçu comme
l'une des données importantes dans l'élaboration d'une politique de
santé publique. Aux Etats-Unis, les craintes de ventes incontrôlées de
drogues se combinèrent avec la colère du mouvement réformiste contre
les fabricants sans scrupules de spécialités pharmaceutiques et de bois
sons de grande consommation qui élaboraient des mélanges contenant
une importante proportion de cocaïne, de dérivés d'opiacés et, éventuel
lement, d'autres additifs potentiellement dangereux4. S'exerça également
l'influence des associations de plus en plus puissantes de médecins et de
pharmaciens dont les motivations altruistes étaient étroitement imbri
quées avec leurs intérêts financiers et professionnels, qui consistaient à
mieux contrôler, et même à monopoliser, l'accès du public à l'informa
tion et aux substances médicinales5.
L'émergence de la prohibition de la drogue, tant aux Etats-Unis
qu'au niveau international, ne peut toutefois s'expliquer uniquement
par la crainte légitime du danger potentiel que représente son usage. La
consommation d'opium avait été très courante aux Etats-Unis, en
Grande-Bretagne et ailleurs au xix6 siècle et la plupart du temps cette
pratique a été considérée comme bénigne. De plus, l'introduction de lois
prohibant certains produits suit souvent, plutôt qu'elle ne précède, une
1. Dean Latimer et Jeff Goldberg, Flowers in the Blood : The Story of Opium (New York, Frank
lin Watts, 1981), p. 179-200.
2. Voir Lester Grinspoon and James B. Bakalar, Cocaine : A Drug and Its Social Evolution (New
York, Basic Books, 1985) ; et Kennedy, Coca Exotica.
3. Voir Richard Ashley, Cocaine : Its History, Uses and Effects (New York, Warner Books,
1975), p. 50-68 ; Joel L. Phillips et Ronald D. Wynne, Cocaine : The Mystique and the Reality (New
York, Avon Books, 1980), p. 27-70 ; et Kennedy, Coca Exotica.
4. Voir James Harvey Young, The Toadstool Millionnaires : A Social History of Patent Medicines
in America Before Federal Regulation (Princeton, го, Princeton University Press, 1961).
5. Voir Berridge et Edwards, Opium and the People, p. 113-170; et Patricia G. Erickson et
autres, The Steel Drug : Cocaine in Perspective (Lexington, Mass., Lexington Books, 1978), p. 11-19. 542 Ethan A. Nadelmann
diminution de leur consommation — diminution qui a résulté de celle
de la fréquence des abus de soins médicaux (dépendance iatrogène). La
profession médicale a, en effet, reconnu le danger de ces drogues et,
quand de nouveaux produits thérapeutiques ont été élaborés, le public a
été davantage mis au fait des risques encourus par la consommation de
ces substances. De plus, des mesures non prohibitives telles que des exi
gences en matière d'étiquetage des spécialités pharmaceutiques ont été
imposées par les autorités. On ne peut pas non plus expliquer l'énergie
avec laquelle le gouvernement des Etats-Unis a persévéré dans la créa
tion d'un régime global de prohibition de la drogue par le seul désir de
restreindre plus efficacement l'exportation de celle-ci vers les Etats-Unis.
Entre les missionnaires et les réformateurs de la santé publique,
s'inséra un large éventail de pionniers de la moralité. Nombre d'entre
eux étaient préoccupés non seulement par l'usage des opiacés, mais
aussi par un déploiement d'activités considérées comme étant des vices.
Elles comprenaient la consommation d'alcool, celle du tabac et la pros
titution. Aux Philippines, occupées par les Nord-Américains, par exemp
le, le gouverneur Taft se prononça en faveur d'un plan pragmatique
qui prévoyait la restauration du système de contrôle légal de l'opium, tel
que les Espagnols l'avaient élaboré auparavant, mais ce plan fut bloqué
lorsque l'un des plus importants pionniers de la moralité, le Révérend
Wilbur Crafts, chef du Bureau international de Réforme aux Etats-Unis,
mobilisa une vigoureuse opposition à ce projet1. A l'intérieur des Etats-
Unis, les pionniers de la moralité se placèrent au cœur de l'action en ins
pirant l'adoption de la législation fédérale et d'état prohibant les opia
cés, la cocaïne, l'alcool, les cigarettes, la prostitution et bien d'autres
choses encore. Leur convention morale que toute forme d'ivresse était
répugnante fit vibrer une corde sensible chez des millions d'Américains.
Et leur plaidoirie en faveur de la sobriété séduisit les couches de l'élite
américaine, dont les préoccupations paternalistes en ce qui concerne la
vulnérabilité des classes inférieures face à l'alcool et d'autres excès se
conjuguèrent avec la crainte de voir se détériorer leur productivité
économique.
Les deux mouvements prohibitionnistes, celui de l'alcool et celui de
1. Voir David F. Musto, The American Disease : Origins of Narcotic Control (New Haven,
Conn., Yale University Press, 1973). Le Bureau international de Réforme était, selon Wilbur Crafts,
« un service chargé des conferences, de la littérature consacré à la promulgation et l'application des
lois réprimant la plupart des comportements considérés comme pernicieux, en particulier les cinq les
plus graves : la toxicomanie, les abus sexuels, et le fait de se livrer le dimanche à des activités telles
que le jeu, la boxe et le commerce ». Cité par Ernest H. Charrington dans Proceedings of the Fifteenth
International Congress Against Alcoholism, Washington, DC, 1921, p. 429. Régimes globaux de prohibition 543
la drogue, purent aussi abondamment se nourrir de l'association très
répandue entre la drogue et les minorités qui inspirent la crainte et le
mépris. De nombreux Américains de religion protestante ont identifié
l'alcool et ses méfaits au redoutable flux d'immigrants catholiques et
juifs arrivés aux Etats-Unis au cours des décennies qui ont précédé et
suivi le tournant du siècle1. Bien que la consommation de l'opium sous
forme de laudanum ou autres liquides opiacés ait été largement répan
due dans les dernières années 1800 et les premières années 1900, en part
iculier parmi les femmes d'un certain âge, de race blanche et natives du
Sud2, les premières lois anti-opium, appliquées au début sous forme
d'ordonnances municipales, à San Francisco en 1875 et à Virginia City
(Nevada) en 1876, étaient dirigés contre les fumeurs d'opium, que l'on
associait aux immigrants chinois et aux blancs déviants3. L'usage qu'ils
faisaient de la drogue était perçu comme un symbole de la décadence
des immigrants et comme une arme potentielle qui pourrait servir à
miner la société américaine4. Dans le Sud, la majorité blanche craignait
que l'usage de la cocaïne par les Noirs puisse les inciter à oublier le sta
tut qui leur avait été assigné dans l'ordre social5. Et dans l'Ouest et le
Sud-Ouest, l'association entre la marijuana et les Mexicains a donné
une puissante impulsion aux législateurs qui ont effectivement mis ce
produit hors la loi6. Dans chacun des cas, les fonctionnaires chargés de
l'application du règlement, les journalistes et les leaders politiques ont
fourni des comptes rendus à sensation, bien que non corroborés, de
crimes horribles commis prétendument sous l'influence d'une drogue
déterminée. Une grande partie du public et de nombreux membres du
corps législatif prirent ces rapports pour véridiques, sans se poser de
questions.
Dans la promotion de la législation fédérale du contrôle de la drogue et
la définition du rôle qui devait lui être imparti, une influence particulière
fut exercée par Charles Brent, l'évêque de l'Eglise épiscopale aux Philip
pines, et par Hamilton Wright, un médecin spécialiste des maladies tropi-
1. Joseph R. Gusfeld, Symbolic Crusade : Status Politics and the American Temperance Movement
(Chicago, University of Illinois Press, 1982), p. 51-57.
2. David Courtwright, Dark Paradise : Opiate Addiction in America Before 1940 (Cambridge,
Mass., Harvard University Press, 1982), p. 35-61.
3. Edward M. Brecher et autres, Licit and Illicit Drugs (Boston, Little Brown, 1972), p. 42-43.
4. Musto, The American Disease, p. 6.
5. Voir Edward H. Williams, The Drug Menace in the South, Medical Record, vol. 85, 1914,
p. 247-249 ; Phillips et Wynne, Cocaine, p. 64-70 ; et Morgan; Drugs in America.
6. Voir Jerome L. Himmelstein, The Strange Career of Marihuana : Politics and Ideology of Drug
Control in America (Westport, Conn., Greenwood Press, 1983), et Musto, The American Disease,
p. 210-229. 544 Ethan A. Nadelmann
cales, qui possédait des attaches politiques. Leur rôle fut de première
importance. David Musto avait écrit, pour en convaincre le Président
Theodore Roosevelt, qu' « un mouvement humanitaire qui cherche à sou
lager le fardeau que l'opium fait peser sur la Chine l'aiderait à atteindre ses
objectifs à longue portée : atténuer le ressentiment de la Chine envers
l'Amérique, placer les Anglais dans une lumière moins favorable et renfor
cer l'hostilité de la Chine à l'égard du retranchement européen »K Le plus
important parmi les successeurs de Brent et de Wright fut, au cours des
années 1920 et 1930, le charismatique Richmond P. Hobson, héros de la
guerre hispano-américaine et ex-membre du Congrès, qui fut le mieux
payé des « interlocuteurs spéciaux »2 de la Ligue anti-saloon. Hobson
anima une vaste campagne, participant à des programmes de radio, fai
sant pression sur ses anciens collègues du Congrès, et créa de nombreuses
organisations de lutte pour la prohibition, dont la Narcotic Education
Association. Son rôle fut considérable dans la propagation des idées
fausses sur la narco-dépendance aux Etats-Unis et sur la relation qui exis
terait entre l'usage de la drogue et la criminalité3. Au cours du second tiers
de ce siècle, la figure dominante de la croisade antidrogue a été Harry
Anslinger, qui fut — entre 1930 et 19624 — l'ambitieux premier directeur
du Bureau fédéral des Narcotiques (fbn). Il se fit remarquer en répandant
des fables sur les crimes dont la drogue serait responsable et en s'opposant
à la plupart des efforts de ceux qui cherchaient à traiter la narco-dépen
dance essentiellement comme un problème médical. Il a également été le
concepteur et l'instigateur d'une législation de plus en plus répressive du
contrôle de la drogue, aussi bien au niveau des états qu'au niveau fédéral.
S'inspirant de son expérience acquise alors qu'il se trouvait à la tête de la
section étrangère du contrôle des services de la prohibition, poste qu'il
occupa vers la fin des années 1920, Anslinger s'est, d'autre part, particuli
èrement distingué en tant que porte-parole et avocat de la défense des
intérêts américains dans le contrôle international de la drogue, jouant un
rôle de premier plan dans l'évolution du régime global du contrôle de la
drogue 5.
1. Voir Musto, The American Disease, p. 31. Voir aussi Taylor, American Diplomacy and the
Narcotic Traffic, p. 30.
2. Musto, The American Dream, p. 66-67 et 190-193.
3. Ibid.
4. John C. McWilliams, Thé Protectors : Harry J. Anslinger and the Federal Bureau of Narcotics,
1930-1962 (Newark, University of Delaware Press, 1989).
5. Voir Douglas Clark Kinder et William O. Walker III, Stable Force in a Storm : Harry J. Ansl
inger and United States Narcotic Foreign Policy, 1930-1962, Journal of American History 72
(mars 1986), p. 908-927 et Kettil Bruun, Lynn Pan et Ingemar Rexed, The Gentlemen's Club : Inter
national Control of Drugs and Alcohol (Chicago, University of Chicago Press, 1975), p. 137-143. Régimes globaux de prohibition 545
Le rôle qu'ont joué au XXe siècle les Etats-Unis dans la promotion du
régime de contrôle de la drogue présente de notables analogies avec
celui antérieurement assumé par la Grande-Bretagne en tant que défen
seur du régime anti-esclavagiste. Tout comme les tenants britanniques
du régime soutenaient que la campagne anti-esclavagiste servait les inté
rêts économiques de leur pays, les promoteurs américains du régime de
contrôle de la drogue prétendaient que leurs efforts, au niveau interna
tional, servaient à freiner la recrudescence des abus de la drogue et à en
réduire les coûts. Et — tout comme la vigoureuse campagne anti-escla
vagiste avait été, au début, dictée par des sentiments humanitaires, la
morale chrétienne, un sens rigoureux de ce qui est le bien et aussi par un
besoin de prosélytisme — les efforts déployés par les Etats-Unis chez
eux et à l'étranger ont tout autant été stimulés par la crainte de l'usage
déviant de la drogue, par la répulsion morale pour l'emploi à des fins de
plaisir de substances psychoactives autres que l'alcool et le tabac, par le
même sens de la vertu et, à nouveau, par le besoin de prosélytisme.
Les preuves de ce qui est avancé ci-dessus résident non seulement
dans la rhétorique employée par les autorités lorsqu'elles prônaient la
« guerre antidrogue » globale, mais aussi dans la puissance et l'ampleur
de l'effort que les Etats-Unis ont fourni, ainsi que dans la manière dont
ils l'ont poursuivi1. Depuis la Ire Conférence sur l'Opium, tenue en 1919,
jusqu'à la plus récente Convention antidrogue adoptée par les Nations
Unies en 1988, les Etats-Unis ont, avec constance, joué le rôle de leaders
dans l'élaboration du projet et dans la pression exercée en faveur de
conventions antidrogues à portée de plus en plus longue, dont l'objectif
serait de restreindre, et ensuite criminaliser la plupart des formes de
circulation de la drogue, tant sur le plan international que dans la
législation intérieure des pays membres2. Pendant de nombreuses décenn
ies, les Etats-Unis ont, avec succès, fait pression sur les puissances
coloniales en Asie, et par la suite sur leurs successeurs indigènes, en vue
d'éliminer leurs systèmes de contrôle légal en faveur de systèmes
prohibitionnistes — ceci en dépit de faits prouvant que les premiers se
sont souvent avérés plus efficaces que les seconds dans le contrôle de
1. En 1971, le Président Nixon avait déclaré : « Le commerce des drogues est l'ennemi numéro
un à l'intérieur des Etats-Unis et nous devons mener contre lui une guerre totale à l'échelle mondiale,
nationale, gouvernementale et — si je puis m'exprimer ainsi — médiatique », pour ajouter : « Les
trafiquants d'héroïne sont, littéralement, les marchands d'esclaves de notre époque... Ils trafiquent de
la mort vivante (et) doivent être pourchassés jusqu'au bout de la terre », cité par Edward Jay Epstein
dans Agency of Fear : Opiates and Political Power in America (New York, Putnam, 1977), p. 174 et
178.
2. Voir Bruun, Pan et Rexed, The Gentlemen's Club, p. 113-131.

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