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e-migrinter
n°2 2008
VIE DU LABO
Thèses soutenues au cours du premier semestre 2008
Une géographie du renouveau religieux. Judaïsme et expérience
urbaine en quartier cosmopolite. Paris, 19e arrondissement.
Soutenue le 20 juin 2008 par Lucine Endelstein à l’Université de Poitiers.
ans un contexte de renouveau
religieux
qui
concerne
des
groupes minoritaires au sein de
sociétés
sécularisées,
cette
thèse
étudie
comment la réapparition du religieux sous
des formes nouvelles et les recompositions
identitaires qu’elle suscite participent aux
transformations urbaines contemporaines.
Le 19
e
arrondissement de Paris concentre
depuis les années 1990 le plus grand nombre
de synagogues, d’écoles juives et de com-
merces cachers à Paris. Il n’est un lieu
d’immigration juive que de façon marginale,
et permet d’interroger le rôle du religieux
dans l’émergence de nouvelles centralités et
dans l’expérience urbaine.
Trois
questions
structurent
la
démarche de cette recherche : dans quelle
mesure le fait religieux intervient-il dans les
processus de regroupement ? Le regroupe-
ment
exprime-t-il
une
cohésion
communautaire autour du religieux ? Dans
quelle mesure le religieux participe-t-il à la
qualification de l’espace et peut-il faire émer-
ger des frontières avec le reste de la société ?
Ceci implique d’aborder la question très peu
étudiée des liens entre religion et agrégation,
et
d’analyser
à
travers
l’émergence
de
territoires du judaïsme la construction d’un
sentiment d’appartenance communautaire –
plus large que l’identification religieuse, ce
dernier est plus restreint que l’identification
ethnique comme croyance en une origine
commune, selon la définition de Weber, car
il crée des liens tangibles.
Compte tenu de ces questionnements
et de l’absence de données concernant la
communauté juive, cette recherche s’est
appuyée sur des méthodes qualitatives asso-
ciant entretiens auprès de membres de la
communauté juive et d’habitants non-juifs,
observations des usages de l’espace et
analyse des formes multiples de la visibilité
du judaïsme à travers des observations et
une adaptation de la méthode des parcours
commentés.
Cette recherche a permis de dégager
trois principaux résultats. Tout d’abord, le
renouveau religieux peut faire émerger de
nouvelles centralités dans la ville, mais ces
dernières apparaissent et fonctionnent du
fait de la diversité communautaire. D’une
part, c’est la fragmentation du monde de
l’orthodoxie qui a conduit à une réaffirma-
tion communautaire locale. D’autre part, des
regroupements résidentiels ont partie liée
avec cette fragmentation religieuse, et il y a
davantage
d’hétérogénéité
que
d’homo-
généité dans les itinéraires individuels. Mais
l’idée qu’il existe un quartier juif a produit
des effets de regroupement à partir des
années
1990
regroupements
reproductibles ailleurs, car l’attachement au
groupe prévaut sur l’attachement au quartier.
Enfin, l’essor spectaculaire du commerce
cacher tient à la présence d’une clientèle
locale tout autant qu’à la fragmentation du
judaïsme qui démultiplie les surveillances
rabbiniques et attise la concurrence. Tout en
montrant l’articulation du religieux, du rési-
D
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dentiel et du commercial dans la formation
de
ces
regroupements,
ces
résultats
permettent de réaffirmer, dans le prolon-
gement de travaux en cours sur quartier mais
avec un éclairage différent, le fait que les
territoires de proximité sont des échelles
pertinentes
de
compréhension
des
transformations urbaines aujourd’hui.
Deuxième élément de conclusion : la
communauté se construit localement dans et
par l’espace en imaginant une unité par-delà
sa diversité interne toujours renouvelée. Les
usages de l’espace révèlent des lignes de
partage interne : entre autres, mises à dis-
tance entre observants et non-observants,
mises à distance entre mouvements religieux
dans les usages de la ville qui conduisent à
éviter le quartier. Mais la circulation des
fidèles entre différents lieux de culte et la
lisibilité des signes du judaïsme participent à
la
construction
d’un
sentiment
d’appartenance communautaire qui brouille
partiellement
les
frontières
issues
des
origines géographiques et atténue la mise à
distance socio-spatiale. Ainsi, le « quartier
juif » désigné par les acteurs du renouveau
religieux comme l’ensemble du 19
e
procède
d’une interprétation de la diversité du groupe
et d’une mise en cohérence de la disconti-
nuité des lieux juifs. Ce quartier juif est une
abstraction qui repose sur l’unité imaginaire
de la communauté juive. Ce mode de
construction d’une identité collective dans la
dispersion et la diversité fait écho à la cons-
truction des identités diasporiques, et en ce
sens, la communauté est l’imaginaire spatia-
lisé de la diaspora. Pourtant, la représenta-
tion d’un quartier juif va de pair avec la
conscience de vivre dans un environnement
cosmopolite : ce constat conduit à dépasser
l’opposition
entre
agrégation
et
mixité,
d’autant plus que les voisins extérieurs au
groupe
ont
également
conscience
du
caractère
micro-local
des
regroupements
juifs insérés dans un contexte cosmopolite.
Troisième élément de conclusion : le
renouveau religieux participe au cosmopoli-
tisme urbain, en confrontant les altérités et
en brouillant les frontières identitaires. La
confrontation
des
altérités passe
par
la
visibilité du judaïsme (pratiques vestimen-
taires distinctives, célébrations publiques au
moment de certaines fêtes). Le brouillage
des frontières provient du fait que la
présence
du
judaïsme
ne
produit
pas
toujours de signalétique clairement identi-
fiable par les citadins non initiés (pratiques
vestimentaires
décalées,
signalétique
du
commerce communautaire). Ainsi la dimen-
sion spatiale de la construction d’un collectif
local passe par des marques pérennes ou
éphémères qui n’imposent pas de sens à
l’espace, et brouillent parfois les frontières
avec la société. Au final, cette thèse apporte
une contribution à la connaissance du rôle
des minorités dans les transformations de la
ville, à partir du fait religieux : la centralité
juive
du
19
e
n’est
qu’une
« centralité
minoritaire » (Raulin 2000) incomplète, car si
elle exerce une attraction au sein de la
communauté juive, elle n’exerce pas de
fonction dépaysante pour la société.
Lucine ENDELSTEIN
Docteur en Géographie
MIGRINTER (UMR CNRS 6588)
Université de Poitiers
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Ségrégation résidentielle et production du logement à Bogotá,
entre images et réalités.
Soutenue le 11 juillet 2008 par Andrea Salas Vanegas à l’Université de Poitiers
e travail de recherche est né
d’un intérêt scientifique pour la
ségrégation socio-spatiale à Bogota, et plus
particulièrement pour la problématique du
logement. L’espace de la ville de Bogota est
chargé d’une signification sociale qui s’est
construite à travers un imaginaire collectif
qui oppose un nord riche à un sud pauvre.
En effet, l’image de la ville est marquée par
l’existence
d’une
ségrégation
à
l’échelle
macro.
Pour mener cette analyse, nous avons
fait
deux
choix.
Il
était
tout
d’abord
nécessaire
de
mesurer
l’intensité
de
la
ségrégation
résidentielle
à
différentes
échelles spatiales, ce pour quoi nous avons
utilisé des données issues des trois derniers
recensements disponibles (1973, 1985 et
1993) de Bogota et des municipes de la
périphérie
métropolitaine.
Nous
avons
ensuite décidé de travailler sur la question
des
représentations
afin
d’analyser
l’évolution de cette image de la ville et de
savoir si elle était cohérente avec les réalités
du processus de ségrégation. Nous avons
ainsi choisi d’étudier les représentations des
producteurs de logement sur les divisions
sociales de l’espace urbain. Nous nous
sommes
appuyé
sur
56
entretiens
approfondis réalisés entre 2004 et 2005
auprès de producteurs de logement formels
et
informels ;
et
des
discours
sur
la
ségrégation
présents
dans
les
textes
juridiques et dans les articles de presse. Par
cette démarche, nous avons pu confronter
l’image
de
la
ségrégation
issue
des
recensements aux représentations qu’en ont
les producteurs de logement.
Quelles sont les relations entre ces
différentes
images
de
la
ségrégation
résidentielle ? Si la ségrégation est pour nous
avant tout un processus, comment son
intensité a-t-elle évolué au fil des années ? Et
si elle varie d’une échelle spatiale à une autre,
comment s’expriment ces différences ? Pour
travailler sur ces questions, nous avons
choisi
une
lecture
diachronique
et
multiscalaire.
Diachronique,
afin
de
connaître les changements de la composition
socio-spatiale
de
la
population,
les
changements de l’intensité de la ségrégation
et des représentations des producteurs de
logement, tout au long de notre période
d’analyse (1970 - 2004). Multiscalaire, afin de
mettre en perspective les intensités de la
ségrégation aux différentes échelles spatiales.
Les résultats obtenus nous ont permis
de confirmer les formes déjà connues de la
division socio-spatiale à Bogota D.C. Au
nord, nous trouvons une majorité des
ménages aisés et au sud une population
plutôt pauvre. Cependant, cette constatation
est à nuancer. Cette macro ségrégation s’est
accompagnée de nouvelles recompositions
sociales
et
d’une
dynamique
de
la
ségrégation à une échelle plus fine, qui ne
peuvent pas se réduire à une simple variation
d’intensité de la ségrégation.
Tout d’abord, en comparaison avec
d’autres
villes
d’Amérique
Latine,
la
ségrégation à Bogota et dans son aire
métropolitaine ne se caractérise pas par une
intensité particulièrement élevée à aucune
des échelles étudiées. Néanmoins, de 1973 à
1993, la croissance de l’agglomération s’est
accompagnée de recompositions sociales et
d’une évolution de la ségrégation à l’échelle
micro.
On
observe
une
différenciation
socio-spatiale de plus en plus importante
entre les ménages se trouvant à l’extrême de
la hiérarchie sociale, et une intensification de
C
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la ségrégation encore plus marquée aux
échelles spatiales les plus fines.
Cette micro ségrégation n’est pas
présente
dans
les
représentations
des
producteurs
de
logement,
bien
qu’eux-
mêmes aient favorisé l’intensification de
cette échelle de la ségrégation par leurs
pratiques
de
productions
du
logement
comme,
par
exemple,
la
construction
d’ensembles résidentiels fermés. La mixité
des
différents
types
de
logement,
qui
impliquerait une mixité résidentielle des
groupes de la population, ne figure pas non
plus parmi les objectifs prioritaires des
producteurs de logement, ni dans leurs
pratiques conscientes. Cela n’est pas dû au
hasard. Dans les objectifs des politiques
publiques de Bogota, les thèmes de la
proximité sociale, de la proximité spatiale et
de la mixité sociale sont totalement absents.
Enfin, à l’échelle métropolitaine, des
travaux antérieurs avaient montré que le
processus de métropolisation de Bogota
prolongeait le modèle ségrégatif du District :
la population à hauts revenus résidant dans
les municipes périphériques du nord, les
ménages à revenus plus bas dans les
municipes du sud, et les classes moyennes à
l’ouest. Cette recherche nous a permis de
prouver que ce modèle ne se vérifie que
dans les municipes limitrophes du District.
Au nord et à l’ouest, lorsque la distance
entre le District et les municipes de la
périphérie métropolitaine augmente, une
relative augmentation des ménages à faibles
revenus s’accompagne d’un accroissement
de l’intensité de la ségrégation des ménages
aisés.
A l’issue de ce travail de thèse, de
nouvelles
perspectives
de
recherche
s’ouvrent
pour
apporter
de
nouvelles
connaissances sur le processus ségrégatif
dans l’aire métropolitaine de Bogota et son
articulation avec les représentations des
producteurs
de
logement.
Dans
une
prochaine
recherche,
il
demeure
indispensable d’appliquer la méthodologie
développée dans le cadre de cette thèse aux
données censitaires de l’année 2005, dès
qu’elles seront mises à disposition du public,
ainsi qu’aux données d’autres métropoles
latino-américaines. C’est ainsi que nous
pourrons conclure sur la dynamique récente
du processus ségrégatif dans la capitale
colombienne et la mettre en perspective avec
d’autres villes de la région.
Andrea SALAS VANEGAS
Docteur en Géographie
MIGRINTER (UMR CNRS 6588)
Université de Poitiers