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Revue de philosophie et de morale - article ; n°1 ; vol.11, pg 468-481

De
15 pages
L'année psychologique - Année 1904 - Volume 11 - Numéro 1 - Pages 468-481
14 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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P. Malapert
Revue de philosophie et de morale
In: L'année psychologique. 1904 vol. 11. pp. 468-481.
Citer ce document / Cite this document :
Malapert P. Revue de philosophie et de morale. In: L'année psychologique. 1904 vol. 11. pp. 468-481.
doi : 10.3406/psy.1904.3685
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1904_num_11_1_3685VIII
REVUE DE PHILOSOPHIE ET DE MORALE
Armand SABATIER. — Philosophie de l'Effort, Essais philosophi
ques d'un naturaliste. — 1 vol. in-8, de 480 p. Bibliothèque de
Philosophie contemporaine. F. Alcan, Paris, 1903.
Cet ouvrage est constitué par la réunion de treize études fort di
fférentes par les sujets traités et par l'ampleur du développement;
en voici les titres :
Responsabilité de Dieu et de la nature (18 p.); de l'orientation
de la méthode en évolutionisme (30p.); Évolution et Liberté (59 p.);
Évolution et Socialisme (22 p.); la Prière (75 p.); Dieu et le Monde.
Panthéisme. Monisme matérialiste. Théisme (23 p.) ; Finalisme (13 p.) ;
Conscience et Conscience (9 p.); l'Instinct (83 p.); Création. Rôle
de la matière. Immortalité (10 p.); Énergie et Matière (68 p.);
l'Univers matériel est-il éternel (53 p.); Vie et esprit dans la
nature. Immanence et transcendance. Anthropomorphisme (17 p.).
Je ne saurais entreprendre ici une analyse détaillée, moins encore
une critique motivée de chacun de ces essais ; l'espace et trop sou
vent aussi la compétence me feraient défaut. Mais je voudrais
essayer de dégager les traits généraux de la conception d'ensemble
qui s'en dégage, les idées fondamentales qui dominent ces diverses
études et en font la très réelle unité.
Et d'abord il convient de noter que la conception évolutioniste,
à laquelle se rattache M. S., détermine l'orientation de sa méthode.
Évoluer, .ce n'est pas naître, c'est se transformer, se développer;
évolution n'est pas création. En présence d'un ordre donné de phé
nomènes, T évolutioniste se sentira tenu d'en chercher le point de
départ dans ce qui existait déjà; toute forme nouvelle doit, pour lui,
se retrouver dans une forme antérieure à l'état de puissance ou à
l'état de rudiment. La série de formes vivantes lui apparaît comme
continue ; et de même la série des fonctions biologiques ou psy
chologiques. La raison, la liberté, la moralité qui se rencontrent
chez l'homme se trouvent en germe dans les animaux les plus
élevés et on en peut suivre les obscurs rudiments si bas qu'on des
cende dans l'échelle animale. Il faut aller plus loin, et reconnaître
que le cercle du psychisme doit être élargi encore et qu'il convient
d'y englober les végétaux, que partout où est la vie est aussi l'es
prit, que dans les phénomènes biologiques les plus élémentaires
l'analogie nous invite à reconnaître la présence d'une mentalité '
P- MALAPERT. — REVUE DE PHILOSOPHIE ET DE MORALE 469
humble qui s'épanouira, dans la suite, en des formes de plus en
plus compliquées. « Mais la conception évolutioniste serait à la fois
illogique, impuissante et avortée, si elle ne s'appliquait qu'à la
production des formes si multiples et si variées des êtres vivants.
Elle doit embrasser et elle est appelée à résoudre encore une quest
ion, autrement délicate et obscure, celle de l'origine de la vie dans
la nature » (p. 39). La vie n'est pas quelque chose d'irréductibl
ement nouveau; elle est ébauchée au sein de l'inorganique. L'hiatus
qui semble exister entre la matière dite brute et la matière
vivante se trouve n'être qu'une illusion, de même que l'hiatus qui
semble exister entre les plus humbles manifestations de la vie et
les manifestations les plus élevées de la pensée. L'âme humaine est
ainsi reliée aux formes de la vie animale, de la vie végétale, de la
nature minérale elle-même ; la force psychique est rattachée aux
forces générales de l'univers.
Voici donc la conception d'ensemble à laquelle nous sommes
conduits : l'Univers apparaît comme constitué par une masse colos
sale d'énergie se présentant sous deux formes distinctes et irréduct
ibles en apparence, Y énergie-matière ou énergie cosmique et
Y énergie-esprit ou énergie psychique. La matière — et à cette con
clusion nous invitent les plus récentes hypothèses sur la constitu
tion intime des corps, sur la nature de l'éther, la découverte des
propriétés déconcertantes des substances radio-actives, — la matière
n'est qu'une figure de l'énergie, la forme qu'elle prend pour
devenir sensible. « La matière est un ensemble d épiphénomènes con
tingents, dus à l'activité de V énergie et pouvant être sentis » (p. 458).
De telle sorte que l'univers matériel a commencé d'être quand
l'énergie-esprit s'est revêtue de la forme sensible, et qu'il cessera
d'être quand l'énergie aura dépouillé cette forme.
L'Univers, en effet, évolue perpétuellement; sa loi est la loi d'un
progrès indéfini. Quelle est la fin de ce devenir? Quelle en est la
condition? Quel en est le moyen?
« De l'état minéral [la nature] s'est élevée à l'état de vie physio
logique ; plus tard elle a gagné les hauteurs de la vie psychique, et
finalement elle a élevé son vol jusqu'aux régions incomparables
de la vie morale » (p. 105). L'édification de la personnalité, c'est-
à-dire d'un système de forces psychiques reliées en un solide fais
ceau, parvenu à un degré supérieur de cohésion et de coordination
harmonieuse, élevé à la dignité de conscience morale pure, telle
est la fin supi-ême vers laquelle tend l'univers, à travers mille
tâtonnements, mille déviations et redressements, sous l'impulsion
d'une conscience obscure et d'une volonté sourde, sollicitées par
les appels de l'idéal.
S'il en est ainsi, la nature est donc le domaine du progrès par la
liberté. La liberté étant le terme de l'évolution doit se trouver en
germe dès le début. Manifeste dans le monde psychique et moral,
l'indéterminisme se laisse apercevoir ou deviner, par delà même la
sphère de la vie physiologique, jusqu'au sein de la matière inorga
nique. Le déterminisme absolu que l'on suppose dans les phénomènes 470 REVUES GÉNÉRALES
de l'ordre physique n'est pas démontré. Les corps matériels, aux
yeux de la moderne, sont constitués par des particules
infinitésimales animées de mouvements infiniment petits qui se
dirigent dans tous les sens avec des vitesses plus ou moins consi
dérables. Ces mouvements, ainsi que les ondulations continues
dont l'éther est supposé être le siège, ne peuvent-ils pas être con
sidérés comme relativement indéterminés? Hypothèse que semble
justifier l'étude du mouvement brownien, de la trépidation cons
tante, irrégulière et comme capricieuse, dont sont agitées les
libelles au sein du liquide que contiennent les inclusions de cer
taines roches cristallines. Un certain degré d'indéterminisme relatif
au sein de la matière minérale peut au surplus se concilier avec la
rigueur et la précision relatives des lois de la physique qui concer
nent les mouvements des masses et les mouvements d'ensemble, et
qui enregistrent des moyennes peu variables que nous regardons
comme des constantes directement obtenues . L'indéterminisme
devient plus évident dans la matière organisée. Ainsi matière
brute, matière vivante et esprit seraient trois états de la substance,
correspondant à des degrés divers d'indéterminisme.
Et maintenant, la libération de l'esprit étant la fin vers laquelle
s'élève la nature, la liberté étant la condition de ce progrès, le
moyen de l'évolution est l'effort. L'effort est partout; il est le fac
teur nécessaire et supérieur de toute transformation, le promoteur
par excellence de l'évolution ascendante de l'univers. La biologie,
la psychologie, la sociologie nous montrent que, si la lutte et l'asso
ciation peuvent provoquer et accélérer l'évolution, si elles peuvent
être l'une et l'autre une source de progrès, c'est qu'elles comport
ent et l'effort, effort pour combattre l'adversaire,
effort pour engager comme associés une œuvre commune. « Le
monde est donc le champ d'une grande bataille dans laquelle sont
engagées toutes les forces de l'univers, forces morales, forces
intellectuelles, forces physiologiques, forces cosmiques; mais il
faut bien affirmer que le résultat de la victoire n'est pas indiffé
rent, et qu'il importe fort que ce soit tel ou tel des deux lutteurs
qui l'emporte, le bien sur le mal, le perfectionnement et l'élévation
des énergies sur leur inertie et leur dégradation. Il y a donc un cou
rant heureux et un courant malheureux, c'est-à-dire qu'il y a dans
tout l'univers une morale générale, qui a pour obligation le
devoir d'évoluer dans le sens ascendant, vers le supérieur, vers le
meilleur, vers l'idéal, vers la justice et la bonté. Et s'il y a partout
un devoir, partout une obligation, et partout une lutte, il doit
nécessairement y avoir aussi partout un effort, car, dans toute
lutte, l'effort est la condition nécessaire de la victoire » (p. 385).
Cette doctrine de psychisme universel et d'universelle finalité se
complète en se distinguant du panthéisme. Et d'abord elle admet
la transcendance de Dieu et la création. « Si nous ne pouvons nous
refuser à voir la présence et l'action divines dans la nature, il
paraît encore moins possible d'y placer et d'y reconnaître tout le
divin. La nature a des imperfections, des lacunes, des laideurs MALAPERT. — REVUE DE PHILOSOPHIE ET DE MORALE 471 P.
même que nous ne saurions prêter à Dieu lui-même... Ces imperf
ections compréhensibles et explicables dans un être qui évolue
vers le divin, constituent une contradiction inacceptable dans
l'être qui est le divin même, c'est-à-dire la plénitude du divin »
(p. 468). L'opposition entre le panthéisme et le théisme n'est
d'ailleurs pas aussi irréductible qu'on le prétend volontiers.
Car si Dieu est vraiment le père de l'Univers, si celui-ci n'est
qu'une parcelle détachée de l'énergie divine, si l'intelligence
qui anime l'univers est issu de l'âme de Dieu, il y a à la fois tran
scendance réelle, puisque Dieu reste lui-même, personne distincte
et libre vis-à-vis de son œuvre, et immanence réelle en ce sens que
l'énergie divine a fourni la substance de l'Univers. « La création
ex nihilo, la provenance d'un être du néant ne pouvant en aucune
façon être admises par le savant, par la logique de l'observation et
de l'analogie, la créature ne saurait être à son origine qu'une par
celle détachée du Créateur lui-même et appelée par cela même à
un développement ultérieur et à une existence plus ou moins indé
pendante » (p. 208). M. S. accepte d'ailleurs très volontiers le
reproche d'anthropomorphisme. Il y a un anthropomorphisme
légitime, capable de nous fournir, non pas sans doute une image
parfaite de l'être parfait, mais la seule idée que nous puissions nous
en former. Dieu est essentiellement esprit; la même analogie qui
nous autorise à concevoir la matière comme de l'esprit éteint, nous
entraîne à concevoir Dieu comme l'esprit porté à son maximum de
pureté idéale. — A l'autre extrémité de la chaîne, pour ainsi dire,
la théorie de M. S. se distingue du monisme, c'est à savoir par
l'affirmation de l'immortalité. « L'âme personnelle, dégagée de
l'échafaudage organique sur lequel elle s'est appuyée et édifiée,
peut braver le temps et entrer dans l'immortalité, car elle est
faite d'éléments indestructibles, rapprochés et disposés conformé
ment à une géométrie supérieure, et cimentés par la volonté et
l'effort » (p. 340). Immortalité conditionnelle, au demeurant,
réservée aux âmes chez qui l'effort a été suffisant pour que l'édifice
puisse ne pas s'effondrer dans la dissolution. Immortalité personn
elle, enfin; car s'il est vrai que, dans son mouvement ascendant,
l'Univers se rapproche indéfiniment de Dieu, s'il est vrai que l'âme
semble appelée à clore le cycle de son évolution par un retour dans
le sein de l'esprit suprême, du moins ne s'identifie-t-elle pas avec
Dieu. « Dans ce rapprochement complet de la créature et du Créat
eur..., nous pouvons croire, et cela importe beaucoup, que les
âmes ne sont pas anéanties, et comme ensevelies et dissoutes dans
l'infini divin » (p. 341).
Telle est, dans ses traits généraux, cette métaphysique qui inspi
rait déjà les précédents ouvrages philosophiques de l'auteur, son
Essai sur la vie et la mort, son Essai sur l'immortalité au point de vue
du naturalisme évolutiste. Elle n'est pas entièrement nouvelle, et
M. S. est loin d'en disconvenir ou de le dissimuler. Ce qui en fait
l'originalité c'est la façon dont elle est développée et soutenue,
c'est la manière singulièrement habile et ingénieuse dont M. S. met 472 REVUES GÉNÉRALES
à son service les données et les hypothèses de la science. Et c'est
ce que n'a pu faire pressentir suffisamment l'analyse qui précède.
A cet égard les essais les plus curieux seraient ceux sur l'Instinct,
sur la Matière et l'Énergie. Je regrette de ne pouvoir les étudier
en détail. Je désire pourtant, par un exemple, donner quelque
idée de la remarquable subtilité, de la souplesse d'argumentation,
dont fait preuve M. S. pour tirer parti des faits les plus récemment
découverts ou soupçonnés, des obscurités qui subsistent au sujet
des phénomènes les plus familiers, du mystère qui nous entoure de
toutes parts. Je choisis à cet effet l'essai sur la Prière.
Rien, au premier abord, ne peut sembler plus étrange et en
quelque sorte plus paradoxal, que la prétention d'appuyer la
croyance en l'efficacité de la prière sur des considérations scientif
iques et de rendre une telle question justiciable, au moins partiell
ement, de la méthode expérimental«. « La prière est au fond, selon
moi, un déploiement de l'énergie psychique de celui qui prie en vue
de provoquer l'action et le concours d'énergies plus grandes encore,
et empruntées soit à l'énergie générale, soit au centre et maître
souverain de l'énergie. La prière est un emprunt d'énergie fait dans
un but déterminé à des sources étrangères à celui qui prie » (p. 136). Et
d'abord l'homme qui prie le fait sous la poussée d'un désir profond;
il s'adresse au maître suprême des choses; l'ardeur singulière de sa
demande, l'incomparable solennité de cette audience qu'il sollicite
du Roi des rois, tout cela constitue une exaltation considérable de
la faculté de vouloir, comme de la faculté de sentir et d'aimer, un
élan puissant de l'âme tout entière, un déploiement extraordinaire
de l'énergie psychique, qui ne peut manquer de s'accompagner d'un
accroissement de puissance et de lui permettre d'accomplir de
grandes choses. Cette énergie nouvelle qu'elle acquiert par là, l'âme
l'emprunte à la masse de l'énergie psychique universelle, et ainsi
elle est momentanément plus grande que nature.
L'impulsion puissante qui part de cette âme exaltée, fortifiée,
agrandie par la prière n'est-elle pas capable de retentir dans l'âme
de celui en faveur de qui l'on prie? Les faits de suggestion, la
transmission directe de la pensée et de la volonté, sans l'intermé
diaire de la parole ou de signes, les communications télépathiques,
la généralité vraisemblable des phénomènes de cet ordre, qui sans
doute jouent un rôle important dans la production de ces cou
rants d'idées, de sentiments, de désirs, de passions, par où se manif
este la sociabilité, par où se révèle l'âme des peuples, — tout cela
ne peut-il servir de base à une conviction sérieuse sur la question
qui nous occupe?
« Mais un homme peut-il influer par la prière sur le corps, sur la
santé par exemple de l'un de ses semblables? » — On sait l'union
profonde, les mystérieuses mais incessantes relations de l'âme et
du corps, l'influence de la volonté, des passions, des manières de
penser, sur la santé; dès lors il n'est pas irrationnel d'admettre
que l'âme de celui qui prie, exerçant une influence sur l'âme de
celui pour qui il prie, puisse agir ainsi indirectement sur son MALAPERT. — REVUE DE PHILOSOPHIE ET DE MORALE 473 P.
corps : l'âme du suggestionneur ne provoque-t-elle donc pas des
effets étranges sur l'organisme du suggestionné? Ne connaît-on pas
les surprenants résultats de la thérapeutique suggestive?
Reste une dernière question, la plus délicate : l'homme qui prie
peut-il modifier en quelque mesure les phénomènes d'ordre
physique? Il ne saurait être question, qu'on le remarque tout
d'abord, de soutenir que la force psychique puisse suspendre ou
altérer les lois qui régissent la matière. 11 s'agit de savoir si elle
est capable d'associer à l'action des forces dites matérielles une
autre action qui viendra se combiner avec la première et produire
une résultante nouvelle. Or rien ne s'oppose a priori à ce que l'on
admette une action de la force psychique sur la matière, puis-
qu'aussi bien il est légitime de considérer les diverses forces
répandues dans la nature comme des manifestations différentes
d'une force unique. Et, d'autre part, les expériences de Crookes,
Richet, de Rochas, Ockorowicz, etc., sur les phénomènes de lévita
tion produits par la célèbre Eusapia Paladino, sont particulièrement
propres à nous donner une solution positive du problème.
Jusqu'à présent nous n'avons envisagé qu'un seul facteur,
l'homme qui prie; mais il en est un autre, le plus important, et
c'est Dieu. Dieu sans doute n'est pas matière à démonstration; on
peut ne pas y croire; on peut y croire aussi, et l'on ne peut
louer ou blâmer, au nom de la science, l'une ou l'autre attitude.
Au point de vue de la signification de la prière, il faut évidem
ment se placer dans la seconde hypothèse et rechercher, étant
acceptée l'idée chrétienne de Dieu, comment peut se comprendre
et se justifier aux yeux de la raison l'intervention divine provoquée
par la prière, surtout comment elle peut se concilier avec la
marche régulière de l'univers et le respect des lois naturelles. —
Dieu étant père de la création, il est naturel qu'il ait pour elle des
sentiments de père, qu'il exerce sur elle une tutelle paternelle,
qu'il la protège, la soutienne, l'encourage. Et ces relations ne doi
vent-elles pas atteindre une profondeur, une activité, une intensité
toutes particulières entre le créateur et celle de ses créatures qui,
capable comme lui de pensée, de sensibilité, de volonté personn
elles, commence à présenter sa ressemblance? Enfin si l'on peut
admettre que Dieu répond à la prière de l'homme, il reste à se
demander quelle est la nature de son intervention. En premier lieu,
Dieu peut favoriser l'emprunt fait par l'âme aux énergies psychi
ques qui l'entourent; il peut ensuite permettre à l'âme de puiser
l'énergie directement à sa source suprême; il peut enfin, s'il le
juge à propos, intervenir directement dans le jeu des événements,
sans aller jamais à rencontre des lois établies par lui, mais en fa
isant concourir à l'accomplissement de sa volonté les forces natu
relles agissant conformément à leurs lois propres. « Néanmoins,
tout en croyant à la possibilité d'une intervention directe de Dieu
dans l'accomplissement des vœux de ceux qui l'invoquent, je vois
quelques raisons sérieuses de penser que c'est surtout par l'inte
rmédiaire de l'homme et en lui déléguant ses pouvoirs sous forme 474 REVUES GÉNÉRALES
d'énergie spirituelle, que Dieu assure l'exaucement des prières »
(p. 188).
Ce livre — dont je n'ai pas l'intention de discuter les thèses, je
dirai pourquoi tout à l'heure — est, on le voit, l'œuvre d'un natural
iste évolutioniste qui est en même temps un philosophe chrétien.
Comme philosophe, M. S. n'a pu penser que la science soit capable
de satisfaire toutes les curiosités de la pensée, si elle se borne à
collectionner et à cataloguer des faits, à dresser des statistiques; il
n'a pu résister au puissant attrait qu'exercent les graves problèmes
en face desquels nous met à chaque instant le spectacle de la
nature et de la vie. « J'étais bien certainement dans la vérité,
écrit-il, le jour où à un homme de science me demandant à quoi
pouvait bien me servir de tirer de mes observations d'anatomiste
et de naturaliste des déductions d'ordre moral ou métaphysique, le
jour, dis-je, où à cette question je répondis simplement : Cela me
sert à vivre » (p. 2). Et d'autre part, en sa qualité de savant, il ne
pouvait manquer de considérer comme vaines les spéculations
philosophiques qui ne doivent rien à la connaissance des faits; il
ne pouvait non plus manquer de présenter ses vues métaphysiques
comme des hypothèses, qu'on est en droit de rejeter, dont il faut
seulement exiger qu'elles respectent les exigences de la logique,
qu'elles soient d'accord avec les données de la science, qu'elles
satisfassent à ces aspirations ou inspirations du cœur qui, à côté
de la raison raisonnante, sont les manifestations d'une sorte de
raison imperative « qui commande en vertu de raisons intrinsèques,
de lumières qu'elle n'a point puisées à l'extérieur, mais qui sont
des parties intégrantes d'elle-même ». Le mélange de ces divers
caractères fait, à mon sens, le très vif intérêt de cet ouvrage, qui
me paraît une preuve nouvelle de cette vérité que les systèmes
métaphysiques ne sont pas seulement des généralisations de nos
connaissances scientifiques, et que, s'ils sont obligés de s'assouplir
et de se modifier dans le détail pour ne pas se heurter aux faits
connus, du moins, avec une suffisante ingéniosité, on parvient en
général en somme à ajuster les faits aux constructions de l'ima
gination La métaphysique de M. S. est antérieure à la science et
celle-ci sert à justifier celle-là. Aussi, quelques réserves qu'on soit
tenté de faire sur l'emploi un peu abusif peut-être qu'il fait de
l'analogie, bien qu'on ait parfois l'impression qu'il tire un peu
trop à lui les données de l'expérience et les hypothèses des savants,
on ne saurait s'empêcher de reconnaître tout ce qu'a de séduisant
sa méthode, de pénétrant son argumentation, et à quel point
son livre est capable de pleinement satisfaire l'esprit de ceux
qui partagent préalablement sa foi morale, philosophique et rel
igieuse. Pour les autres, il n'en saurait aller tout à fait de même,
évidemment. Mais, en tout cas, et je m'excuse de ce que cette
impi'ession peut avoir de trop purement personnel, cet ouvrage
repose des flottantes constructions que certains métaphysiciens
prétendent édifier par le moyen d'une libre et rêveuse contemplat
ion d'eux-mêmes, d'autant plus capable, selon eux, de saisir le P. MALAPERT. — REVUE DE PHILOSOPHIE ET DE MORALE 475
réel qu'elle se tient plus éloignée et se veut plus ignorante des
réalités; et tout ensemble il repose des affirmations tranchantes de
certains savants, qui transportent dans les questions métaphysiques
un dogmatisme qui n'est pas toujours à sa place dans la science elle-
même, qui présentent leurs imaginations philosophiques sous forme
de théorèmes, et qui savent quelle est l'essence dernière des choses de
la même manière, avec la même certitude qu'ils savent quelle est
la composition d'une substance chimique ou le point exact où tel
muscle s'insère sur telle apophyse.
Marcel Mauxion. — Essai sur les éléments et l'évolution de la
moralité. — 1 vol. in-16 de 169 p. Bibliothèque de philosophie
contemporaine, F. Alcan, Paris, 1904.
Ce livre se présente comme une contribution à la constitution
d'une morale scientifique, qui seule serait capable de mettre un
terme à la lutte séculaire des systèmes et qui n'a pas encore pu
s'édifier d'une façon vraiment rationnelle. C'est qu'aussi bien, dans
toutes les tentatives qui ont été faites en ce sens, une place exces
sive a été laissée aux conceptions a priori, aux hypothèses gra
tuites, aux inductions hasardées et illégitimes. De cette faute capi
tale n'ont su se préserver, au sentiment de M. M., ni Spencer ni les
sociologues.
L'esquisse et la critique rapides que l'auteur fait de ces deux
systèmes comportent un certain nombre d'enseignements positifs.
Les résultats acquis peuvent se ramener à trois points : d'abord
la moralité est un fait naturel que l'expérience suffît à expliquer,
sans qu'il soit nécessaire d'invoquer des théories métaphysiques ou
de recourir à quelque mode supérieur et mystérieux de connais
sance; ensuite la moralité est un fait d'évolution, car les deux
facteurs essentiels qui entrent dans la constitution de l'idéal moral,
l'un d'ordre intellectuel, l'autre d'ordre affectif, évoluent dans
une direction nettement déterminée; enfin la moralité est un fait
social, ce qui signifie, non pas que nulle moralité ne soit concevable
en dehors de la société, mais que les faits moraux, économiques,
politiques, esthétiques, scientifiques, etc., sont étroitement liés
les uns aux autres, constamment soumis à des actions et réactions
réciproques.
Il ne saurait donc s'agir d'établir a priori ce que doit être la
moralité; ce qu'il faut, c'est constater ce qu'elle est en fait, en
déterminant « le contenu de l'idéal moral tel qu'il est actuellement
conçu par les peuples parvenus au stade le plus élevé de l'évolu
tion », en recherchant le germe de cet idéal et, s'il y a lieu, les
divers éléments qui le constituent chez les peuplades les plus
arriérées... voire chez les animaux mêmes », en montrant enfin
« par quels stades successifs la moralité est passée ». En mettant
ainsi en lumière la continuité du progrès moral, on arrivera à 476 REVUES GÉNÉRALES
concevoir les progrès ultérieurs dont la moralité est susceptible et
les moyens d'accélérer la réalisation d'un idéal supérieur.
Quel est donc l'idéal moral qui sert de critérium et de règle aux
jugements que nous portons? On a toujours eu le tort de se le
représenter sous la forme de l'unité : le beau, le vrai, l'intérêt
particulier, l'utilité sociale, la pitié, le devoir, etc. Or l'analyse
permet d'y découvrir trois éléments distincts et irréductibles : l'un,
d'ordre esthétique, — l'autre, d'ordre logique ou rationnel, — le
dernier, d'ordre sympathique. Le premier, contenant les idées de
liberté intérieure et de perfection, de courage, de sagesse, de tem
pérance, réside particulièrement dans la morale individuelle; le
second se rencontre à l'état pur la justice avec son caractère
mathématique d'égalité ou mieux de proportionnalité; le troisième
est le principe de ce qu'on nomme devoirs de charité. Ces divers
éléments sont susceptibles de se pénétrer mutuellement, de réagir
les uns sur les autres; chacun d'eux peut prédominer tour à tour;
chacun d'eux provoque aussi des sentiments particuliers, admirat
ion, estime, attendrissement; chacun d'eux nous oblige d'une
façon spéciale et donne naissance à des formes diverses du
remords; chacun d'eux enfin a son évolution propre. C'est cette
évolution que M. M. étudie en détail.
L'élément esthétique de l'idéal moral, c'est-à-dire la conception
de la perfection individuelle, se confond, à l'origine, avec la
beauté sensible pour s'en distinguer progressivement. Des trois
éléments du beau physique (grandeur, ordre et mesure), celui qui
a joué primitivement le rôle principal, c'est la grandeur, grandeur
intensive (éclat des couleurs et des sons, force) et grandeur exten
sive (stature). Plus tard s'ajoutent la grâce, la juste proportion des
formes, puis le courage, élément d'ordre intérieur et psycholo
gique, qui bientôt va devenir la vertu par excellence. A son tour
la ruse, qui vient à bout de la force et du courage, ne manquera
pas de provoquer l'admiration, et ce sera là l'origine d'une dévia
tion dans l'idéal esthético-moral. Seulement comme la ruse est
d'ordinaire la ressource des faibles et des lâches, elle fut d'assez
bonne heure proscrite de l'idéal, ou du moins ne s'y maintint
qu'en se transformant singulièrement; d'elle en effet se dégage et
se sépare la prudence, première victoire de la réflexion naissante
sur l'impulsivité primitive. Et comme la sagesse est modération, le
courage lui aussi doit revêtir un aspect nouveau et devenir fermeté,
patience, force d'âme, maîtrise de soi. On comprend dès lors l'i
mportance prééminente que prirent d'autres éléments d'ordre exté
rieur, en particulier la puissance et la richesse. Leur transmission
héréditaire contribua fort à confirmer le principe de l'hérédité qui
est la base du régime des castes. Cette apothéose de la puissance,
véritable déviation de l'idéal moral, fut pourtant favorable à son
progrès ultérieur. C'est ainsi que, dans l'Inde, par exemple, on vit,
au sein de la caste des brahmanes, naître et fleurir de nouvelles et
précieuses vertus : résignation, humilité, continence; expression
d'un idéal moral supérieur à de certains égards, mais qui, à d'autres