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Abbé B. Lacroix
René Louis
Une installation artisanale aux Fontaines Salées (Yonne)?
In: Gallia. Tome 22 fascicule 1, 1964. pp. 111-135.
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Lacroix B., Louis René. Une installation artisanale aux Fontaines Salées (Yonne)?. In: Gallia. Tome 22 fascicule 1, 1964. pp.
111-135.
doi : 10.3406/galia.1964.2191
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/galia_0016-4119_1964_num_22_1_2191INSTALLATION ARTISANALE AUX FONTAINES-SALÉES ? UNE
(YONNE)
par l'Abbé Bernard LACROIX
[L'édifice, encore mal identifié, qui fait l'objet de l'article ci-dessous, est situé au nord-ouest
des trois grands ensembles juxtaposés qui ont été mis au jour sur le site des Fontaines Salées depuis
trente ans que j'en ai entrepris l'exploration. Le premier de ces ensembles, qui s'étend sur la moitié
nord du champ de fouilles, est l'établissement thermal double, fouillé de 1934 à 1938, et que j'ai
décrit dans la Revue Archéologique (1938, pp. 233-318) : thermes du nord, édifiés au Ier siècle et
remaniés au ne, réservés aux hommes ; thermes du sud, ajoutés au ne siècle, réservés aux femmes.
A partir de 1942, les recherches ont porté principalement sur deux autres ensembles, situés au sud
des thermes et destinés à la fois au captage des eaux minérales, en vue de leur utilisation théra
peutique, et au culte des eaux. Ces deux ensembles avaient un trait commun : celui de s'étendre sur
une surface trop vaste pour pouvoir être couverte d'un toit et de constituer, par conséquent, un lieu
de culte à ciel ouvert. Leur première implantation est antérieure à celle des thermes, de type classique;
ces sanctuaires se rattachent à des traditions religieuses indigènes et préromaines. En premier lieu a
été déblayée, de 1942 à 1952, l'enceinte en plein air BO, dont le niveau était nettement inférieur à
celui du sol environnant et dont le redan occidental BX occupait une excavation de 3 à 4 m de pro
fondeur, entaillée au flanc de la vallée. Les eaux minérales étaient amenées dans ce redan BX et y
alimentaient une piscine, dont le fond était constitué à l'origine par le banc rocheux de l'hettangien
sous-jacent. Mon collègue et ami Robert Dauvergne, qui m'apporte depuis 1936 une précieuse
collaboration, et qui a publié dans Hommages à Albert Grenier (1962, pp. 474-498), un mémoire sur
L'enfouissement des gisements gallo-romains, fruit de l'expérience acquise aux Fontaines Salées, a
découvert en 1960 en collaboration avec l'abbé Lacroix, en arrière du redan BX et à proximité, un
captage très profond, taillé dans le roc naturel, qui débite 8.000 litres à l'heure. Bien plus, en 1962, il
a pu atteindre, à 5 mètres de profondeur un aqueduc, creusé en galerie sous l'espace BT du plan, et qui
débouchait dans la piscine en BX : cette découverte sera décrite prochainement dans la Revue Archéo
logique du Centre. A noter que la piscine primitive devait occuper seulement le redan BX, tandis que
l'enclos rectangulaire BO demeurait au-dessus du niveau de l'eau, puisqu'il comportait un ou plusieurs
captages verticaux qui permettaient de puiser l'eau minérale chlorurée-sodique à l'état pur. L'un
de ces captages a été retrouvé en 1956 : il date du Ier siècle et est constitué par des blocs carrés de
calcaire placés bout à bout au-dessus de l'émergence et évidés dans leur axe en un tube cylindrique de
24 cm de diamètre. Le caractère cultuel de l'enceinte BO résulte des trouvailles d'ex-votos et de
nombreux fragments dispersés d'une statue monumentale à assises multiples, en calcaire blanc
crayeux étranger au pays, et dont deux assises, trouvées en 1939 dans le lit tout proche, de la rivière
de Cure, dénotent un personnage divin. Ce caractère cultuel est confirmé par l'adjonction qui a été
faite, au ne siècle, devant la façade orientale de l'enceinte BO, d'une sorte de vestibule BA, de
52 m. de long, doublé d'un portique BG qui faisait communiquer le vestibule couvert BA avec BERNARD LACROIX 112
l'enceinte hypèthre BO. Des propylées de même type se retrouvent devant la façade d'autre
périboles, comme je l'ai noté dans Gallia, II, 1943, pp. 43-60 et fig. 24.
Le second lieu de culte a été dégagé de 1955 à 1960, sous le béton de l'esplanade BJ, aménagée
au iie siècle devant la façade de l'enceinte BA-BG-BO. Cette deuxième enceinte, BQ, de plan exacte
ment circulaire, mesure près de 30 m de diamètre intérieur, avec un chemin de ronde empierré qui
contourne le mur à l'extérieur. Sa porte s'ouvrait dans l'axe nord-sud. Le mur d'enceinte a été rasé
au ne siècle pour permettre la construction des thermes des femmes et de l'avant-corps BA-BG.
Les constructeurs du ne siècle, manquant de place, n'ont pas hésité à supprimer le sanctuaire BQ,
tandis qu'ils agrandissaient l'enceinte BO en la dotant d'un avant-corps monumental. Ils ont cepen
dant laissé subsister le bassin rectangulaire qui occupait le centre géométrique de l'enceinte circulaire
BQ et qui est seul resté en place dans une aedicula, au milieu de l'esplanade BJ, continuant à recevoir
les hommages des dévots jusqu'à la fin du ive siècle, comme en témoignent les centaines de monnaies
de l'époque constantinienne retrouvées au fond du bassin avec divers autres ex-votos. M. l'abbé
Lacroix, qui fut mon adjoint dans la direction de ces fouilles de 1942 à 1947, puis de 1953 à 1961, a
décrit ce sanctuaire circulaire de tradition gauloise dans la Bévue archéologique de VEsl (XIV, 1963,
pp. 81-114), complétant et précisant ainsi l'étude du bassin sacré qui en occupait le centre (ibid., VII,
1956, pp. 245-267).
Il convient de noter que le sanctuaire circulaire BQ avait été construit, probablement dans la
deuxième moitié du Ier siècle av. J.-C, au-dessus des puits hallstattiens à cuvelage de chêne qui, au
nombre de 19, sont alignés sur plusieurs rangs dans l'axe nord-sud et qui avaient été comblés avant
la construction de l'enceinte circulaire : comblés, mais non détruits, car ils semblent avoir été conser
vés intacts avec un respect vraiment religieux. Ce n'est évidemment pas un hasard si la porte du
sanctuaire BQ s'ouvrait dans le même axe nord-sud qui était celui du « champ de puits » hallstattien,
contemporain sensiblement du champ d'urnes de 800 av. J.-G. dont les vestiges ont été retrouvés
sur une butte de sable, au sud-ouest des deux sanctuaires sub divo. Il y a là une continuité remarquable
entre la proto-histoire et la haute époque gallo-romaine.
Nettement à l'écart des trois grands ensembles que j'ai tenté de définir s'élevait, au flanc de la
vallée et surplombant les thermes au nord-ouest, le petit édifice qui va être décrit ci-dessous. Il
appartient à la même campagne de construction que les thermes des femmes et l'avant-corps BA-BG,
donc au ne siècle et plus précisément à la première moitié qui fut l'époque de la plus grande prospérité
aux Fontaines Salées. A la suite d'un premier incendie, qu'il est vraisemblable d'attribuer aux inva
sions de 273-276 qui ruinèrent les thermes, cet édifice fut si radicalement déblayé que rien n'a pu
être retrouvé de son aménagement ni de son mobilier primitifs. Il s'agissait peut-être d'un petit
sanctuaire dont la salle IB aurait été la cella et dont la façade, tournée vers l'Orient, aurait été
flanquée de deux avant-corps IA et IC, encadrant l'entrée. Les grandes dalles signalées dans cette
légion ont pu appartenir à un emmarchement qui aurait précédé l'entrée. Après le premier incendie,
l'édifice délabré a été occupé par des habitants très modestes, mi-agriculteurs, mi-artisans, comme
ceux qui campaient à la même époque dans les ruines du caldarium des thermes du nord. Ils s'em
ployaient à moudre leur blé pour la consommation domestique, élevaient du bétail, chassaient,
travaillaient le bois, les peaux, le cuir. Autour du bâtiment principal, ils ont élevé des constructions
rustiques sur poteaux : hangars et dépendances. Abris bien précaires, que devait détruire définit
ivement un nouvel incendie, attribuable, d'après la série des monnaies recueillies, à une invasion
germanique du troisième quart du ive siècle.]
René Louis.
Les thermes publics et thérapeutiques gallo-romains ont vu fort souvent leur implan
tation soumise non seulement aux impératifs habituels des sites, mais encore aux caprices
de la nature du sol, à l'instar de maints sanctuaires de sources qui les ont précédés. I
I
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1C IA
XXXXXAAA
I" siècle après J-C Construction du
Construction du 11 siècle
IIIe siècle Construction du
IV' siècle Construction du
Construction d'époque tardive
I. — Plan général du site des Fontaines-Salées. INSTALLATION ARTISANALE AUX FONTAINES-SALÉES 113
L'édification des uns et des autres exigea donc de la part des constructeurs, outre leurs
compétences traditionnelles, telles qu'elles apparaissent dans l'érection des fana de hauteurs,
une forte part de fantaisie fréquemment alliée à une évidente témérité1.
L'exploration archéologique permet d'associer souvent la découverte d'un sanctuaire
et d'un établissement thermal proprement dit. Parfois les deux sont réunis ; mais ils n'exis
tent pas seuls. Il y a également, et là n'est pas le moindre intérêt de la recherche comme
de la découverte, tout ce qui s'ordonne aux entours en fonction du culte ou des bains.
Ainsi en est-il des habitations affectées aux prêtres ou au personnel, des hôtelleries réservées
aux clients ou aux dévots, des entrepôts pour les produits commerciaux de toute nature,
ainsi que de diverses autres et multiples annexes : boutiques, écuries, hangars, etc.2. Tout
cet ensemble de constructions secondaires exigeait répartition logique et espace. Aussi
bien, ce dernier faisant parfois défaut, fallait-il pallier adroitement cette pénurie. Il apparaît
qu'il en fut ainsi sur le site des Fontaines-Salées.
Là, au Ier siècle, l'établissement de bain occupait avec quelques bâtiments annexes,
qui ne subsistent qu'à l'état de rares vestiges, une portion de terrain située entre un antique
marécage — dit de nos jours « le pré de la Bazaine » — au nord, et au sud l'emplacement
des sources affecté plus spécialement aux installations de captages et aux sanctuaires.
Resserré en outre entre le cours de la Cure à l'est et le canal qui servait à la fois à
l'évacuation des eaux salées et des eaux découlant des coteaux à l'ouest, ce balnéaire enti
èrement transformé, durant le 11e siècle, dans ses installations de chauffage sur hypocauste3
comme dans ses aménagements intérieurs, voit aussi à la même époque sa superficie doublée
par la création d'un établissement géminé : bain des hommes au nord dans l'édifice préexis
tant, bain des femmes au sud dans les nouvelles constructions partiellement élevées sur les
bâtiments primitifs préalablement démantelés. Faute donc d'emplacement suffisant, force
fut aux architectes et entrepreneurs de reporter plus au sud, par-delà captages et sanc
tuaires, les nombreuses et indispensables constructions annexes dont il vient d'être fait
état. Cependant, pour d'impérieuses raisons à la fois de commodité et de proximité, ceux-ci
implantèrent, sur une assiette adéquate bien que restreinte, de l'autre côté du canal, à
quelques mètres de sa rive occidentale et au pied de la terrasse quaternaire, un solide
édifice aussi simple dans son plan que par son style.
(1) L. Bonnard, La Gaule thermale, Sources et stations thermales de la Gaule à V époque romaine, avec la collabo
ration du Dr Percepied, Paris, 1908.
(2) A. Grenier, Manuel d'Archéologie gallo-romaine, quatrième partie : Les Monuments des Eaux (thermes,
villes d'eau et sanctuaires de Veau), t. IV (2 volumes), Paris, 1960. — A. E. van Giffen en W. Glasbergen, Thermen
en Castella te Heerlen-Coriovallum, 1948. — B. Lacroix, Les thermes gallo-romains d' Aix-en-Othe (Aube), dans R.A.E.,
VI, 1955, et Les thermes gallo-romains d'un centre sidérurgique du IIe siècle à « Haut-le-Pied », lieu-dit de la commune
de Joigny (Yonne), 1957.
(3) Fritz Kretzschmer, Hypocausten (dans Saalburg-Jahrbuch, XII, 1953 ; Die Entwicklung der antiken
Heizung, dans Heiz-Lùfl-Hauslechn, mai 1958. — Bauformen und Wirkungsweise anliker Heizungen, dans Gesundheits-
Ingenieur, 78-79, 1957-1958 ; — Antikes Badewesen dans Arztliche Praxis, 1961 ; — Die Entwicklungsgeschichte des
Antiken Bades und das Bad auf dem Magdalensberg, 1961. — Jacques Breuer, Les Bains romains de Furfooz et le
chauffage dans V Antiquité, dans Bull, de documentation du Bureau d'études industrielles Fernand-Courtoy, Bruxelles,
1957. 114 BERNARD LACROIX
État I. Édifice du IIe siècle
Lorsque, dans l'intention de s'assurer de la nature archéologique du sous-sol, à une
trentaine de mètres au n.-o. des thermes, ils effectuèrent, au début de septembre 1945,
les premiers sondages (exactement sur l'emplacement de l'angle sud-est du porche ID),
les chercheurs ne se doutaient guère qu'ils allaient, quelques années plus tard, remettre
au jour une étonnante habitation du ive siècle (cf. plans I et III).
Le plan de l'unique construction découverte, longue de 15,25 m et large de 13,75 m,
est fort simple. Celle-ci comprend une grande salle barlongue (IB du plan), orientée n.-s.
dans sa longueur. Le côté est se trouve flanqué de deux petites salles (IA et IC) séparées
par un vaste porche (ID) qui remplace la classique «galerie façade». Ce plan présente
donc beaucoup de similitude avec celui de la 4e période de la villa de Mayen et se retrouve
un peu partout en France, quelle que puisse être la destination particulière de la construct
ion. Semblable disposition se révèle en effet à Glanum où deux édifices géminés s'avèrent
être des sanctuaires4. Ainsi en est-il à la villa de Guiry-Gadancourt (Seine-et-Oise), fort
ressemblante par divers côtés5. Mais on ne peut taire surtout les établissements rustiques
découverts dans l'Yonne sur le territoire de la commune de Joux-la-Ville ainsi que l'impor
tante villa des « Têtes de Fer » de Noyers-sur-Serein (Yonne), si remarquablement explorés
les uns et les autres par M. l'abbé Duchatel6.
Cette construction est assise sur une double fondation. La partie inférieure suit la déclivité
du sol qui n'a jamais été remanié. Les maçons prirent le soin d'ouvrir une profonde tranchée dans
laquelle ils déposèrent d'une façon rationnelle et très soignée, comme en un caisson, des matériaux
légers, de préférence peu volumineux et plats. Ceux-ci, disposés sur champ et les uns sur les autres
en trois rangées hautes chacune d'environ 25 cm, forment l'arête de poisson ou opus spicalum.
Cette technique de maçonnerie nous aurait vraisemblablement échappé si l'exploration d'une
grande fosse dans l'angle nord-ouest de IB n'avait contraint les fouilleurs à découvrir une large
portion de cette partie inférieure de la fondation (fig. 1). Large de 0,80 m et haute d'environ 0,75 m,
cette construction en « hérisson » remplissait aussi l'office de drain pour l'écoulement des eaux de
flanc de coteau. Évidemment seuls les murs orientés o.-e. possèdent les doubles empattements de
la fondation et ce mode de construction.
La partie supérieure de la fondation, large de 0,70 m, donc en retrait de 0,05 m de chaque
côté, est parfaitement horizontale et supportait le mur proprement dit (fig. 2) large de 0,60 m,
donc en retrait, lui aussi, de 0,05 m de part et d'autre. Les assises de cette partie supérieure, entièr
ement apparente, ainsi que celles des murs, à joints alternés d'environ 1 cm, sont faits d'un petit
appareil calcaire régulier, bien que taillé assez grossièrement (Yopus incertum de la période flavienne).
Seules les pierres d'angle (fig. 3) ou d'ouvertures étaient d'un calcaire plus fin et parfaitement équar-
ries à la smille7. La chaux fut communément employée dans toute la construction.
L'arase du mur ouest, qui compte encore six assises sur sa fondation, est hori
zontale sur toute sa longueur8. Par contre, tous les murs latéraux sont fortement dégradés : au
(4) H. P. Eydoux, Monuments et Trésors de la Gaule, p. 149, fig. 27, Paris, 1958.
(5) P.-H. Mitard, La villa gallo-romaine de Guiry-Gadancourt (S.-el-O.), dans Gallia, XVI, 1958, pp. 266 et
293 ; XVII, 1959, p. 274 ; compte rendu de A. Piganiol, Gallia, XVIII, 1960, pp. 163 à 185.
(6) J. Duchatel (abbé), La villa gallo-romaine des « Têtes de fer* de Noyers-sur-Serein (Yonne), dans Gallia,
..1953, pp. 165-166 et Gallia, ..1956, pp. 313 à 315 (comptes rendus de R. Louis) ; — Gallia, XVI, 1958, p. 324 et
XVIII, 1960, pp. 354 à 356, fig. 31 (comptes rendus de R. Martin).
(7) A. Grenier, Manuel d'archéologie gallo-romaine, 3e partie (l'Architecture), III, 1, pp. 69-70.
(8) Peut-être ce mur fut-il utilisé, après le déblaiement des ruines, au Moyen Age, et le nivellement du sol,
durant quelques années, comme mur de soutènement ? INSTALLATION ARTISANALE AUX FONTAINES-SALÉES 115
1. — Mode de construction de la double fondation
du mur nord de IB.
3. Angle extérieur nord-ouest de IB.
2. Parement externe du mur nord. On remarque 4. — Massif, demeuré intact, du mur ouest éboulé
le double ressaut de la fondation. en IB.
nord, aucune assise ne subsiste après le seuil (fîg. 2 et 15) ; au sud, la dernière assise disparaît au
mur de refend séparant IB de IA. En ce qui concerne la partie supérieure de la fondation, celle-ci
toujours visible maintient assez rigoureusement son horizontalité ou ne présente que de très rares
et moindres arrachements.
Il est intéressant à noter que le parement intérieur du mur ouest, sur la moitié de son épaisseur,
s'est abattu sur une longueur de 4,30 m. L'examen de sa projection horizontale a prouvé que la
chute n'était pas due à un état de vétusté ni à un défaut de construction. En eflet, cette importante
partie de mur a été retrouvée intacte (fig. 4), presque sans fissure, telle un monobloc. Ce fait ne peut 116 BERNARD LACROIX
donc s'expliquer que par un violent arrachement dû à la chute de la charpente et de sa lourde cou
verture de tegulae et d'imbrices au cours de l'incendie qui consuma l'habitat dans sa totalité.
Si, à l'exclusion de nombreuses traces de poutres et chevrons carbonisés et de quelques monn
aies, cette portion de mur n'avait pratiquement rien recouvert dans sa chute, elle donna l'avantage
d'étudier de plus près certains détails de sa maçonnerie. Ainsi l'élévation réelle primitive de l'édifice
atteignait près de 4,50 m sur ce point. Cette façade ouest ne possédait, semble-t-il, ni porte ni baies.
Celles-ci, par contre, devaient garnir les murs nord et sud de IB ainsi que certains de ceux de IA
et IC. Elles étaient cintrées et vitrées, à l'exemple de celles de la grande façade est de BA, comme
l'atteste la découverte de maints fragments de verre à vitre et de languettes de plomb, ainsi que
de très beaux claveaux, remarquablement bûches,
qui fournissent à la fois la largeur approximative "t"
du mur et la largeur d'ouverture du cintre des
baies (long. 0,54, larg. 0,36, ép. ext. 15 et 14, ép.
int. 11 et 8 — ouverture 0,62. Voir fig. 5).
Les dimensions intérieures de l'établi
ssement étaient les suivantes : IA, 4,65 m sur
3,50 m — IB, 14,05 m sur 8,45 m — IC,
4,65 m sur 3,50 m — ID, 3,55 m sur 4,10 m.
La largeur des portes était de 1 m pour celles
du nord et du sud, et de 2,05 m pour celle
du porche, sans doute à deux battants,
comme l'atteste la pierre percée servant de
gâche à un verrou vertical (non retrouvé).
Du fait que les petites salles IA et IC
ne sont dessinées que par leurs fondations, il
était impossible de discerner le moindre 5. — Croquis coté de reconstitution d'une baie.
indice de porte (le seuil trouvé entre IA et
IB appartient au ive siècle (fig. 11) ; peut-
être était-il sur l'emplacement de l'ancien ?). Vraisemblablement il existait un passage
entre chaque petite salle et la grande. Il devait aussi en être de même entre celles-ci
(IA, IC) et le porche ID.
Celui-ci, au sol incliné, s'ouvrait sur la rive gauche du canal d'écoulement des eaux
salées servant à la fois d'exutoire à la grande piscine BO (ou enclos des captages du Ier siècle)
et de décharge aux praefurnia des thermes. L'entrée du porche est située à 8 m de la rive
qui accuse une dénivellation de 0,90 m. Ce canal large de 7,50 m, devait être franchi sur
un ponceau, dont les vestiges n'ont pas encore été recherchés. Sur la rive droite, on y
accédait à la fois, à 18,20 m, par l'entrée du vestibule de l'établissement des hommes et
le portique extérieur qui contournait la palestre des thermes.
A quelle époque faut-il attribuer cet édifice ? Très certainement au ne siècle, c'est-à-
dire à la période qui vit, comme nous l'avons indiqué, la totale transformation des thermes
ainsi que l'adjonction des grands ensembles BA et BC élevés sur la bordure orientale de
la piscine BO. L'identité du mode de construction (fondations en hérisson, épaisseur des
murs, mode d'appareillage, technique des angles, etc.9), l'emploi similaire de matériaux
(9) R. Dauvergne, Sources minérales, thermes gallo-romains et occupation du sol aux Fontaines-Salées, Paris,
1944, chap. II : « Les constructions au Sud des », pp. 20 à 28. INSTALLATION ARTISANALE AUX FONTAINES-SALÉES 117
analogues (moellons de calcaire, nature du ciment, etc.) sont autant d'indices qui ne
sauraient tromper.
A quel usage était destinée cette construction ? Nul ne le sait jusqu'à présent. Fanum
ou une hôtellerie ? Entrepôt ou magasin destiné à la conservation et à la vente de nombreux
produits, les uns indispensables à l'entretien des salles et piscines, les autres nécessaires
aux besoins de la clientèle (onguents, huiles, parfum, etc.) ? ...Pour l'heure, il suffît de voir
combien, grâce à la simplicité de son plan, cet édifice s'est prêté à de faciles et pratiques
transformations, au lendemain des invasions.
État II. Édifice de transition
Passée la tourmente des années 273-276, le site des Fontaines-Salées, qui présentait
auparavant tant d'activités de tous ordres, n'offrit plus que ruines, abandon et silence.
Le témoignage des monnaies, sur ce point, est très éloquent. Celles-ci, qui, recueillies tant
dans la zone des thermes que des captages et des habitats, se chiffrent à 239 exemplaires
pour la période comprise entre 253 et 284 (soit 31 ans) et à 395 pour la période de 307 à
353 (soit 46 ans), tombent au chiffre presque invraisemblable de 4 pour la qui s'étend
de 284 à 307 (soit 23 ans). Elles se répartissent ainsi : 1 dans le bassin sacré, 1 dans la zone
des captages, 2 dans la zone de l'édifice CG qui nous intéresse plus spécialement ; aucune
dans la zone des thermes.
Tout cela se conçoit facilement. Qui aurait osé, en effet, sans nul préparatif, pénétrer
dans pareil champ de ruines infestées de vermine ou s'engager sans précaution en des
lieux devenus aussi marécageux ? Une remise en état prudente et lente de ceux-ci tout
d'abord s'imposait. Elle dut être le fait soit d'aventuriers venus s'y cacher (faux mon-
nayeurs dont furent retrouvés des vestiges en IA de GC) ou poussés par le désir de la récu
pération, soit aussi de pauvres gens à la recherche d'un abri de fortune. Toutefois, faute de
documents précis, on ne saurait assurer s'ils furent les premiers à reprendre le commerce
de l'eau salée ou s'ils préféraient seulement glaner dans les ruines quelques matériaux
importants ou rares dans l'espoir d'un quelconque négoce. Un fait est certain : ayant
remarqué un emplacement convenable et préférable à tout autre en ce site, à côté de
l'édifice en ruine du ne siècle, les nouveaux venus fabriquèrent vaille que vaille une cabane
à la mode gauloise et s'y installèrent. Les vestiges de cette dernière se révélèrent aux
fouilleurs d'une façon bien inattendue.
La décision de pratiquer un grand sondage en profondeur dans la zone orientale de
IF en CC, au cours des campagnes de fouilles 1959-1960, en vue de l'établissement des
cotes de nivellement de cette zone ainsi que d'une importante coupe stratigraphique (voyez
la fig. 6 et le texte qui l'accompagne) concernant la partie nord-ouest du site des Fontaines-
Salées, fut à l'origine de cette découverte. Sous une couche uniforme de 32 cm de puissance,
qui est celle formant le sol rechargé de briques, tuiles et céramiques pilées de la cour IF
du ive siècle (cf. État III), les fouilles ont révélé l'emplacement d'un habitat, volontairement
dénommé sur le cahier de : « habitat de fortune ». Une disposition spécifique en
effet le caractérise comme tel : une aire bétonnée très grossière, qui est entourée de nom
breux trous de poteaux. — Stratigraphie de la zone IF sur l'emplacement de l'habitat de transition. Les couches stratigraphiques recouvrant 6.
la zone est de IF, telle une liasse d'archives, sont autant de feuillets qui, de haut en bas, décrivent les grandes étapes
de l'histoire des Fontaines-Salées : H : sol actuel ; G : remblai postérieur aux xvne et xive siècles ; F : sol du xive
siècle ; E : remblai postérieur au ive siècle ; 6 : sol du ive siècle (le chiffre se trouve sur le témoin conservé du niveau
supérieur — recharge de briques — déterminé par les monnaies) ; D : remblai des débuts du ive siècle ; 2, 4 et 3 :
2 et 4, sol bétonné de l'habitat de la fin du me siècle ; 3, sol non bétonné du même habitat (le chiffre indique le niveau
supérieur des pierres garnissant le logement du poteau n° 18) ; C et C : remblai artificiel de la fin du me siècle prolon
geant le niveau du béton ; B : sol vierge (sous 2 et 4) fortement déclive vers l'est (sous C) ; c'est la berge de la rive
droite du canal. A : terrasse alluviale (partie supérieure faite de graviers et petits galets) ; 5 : coupe d'un trou de poteau
dans le remblai ; 147, 37-147, 34, 147, 07-147, 02-146, 94 sont les cotes de nivellement des sols du ive et de la fin du
ine siècles.
7. — Vue d'ensemble des trous de poteaux de l'habitat au cours du relevé de plan.

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