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Succession dynastique et communisme de pénurie : la crise du régime nord-coréen - article ; n°3 ; vol.28, pg 131-156

De
27 pages
Revue d’études comparatives Est-Ouest - Année 1997 - Volume 28 - Numéro 3 - Pages 131-156
Dynastical succession and the Communism of shortage : The crisis of the North Korean régime.
The North Korean regime has reached a dead end. The new leadership, which has succeeded Kim II Sung, is diplomatically isolated, economically ruined by decades of bureaucratic planning (which has only added to the aftermath of recent disastrous flooding) and politically as well as socially destabilized since the elite itself has gradually come to have doubts and the population has felt the brunt of shortages. This leadership is fighting not only for the system's survival but also for the country's own existence as an independent entity. North Korea now faces a twofold challenge : the crisis of its régime and the destabilization that reforms might eventually set off. For these reasons, the signals it is sending toward the international community are contradictory. They reflect political infighting in Pyongyang.
Le régime nord-coréen est désormais acculé. Diplomatiquement isolé, économiquement ruiné par des décennies de planification bureaucratique qui ont aggravé les effets désastreux des catastrophes climatiques de ces dernières années, politiquement et socialement déstabilisé par le doute qui s'empare peu à peu des élites et les pénuries qui frappent la population, la nouvelle direction qui s'est installée au pouvoir après la disparition de Kim Il-sung lutte non seulement pour la survie du système, mais aussi et surtout du pays lui-même. Confrontée au double défi de l'impasse actuelle et du risque de déstabilisation induit, à terme, par la mise en place des réformes, la Corée du Nord multiplie, en direction de la communauté internationale, des signes contradictoires de crispation et d'apaisement qui traduisent des luttes de pouvoir et d'influence à Pyongyang.
26 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Eric Seizelet
"Succession dynastique" et communisme de pénurie : la crise
du régime nord-coréen
In: Revue d’études comparatives Est-Ouest. Volume 28, 1997, N°3. pp. 131-156.
Abstract
"Dynastical succession" and the Communism of shortage : The crisis of the North Korean régime.
The North Korean regime has reached a dead end. The new leadership, which has succeeded Kim II Sung, is diplomatically
isolated, economically ruined by decades of bureaucratic planning (which has only added to the aftermath of recent disastrous
flooding) and politically as well as socially destabilized since the elite itself has gradually come to have doubts and the population
has felt the brunt of shortages. This leadership is fighting not only for the system's survival but also for the country's own
existence as an independent entity. North Korea now faces a twofold challenge : the crisis of its régime and the destabilization
that reforms might eventually set off. For these reasons, the signals it is sending toward the international community are
contradictory. They reflect political infighting in Pyongyang.
Résumé
Le régime nord-coréen est désormais acculé. Diplomatiquement isolé, économiquement ruiné par des décennies de planification
bureaucratique qui ont aggravé les effets désastreux des catastrophes climatiques de ces dernières années, politiquement et
socialement déstabilisé par le doute qui s'empare peu à peu des élites et les pénuries qui frappent la population, la nouvelle
direction qui s'est installée au pouvoir après la disparition de Kim Il-sung lutte non seulement pour la survie du système, mais
aussi et surtout du pays lui-même. Confrontée au double défi de l'impasse actuelle et du risque de déstabilisation induit, à terme,
par la mise en place des réformes, la Corée du Nord multiplie, en direction de la communauté internationale, des signes
contradictoires de crispation et d'apaisement qui traduisent des luttes de pouvoir et d'influence à Pyongyang.
Citer ce document / Cite this document :
Seizelet Eric. "Succession dynastique" et communisme de pénurie : la crise du régime nord-coréen. In: Revue d’études
comparatives Est-Ouest. Volume 28, 1997, N°3. pp. 131-156.
doi : 10.3406/receo.1997.2871
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/receo_0338-0599_1997_num_28_3_2871Revue d'études comparatives Est-Ouest, 1997, 3 (septembre)
pp. 1 3 1 - 1 56 - Éric SEIZELET
dynastique" et communisme "Succession
de pénurie : la crise du régime nord-coréen
Eric SEIZELET *
Introduction
La Corée du Nord a longtemps inspiré, vue de l'extérieur, un délicat
mélange de répulsion et de fascination, où les images infantiles du culte déli
rant de la personnalité, comme au plus fort du stalinisme et du maoïsme, les
logorrhées verbeuses à prétention scientifique sur la construction d'un socia
lisme endogène, le caractère "exotique" d'un totalitarisme aux couleurs asia
tiques côtoyaient des références plus positives : une volonté farouche
d'indépendance ; un nationalisme à tout crin ; un "projet de société" capable de
tirer le pays du sous-développement. Cette ambivalence est en train de voler en
éclats. Avec la disparition du président Kim Il-sung en juillet 1994, l'heure des
bilans a sonné. Pour la plupart des observateurs, ce bilan est consternant : le
régime est en faillite - dans tous les sens du terme - sa base politique se rétré
cit d'autant plus que son successeur et fils, M. Kim Jong-il, ne dispose pas du
charisme et du prestige de son père ; son inadaptation au nouvel environne
ment international de cette fin de siècle est patente. La question ne serait donc
plus de savoir si le régime nord-coréen est condamné, mais de tenter de cerner
l'aboutissement de ce processus de déliquescence et d'en circonscrire les dom
mages collatéraux, d'abord pour l'ensemble de la péninsule, puis pour la
région tout entière i. Certes, il est légitime de s'interroger sur la succession en
cours à Pyongyang, car la relève d'un dirigeant resté aux commandes du pays
pendant plus de quarante-cinq ans - une prouesse sans égale dans le monde
communiste à l'exception du leader albanais Enver Hodja - comporte bien év
idemment de nombreuses inconnues. Dans le cas nord-coréen, ces dernières
sont d'autant plus fortes que les implications de la succession ne se réduisent
pas à une simple question de transmission du pouvoir ou de relève des généra-
* Directeur de recherche au CNRS, Institut d'Asie Orientale (14, rue Berthelot,
69007 Lyon).
1. Brian Bridges, "North Korea after Kim Il-sung", The World Today, juin 1995, vol.
51, n° 6, p. 104. Byung-joon Ahn, "The Man who would be Kim", Foreign Affairs,
n° 6, p. 94 et s. Cf. également la déposition devant le novembre/décembre 1994, vol. 73,
Congrès, en mars 1996, du commandant des forces américaines en Corée, le général
Gary Luck, Washington Post, 23 juin 1996.
131 Éric Seizelet
tions. Au-delà des conséquences géopolitiques évidentes sur la "qualité" du
dialogue intercoréen, ce n'est peut-être pas seulement le sort du régime qui est
en cause, mais, à terme, l'existence de la Corée du Nord en tant qu'entité éta
tique. Enfin, ce pays demeure encore très largement une énigme politique : les
orientations futures dépendent de l'évolution des rapports de force au sein de
la direction nord-coréenne, dont le décryptage s'avère pour le moins délicat.
Un environnement économique défavorable
Un pays en voie de sous-développement
Dans le paysage économique et géopolitique actuel de l'Asie orientale en
pleine mutation, la Corée du Nord semble s'être pétrifiée dans un paléo-com
munisme d'un autre âge. Il y a bien longtemps que la Chine, qui demeure dans
la région son seul allié -d'ailleurs de plus en plus exigeant— s'est en fait
convertie, sous couvert d'"économie socialiste de marché", aux formes les plus
débridées du capitalisme. La comparaison avec la Corée du Sud honnie n'est
pas -tant s'en faut- à l'avantage du Nord. En 1995, le PNB sud-coréen par
habitant s'est élevé à 10 650 dollars ; celui de la République Populaire et
Démocratique de Corée (RPDC) serait tombé au-dessous de 1 000 dollars et
s'établirait aux alentours de 22 milliards de dollars - l'équivalent, selon Asia
week, du chiffre d'affaires du géant américain des communications GTE - et
ne représenterait que le vingtième du PNB sud-coréen. Selon les Nations
Unies, la Corée du Nord vient au 83e rang pour l'indice de développement
humain (IDH), alors que la Corée du Sud se situe au 29e rang. La richesse par
habitant calculée par la Banque mondiale (1992) est estimée à 30 000 dollars -
105e rang mondial - pour la RPDC, contre 123 000 dollars - 44e rang
mondial - pour la République de Corée ; la Corée du Sud a connu une crois
sance de 9,2 % en 1995, tandis que le Nord est frappé par la récession. En bref,
alors que le Sud s'abandonne de plus en plus aux délices de la société d'abon
dance et vient d'intégrer le club des "riches" de l'OCDE, le Nord, de plus en
plus distancé, en est réduit à quémander l'aide internationale pour nourrir ses
habitants : la voie nord-coréenne d'édification du socialisme réel emprunte
désormais les chemins périlleux du sous-développement. Une impasse danger
euse, non seulement pour la stabilité du pays, mais aussi un facteur supplé
mentaire de préoccupation et de tension dans la péninsule 2.
2. Pour une analyse détaillée des performances économiques respectives du Nord et
du Sud, Nam Koong-young, "A Comparative Study on North and South Korean Econo
mie Capability", The Journal of East Asian Affairs, p. 35 et s. Et surtout, Eui-Gak
Hwang, The Korean Economies : A Comparison of North and South, Oxford : Oxford
University Press, 1993, principalement les chapitres 3 et 4. Voir également, Sung Chul
Yang, The North and South Korean Political Systems, Séoul : Seoul Press, 1994, part
V, p. 563 et s.
132 dynastique" et communisme de pénurie : la crise du régime nord-coréen "Succession
Tous les indicateurs économiques sont dorénavant au rouge. Le Troisième
plan septennal (1987-1993) est un échec cuisant. Il prévoyait une hausse de 1,7
du revenu national - soit un taux annuel de croissance de 7,9 % -et une multi
plication respectivement par 1,9 et 1,4 de la production de biens manufacturés
et de produits agricoles. En réalité, pour la seule période 1987-1990, les object
ifs du plan n'ont été atteints que dans une fourchette allant de 30 % pour la
production d'électricité à 60 % dans le secteur de la métallurgie et de la sidé
rurgie. Dès 1990, la production de grains accuse un déficit de 682 000 tonnes
par rapport à l'année précédente : d'exportatrice de céréales - 328
en 1975 - la RPDC devient importatrice en 1991, dont 250 000 tonnes en 1993
en provenance des seuls États-Unis. De même, les réalisations en matière de
défrichement et de logement, pour la période 1980-1990, sont respectivement
cinq et sept fois inférieures aux prévisions initiales 3. Par ailleurs, selon des
estimations russes, la diminution annuelle moyenne du PIB nord-coréen depuis
1990 est proche de 5 %. Les échanges économiques avec l'étranger témoi
gnent, s'il en est, de la fermeture du pays. Selon l'Institut d'émission sud-
coréen, en 1995, le taux de dépendance vis-à-vis des exportations n'aurait été
que de 9,2 % pour le Nord, contre 57,6 % pour le Sud. Ces échanges n'ont
représenté, pour la même année, que 2,05 milliards de dollars, soit l'équivalent
de six jours d'exportations de la Corée du Sud, accusant une baisse de 27 %
par rapport à 1990. Enfin, de source japonaise, les usines, mal approvision
nées, tourneraient à moins de 40 % de leurs capacités, par suite du manque de
pétrole et d'électricité : les importations de brut ont chuté de 3,5 millions de
tonnes dans les années 80 à 900 000 tonnes en 1994, soit moins que la
consommation annuelle des départements japonais de Yamanashi ou de
Fukui...4.
La crise que traverse la Corée du Nord n'est donc pas récente. Elle résulte à
la fois d'une structure économique arriérée, caractérisée par l'hypertrophie du
secteur secondaire, dominé par la production minière, d'importants retards
technologiques aggravés par 1' obsolescence des équipements, de la faiblesse
du capital social, d'un mode de développement autarcique et autocentré érigée
en philosophie politique - le Juche - en dépit de l'étroitesse du marché inté
rieur, des aberrations propres au système de planification d'État Taean mis en
place à partir de 1961, de l'absence de réelle incitation au travail en dehors
d'itératives campagnes de mobilisation idéologique - comme les "combats des
200 jours" qui se sont succédé de février 1988 à avril 1989 - et du poids consi
dérable du complexe militaro-industriel qui engloutit plus de 20 % du PNB et
le cinquième de la population totale du pays, si l'on y inclut les milices rouges
de Paysans et de Travailleurs et les organisations para-militaires des collèges et
lycées. Le régime s'est trouvé en outre fragilisé par les bouleversements géo
politiques importants de la fin des années 1980 et la disparition du partenariat
3. Tae Hwang Ok and Hong Yung Lee, Prospects for Change in North Korea, Ber
keley : University of California, 1994, pp. 116-117.
4. Sunday Mainichi, 19 juin 1994.
133 Éric Seizelet
privilégié avec le bloc communiste qui représentait, en 1989, près des deux
tiers des échanges avec l'étranger : le commerce avec la Russie, capital pour la
fourniture de pétrole, a baissé de 79 % entre 1990 et 1992, passant de 2,4 mil
liards de dollars à 500 millions de dollars. C'est désormais la Chine qui est
devenue le principal pourvoyeur de matières premières vitales : en 1993, elle
fournissait 75 % du pétrole, 88 % du charbon et 72 % des importations de pro
duits alimentaires 5. Enfin, la crédibilité financière de la RPDC est au plus
bas : sa marginalisation par rapport aux grands courants d'échanges internati
onaux dans une économie de plus en plus mondialisée et globalisée, l'obliga
tion, depuis 1991, de régler la facture de ses approvisionnements en devises
fortes et non plus par des accords de troc, un endettement massif estimé par
l'Institut d'émission sud-coréen à 11,8 milliards de dollars en 1995, soit la
moitié du PNB national et seize fois le montant total des exportations, consti
tuent autant d'entraves à l'accès aux technologies et aux financements exté
rieurs 6.
La faim sans les moyens. Pénurie alimentaire et raidissement politique
La pénurie alimentaire a joué indiscutablement un rôle de révélateur de l'état
de délabrement de l'économie nord-coréenne. Déjà bien avant la crise de l'été
1995, les autorités avaient lancé une première campagne visant à limiter le
nombre de repas à deux par jour ; les rations officielles de riz ont été dimi
nuées et sont apparus des produits instantanés de substitution à base de poudre
de riz, de pommes de terre et de farine 7. La disette sévit et l'agriculture nord-
coréenne ne permet plus de couvrir les besoins de la population, pas même
ceux des forces armées où des cas de malnutrition ont été relevés chez les
conscrits. Les rations officielles de riz - 700 grammes par jour pour un actif -
avaient déjà été amputées de 100 à 200 à titre de "contribution
patriotique à l'État". Les produits de première nécessité manquent ou aliment
ent un marché noir hors de portée du citoyen moyen : 65 dollars le kil
ogramme de sucre, soit deux mois de salaire au taux de change officiel. La
production de céréales a accusé, dès 1992, un déficit structurel de 2 millions de
tonnes pour des besoins estimés à 7,64 millions de tonnes et, par habitant, la
consommation n'atteint plus que 350 à 370 kgs, soit un niveau de 25 % infé
rieur aux minima normalement requis. Elle ne couvrait plus, en 1995, que
42 % de la demande totale, obligeant le régime à demander, dès le mois de mai
1995, une aide internationale d'urgence, portée à quelque 950 000 tonnes de
riz, dont 150 000 tonnes en provenance du Sud et 500 000 tonnes du Japon, à
la suite des intempéries de juillet-août 1995. Déjà obérée par l'appauvrisse-
5. Nicolas Eberstadt et al., "The Collapse of Soviet and Russian Trade with DPRK,
1989-1993", Korean Journal of National Unification, vol. 4, 1995, p. 97.
6. Yonhap News Agency, 5 décembre 1996, SWB FE/2788 D/2.
7. Naewœ press, n° 764, 4 octobre 1991.
134 dynastique" et communisme de pénurie : la crise du régime nord-coréen "Succession
ment des sols, le manque de fertilisants et de pesticides, la vétusté du réseau de
transports et des systèmes de stockage des marchandises, plombée par les
errances du collectivisme, l'agriculture a été ainsi durement touchée par ces
inondations qui auraient ravagé, selon les experts, 400 000 hectares de terre et
jeté 500 000 personnes à la rue. Si l'ampleur des dégâts a été sensiblement sur
évaluée à dessein par le régime - 15 milliards de dollars, soit près de 75 % du
PNB ! - il n'en est pas moins vrai que la RPDC s'est retrouvée sous perfusion
humanitaire : le Programme Alimentaire Mondial (PAM) a alors estimé à
2,5 millions le nombre de personnes affectées par la malnutrition et à 8,8 mil
lions de dollars le montant de l'aide d'urgence, dont la moitié a été couverte
par les États-Unis et l'Union européenne. En juin 1996, pour faire face à la
crise alimentaire, les Nations Unies prévoyaient une aide globale supplément
aire de 43,8 millions de dollars, soit le double de celle accordée l'année précé
dente 8. Faut-il pour autant en conclure que le pays est au bord de la famine et
d'une catastrophe humanitaire semblable à celle qui a frappé l'Ethiopie en
1984-1985 ? 9. Selon les sources de renseignement américaines, la réponse
serait positive : le chiffre de 100 000 décès est ainsi avancé au cours des deux
dernières années, estimation qui couvre à la fois les décès directs pour cause de
famine et la surmortalité engendrée par la malnutrition 10. Néanmoins, on peut
faire trois observations liminaires. En premier lieu, la pénurie n'est pas unifo
rmément répartie, tant sur le plan géographique que social. Si la situation al
imentaire est surtout préoccupante dans les provinces du Nord Hamgyong, de
Chagang et de Yanggang, où les rations alimentaires quotidiennes, dès le prin
temps 1996, ne dépassaient pas 250 grammes par personne, avec trois distribu
tions seulement par mois, elle apparaît comparativement meilleure dans les
grands centres urbains, ainsi que dans les bassins frontaliers des fleuves
Tumen et Yalu. Socialement, et pour des raisons politiques évidentes, le pou
voir a intérêt à préserver, dans la mesure du possible, la situation privilégiée
des nomenklaturistes pour la distribution de nourriture. En second lieu, on
assiste néanmoins à un processus de détérioration de la situation sanitaire du
pays consécutive aux nouvelles catastrophes climatiques de 1996. Les rations
alimentaires officielles seraient ainsi tombées à 100 grammes per capita en
janvier 1997 ; le PAM a appelé, en avril, à une nouvelle aide humanitaire
d'urgence de 126 millions de dollars affectée en priorité aux 2,4 millions
d'enfants de moins de six ans ; le risque d'épidémie s'est aggravé comme on
peut le déduire de la décision prise au cours de l'été 1996 d'exiger des visi
teurs étrangers un certificat de vaccination anti-cholérique. Au total, selon les
estimations onusiennes, entre 40 et 45 % de la population serait plus ou moins
affectée par les restrictions dont 12 % en état d'urgence absolue. En troisième
lieu, le caractère non plus seulement conjoncturel, mais structurel de la pénurie
8. Le total des aides publiques et privées obtenues par la Corée du Nord entre l'été
1995 et avril 1997 se monte à 500 millions de dollars ; Le Monde, 28 mai 1997.
9. Washington Post, 9 février 1997.
10. Chungang Ilbo, SWB FE/2678 D/4 ; Washington Post, 9 mars 1997.
135 Éric Seizelet
alimentaire est bien évidemment de nature à relancer les spéculations sur les
capacités du régime à surmonter la crise et les luttes d'influence au sommet de
l'État : le fait qu'en décembre 1996, M. Kim Jong-il, lors d'une réunion à huis
clos, ait vertement tancé les cadres militaires pour n'avoir pas su enrayer la
pénurie alimentaire chez les soldats est significatif de ces tiraillements et des
inquiétudes nourries au sommet de l'appareil sur le moral de l'armée.
Les itératives sollicitations de la communauté internationale par Pyongyang
n'ont cependant pas fait l'unanimité chez les bailleurs de fonds, car, outre les
doutes sur leur opportunité et leur finalité réelles, elles se sont accompagnées
d'un très net durcissement du régime qui a multiplié les provocations notam
ment en direction de Tokyo et de Séoul accusés d'"ingérences hostiles" : saisie
de navires transportant des cargaisons de riz, gel provisoire de l'aide aliment
aire décrété en février 1996, violation et dénonciation des accords d'armistice
sur le stationnement des troupes à Panmunjon en avril, tentative de débarque
ment d'un commando sur les côtes sud-coréennes en septembre. Cette attitude
paradoxale devait-elle être mise sur le compte du caractère paranoïaque du
régime nord-coréen ? La gestion habile de la crise nucléaire par Pyongyang,
durant l'année 1994, montre au contraire que le régime a déployé, non sans
succès, une stratégie de la tension qui est loin d'être dénuée de toute logique :
obtenir le maximum de concessions des Occidentaux sur le plan économique,
mais sans rien céder de véritablement significatif au niveau politique, puisque
l'hypothèque nucléaire n'a pas été vraiment levée et que le positionnement
fondamentalement agressif de la Corée du Nord n'en a pas été modifié ; privi
légier, sans passer par Séoul, le "dialogue" avec Washington, soupçonné de
vouloir "étrangler" le régime à la soviétique en l'obligeant à des dépenses mili
taires inconsidérées ; donner des gages de fermeté à l'armée, laquelle, selon
des sources concordantes, a ressenti comme une humiliation la sollicitation de
la communauté internationale lors de la crise du riz de l'été 1995.
Les limites de l'ouverture
Des réformes à V impact encore improbable
Si la population ne semble pas avoir pris la mesure exacte de l'ampleur de
la crise, en dépit de la détérioration évidente des conditions de vie, les autori
tés sont conscientes de la gravité des problèmes. À la fin 1991 et en mai 1994,
la revue théorique du parti, Kulloja, publie une série inédite d'articles "réfor
mistes". En janvier 1993, le président Kim Il-sung qualifie le "recul du socia
lisme" de "crise sans précédent par sa gravité et sa profondeur" u. Dès
décembre 1993, lors du 21e plenum de la Sixième assemblée générale du Parti
11. Pyongyang Times, 27 février 1993.
136 dynastique" et communisme de pénurie : la crise du régime nord-coréen "Succession
des Travailleurs Coréens (PTC), le premier ministre Kang Song-san reconnaît
l'échec du Troisième plan septennal et, dans son Adresse du Nouvel An, le
président Kim Il-sung évoque une période d'"ajustements économiques" de
trois ans et la nécessité d'accroître les capacités exportatrices du pays 12. En
décembre 1994, devant le plénum du PTC, la situation économique générale
est qualifiée de "compliquée et de critique". De nouvelles priorités sont défi
nies : l'agriculture, l'industrie légère et le commerce extérieur. Face à la
défection de ses alliés traditionnels, la Corée du Nord cherche de nouveaux
appuis. Dès avant son admission à l'ONU, la RPDC accueille, en 1989 et
1990, des missions du Programme des Nations Unies pour le Développement
(PNUD) et de la Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Déve
loppement (CNUCED). L'objectif est quadruple : formation et expertise en
matière de commerce international, programmes de détection et de soutien à
des créneaux ciblés d'exportation, assistance technique à la création de zones
économiques de développement, établissement d'un cadre juridique favorable
aux investissements étrangers 13. En conséquence, en décembre 1991, la
RPDC annonce l'ouverture d'une première "zone économique et commerciale
libre", dans la région de Rajin-Sonbong, à l'extrémité nord-est du pays.
D'autres villes accueillent ou pourraient à l'avenir accueillir des investiss
ements étrangers : Chongjin, mais aussi Nampo, Sinuiju et Kaesong. Entre
octobre 1992 et mars 1994, pas moins de onze lois ont été édictées afin
d'encourager l'implantation de firmes et de capital étrangers, en particulier
dans les zones précitées 14. En avril 1996, le vice-président du Comité nord-
coréen pour la promotion de la coopération économique, M. Kim Jong-u, va
jusqu'à déclarer que son pays serait prêt à introduire des "éléments de capita
lisme". En août, c'est l'annonce de l'ouverture de l'espace aérien nord-coréen
aux compagnies internationales prévue, en principe, pour la fin de l'année. En
septembre 1996, on apprenait qu'à l'Université des transports maritimes de
Najin, des cursus spéciaux avaient été institués pour former une centaine
d'experts à l'économie de marché 15. Dans le même temps, depuis mai 1992,
Pyongyang multiplie les campagnes et forums pour attirer les investisseurs
12. Nodong sinmun des 9 décembre 1993 et 7 avril 1994.
13. Hazel Smith et al., North Korea in the New World Order, Londres : MacMillan
Press Ltd, 1996, p. 154 et s. Paul Collins et Frederick Nixson, "Public Sector Manage
ment and the transition to a more open economy : cautious reform in the Democratic
People's Republic of Korea (DPRK)", Public Administration and Development, octobre
1993, vol. 13,n°4.
14. On notera que la nouvelle Constitution adoptée en avril 1992, a inscrit, dans ses
articles 36 et 37, le développement du commerce international et l'encouragement à la
création d'entreprises conjointes avec des partenaires étrangers. Le nouvel article 16 st
ipule également que la RPDC « reconnaît les droits et intérêts légitimes des étrangers sur
son territoire ». Ces innovations sont à mettre en correspondance avec les "réformes"
visant à une plus grande ouverture sur l'étranger.
15. Choson Ilbo, 9 septembre 1996, SWB FE/2712 Dl.
137 Seizelet Éric
étrangers, encourager le tourisme, et montre le plus grand intérêt pour les
technologies occidentales les plus sophistiquées : c'est ainsi qu'en septembre
1995, la RPDC a annoncé sa participation aux activités du Centre euro-asia
tique des sciences et technologies de pointe, spécialisé dans les techniques du
laser, qui devrait être installé en Allemagne dans le land de Saxe-Anhalt cou
rant 1997.
Les résultats sont cependant modestes. Il est vrai que la RPDC part de loin :
entre 1984 et 1992, le volume des investissements directs en provenance de
l'étranger n'a guère dépassé les 150 millions de dollars. Mais les priorités
définies en 1994 ne sont pas fondamentalement différentes de celles affichées
déjà par le Troisième Plan septennal, qui s'est soldé par un fiasco. La capacité
de la bureaucratie nord-coréenne à assimiler la potion onusienne des réformes
et le management à l'occidental n'est pas avérée. La loi sur les entreprises
conjointes de 1984 à surtout profité aux membres pro-Pyongyang de l'asso
ciation Chôsen sôren des résidents coréens au Japon, dont les transferts repré
sentaient alors entre 600 et 700 millions de dollars annuels 16. De 1984 à 1993
par exemple, sur 140 opérations conjointes recensées, 87 % proviennent du
Japon - dont 120 de l'association précitée —, surtout dans le textile et l' agro
alimentaire. Elles souffrent aujourd'hui du manque d'infrastructures, de la
pénurie d'énergie et du traitement désinvolte de la bureaucratie qui n'y a vu
qu'une forme d '"entreprises patriotiques" 17. Le complexe de Rajin-Sonbong
tient davantage du bantoustan économique que de la zone économique spé
ciale de Shenzhen. Une institution dont - il convient de le rappeler - le prési
dent défunt Kim Il-sung se méfiait. Pour ne rien dire de la perestroïka
soviétique, vouée aux gémonies... Les visions pharaoniennes d'aménagement
du bassin du Tumen - 30 milliards de dollars ! - avancées par les agences
onusiennes et les "confidences" d'officiels nord-coréens évoquant le modèle
singapourien de développement ne doivent pas faire illusion. Cette région
septentrionale est excentrée et défavorisée, entourée d'un véritable cordon
sanitaire à la fois géographique et administratif : d'anciens bureaucrates des
services de sécurité y ont été transplantés ; des déplacements importants de
population y auraient eu lieu pour prévenir le risque de déstabilisation poli
tique. L'idée d'un "triangle d'or de l'Asie du nord-est" associant Russes,
Japonais, Coréens et Chinois n'est, pour l'instant, qu'un rêve lointain. Plus
trivialement, les investissements effectivement réalisés dans la zone de Rajin-
Sonbong ne représentent que 10 % des 200 millions de dollars promis. On est
fort loin des 4,2 milliards de dollars initialement prévus. En fait, l'"ouverture"
16. Washington Post, 7 juin 1996.
17. Les transferts en provenance de la Chôsen sôren ne représenteraient plus
aujourd'hui qu'une somme inférieure à 100 millions de dollars. Ils auraient considéra
blement diminué depuis la mort de Kim Il-sung, par suite d'une hémorragie sensible de
ses effectifs. Nicolas Eberstadt, "Financial Transfers from Japan to North Korea",
Asian Survey, mai 1996, vol. XXXVI, n° 5, p. 524 et s.
138 dynastique" et communisme de pénurie : la crise du régime nord-coréen "Succession
est limitée : ce sont principalement les Sud-Coréens et les Chinois qui ont
répondu aux appels du pied de Pyongyang. Pékin a été en 1993, selon les
chiffres du JETRO, le premier partenaire commercial de Pyongyang, avec 930
millions de dollars - dont près de 40 % environ pour le seul commerce trans
frontalier - mais très loin du montant des échanges sino-sud-coréens. Les
échanges indirects bilatéraux avec Séoul ont tiré parti de la Nordpolitik préco
nisée par le Sud dès 1988, mais ont plafonné à 232 millions de dollars en
1996, soit une diminution de 13,5 % par rapport à l'exercice précédent. Les
chaebols, avides de délocalisations industrielles, - et avec eux 270 autres
firmes - se sont engouffrés dans la brèche ouverte par l'autorisation faite aux
industriels sud-coréens, en novembre 1994, d'ouvrir des bureaux de représen
tation au Nord et d'y engager des investissements pouvant atteindre 5 millions
de dollars. Les accord de partenariat se sont ainsi multipliés, au prix de "com
missions" exorbitantes doublant le coût de l'investissement initial, d'abord
pour la fabrication de biens de consommation et l'utilisation de travailleurs
nord-coréens sur des chantiers dans des pays tiers, puis, à partir d'avril 1996,
pour la modernisation des infrastructures du Nord, principalement dans le
domaine des télécommunications. Mais le coût de la main d' œuvre nord-
coréenne - 70 dollars par mois en moyenne - est plus élevé que prévu et la
coopération économique de part et d'autre du 38e parallèle est assujettie aux
aléas du dialogue politique chaotique entre les deux Corées. De façon plus
générale, la RPDC est loin de constituer un environnement favorable aux
investissements étrangers et la qualifier, comme certains Occidentaux aventu
reux, de futur marché émergent, apparaît pour le moins prématuré 18. Le cadre
législatif et réglementaire demeure précaire et notoirement insuffisant, en par
ticulier pour assurer la sécurité des investissements étrangers et le rapatri
ement des bénéfices. La réputation internationale de la RPDC, enfin, est
exécrable. "État-terroriste", militarisé et totalitaire, adepte du chantage
nucléaire : une telle "carte de visite" n'est pas de nature à séduire un investis
seur potentiel. En bref, selon un rapport rendu public à Moscou en août 1996
par le Centre d'études sur les problèmes internationaux contemporains,
« l'économie nord-coréenne a épuisé toute capacité de revitalisation dans le
cadre du système actuel.. .on peut même affirmer qu'il n'existe plus d'écono
mie nationale en état de fonctionnement » 19. Le temps n'est plus où des
observateurs occidentaux tels que René Dumont, Joan Robinson, Gavan
McKormack et Harrison Salisbury se plaisaient à y souligner, dans les années
1970, des réalisations industrielles et technologiques sans équivalent en Asie,
à l'exception du Japon... 20.
18. Cf. les analyses pour le moins prématurées de Loxley PCL et du cabinet de
n° 298, 18-24 juillet 1996, consultants Breen et Gustaveson in Courrier international,
p. 18.
19. Far Eastern Economie Review, 10 octobre 1996, p. 26.
20. Eui-Gak Hwang, op. cit., p. 98.
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