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SÉGUR sophie ROSTOPCHINE comtesse de (1799-1874)

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Universalis_Article publié par Encyclopaedia Universalis SSÉÉGGUURR ssoopphhiiee RROOSSTTOOPPCCHHIINNEE ccoommtteessssee de (1799-1874) La comtesse de Ségur partage avec Jules Verne un étrange privilège : celui d'avoir été un célèbre écrivain pour enfants et d'être considérée de plus en plus comme un classique pour adultes ou, en tout cas, comme un témoin privilégié de son époque. D'origine russe, élevée par une mère mystique et par un père fantasque et autoritaire (le comte Rostopchine, qui se vante d'avoir incendié Moscou au ermoment où vont y entrer les troupes de Napoléon I ), Sophie est transplantée en France et épouse (ironie du sort) un page de l'Empereur. Déçue par son mari, affaiblie par de nombreuses maternités, elle traîne une existence amère et maladive jusqu'au moment où son fils aîné, Gaston, devient prêtre et la convertit au catholicisme militant. À cinquante- cinq ans, elle découvre alors sa vocation d'écrivain et d'« idéale grand'mère ». C'est l'époque où Louis Hachette vient d'obtenir le monopole de vente des livres et des journaux dans les gares ; il charge son gendre, Émile Templier, de créer et de diriger une collection destinée à l'enfance : la Bibliothèque rose. Louis Veuillot, chef de file des ultramontains, s'entremet et les récits que la comtesse destinait seulement à ses petites- filles sont publiés en 1856.
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SÉGUR sophie ROSTOPCHINE comtesse de (1799-1874)

La comtesse de Ségur partage avec Jules Verne un étrange privilège : celui d'avoir été un célèbre écrivain pour enfants et d'être considérée de plus en plus comme un classique pour adultes ou, en tout cas, comme un témoin privilégié de son époque.

D'origine russe, élevée par une mère mystique et par un père fantasque et autoritaire (le comte Rostopchine, qui se vante d'avoir incendié Moscou au moment où vont y entrer les troupes de Napoléon Ier), Sophie est transplantée en France et épouse (ironie du sort) un page de l'Empereur. Déçue par son mari, affaiblie par de nombreuses maternités, elle traîne une existence amère et maladive jusqu'au moment où son fils aîné, Gaston, devient prêtre et la convertit au catholicisme militant. À cinquante-cinq ans, elle découvre alors sa vocation d'écrivain et d'« idéale grand'mère ». C'est l'époque où Louis Hachette vient d'obtenir le monopole de vente des livres et des journaux dans les gares ; il charge son gendre, Émile Templier, de créer et de diriger une collection destinée à l'enfance : la Bibliothèque rose. Louis Veuillot, chef de file des ultramontains, s'entremet et les récits que la comtesse destinait seulement à ses petites-filles sont publiés en 1856. Le succès de ces Nouveaux Contes de fées, illustrés par Gustave Doré, est considérable et engage complètement la comtesse dans la nouvelle carrière qui s'ouvre à elle. En seize ans, jusqu'à sa mort, elle écrit une vingtaine de romans pour enfants, trois copieux volumes d'instruction religieuse, sans oublier La Santé des enfants, un recueil de remèdes de bonne femme sur l'hygiène de l'enfant et sur l'alimentation du premier âge.

Ses premiers livres, visiblement destinés aux plus jeunes, se bornent à une juxtaposition de brèves saynètes : les petits et les grands événements de la vie de quelques enfants de « bonne famille », dans le style de Berquin (Les Petites Filles modèles, Les Vacances, Les Malheurs de Sophie, Les Mémoires d'un âne). Les suivants, destinés à un public moins tendre, racontent une histoire plus complexe et même, sur la fin, ils entreprennent d'évoquer l'ensemble d'un destin : ainsi les grands romans « balzaciens » des dernières années : Le Mauvais Génie, Après la pluie, le beau temps et surtout La Fortune de Gaspard (1871).

Écrivant pour moraliser, la « divine comtesse » prêche la morale de sa caste : respect de l'ordre établi qui est manifestement voulu par Dieu, patience pour les uns, générosité et bon vouloir pour les autres, antisémitisme et horreur des parvenus, respect pour l'argent, etc. Son sens de l'observation et ses dons de conteuse la sauvent toutefois des inconvénients du moralisme et aussi d'une morale dont les principes ont rapidement vieilli. Ses récits, qui ne correspondent guère aux orientations pédagogiques de notre temps, retrouvent toutes leurs vertus quand on les replace dans leur époque (ainsi dans les adaptations qu'a données Claude Santelli à la Télévision de L'Auberge de l'Ange Gardien et du Général Dourakine). Le public, jeune ou moins jeune, apprécie toujours le naturel de ses dialogues (qualité très rare dans la littérature pour la jeunesse) ainsi que le don de faire vivre ses personnages. Autre donnée de base de son œuvre : une solide aversion pour les hommes. Les héros qui appartiennent au sexe fort sont en général faibles, lâches, veules ou franchement odieux. Les femmes au contraire portent la culotte et, le plus souvent généreuses ou saintes, elle sauvent la situation. Ce goût piquant de féminisme explique aussi le succès persistant de ses livres auprès des petites filles.

Quelques éditeurs pour enfants s'obstinent à offrir ses livres au jeune public dans leur version intégrale. Sur cet exemple, on mesure mieux à quelles absurdités peut mener dans la pratique l'application de certaines positions théoriques qui paraissent parfaitement respectables : ici le respect que mérite le texte original d'un artiste. Mme de Ségur s'adresse à un public enfantin qui, par définition, ne dispose pas encore d'esprit critique. Si l'on veut à toute force conserver à l'enfance cette œuvre, il faut au moins la débarrasser de ses couplets racistes, de ses professions de foi ultramontaines et conservatrices, de son sentiment aigu des « distances sociales », parfaitement exprimé dans ce passage d'une lettre qu'elle écrit à l'une de ses filles : « Chère petite, j'ai fini et je n'ai pas fini. C'est à dire qu'ayant lu à Gaston Jean qui grogne, nous avons trouvé, indépendamment des incorrections de langage, une réforme à faire sur le ton trop familier des domestiques et trop amical des maîtres. Ils sont trop camarades. C'est tout à revoir. Peu de pages à réécrire, mais une foule de mots, d'expressions à changer. »

Jean-Jacques Pauvert a eu l'idée en 1972 de présenter La Fortune de Gaspard dans une collection de classiques pour adultes. Des sociologues, des historiens de la littérature, des psychanalystes ont commencé à explorer ces romans finalement encore mal décryptés ; ils y recherchent tour à tour le reflet d'une époque ou celui d'une histoire personnelle : une aristocrate russe fourvoyée dans une société en proie à la révolution industrielle. Perspectives fécondes et qui, semble-t-il, vont assurer une longue et nouvelle survie à cette œuvre palpitante de vie et de contradictions.

Auteur: MARC SORIANO
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