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Problèmes actuels et aspects nouveaux de la vie rurale en Égypte - article ; n°194 ; vol.35, pg 155-173

De
26 pages
Annales de Géographie - Année 1926 - Volume 35 - Numéro 194 - Pages 155-173
19 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Albert Demangeon
Problèmes actuels et aspects nouveaux de la vie rurale en
Égypte
In: Annales de Géographie. 1926, t. 35, n°194. pp. 155-173.
Citer ce document / Cite this document :
Demangeon Albert. Problèmes actuels et aspects nouveaux de la vie rurale en Égypte. In: Annales de Géographie. 1926, t. 35,
n°194. pp. 155-173.
doi : 10.3406/geo.1926.8430
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_1926_num_35_194_8430PROBL MES ACTUELS ET ASPECTS NOUVEAUX
DE LA VIE RURALE EN EGYPTE
PLANCHES III-V
On parle quelquefois de immobilité de la vie rurale en Egypte On
range volontiers les paysans de la vallée du Nil parmi ces peuples
Orient qui semblent dormir toujours du sommeil de leur civilisation
attardée La vue du pays semble même justifier souvent cette impression
de langueur les archéologues retrouvent chez les fellahs aujourdhui
les mêmes instruments agricoles les mêmes récoltes les mêmes habita
tions que dans les scènes familières des monuments antiques Il est bien
vrai que le spectacle de la vie misérable de ces paysans donne parfois
idée un peuple quine réagit pas contre la dureté de son existence
matérielle et qui en demeure comme accablé Cependant on per oit
dans économie du pays et dans la condition de ses habitants certains
symptômes une évolution profonde
Cette vieille terre est plus cultivée comme autrefois ses paysans
ne sont plus tous des esclaves de la glèbe la plupart entre eux ont
conquis la situation de petits propriétaires côté des récoltes tradi
tionnelles autres comme le coton le bersim et le maïs occupent de
vastes espaces dans les champs ils imposent de nouveaux assolements
ils créent de nouveaux besoins en eau ils exigent plus de travail au
cours de année Le village est plus habitat unique des campagnards
on voit des fermes isolées se fonder en dehors des antiques contraintes
villageoises
est en moins un siècle que ces changements se sont accomplis
laissant prévoir pour les prochaines générations une transformation de
plus en plus profonde des conditions du travail agricole et de la vie sociale
Pour préparer et accomplir cette uvre nouvelle de civilisation il
suffi de deux forces distinctes par essence mais liées ensemble par le
développement de histoire une part la multiplication extraordinaire
de la population qui rendu nécessaire élaboration de nouveaux
moyens de vivre autre part la pénétration de la civilisation euro
péenne qui tourné vers la production commerciale une agriculture
longtemps confinée dans la domestique
LA FERTILIT DU SOL GYPTIEN LE LE DES CREVASSES
Quand on dit que Egypte est un don du Nil on pense au limon et
eau que ses inondations apportent chaque année Mais ces éléments 156 ANNALES DE OGRAPHIE
ne suffisent pas expliquer la fertilité proverbiale de la terre Si on
songe aux moissons millénaires de agriculture égyptienne on étonne
que cette terre ait pu rester si longtemps fertile et fournir une récolte
chaque année régulièrement presque sans engrais et sans travail on
ne labourait pas le sol on se contentait jeter la semence sur le
champ encore mou peine ressuyé de inondation Comment sur ces
terres argileuses des labours ont-ils pas été nécessaires pour les aérer
et les ameublir De remarquables études entreprises par des savants
anglais et fran ais1 et poursuivies au Caire par Mr Messèri avec
le sens de la rigueur scientifique et de observation pratique2 ont mon
tré que sans le climat la terre et eau seraient impuissantes mainte
nir seules la fertilité de Egypte
influence décisive du climat réside dans la période de jachère été
appelée charaqi très chaude et très sèche qui étend du mois de mai
au mois de septembre Pendant cette période le sol brûlé par le soleil
et crevassé par la sécheresse devient le siège de phénomènes capitaux
qui le régénèrent Quels sont donc les effets du charaqi sur la terre
Grâce la chaleur et la sécheresse le charaqi fait mourir la plupart
des plantes sauvages rivales des plantes cultivées et détruit les germes
des parasites Mais son plus grand bienfait est le crevassement du sol
La terre Egypte très argileuse se montre très apte au retrait Sous
les ardeurs du soleil elle subit des températures qui varient de 55
70 elle ne conserve plus que 100 de son humidité On voit
alors dans les bassins inondation desséchés énormes crevasses en
trecroiser en tous sens découper des blocs polygonaux déforme irrégu
lière descendre des profondeurs variant de Om 25 50 et
davantage et se terminer par un réseau de canaux capillaires Ces
crevasses ont assez de largeur pour que le rapport entre leur surface et
la surface totale du sol atteigne parfois 35 100 et davantage Elles
seraient fatales aux plantes cultivées les radicelles se briseraient sous
la contraction de la terre et dans entrebâillement des fentes le soleil
les grillerait Mais en période de charaqi dans ancienne économie
rurale la terre nue était sans vie et elle devenait elle devient encore
quand est le cas le foyer un travail bienfaisant qui la prépare
pour la prochaine culture
abord les crevasses aident au dessalement de la terre En tout
pays aride la conquête de terre arable dépend de la lutte contre les
sels qui tuent les plantes En Egypte les eaux inondation du Nil con-
Travaux de SHMAN ALLERTON COMBER sir JOHN RUSSELL GAY- USSAC
MOSS RI et AUDEBKAU BEY Du rôle des crevasses du soldans le des
salement et assainissement permanents des ferres Egypte Su tanie Agricultural
Society Technical section Bulletin no 11 1923 11 p. pl MOSS RI Du sol
égyptien sous le régime de arrosage par inondation Id. Bulletin no 12 1923
41 ROCHE Essai étude des propriétés physiques des terres de la Haute-
Egypte Bull Inst Egyptien 5e série II 1907 7. GEOI HIE 194 TOME XXXV PL AKKAI
DemangeoH
CHAMP DE TOTON .RIG ë1 TE-Et TE
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IJ lliltK.A IOX K.EO-NNIE iS OUil LA VIE RURALE EN EGYPTE 157
tiennent en dissolution des quantités de sels nuisibles assez aibles
mais suffisantes pour stériliser le sol àia longue si elles accumulent
Or eau du Nil après avoir imbibé le sol pendant inondation remonte
par capillarité la surface pendant la sécheresse elle évapore et elle
dépose les sels la de la terre et sur les parois des crevasses
Quand inondation survient elle dissout ces sels dans une masse eau
considérable les crevasses les évacuent ensuite souterrainement
mesure que le fleuve baisse
En second lieu les crevasses ameublissent et aèrent le sol Pendant
le charaqi le volume occupé par air dans le sol accroît au moins
35 45 100 Cette aération accomplit en tous sens verticalement et
horizontalement la terre divisée devient poreuse et perméable un
degré tel que les meilleurs instruments ne pourraient égaler est
pourquoi dans le système ancien des bassins inondation on faisait
les semailles hiver sans labour préparatoire le crevassement suppléait
insuffisance des labours superficiels du fellah Sans lui dit Mr Roche
cet usage des labours aurait pu établir car le sol aurait
vite exigé des plus profonds Actuellement encore on peut
observer cette aération et cet ameublissement par les crevasses Dans
la Haute Egypte dit Mr Messèri il est usage lorsque la saison est par
trop avancée de semer le maïs après inondation en poquets et sans
labour le rendement en ressent mais pas autant on serait tenté de
le croire.. Des essais de labour profond ont pas sensiblement aug
menté les rendements du cotonnier sur des terres saines qui se crevassent
etse ressuient bien
En troisième lieu les crevasses contribuent enrichir la terre Sous
action de la chaleur intense les minéraux du sol affleurant sur les
faces des crevasses se déshydratent se contractent se fissurent ou
effritent ils exposent des surfaces nouvelles action dissolvante des
eaux qui circulent au sein de la terre Il en résulte des solutions plus
riches en substances nutritives et de cette manière après chaque
charaqi la terre se trouve en quelque sorte rénovée régénérée Ce
réveil de la terre se encore surexcité par effet de la stérilisation
partielle que le charaqi exerce sur elle les bactéries utiles sont en pleine
recrudescence après cette période elles accélèrent la nitrification des
matières organiques ce qui met plus azote assimilable la disposition
du sol
Ainsi explique la ferlilité constante plutôt que plantureuse entre
tenue sans engrais et sans labour qui provoqué admiration de tous
les temps Elle était vraiment oeuvre du charaqi cette longue jachère
chaude et sèche que le climat imposait agriculture Mais intervention
humaine transformé ces conditions naturelles époque moderne
agriculture égyptienne tend écarter des méthodes simples que lui
dictait la simplicité même de ces conditions 158 ANNALES DE OGRAPHIE
II VOLUTION DE AGRICULTURE GYPTIENNE
Ordonnance des assolements utilisation des eaux procédés de cul
ture rôle du bétail esprit même de la spéculation agricole tout évolue
sous nos yeux tout se transforme sous influence des idées européennes
et par la nécessité de nourrir la population croissante
Les assolements Avec antique régime des bassins inonda
tion assolement se déroulait très simple Sur la terre rénovée par le
charaqi abreuvée par la crue et fécondée par le limon on semait des
céréales ou des plantes industrielles lin) puis année suivante des
légumineuses comme les fèves Grâce aux racines des légumineuses les
céréales trouvaient dans la terre une provision azote cet assole
ment élémentaire éprouvé par les siècles nous envoyons depuis plus de
cinquante ans succéder un autre plus complexe et plus dense En
Basse-Egypte par exemple domine assolement biennal avec la rota
tion suivante
De février octobre coton
De novembre mai blé ou bersim permanent)
De mai juillet jachère partielle charaqi)
août novembre maïs
De décembre février bersim temporaire
La composition de cet assolement éclaire la révolution qui fait
largement pénétrer dans agriculture trois plantes fondamentales le
bersim destiné aux bestiaux le maïs qui nourrit le fellah et le coton qui
se vend étranger
Cette succession de récoltes rapprochées risque altérer progressi
vement la fertilité du sol elle supprime le charaqi pendant la première
année et elle le réduit pendant la seconde Beaucoup de gens regrettent
la disparition de cette précieuse jachère et ils ne voient pas sans inquié
tude les cultures commerciales accroître dans un pays où le nombre
des bouches nourrir augmente chaque jour Aussi voudrait-on sans
sacrifier aucune culture reconstituer le charaqi tout en développant la
production On en voit la possibilité dans adoption un assolement
triennal qui déjà fait ses preuves sur certains domaines la réduction
des soles consacrées chaque plante serait compensée par le choix de
variétés plus prolifiques forts rendements1 On aurait la succession
yre année Novembre mars bersim avril octobre coton
2* mai légumineuses hiver maia novembre
charaqi
MOSS RI Du sol égyptien 39-40 Cf aussi SOLIMAN Création et avenir
des syndicats agricoles en Egypte Paris Sagot 1923 LA VIE RURALE EN EGYPTE 159
Se année Novembre mars céréale hiver blé orge mars
juin charaqi partiel juin octobre maïs
Le régime des arrosages La culture de plantes exigeantes en
eau comme le coton le maïs et lebersim eu comme conséquence une
véritable révolution dans le régime des arrosages Avec ancien sys
tème des bassins on laisse les eaux limoneuses de la crue submerger
les terres celles-ci ne re oivent jamais eau que pendant la crue la
culture est esclave de la crue comme les eaux couvrent le sol depuis
le mois août au mois octobre on ne peut entreprendre que
des cultures hiver accommodant des températures qui régnent en
hiver céréales fèves lentilles fourrages Mais pour cultiver des
plantes comme le coton qui exigent les chaleurs de été il faut se pré
parer leur donner de eau en été est-à-dire pendant la saison de
étiage du Nil De là le système de irrigation perenne indépendant
des débits saisonniers du fleuve qui se substitue progressivement au
régime des bassins inondation mesure que exécution des grands
travaux de barrage et de canalisation permet de appliquer Sur les
5300000 feddans feddan 42 ares de terres cultivées en Egypte il
4100 000 convertis irrigation perenne dont 1000 000 en
Moyenne-Egypte et 100000 en Basse-Egypte ancien système existe
plus en Basse-Egypte il disparaît de plus en plus en Moyenne-Egypte
il subsiste encore sur la plus grande partie de la Haute-Egypte La
vallée du Nil après avoir subi pendant des siècles la loi naturelle passe
peu peu sous le joug de homme
Pour achever entièrement cette transformation des bassins inon
dation et pour mettre en valeur les vastes terres incultes du Delta les
débits actuellement disponibles en été ne suffiront pas On prévoit même
que la surélévation projetée du barrage Assouan et la future construc
tion ouvrages de retenue sur le Haut-Nil assureront pas les pro
visions eau nécessaires Aussi pense-t-on faire appel la nappe
souterraine1 de la vallée avec des moyens plus puissants que ceux des
fellahs Tout le long de la vallée du Nil partout où il existe encore des
bassins on voit des milliers de petits appareils indigènes les sakiehs
puiser eau de la nappe souterraine on en compte près de 41000 en
Haute-Egypte autour eux sur étendue grise et crevassée des bas
sins les fellahs entretiennent au prix un labeur écrasant de petites
oasis de cultures été Il agirait de puiser au même réservoir que ces
pauvres machines que des ufs font lentement tourner mais on
emploierait des pompes mécaniques grand débit
Au reste expérience est déjà faite Il existe en Haute-Egypte plu-
MOSS RI utilisation du réservoir souterrain de Egypte Bull Union
des agriculteurs Egypte mars 1914 61 115. 160 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
sieurs centaines de ces appareils puissants; le fellah les apprécie
beaucoup. Ils appartiennent, pour la plupart, à de grands propriétaires
qui s'en servent pour irriguer leurs propres domaines et qui vendent
leur excédent d'eau aux petits cultivateurs; ceux-ci comprennent qu'ils
ont avantage à acheter leur eau plutôt que de l'obtenir par le long et
pénible travail de la sakieh. En Basse- Egypte par exemple, sur le
domaine de la Société Egyptienne d'agriculture, durant l'été, une
pompe à vapeur prend l'eau de la nappe à 35-40 m. de profondeur.
C'est peut-être en exploitant la nappe souterraine qu'on pourra, d'un
bout de l'Egypte à l'autre, quand il n'y aura plus de bassins, compléter
l'approvisionnement d'eau pour les cultures d'été.
3° Les procédés de culture. — Depuis la transformation des asso
lements et du régime des arrosages, on voit lentement, des façons nou
velles, des engrais nouveaux entier dans la pratique agricole.
Pour l'irrigation pérenne, il a fallu aplanir et niveler les terres1.
Tandis que dans le système des bassins les inégalités du sol importent
peu, vu l'épaisseur des masses d'eau qui les recouvrent, il ne faut,
dans le système de l'irrigation, ni creux ni bosses, parce que dans les
creux l'eau demeure stagnante et que sur les bosses il se dépose des
sels. Or il exisle sur le sol des bassins des inégalilés naturelles : che
naux creusés par les eaux de crue, inonLicules de matériaux amoncelés
par le vent, tertres de débris et de ruines. De là, la nécessité d'un
aplanisscment pour faciliter la distribution de l'eau, économiser sur le
volume de liquide à répandre, alléger le travail des animaux de trait,
et favoriser le développement régulier des plantes. Petites exploitations
indigènes et grandes fermes à la moderne, toutes ont leurs appareils de
nivelage, simples chez les unes, puissants chez les autres. Ainsi la tache
du cultivateur devient plus lourde; à cette opération longue et pénible,
il doit consacrer beaucoup de temps et d'efforts.
Le travail du laboureur lui-même tend à évoluer. Dans le système
des bassins, dès que l'eau s'est retirée et qu'on peut pénétrer sur les
champs, on sème les graines à la volée sans avoir labouré: on se con
tente de gratter la terre avec la charrue afin de recouvrir la semence.
Cette charrue indigène2, presque semblable encore à l'araire des monu
ments antiques, est un appareil léger, peu coûteux, facile à manier et à
réparer; on la voit encore partout dans les bassins de Moyenne et de
liante- Egypte, et les fellahs la préfèrent toujours, même pour les labours
destinés au colon et à la canne à sucre. Cependant ce vieil instrument
1. V. M. MossĚiii et (in. ÀuuEBEAii Bey, Le niveiwje des /erres en Egypte Bull.
Imt. Egyptien, V, XII, 1918, p. 61-104).
2. Си. Aude beau Biry et V. M. Mosskiu, Le labourage en Egypte. (Bull. Inst. ICgyp-
tien, V, X. 11)10, \). 83-127). AN SALES flIE 94 TOME XXXV Pf
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CKEVASSES DANS - IIAM HE HANNE 1 UALTE-EGYVTE
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